Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Strictement militaire: stratégies, tactiques et logistiques mises en oeuvre en vue des grands chocs guerriers de cette période.

Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Dimanche 04 Avril 2021 22:57:57

CNE503 a écrit :Quant à Napoléon Ier, il s'agit, de mon point de vue, d'un piètre stratège (mais d'un génie tactique et opératif), ce que confirme son incapacité à créer un système durable et à vaincre.


Voilà une opinion bien arrêtée et peu répandue. Nous invitons son auteur à s'en expliquer...
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par Auguste » Mardi 06 Avril 2021 08:29:50

Oui, parce que là, il fait fort, notre cne ! Napoléon, incapable de créer un système durable ? Le blocus continental n'était pas fait pour durer, [...] !
Napoléon, incapable de vaincre ? Ben oui, à un contre deux, voir contre trois, ça devient difficile... "génie opératif" ou pas... J'attends avec impatience les explications de cet o[censuré] !!!

NDA : Merci de rester courtois !
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Mardi 06 Avril 2021 11:46:40

CNE503 fait allusion à l'art opératif (ou "opératique") qui est une distinction nouvelle entre stratégie et tactique.

En gros, la stratégie est de l'ordre des grandes décisions politiques, diplomatiques et militaires, l'art opératif est la manière de mobiliser, d'organiser et de concentrer les forces en vue d'un but déterminé et la tactique demeure l'art d'employer les troupes sur le terrain et sur le champ de bataille.

J'aurais tendance à en rester à l'ancienne définition, selon laquelle la stratégie est la manière de continuer la politique par d'autres moyens... Et donc, également, la manière de mouvoir les troupes en vue de les concentrer pour l'affrontement principal. De ce point de vue, je considère que Napoléon était meilleur stratège que bon tacticien. Pour être précis, je dirais qu'il était un excellent stratège et un bon tacticien. Il avait surtout le don d'utiliser le terrain de la meilleure manière pour y régler l'emploi de ses forces. Ce qui fait qu'il était souvent vainqueur sur des terrains accidentés ou présentant quelques reliefs (Rivoli, Austerlitz, Dresde), mais que ses qualités de stratège étaient limitées sur des terrains plats ou présentant peu de reliefs (Marengo, Wagram, La Moskowa, Leipzig, Waterloo).

Pour s'en tenir à la définition de CNE, nous retiendrons l'aspect politique, diplomatique et les prolongements militaires de son action. Je crois comprendre que notre critique s'en prend à la manière dont il définissait ses buts de guerre et les alliances qu'il formait dans ce but.

Pour l'instant, je retiens donc une soi-disant incapacité à créer un système durable : comme si Napoléon -de but en blanc- avait dû définir son objectif ! Au départ, le 1er Consul a pourtant rempli celui-ci : faire reconnaître à l'Europe (Angleterre comprise) les conquêtes révolutionnaires. Savoir, les frontières du Rhin et la satellisation de l'Italie du Nord. C'est chose faite en 1802.

Malheureusement, dès 1803, ceci est remis en cause par la perfide Albion, qui jette le gant ! L'objectif est donc de vaincre l'Angleterre et lui imposer la paix. La stratégie mise en place a-t-elle été mauvaise ? A-t-elle échouée ? Pour ce faire, il fallait, soit débarquer en Angleterre, soit vaincre sa marine... Le second objectif était inatteignable, compte-tenu de la supériorité qualitative et quantitative de la Royal Navy. Par quelque bout que l'on prenne l'affaire, il ne fallait pas l'espérer avant dix ans ! Et durant ce laps de temps, fallait-il attendre l'arme au pied, le temps que nos arsenaux navals produisent une centaine de vaisseaux ? Evidemment, non !

Il fallait donc débarquer et, tout au moins le tenter. On sait ce qu'il en advînt ! Pendant ce temps-là, Albion ne restait pas inactive et fomentait une 3ème coalition qui empêchait le nouvel empereur de mener son plan jusqu'à son terme. L'Autriche, la Russie, la Suède et Naples rentraient en lice pour nous ramener aux frontières de 1792 ! L'Empereur déjouait ces projets, ménageant la Prusse, obtenant ainsi sa neutralité et dissolvait la coalition à Austerlitz ! Qui peut contester le résultat et la façon prodigieuse dont il fut obtenu ?

L'année 1806 aurait donc du être celle de la paix. Des négociations furent engagées avec l'Angleterre et la Russie. Elles furent sur le point d'aboutir. Avec la Russie, la paix fut signée, mais ne fut point ratifiée par le Czar. La mort de Fox empêcha le processus d'aboutir avec l'Angleterre. C'est alors que la Prusse se précipita -tête baissée- dans la guerre. Jamais provocation ne fut plus insolente et imprévisible... On sait comment Napoléon y fit face : après Iena et Auerstaedt, la Prusse avait cessé d'exister ! Napoléon lui proposa pourtant un armistice et une paix très convenable : la Prusse aurait été restaurée dans ses états, moyennant seulement la renonciation au Hanovre et aux territoires isolés en Allemagne. Mais l'or de l'Angleterre et les promesses mirifiques du Czar convainquirent encore la cour de Potsdam de résister et de lier son sort à la Russie ! Quels donneurs de leçons auraient fait mieux ? Même de Gaulle ne s'y est pas risqué...

En 1807, la 4ème coalition fut dissoute, par la victoire de Friedland. Le Czar, écoeuré, mit les pouces ! Napoléon inaugura la grande alliance avec la Russie. Il fut question de se partager l'empire ottoman... Les diplomates français et russes furent bien près d'y parvenir. Le projet achoppa sur Gallipoli. En attendant, pour répliquer au blocus des côtes européennes par la Royal Navy, Napoléon décréta le blocus continental. Ah, là, se déchaînent les historiens et les stratèges en chambre ! Cette mesure fut, est et sera décriée. Voilà la faute suprême, celle dont découlent toutes les autres !!!

