Les derniers moments de Louis XVI...

Les derniers moments de Louis XVI...

Message par BRH » Mardi 30 Août 2011 14:18:33

Par Régnault-Warin. Extraits du Cimetière de la Madeleine.

Suite du Mémorial de M. de Malesherbes.

20 décembre 1792.

PENDANT que l'Europe attentive fixe les yeux sur le grand drame qui se joue en France, tandis, que l'Eternel, qui n'en dédaigne point le spectacle; en abandonne le dénouement aux causes secondaires des passions humaines, Paris , au sein duquel il se trame, semble à peine s'en occuper. Nul choc extraordinaire qui paraisse augmenter le mouvement journalier , uniforme et continu de cette grande ville. C'est toujours ce flux périodique et ce reflux habituel de pensées, de discours, d'action dont se compose son existence. L'administrateur délibère, le juge prononce, le négociant calcule , le manufacturier entasse , l'ouvrier travaille ,la mode rajeunit d'anciens ridicules ,la volupté raffine ses délices, l'ambition étend ses désirs et ses espérances. La destinée d'un peuple , la vie d'un roi seront fixées demain : aujourd'hui l'on court au nouvel opéra; et mille bouches fredonnent le dernier vaudeville. Voilà ce qu'aperçoivent ces regards fugitifs, ou distraits , qui effleurent en badinant, les surfaces. Mais l'observateur qui considère les objets, remarque à chaque instant leur progressive métamor­phose. Au fond des cœurs réside et fermente un sentiment- de terreur et d'espoir , qui s'exhale insensiblement fur tous les actes de la vie. Plus d'un. homme a frémi de penser que son nom prononcé dans telle occurrence , que sa signature attachée à telle délibération, décidait irrévocablement de son sort.

La querelle engagée entre les nations et les gouvernemens fait trembler le vieux diplomate et soupirer l'ardent écolier.

Ce cri magique de liberté ! qui retentit du Rhin aux Pyrénées , et du Var au Calvados, ce cri réveille toutes les affec­tions , émeut toutes les aines , ébranle tous les esprits. Les fronts sont encore paisibles , les lèvres adolescentes mur­murent encore les airs nouveaux ; mais la fermentation commence , chancelle et balance incertaine. La crise qui se déclare repoussera-t-elle le siècle dans la barbarie et l'ignorance , ou l'é­lancera-t-elle à la source des vertus , des lumières et du bonheur? Quel problème à la solution duquel vont s'exercer à-la­ fois toutes les passions ! De quels pleurs, par combien de sang doit se payer la régénération du monde , dont la France prend l'initiative ? Voilà ce que calcule--ce personnage vertueusement homi­cide, pour qui les sacrifices des indi­vidus à l'espèce , ne sont que des soustractions arithmétiques.. Quel déluge de misères et de crimes se grossit et va fondre sur la France pour la nettoyer de ses anticipes erreurs ! Voilà sur quoi gémit ce sage sensible, qui voit un frère dans chaque homme , et qui prise plus que l'éclat trompeur des théories dog­matiques, le sang qu'elles coûtent , les pleurs qu'elles font répandre , le repos qu'elles ravissent.

C'est en méditant ainsi que je m'a­cheminais ce matin vers le Temple !