Examinons-donc ce blocus continental abhorré.
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Mardi 06 Avril 2021 17:18:44

Le blocus continental :

Cette mesure consistait à interdire toute importation de marchandise anglaise sur le continent. La ruine totale du commerce extérieur d'Albion devait donc en découler. Encore fallait-il contrôler toutes les côtes de l'Europe. A court terme, Napoléon avait peu d'espoir de réussir. Mais, à moyen-terme, la possibilité d'une crise majeure économique et financière à Londres pouvait inciter l'Angleterre à négocier. En 1807, Albion se retrouvait sans allié sur le continent, hormis la Suède et le Portugal. De plus, la flotte russe pouvait apporter une certaine assistance, forte qu'elle était d'une quarantaine de vaisseaux et de cinquante frégates. Dans ces conditions, Napoléon pensait que la paix serait inéluctable. Ne demandant plus rien sur le continent, il était même prêt à certaines concessions. Les deux empereurs offrirent donc la paix à Londres, qui refusa ou ne répondit même pas.

L'alliance russe était peut-être trop mirifique, mais fallait-il la négliger pour autant ? Est-ce donc une faute stratégique que de l'avoir scellée sur le radeau de Tilsitt ? En attendant, il fallait s'attaquer au Portugal, dernier état européen dans les mains de Londres. Là encore, il ne me semble pas que la conquête de Lisbonne ait été une piètre stratégie. Ce qui allait devenir problématique, c'était le guêpier espagnol. Le blocus nécessitait l'alliance de l'Espagne, mais une alliance solide et durable qui fît de son armée et de sa marine, un concours absolu et efficace. Or, précisément, l'Espagne s'enfonçait dans une crise de régime avec une dynastie chancelante où le père qui ne régnait plus que de jure, s'affrontait avec son héritier.

La tentation était grande d'intervenir dans les affaires espagnoles pour y imposer le parti le plus favorable à la France. Et là, surgit le pas de trop, l'entrée de nos troupes en Espagne, sous prétexte d'alliance et la décision de détrôner les Bourbons au profit d'un Bonaparte, en l'espèce Joseph, alors roi de Naples. Quels qu' aient été les bons motifs pour une telle entreprise, elle se révéla catastrophique ! Mais pouvait-on le prévoir à l'avance ? Sans-doute. Cette décision fut plus un coup de poker qu'une réflexion échiquéenne...

Le vin étant tiré, il fallait le boire, si amer qu'il fut. Il n'était plus possible de revenir au statut quo ante ! Pour des raisons de prestige, pour des questions de personnes, il était impossible de remettre l'éphémère Ferdinand VII sur le trône. L'imbroglio espagnol eût tourné à la farce. Le problème, c'est que la cour de Vienne en conçut une grande frayeur et décida de réarmer, sans même s'assurer d'alliances possibles et du concours de la cavalerie de Saint-Georges. A la vérité, si François 1er d'Autriche eut vraiment peur, son entourage le poussa à la guerre, alors même que le danger d'un agression française disparaissait avant même que d'être conçu. L'Autriche avait trop perdu pour se contenter de ce qui lui restait. S'illusionnant sur les difficultés de Napoléon en Espagne, peu convaincue de la réalité d'une alliance militaire réelle entre la France et la Russie, l'Autriche -retrouvant une vigueur qu'on ne lui connaissait plus- était décidée à jouer son destin sur les champs de bataille contre le premier soldat du monde à l'époque !

De cela, Napoléon était-il responsable ? Indirectement, certainement, par l'inextricable problème qu'il s'était créé en Espagne. L'alliance ruse pouvait et aurait du dissuader l'Autriche. Mais, depuis l'entrevue d'Erfurt, le Czar était décidé à ne plus jouer l'alliance franco-russe à fond. Avait-il seulement été sincère à Tilsitt ? Il semble que non. Et du moment où l'alliance ne lui apportait pas tout ce qu'il en avait conçu, notamment la possession de Constantinople, il était évident qu'il allait jouer petit bras, accordant le moins possible à la France, tout en récupérant tout ce qui était possible de conquérir, comme les provinces danubiennes ou la Finlande...

Sans attendre la guerre, était-il possible de changer de stratégie et d'offrir des gages à l'Autriche pour la ramener au système de Choiseul ? Un stratège avisé aurait-il pu l'oser ? C'est ce que préconisait Talleyrand, mais il était trop tard. Et quel gage offrir ? Le Tyrol ? Mais c'était mécontenter la Bavière, jusque-là fidèle et allié modèle. La Vénétie ? Mais c'était saborder le royaume d'Italie. La Vénétie n'était certes pas possible, ne serait-ce que pour le succès du blocus continental.
Le Tyrol restait le seul lot envisageable. L'Autriche s'en fut-elle contentée ? N'aurait-elle pas considéré cette offre comme une preuve de faiblesse ? Bien malin le stratège qui aurait passé outre ! Du moins, si l'Autriche faisait la folie d'attaquer, elle serait seule cette fois, sans l'aide de la Russie, ni de la Prusse, réduite à la portion congrue ! On a peine à imaginer, encore aujourd'hui, comment l'Autriche a pu se lancer seule dans le conflit, en défiant l'empire français triomphant et en ne jouant pas moins que son existence ! Et pourtant, c'est tout un pays qui s'est levé pour courir aux armes... Du moins, dans ses parties germaniques, car il n'apparaît pas que l'enthousiasme viennois se soit communiqué à Budapest.

Après un début de campagne foudroyant (Eckmühl, Ratisbonne), ce fut l'échec d'Essling, célébré dans toute l'Europe comme une grande victoire germanique et prélude de la levée en masse de toute l'Allemagne, dans le dos des Français. Mais rien ne vînt, et ce fut Wagram. La bataille fut dure, les combats âpres, mais enfin l'archiduc Charles n'eut pas le dessus sur l'échiquier danubien. L'armée autrichienne était battue, mais pas détruite. François 1er, réalisant enfin la vanité de son audace, proposa un armistice sans trop y croire lui-même... A sa grande surprise, il lui fut accordé. Là encore, notre tenant de l'art opératif pourrait s'écrier : "quelle piètre stratégie !" Car quoi, puisque nous étions vainqueurs, ne fallait-il pas suivre l'armée autrichienne jusque sous les murs de Prague ou de Budapest, voire jusqu'aux confins de la Transylvanie ? Et ainsi, en finir une bonne fois pour toute, avec cette monarchie habsbourgeoise, coeur battant de la réaction européenne ? Ou tout au moins, la fracasser en trois royaumes, celui d'Autriche, de Bohême et de Hongrie ? Oui, Napoléon y a songé et on peut soutenir que cela aurait été mérité. Des notables hongrois ont même été sondés, mais le projet n'a pas paru déclencher un enthousiasme débordant. La noblesse hongroise, dans son ensemble, à cette époque, paraissait encore tenir pour les Habsbourg...

Napoléon s'est contenté de rogner l'aigle à deux-têtes, en prenant la Carinthie et la Croatie, ainsi qu'une partie de la Galicie au profit des Polonais. Fixant en outre une indemnité de guerre à 600 millions de francs, avec l'interdiction d'entretenir une armée de plus de 150 000 hommes. L'Autriche devenait ainsi une puissance de second ordre et l'on pouvait croire que ce serait d'une manière définitive, cette fois-ci. C'est alors que le génial Metternich s'est révélé, poussant tout d'abord à la paix, puis proposant carrément à la France son alliance, en attendant de lui fournir une impératrice !

Mais comment Napoléon a-t-il pu croire à l'alliance autrichienne, comment a-t-il pu tomber, tête baissée, dans ce piège fleuri ? C'est qu'il ne se faisait plus aucune illusion sur l'amitié du Czar. Vainement, il a encore tenté d'aller en ce sens, en sollicitant la main d'une grande-duchesse, la plus jeune soeur de l'autocrate de toutes les Russies. Les deux empereurs ont joué à qui perd, gagne. Le Czar a promis de fléchir la volonté de l'impératrice-mère, hostile au projet, à condition que la demande soit officielle, mais dans des termes sibyllins. Napoléon, impatienté, s'est rejeté vers l'offre de la nouvelle Iphigenie autrichienne, la jeune Marie-Louise.

Piètre stratégie que voilà ! Renoncer à l'alliance russe pour celle de l'Autriche, alors que Napoléon venait de rabaisser, d'humilier la cour de Vienne ! N'était-ce pas déraisonnable, douteux, voire ridicule ? Nous pensons que Napoléon n'avait pas le choix et ne s'illusionnait pas sur la sincérité d'un Metternich. L'alliance russe avait été un mirage qui s'évaporait, du moins la Russie avait-elle été neutralisée depuis trois ans. Sans en avoir fait l'essai, l'empereur aurait-il pu empêcher Autriche et Russie de se coaliser contre lui en 1809 ? Du moins, cette perspective désolante était-elle écartée, pour quelques temps encore...

Car c'est toujours à cela que la diplomatie impériale s'est employée : éviter la grande coalition de la Prusse, de la Russie et de l'Autriche, ce qui aurait été mortel ! Est-ce donc un piètre stratège, celui qui a évité ce péril extrême, pendant dix ans ?
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Mercredi 07 Avril 2021 10:54:18

Rassuré par la mise hors de cause de l'Autriche qu'il perçoit désormais comme un allié fiable, convaincu que le Czar n'osera pas l'affronter, même si "l'amitié" entre les deux empereurs a vécu, Napoléon estime avoir les mains libres en Europe. Il va donc s'employer à renforcer le blocus continental, tout en surveillant les chantiers en cours pour atteindre les cent vaisseaux nécessaires à la reprise d'une guerre des escadres contre la Royal Navy. Le but reste le même : amener l'Angleterre à la paix où elle reconnaîtra la France des frontières naturelles et son extension en Italie. Dans cette optique, la restitution du Hanovre, l'indépendance de la Hollande, voire de l'Espagne, sont les gages que Napoléon est prêt à accorder à l'Angleterre. De son point de vue, la reconstruction d'une Prusse, la restitution des provinces illyriennes, voire le Tyrol à l'Autriche, sont des concessions arrêtées dans son esprit, si la négociation devient globale. Est-ce là encore, les desseins d'un piètre stratège ?

Le problème, c'est que l'Angleterre refuse toute négociation. De ce que l'on peut comprendre de sa position, c'est que même le retour aux seules frontières naturelles (le Rhin et les Alpes), ce qui implique la renonciation à l'Italie, ne serait pas de nature à la satisfaire ! L'empereur en conçoit de l'humeur. il ne peut donc agir que par le renforcement du blocus continental et de la marine impériale. Pour répliquer à l'intransigeance britannique, il décide d'annexer la part de la Hollande qui subsistait sur la rive gauche du Rhin et de mettre au pas son frère Louis, trop laxiste envers ses sujets. Louis ne l'accepte pas et décide d'abdiquer en faveur de son fils, ce que Napoléon n'admet pas. Du coup, c'est toute la Hollande qui est annexée. Napoléon-Louis (le fils de l'ex-roi de Hollande) ne sera donc plus que Grand-duc de Berg... Et puisque l'Angleterre affecte de se désintéresser du Hanovre, ce royaume occupé est annexé au grand empire pour les 2/3, le reste étant réuni au royaume de Westphalie. L'ennui, c'est qu'il y a aussi le Grand-duché de Oldenbourg et que son souverain est le beau-frère du Czar. Qu'à cela ne tienne, l'empereur lui fait proposer une principauté allemande pour le dédommager. Refus de l'intéressé et courroux du Czar. Napoléon affecte de ne pas y prêter attention. Dès-lors, il est clair pour tout le monde que l'alliance franco-russe appartient au passé...