vers le Temple , où se cache le dernier anneau de cette chaîne qui retient en­core le démon révolutionnaire. La pu­reté du ciel , la vivacité du froid, m'ont engagé à faire à pied le trajet qui me sépare de ce séjour. Du pont magni­fique , chef-d'oeuvre de Perronnet , de ce monument auquel Louis xvi a donné son nom, j'ai contemplé , pendant quel­ques minutes ,- une troupe folâtre de jeunes écoliers, dont les pieds armés de patins recourbés, glissent rapidement, tournoyent dans tous les sens, décrivent toutes les lignes sur le cristal poli de la. Seine glacée. Les plus prudens , qu'on appelle timides , circulaient incessamment dans les mêmes contours; les plus courageux, que je nomme téméraires , s'élançaient avec la vitesse de l'oiseau qui fend l'air , jusques sur les fragiles confins de l'onde qui cesse d'être solide. La foule émerveillée des spectateurs , pour qui la hardiesse est toujours de l'héroïsme, applaudissait à ces ébats dangereux qui me fesaient palpiter d'ef­froi. Tout-à-coup , sous le poids réitéré de ces glisseurs imprudens , la glace crie , se brise et s'entr'ouvre. O douleur ! j'ai vu l'espérance et l'amour de plu­sieurs familles, chanceler et rouler dans le gouffre liquide , qui se referme aussitôt qu'il les a engloutis ! Pleurez , mères désolées , jeunes soeurs , frères chéris , doux amis , compagnons du jeune âge , émules de l'adolescence, pleurez ! versez des larmes sur la tragique destinée des objets de vos tendresses ! Mais sur-tout , déplorez leur ambitieuse imprudence. Ils ont voulu briller un instant sur ce frêle théâtre , ils s'y sont enivrés d'ap­plaudissemens ... ils ne sont plus

O révolution n'es - tu point aussi couverte d'une enveloppe brillante et qui semble solide? Tremblez, ambitieux que l'enthousiasme a lancés sur elle Tremblez qu'elle ne s'entr'ouvre et ne vous dévore !

La joie rayonnait sur le visage du roi, quand je suis entré dans son appartement. Lorsque la porte en a été fèr­mée , il a couru ouvrir celle de la petite tour, qui lui sert de cabinet , et de la­quelle est sorti le jeune Charles qu'il m'a présenté. Loin de s'effaroucher des rides de mon front et de mes che­veux blanchis , cet aimable enfant s'est jeté dans mes bras, et m'a prodigui les plus naïves caresses. C'est vous, m'a‑t-il dit , avec butant de raison que de sensibilité , c'est vous qui êtes chargé de. défendre papa contre les médians qui l'accusent? Ah! monsieur, dites-leur bien que c'est le meilleur des papas !. Comment un père si bon pourrait-il avoir été un Mauvais roi ? Ce propos a fait venir les larmes aux yeux de Louis; je n'ai pu retenir les miennes , que j'ai laissé couler sur la main de l’auguste et malheureux enfant. Tu pleures, a dit Charles en s'élançant sur les genoux du roi, et en essuyant ses larmes ; et vous aussi , monsieur , a- t - il ajouté en se tournant vers moi , vous pleurez ! . . . Mon dieu ! aurais-je quelque chose à craindre , et serait-on assez cruel pour m'ôter mon bon papa ?.. Non , non. J'adresserai tant de prières à Dieu!.. à eux, s'il le faut!.. à ... Tison lui-même, quoique son regard me fisse peur !

Cher papa , on ne t'enlèvera pas à ton pauvre petit Charles ! Nos pleurs ont redoublé , ceux du petit se sont mêlés aux nôtres ,et nous avons été long-temps avant de reprendre notre sang-froid.

Louis l'a retrouvé le premier. Ce chagrin qu'il me cause , m'a-t-il dit , n'est point sans quelque douceur , et j'en. bénis l?amertume qui me prouve combien je suis aimé de ceux que j'aime.

Vous ne devineriez pas par quelle voie mon fils est ici ? c'est une invention de Clérv, qui a conspiré avec ma soeur, pour me faire ce cadeau. Il y a eu hier quatorze ans que le ciel me rendit ma fille , qui naquit dans un palais, et qui gémit dans une tour , a voulu m'envoyer un bouquet ; ce matin , au moyen d'un panier, j'ai vu descendre mon cher Charles de l'appartement de sa tante dans le mien. Jugez de ma sûr-prise et de mon plaisir ! Mais afin de mettre à profit le peu d'instans qu'il me reste à passer avec lui , je vais vous lire, en sa présence , et lui remettre quelques avis que j'ai cru. utiles au bon- heur de son. existence future. Mon fils est bien jeune , ajouta le roi , en tirant de sa poche un porte-feuille dans lequel se trouvait un petit cahier de papier ; mais le malheur précipite les progrès de sa raison , et seconde en cela la nature qui l'a doué d'une extrême intelligence.

S'il ne peut comprendre aujourd'hui tout ce que cet écrit renferme; du moins, dans chaque instant de sa vie , il se rappellera que , sous les voûtes de ce triste appartement, son père captif lui donna les dernières et les plus véritables marques le sa tendresse , en présence du plus respectable des hommes, du plus sincère des des amis ( Je rougirais de transcrire un éloge dont je ne mérite que la moitié ; s'il n'était plus honorable encore pour celui qui le prononça que pour celui qui en fut l'objet ).

Voici -cette pièce dont sa majesté me permit de prendre copie:

Derniers conseils à mon fils Louis-Charles.

( Pièces justificatives, n° 16.)

« Vous voyez par mon exemple, mon cher enfant, combien les grandeurs d'ici-bas sont vaines et passagères ; je suis né sur un trône , j'ai vécu dans la souveraine puissance ; et, après avoir langui dans un cachot, je suis' sans cloute réservé à mourir sur un échafaud. Ma famille., comme tous ceux que les nœuds( de la reconnaissance et de l'amitié atta­chaient à moi, n'ont pas moins éprouvé de revers. Vous même, mou fils , qui étiez le fils heureux et chéri du premier 'roi de l'Europe, vous voilà , si jeune , dans les fers de la captivité', ,condamné aux humiliations et aux dé­dains. Que cette grande infortune vous apprenne à mépriser le pouvoir et l'o­pulence, à n'estimer que la bonté du coeur, la droiture du jugement, la modé­ration dans la conduite , toutes vertus qui font le bonheur sur la terre et qui ouvrent les portes du ciel.


« J'ignore quel sort vous est réservé: si les décrets de la Providence et la volonté de la nation rétablissent , en faveur du fils, le trône renversé sous le père, ne refusez pas de l'occuper. C'est un malheur, autant qu'un fardeau ; mais le dévouement au bien de la patrie doit être votre premier mobile.

« Ne gardez de ma mémoire que le souvenir du pardon que j'accorde à ceux qui se sont faits rues ennemis. Ce serait aller directement corde mes intentions et contre nia volonté , que d'employer votre autorité à exercer des vengeances. Dieu se connaît le coeur des hommes, peut-être les auteurs de mes maux ont-ils crû servir leur pays en me les fesant éprouver. Respectez d'ailleurs en eux les instrumens dont la Providence s'est servi pour me punir. « En vous recommandant la clé­mence , mon fils , je ne vous invite pas cependant à la faiblesse. Demandez qu'on environne votre nom et les actes de votre puissance, d'une grande et forte autorité. C'est en m’avilissant , qu'on a commencé à m'assassiner


« Les richesses du royaume sont en lui ; c'est donc en lui qu'il le.; faut cher­cher. Protégez , encouragez , récom­pensez l'agriculture. Le commerce a droit aussi aux regards du gouverne­ment ; mais il ne faut pas qu'il deviennent les premiers.


« Réunissez tous vos efforts pour extirper la mendicité ; le cri d'un pauvre accuse un roi davantage , et doit plus l'affliger, que les chants de cent mille heureux ne le peuvent réjouir.


« Mettez dans votre mère, ayez dans votre tante une confiance sans bornes. La première la mérite par son grand caractère ; la seconde, par sa douceur; nouveaux motifs de vertus, et une noua ;vent. garantie des célestes récompenses 1


« Adieu, mon cher fils, mon aimable et tendre Charles, adieu ! souvenez-Vous quelquefois de votre pauvre père, dont votre attachement adoucit les souffrances. Soyez aussi heureux que je fus infortuné ; c'est le voeu continuel , c'est le dernier souhait de votre ,tendre père. »<o:p></o:p>

A-la tour du Temple , le 15 décembre 1792.
Signé Louis.