Napoléon envisage-t-il de se lancer sur la Russie dès ce moment ? Pas du tout. Il estime simplement de plus avoir à se soucier de la Russie, qui de son côté, applique le blocus d'une manière très souple, au point que les produits anglais transitent par la Russie, pour revenir en Pologne et en Allemagne... Voilà qui va devenir un point chaud des relations complexes entre les deux empereurs. Dans le même temps, la Russie insiste pour que Napoléon -au nom de la France- prenne l'engagement solennel de ne jamais rétablir le royaume de Pologne ! Une bataille sémantique va s'ensuivre pour donner satisfaction à la Russie, sans engager les successeurs de Napoléon... En réalité, Napoléon serait prêt à céder, mais à condition que le blocus en Russie devienne véritablement hermétique.

L'accusation prend un peu de consistance !
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Mercredi 07 Avril 2021 21:55:51

Enfin, il y a ce Wellington qui le nargue au Portugal et qui tente des incursions dans l'Espagne limitrophe ! Est-ce qu'il n'ira pas le châtier lui-même avec ses meilleures troupes ? Il y songe, mais voilà que la jeune impératrice le pousse à vivre bourgeoisement, avec l'apparat d'une grande cour impériale quand c'est nécessaire, pour le prestige. Napoléon ne pourrait-il pas prendre un peu de repos ? Quoi, la jeune impératrice à peine épousée, le voilà qui devrait encore monter à cheval et retourner dans cette Espagne qui ne lui apporte que soucis et mauvaises nouvelles ? L'empereur préfère céder aux délices de la jeune Marie-Louise... C'est qu'il faut faire aussi sa conquête et se l'attacher définitivement ! Est-ce qu'un de ses maréchaux illustre ne pourrait pas le remplacer ? Après tout, il ne s'agit que de botter le cul à un général anglais... Soult n'est plus possible, après ses déboires au Portugal. Davout reste trop nécessaire en Allemagne. Pourquoi pas Masséna ? Certes, le prince d'Essling se fait vieux, mais Napoléon le connaît bien : il est un des rares à pouvoir commander en chef, loin du maître ; au feu, il ne s'impressionne pas des boulets et des balles qui l'environnent, et même en ce cas, il est capable de réfléchir, de déceler le point faible de l'ennemi et de s'y jeter avec fougue. Encore faut-il lui procurer l'instrument tranchant qui livrera les habits rouges à la découpe. Masséna refuse tout d'abord, se gendarme, mais l'empereur insiste. Comment refuser ? Le duc de Rivoli exige alors 70 000 hommes des meilleures troupes pour venir à bout des 60 000 anglo-portugais. L'empereur promet...

Et voilà que l'accusation prend corps. Car, au lieu des 70 000 hommes d'élite promis, Masséna n'en reçoit que 50 000... Peu de vétérans parmi-eux, bien qu'ils comptent tous une campagne pour plus de la moitié. Ce n'est pas la crème de l'armée française, mais enfin les jeunes conscrits y sont minoritaires, même si Masséna juge qu'ils sont encore trop. Berthier le rassure et lui indique qu'au moins 20 000 hommes des troupes en Espagne le rejoindront et qu'ainsi il aura bien ses 70 000 hommes. L'erreur, c'est de lui adjoindre Ney, qui est une nature et qui n'apprécie guère d'être subordonné à Masséna. Qu'importe, il faut chasser l'Anglais du Portugal et décourager ainsi les rebelles espagnols ! Mais pourquoi avoir mégoté ainsi la composition de l'armée du Portugal ? Pourquoi n'avoir pas donné satisfaction au vieux chef ? C'est là qu'apparaît une tendance chez Napoléon à mépriser son adversaire, tendance qui aura l'inconvénient de croître les années suivantes. Complexe de supériorité, jusque-là réfréné qui éclate enfin, après trop de succès spectaculaires ? On pourrait le croire... Le projet de Napoléon était de marcher avec 100 000 hommes, dont toute sa garde. Et Masséna n'en reçoit que la moitié ! Le vieux maréchal aurait-il été victime de la jalousie de Berthier ou de Clarke (voire des deux) ? Qu'importe les raisons, les promesses n'ont pas été tenues et le seul responsable, c'est bel et bien Napoléon...

On sait le sort de cette campagne. Le vieux chef discuté et raillé par ses subordonnés, le faux-pas de Bussaco où l'armée subit des pertes excessives face à un adversaire solidement retranché dans des montagnes... mais finalement tourné à sa grande confusion, ce qui aurait du être dès le départ et conduire à l'encerclement de Wellington. Au lieu de cela, le futur vainqueur de Waterloo laissé libre de se retirer vers Lisbonne en pillant et brûlant le pays derrière lui, imposant aux Français de marcher dans un désert ! Et le plus grave, lui permettre de se retirer derrière les lignes fortifiées de Torrès-Vedras qu'aucun espion n'a pu annoncer à l'avance et que Masséna découvre avec stupeur ! Et voilà son armée immobilisée devant des retranchements qu'il n'ose pas percer et qui se renforcent de jour en jour. Les soldats, réduits à l'inaction, dans de mauvais cantonnements avec des ressources insuffisantes, qui les menacent bientôt de la famine. Des renforts promis et qui n'arrivent jamais. Une retraite bientôt indispensable, avec des lieutenants qui maugréent et vont parfois jusqu'à ignorer les ordres qu'ils reçoivent. Ney bientôt rappelé à Paris pour insubordination... Enfin, la réaction de Maséna à Fuentes de Onoro, qui échoue de peu à battre ce diable de Wellington, sauvé par un autre maréchal, Bessières cette fois qui refuse le concours de la cavalerie de la Garde, au moment fatidique !
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Jeudi 08 Avril 2021 10:24:18

Confirmation des propos tenus, à rapprocher d'autres réactions hors de ce forum :

Pour la critique de l'Empereur : Napoléon est indépassable sur le champ de bataille (tactique) et excellent dans la gestion opérative d'une campagne. Il pêche au niveau supérieur, le stratégique, en ne réussissant pas les combinaisons qu'il tente et qui sont, de leur point de vue, convenues et malhabiles - l'alliance russe est une excellente idée, mais il fallait dans ce cas tout lui subordonner au lieu de tenter en sus un "coup" ottoman et la fiction polonaise. Son aventure espagnole est une erreur gravissime, sans parler de la russe. Mais il y avait déjà eu le coup de semonce portugais en 1807. Il n'avait certes pas la tâche facile, mais force est de constater qu'il n'a pas réussi et doit donc être jugé à l'aune de son échec. Ce résumé n'engage ni CNE503, ni qui que ce soit.
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par Auguste » Jeudi 08 Avril 2021 13:37:48

Très bien, mais c'est un peu court comme démonstration. J'en conclus que l'auteur de cette appréciation "piètre stratège" se base essentiellement sur la campagne de Russie et la catastrophe qui s'ensuivit... Je préfère vos développements, cher BRH, qui prouve que Napoléon était loin d'être un piètre stratège, au moins jusqu'en 1810 !!! Cette campagne de Russie a été une faute, une erreur, au choix... Il est facile d'en conclure que Napoléon s'est révélé un mauvais stratège à cette occasion. Il est clair qu'il na pas tout prévu et a mal anticipé les évènements. Que le stratège qui ne s'est jamais trompé lui jette la 1ère pierre ! :lol:
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Jeudi 08 Avril 2021 14:11:11

Nous allons en venir à l'année 1811, prélude au choc des deux titans (la Russie, à ce moment-là, dépasse la France sur le plan démographique). Pendant que Napoléon gère son vaste empire de Fontainebleau ou de Compiègne et n'accorde pas aux affaires d'Espagne si calamiteuses, toute l'attention nécessaire, le Czar, courant avril, envisage carrément une attaque préventive en Pologne ! Des mouvements de troupes, des concentrations sont ordonnées, des travaux défensifs entrepris sur l'ancienne frontière de la Russie, le tout avec un maximum de précautions, pour échapper au regard perçant de l'Aigle ! En effet, Napoléon ne reçoit pas d'informations pour le mettre en garde. Seules quelques travaux, quelques manoeuvres lui sont rapportés. L'empereur n'en tire aucune conclusion. L'échec de Masséna retient son attention et il s'interroge sur la nécessité d'entreprendre une campagne jusqu'à Lisbonne. Il caresse aussi le projet d'une nouvelle expédition maritime contre l'Angleterre. L'accroissement du nombre de ses vaisseaux lui permet d'y songer. Cette fois, il n'embarquera pas sur les bateaux-plats de sa flottille ; il conçoit plutôt d'embarquer 50 000 hommes sur 50 vaisseaux, partant d'Anvers et de Brest (ou de Cherbourg). L'été s'écoule dans la torpeur mais avec la joie de compter un héritier, ce roi de Rome promis au plus brillant avenir !

Et soudain, en septembre, le voile se déchire ! Il apprend par Poniatowski les projets du Czar et sa tentative pour soudoyer les élites polonaises ! D'abord incrédule, Napoléon doit en convenir : Alexandre a bel et bien conçu le projet de l'attaquer, avant même qu'il ait pu seulement l'envisager ! Soudainement, tout change : ce n'est plus seulement une forme de neutralité rétive que lui oppose le Czar, c'est une sourde menace qui peut éclater du jour au lendemain et menacer le fragile équilibre auquel il est parvenu ! Sa colère a dû être phénoménale, encore qu'il se soit bien gardé de la montrer en public !

Quant au blocus continental, ce n'est pas la vraie cause de la guerre. Sans-doute, il était contrariant de voir l'Angleterre échapper à la banqueroute grâce à la Russie. La vérité, c'est que Napoléon était décidé à mater Alexandre, d'une manière ou d'une autre, dès-lors qu'il avait appris que celui-ci avait conçu de l'attaquer avec le concours des Polonais Car alors, ceci pouvait se produire à tout moment ! 250 000 Russes pouvaient se trouver d'un coup sur l'Oder et ralliés par 100 000 Prussiens et 150 000 Autrichiens, 450 000 hommes pouvaient fondre au coeur de l'Allemagne ! On ne verra que trop en 1813, comment cette triste prédiction sera en passe de se réaliser...

Dans le secret de son cabinet, à ses conseillers, il développait ses hypothèses, ses réflexions, ses plans... Il s'animait des contradictions qu'on lui opposait. Ce qui ne signifie pas qu'il y croyait lui-même...

La vérité, c'est que Napoléon avait conscience de son délabrement physique. Son intelligence était intacte, mais la machine ne suivait plus aussi bien. En tout cas, il percevait avec inquiétude les premiers symptômes d'une diminution de son énergie. Ne l'avait-il pas dit : "à la guerre, on n'est plus bon à rien après 40 ans" ? Le Czar pouvait attendre. Lui, non...

En janvier 1812, le Grand Empire était à son apogée et pourtant, il fallait agir. Pourquoi attaquer la Russie ? pourquoi ne pas lui laisser le fardeau de l'agression ? Ne valait-il pas mieux aller en Espagne, chasser Wellington de Torres-Vedras et provoquer ainsi l'attaque russe ?

Il y avait un souci : laisser 80 000 hommes avec Davout en Pologne, même renforcé de 60 000 Polonais, c'était insuffisant pour freiner les Russes. Et pourtant, c'était déjà trop pour que la Pologne puisse supporter l'entretien de toutes ces troupes. De même, laisser 100 000 hommes en Saxe, c'était imposer une lourde charge à son allié. De plus, il répugnait à livrer la Pologne à la guerre et à 'invasion. "La Pologne est mienne", confiait-il à des confidents.

Il en concluait qu'il valait mieux prendre le taureau par les cornes. La Russie contrainte à la paix ne constituerait plus une menace, la Prusse et l'Autriche seraient alors définitivement réduites à l'impuissance...

Ce sont les raisons qui ont poussé Napoléon à agir en 1812 : une inquiétude le tenaillait. il se sentait décliner et devait se demander s'il était encore capable de soutenir physiquement une campagne. A quoi s'ajoute son manque de confiance dans ses lieutenants. Même Davout ne le rassurait pas, pas plus que Soult...
Il ne pouvait empêcher les Russes de remporter un succès en Pologne et de cela, il concevait la crainte de voir l'Autriche et la Prusse se déclarer sur ses arrières ou sur ses flancs. Il devait savoir que ces deux puissances armaient secrètement et il n'avait pas tort. Sans doute s'exagérait-il le péril, mais s'il était encore minime en 1812, il pouvait bien devenir réel en 1813.

Il ne pouvait pas de lui-même marcher jusqu'à Torres-Vedras. Il lui aurait fallu 20 jours pour en revenir et gagner la Pologne. Autant pour que la nouvelle de l'attaque russe lui parvienne. C'était 40 jours au moins laissés aux Russes pour prendre Varsovie et entraîner Prusse et Autriche dans la guerre. Il a calculé qu'il valait mieux les avoir avec lui que contre lui...

Sur l'option hispano-portugaise, on n'a pas de sources ou très peu. Je ne les connais pas. La "fenêtre de tir" doit se situer à l'automne 1811. C'est à ce moment que Napoléon l'a écartée pour n'envisager qu'une campagne en Russie. Sa décision irrévocable a été prise fin octobre ou début novembre 1811. Ensuite, tout a été orienté dans la perspective de ce projet.



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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Jeudi 08 Avril 2021 15:01:40

Maintenant, il faut bien se prononcer : est-ce le fait d'un mauvais stratège que de concevoir la guerre contre la Russie ? Au point où en étaient les choses, certainement pas. Du moment qu'une agression russe était de l'ordre du possible, Napoléon devait y faire face. Mais pouvait-il restaurer la confiance avec Alexandre ? Pour ce faire, il aurait dû donner satisfaction à la Russie : renoncer à faire appliquer le blocus continental dans la Baltique et déclarer dans les termes voulus que jamais la France ne rétablirait le royaume de Pologne ! Et cela même au moment où il pouvait avoir le plus besoin des Polonais... Aurait-ce été suffisant ? L'Europe n'aurait pas manqué de dire que le lion reculait, qu'il prenait peur ! Il est plus que probable que ces pas en arrière auraient encouragé le Czar... C'était l'épée de Damoclès suspendu sur sa tête ! Pouvait-il reprendre le projet de partage de l'empire ottoman pour amadouer Alexandre ? Sans remplir les deux conditions précédentes, c'eut été en pure perte ! Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait songé un seul instant et pourtant, c'était la seule stratégie pacifique possible.

Mais, on le voit, en 1811, elle était impraticable ! Il est même permis de se demander si elle était encore possible en 1810. Certes, on ne peut pas l'exclure totalement, mais c'est plutôt de l'ordre de l'Uchronie. Il faudrait supposer à Napoléon, une sagesse, une maîtrise de soi qu'il ne possédait pas. La guerre avec la Russie étant inévitable à compter de 1811, il faut écarter l'idée que son déclenchement en 1812, était le projet d'un médiocre stratège. Napoléon ne pouvait pas rester inerte, attendant benoîtement le coup formidable qui risquait à tout moment de le frapper. Sur le papier, il est permis de gloser sur le fait qu'il aurait mieux valu attendre l'agression russe en Pologne, quitte à reculer jusqu'à l'Oder. Ceci impliquait de nouer des alliances solides avec la Prusse et l'Autriche. Pour atteindre ce but, il aurait fallu concéder d'emblée des restitutions territoriales à la Prusse et à l'Autriche. Si cela était praticable et logique avec Vienne, cela ne pouvait se faire avec la cour de Berlin. L'intention aurait été trop claire, la crainte de la guerre trop apparente. Pour l'accomplir, il était nécessaire d'être victorieux !

Reste à examiner le plan de campagne que Napoléon se promettait de réaliser !
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par Auguste » Vendredi 09 Avril 2021 14:57:35

Evidemment, il y a un avant et un après cette campagne de Russie : avant, la France semble toute puissante, toute l'Europe est à ses pieds. D'un claquement de doigts, Napoléon peut mettre en ligne au moins 500 000 hommes ! Aucun général n'a tenu devant lui. Après... c'est tout le contraire : toute l'Europe est hostile, et les 500 000 hommes ont disparu dans les neiges de Russie, c'est le commencement de la fin...

Il est tentant de se dire que si Napoléon n'avait pas bougé, sa suprématie aurait perduré. Les 500 000 hommes déjà à moitié rassemblés, pouvaient être en armes en quelques semaines. De quoi dissuader Prusse et Autriche de concevoir le moindre projet hostile. Vous avez raison de souligner la duplicité du tsar qui caressait déjà l'idée de libérer l'Europe, encouragé par Talleyrand (il ne faut pas l'oublier celui-là). Donc, rester tranquille à Paris n'était plus possible. Peut-être qu'il aurait pu gagner quelques mois, voire deux ans, mais le conflit ne pouvait manquer d'éclater. Revenir en arrière, je ne vois pas comment cela aurait été possible, comme vous l'avez souligné à juste titre... Résumé intéressant, on attend la suite et le plan !!!
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Vendredi 09 Avril 2021 18:36:09

CNE503, sur le forum de Passion-Histoire, a écrit sur le sujet :

« Quant à Napoléon Ier, il s'agit, de mon point de vue, d'un piètre stratège (mais d'un génie tactique et opératif), ce que confirme son incapacité à créer un système durable et à vaincre. »

« Il est ridicule de mettre en doute les qualités de tacticien de Napoléon, tant les preuves de son excellence dans le domaine abondent : par exemple, le choix successif de la manoeuvre en position centrale, puis de celle sur les arrières en Italie du nord en 1796-1797 dénote une parfaite maîtrise de l'art de la guerre de l'époque, avec des succès décisifs qui précipitent la fin - temporaire - du conflit quasiment selon ses propres termes. Ou encore, la manoeuvre d'Ulm, qui anéantit la force autrichienne principale sans même avoir eu à livrer une bataille générale, sans même parler de l'utilisation du dispositif refusé et du coup d'oeil génial qui amènent la victoire à Austerlitz. Ou encore, la manoeuvre de Landshut en 1809, qui témoigne d'une conception brillante et dont le succès intégral n'a tenu qu'à la prise de Ratisbonne et de son pont sur le Danube. Ou encore la maestria avec laquelle il vainc successivement tout ce qu'on lui oppose en 1814 dans une série de batailles dont l'enchaînement est devenu célèbre en dépit de la défaite finale.

Comme stratège, on peut évidemment lui reprocher sa défaite finale, liée à son incapacité à briser les coalitions successives qui lui sont opposées ; et surtout ses aventures espagnole et russe, qui précipitent son échec. Mais il a quand même réussi à étendre sa gloire et la loi française pendant dix ans de manière ininterrompue et contre de formidables coalitions...»

« Napoléon est un tacticien d'exception, qualité que tous ses ennemis lui reconnaissent sans aucune tentative d'affirmer le contraire. Il est le "dieu de la guerre", comme le qualifie même Clausewitz.
Ses éminentes qualités tactiques et organisationnelles ne sont pas aussi nettes dans le domaine stratégique, et c'est ce qui provoquera sa perte. A sa décharge, les coalitions qui lui sont opposées, les uns après les autres, sont formidables. C'est même un exploit que la France révolutionnaire et impériale aient pu tenir, victorieuse et indomptée, aussi longtemps. »
« Napoléon Ier est pour moi un tacticien de génie, et un piètre stratège.
Quasiment imbattable sur un champ de bataille, il n'a jamais su penser stratégie, sur le temps long. L'eut-il fait qu'il n'aurait jamais initié les aventures espagnole et russe, et eut-il mis le doigt dans l'engrenage ibérique, il se serait assuré de la clore par une victoire décisive plutôt que d'y laisser son armée s'y consumer au point de ne plus être capable de vaincre à l'Est quand le besoin fut venu. Il avait compris que la sécurité de la France passait par l'alliance russe mais a ô combien pauvrement affaibli ses chances de la réaliser en soutenant l'idée d'une Pologne capable de faire pièce à la Prusse et à l'Autriche, et en fantasmant sur le mirage ottoman. En outre, si le principe du blocus continental était compréhensible intellectuellement, il aurait fallu le tempérer par une bonne dose de réalisme pour espérer qu'il sape la puissance britannique sans s'aliéner toutes les cours européennes.

Il était encore trop prisonnier des raisonnements d'Ancien Régime, et n'avait pas dans le concert des nations le coup d’œil génial qui était le sien sur un champ de bataille. »

« Napoléon, par exemple, était un génie tactique (par ses préparations minutieuses initiales, son coup d'oeil et sa capacité à agir sur le cours d'une bataille) et un expert opératif (par sa capacité à s'assurer de la supériorité sur un théâtre d'opérations et la cohérence des différentes actions tactiques, ce qui débouche sur ce qu'on a appelé ses "manoeuvres") mais s'est révélé in fine un piètre stratège (sauf qu'à l'époque, vu qu'on confondait échelon stratégique et "opératique", on vantait ses qualités dans ce domaine !). Il n'en a jamais eu conscience et s'en moquait bien, surtout que la révolution dans la pensée militaire apportée par Clausewitz ou Jomini est directement inspirée de ses décisions de chef militaire (ces deux penseurs étant moins des penseurs, surtout le second, que des analystes et des commentateurs de la geste napoléonienne qu'ils ont vécu de l'intérieur). »
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par BRH » Vendredi 09 Avril 2021 23:39:37

Le but de la guerre était de ramener le Czar à la table des négociations. En aucun cas de repousser la Russie dans ses déserts glacés. Pour cela, il fallait obtenir une bataille d'anéantissement. Une victoire telle qu'elle annihilerait la puissance de l'armée russe. Napoléon ne cherchait aucun avantage territorial, il ne songeait pas à rétablir un royaume de Pologne. C'était -tout au plus- un moyen qu'il se réservait en fonction des circonstances. C'est à peine s'il concevait d'exiger de la Russie vaincue l'application loyale du blocus continental. Une victoire complète, rapide, suivie d'un traité de paix généreux pour le vaincu, devait ramener Alexandre à la "bonne alliance". En quoi il se leurrait.. Cependant, une campagne victorieuse mettait la Russie hors d'état d'attaquer la première et de renouveler une agression. C'était un délai de 2 ou 3 ans de gagné, qui devait permettre ensuite de mettre l'Angleterre à la raison.

Mais ses conseillers lui faisaient remarquer que la bataille projetée n'aboutirait pas nécessairement à une grande victoire du 1er coup. Il était peu vraisemblable d'obtenir un nouvel Austerlitz, encore plus phénoménal vu les effectifs engagés. Il le savait bien et devait donc voir plus loin. D'où l'idée d'une campagne de deux ans, passant par la conquête de Saint-Petersbourg la 1ère année, puis par celle de Moscou, la seconde année. Il fallait donc prévoir d'hiverner derrière le Dniepr et la Dvina. Si les choses étaient poussées à ce point, l'empereur se réservait de reconstituer la Pologne pour récompenser l'ardeur des Polonais. Mais ce n'était pas le but de la guerre et cela pouvait compliquer les négociations.

Marcher sur Moscou dès 1812 n'entrait pas dans ses préoccupations, ni dans ses calculs. La marche sur Saint-Petersbourg était plus logique, car elle permettait de s'emparer de l'accès à la mer baltique. Elle isolerait et asphyxierait la Russie. Encore fallait-il que ce soit compatible avec les manoeuvres pour acculer l'armée russe au combat décisif. Une campagne d'hiver était loin de ses pensées ; il entendait bien l'éviter à tout prix, de même qu'un hivernage qui le retiendrait en Russie. Certes, Napoléon pourrait toujours se tenir à Vilna pour continuer d'y gouverner l'Europe et se tenir ainsi à proximité du théâtre des opérations, mais c'était une réponse à ceux qui le mettaient en garde contre les effets du terrible hiver russe. En lui-même, il était bien décidé à ne pas tomber dans ce piège, qui serait un échec de sa campagne. L'empereur ne doutait pas qu'il parviendrait à se procurer un grand succès et que celui-ci étant acquis, Alexandre solliciterait la paix...

Et si ça n'était pas le cas, comme le lui répétait Caulaincour ? Il chassait cette pensée et rejetait les arguments que lui présentait son Grand-Ecuyer (qui revenait de son ambassade en Russie). Alexandre était raisonnable, il ne s'entêterait dans une lutte qui pouvait devenir mortelle, et en tout cas, gravement préjudiciable à la Russie. C'est la surprise de ceux qui ont tenté de reconstituer ses raisonnements : cela peut paraître insensé de vouloir pénétrer en Russie pour n'obtenir qu'une douce soumission du Czar au nouvel ordre des choses. Alors même que ce dernier avait envisagé d'attaquer le premier et pas pour obtenir les nouvelles grâces de l'empereur des Français, mais bien pour détruire son système et ramener la France aux frontières de 1792 !

Piètre stratégie, si on la compare à celle d'un Hitler. Ce dernier n'envisageait pas l'échec lui non plus, mais au moins, prévoyait une guerre totale, une lutte à mort qui repousserait les Soviets jusqu'à l'Oural, si le régime bolchevik ne s'écroulait pas avant... Pourtant, le plan de Napoléon avait sa logique. Privée de son armée, la Russie ne pourrait que négocier, puisqu'elle ne pourrait plus faire campagne. Prendre le risque de perdre ses deux capitales, paraissait aux yeux de Napoléon une entreprise suicidaire dont le jeu ne valait pas la chandelle. Son tort, c'était de tout miser sur la destruction de l'armée russe. C'est le mirage qui allait l'entraîner jusqu'à Moscou, malgré lui...
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par Auguste » Samedi 10 Avril 2021 09:53:54

BRH a écrit :Et si ça n'était pas le cas, comme le lui répétait Caulaincour ? Il chassait cette pensée et rejetait les arguments que lui présentait son Grand-Ecuyer (qui revenait de son ambassade en Russie). Alexandre était raisonnable, il ne s'entêterait dans une lutte qui pouvait devenir mortelle, et en tout cas, gravement préjudiciable à la Russie. C'est la surprise de ceux qui ont tenté de reconstituer ses raisonnements : cela peut paraître insensé de vouloir pénétrer en Russie pour n'obtenir qu'une douce soumission du Czar au nouvel ordre des choses. Alors même que ce dernier avait envisagé d'attaquer le premier et pas pour obtenir les nouvelles grâces de l'empereur des Français, mais bien pour détruire son système et ramener la France aux frontières de 1792 !


Il y a là tout de même une grave méconnaissance de l'adversaire : s'imaginer le tsar comme un velléitaire, indécis et timoré, c'est au moins une erreur, sinon une faute ! Après tout, Alexandre avait bien envisagé d'attaquer en 1er : c'est dire qu'il n'avait pas si peur de Napoléon... Les Russes avaient bien compris qu'il fallait éviter une grande défaite au début de la campagne, ce qui les conduisait automatiquement à échanger des territoires contre du temps, donc à la retraite aussi loin que possible. Et donc, à pratiquer la tactique de la terre brûlée, pour assécher les ressources autour de l'envahisseur.

Piètre stratégie, si on la compare à celle d'un Hitler. Ce dernier n'envisageait pas l'échec lui non plus, mais au moins, prévoyait une guerre totale, une lutte à mort qui repousserait les Soviets jusqu'à l'Oural, si le régime bolchevik ne s'écroulait pas avant... Pourtant, le plan de Napoléon avait sa logique. Privée de son armée, la Russie ne pourrait que négocier, puisqu'elle ne pourrait plus faire campagne. Prendre le risque de perdre ses deux capitales, paraissait aux yeux de Napoléon une entreprise suicidaire dont le jeu ne valait pas la chandelle. Son tort, c'était de tout miser sur la destruction de l'armée russe. C'est le mirage qui allait l'entraîner jusqu'à Moscou, malgré lui... [/b]


Finalement, vous donnez raison à CNE503... N'envisager le conflit que pour de meilleures conditions dans le traitement du blocus continental, c'est aberrant ! Et pour y parvenir, n'envisager que la destruction de l'armée principale des Russes, c'est un peu court. D'accord pour dire que cette destruction obtenue, le danger russe était contenu et la Russie mis hors de cause pour quelques années... Mais mobiliser 600 000 hommes pour cela et se contenter de ce résultat, cela paraît disproportionné. Et puis, il ne fallait pas échouer, car alors, gare au retour de bâton. Je remarque qu'en 1813, la Russie a fourni au moins 300 000 hommes aux Alliés. Sans même parler de la catastrophe de la retraite de Russie, Napoléon a donc échoué à tarir ses réserves militaires...
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Re: Quant à Napoléon Ier, il s'agit d'un piètre stratège !

Message par CNE503 » Samedi 10 Avril 2021 11:14:08

A la bonne heure !
L'olibrius pourrait éventuellement avoir une position défendable, il semblerait ? :lol:

Bruno a bien résumé ma position, et je l'en remercie : un génie sur le champ de bataille, un talent certain pour la gestion opérative des armées (campagnes), mais ces grandes qualités ne se retrouvent pas du tout au niveau de la gestion stratégique de la guerre que lui impose le Royaume-Uni et, tour à tour, les autres grandes puissances européennes.
Je crois qu'il y a assez de grains à moudre dans le fil pour que ma position soit étayée.

CNE503 (aka LCL EMB)
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