Cette lecture a été plus d'une fois interrompue par les sanglots du jeune prince , qui s'est jeté aux genoux de son père , et a mouillé sa main de larmes innocentes. Pour le roi , je crois m'aper­cevoir que sa fermeté augmente à mesure que le péril le presse. Son inno­cence , d'une part ; de l'autre , sa résignation à la Providence, expliquent ce courage extraordinaire.

J'ai fait part à sa majesté de ce que j'avais entendu au congrès des ambassadeurs , et je lui en ai exprimé mon mécontentement. Rien ne m'étonne aujourd'hui, m'a répondu le roi ; mais votre zèle et votre amitié m'attendrissent et me soulagent. Continuez-les moi ; j'irai à la mort avec moins de douleur.

Il m'a lu trois lettres différentes , dont le jeune Charles avait été le porteur. La première est de la reine, et contient , avec des encouragements et une invitation à la fermeté , des motifs , ou du moins ce qu'elle croit tels ,d'espérances prochaines. La seconde lettre , écrite par madame Elisabeth ,renferme moins de plaintes et plus de consolations. Celle de la jeune Madame, exprime la dou­ceur et la piété filiale. Une note jointe au billet d'Antoinette , instruit le roi de la manière dont on agit envers les prin­cesses. La commune n'est pas moins sévère pour elles que pour le prisonnier. On vient de les priver d'aiguilles , de ciseaux , conséquemment des moyens de tromper la longueur et l'ennui d'un temps consumé par la souffrance. Ma­dame Elisabeth avait brodé une pièce allégorique pour la ci-devant duchesse de Sérent , son amie ; les commissaires 9nt confisqué cet ouvrage, sous prétexte qu'il présentait une correspondance mystéreuse. — Cet excès de tyrannie , ces assassinats à coups d'épingles , gon­flent ma poitrine de honte et d'indi­gnation. Qu'il est humiliant de partager avec des êtres capables d'attentats si criminels et si mesquins , le nom et le titre d'homme ! Mais ce titre est encore glorieux, puisque Louis le décore.
La présence du petit prince , dont la tendresse charmante fait oublier au roi les chagrins de sa situation, a suspendu notre travail. C'eût été , ce me semble , une barbarie , d'arracher le monarque aux caresses , devenues trop rares, de son fils. Je n'ai pu m'empêcher moi-même de me livrer à plus d'une dis­traction.

du 21 au 26

MM. Tronchet, Desèze et moi , nous nous sommes seuls occupés du dépouil­lement , de l'examen de la confrontation des pièces du procès, et des ré­ponses à y faire. Le 24 au soir, M Desèze, qui a réuni en corps d'oraison tout ce que nous avons trouvé de plus favorable à là cause de sa majesté , lui a fait lec­ture de son ouvrage, ainsi qu'à nous. Le .roi en a paru très-satisfait; je ne le suis pas autant. Cette défense me paraît plus verbeuse qu'éloquente , beaucoup trop méthodique et sans chaleur, dénuée de ces traits vainqueurs et pathétiques qui impriment à l'aine une secousse extraordinaire , ne lui permettent plus de calculer ce qu'elle éprouve , et lui arrachent la conviction. Jamais cause cependant ne fut plus belle ; mais l'ora­teur , qui ne manque pas d'esprit, n'a point assez d'abandon; il est froid quand il faut montrer de la chaleur ; il n'est que tiède lorsqu'il faut être brûlant. C'est dans son coeur , vivement, profon­dément ému , qu'il faut puiser son génie, et quelle occasion pour en déployer !

Que n'ai-je vingt années de moins ! Je n'ai jamais possédé le don rare et sublime, de l’éloquence ; cet instant m’en eût doué. J'aurais voulu lancer la surprise, l'épouvante , la pitié , la sensibilité dans le coeur des juges ; y enfoncer le trait poignant du désespoir et deo remords. J'aurais voulu faire ruisseler les pleurs de tous les yeux. Mon discours n'eût pas été terminé sans que l'innocence , sans que la liberté du roi n'eussent été pro­clamées. O Vergniaud ! pourquoi votre opinion et votre emploi vous éloignent-ils de la barre nationale , d'où votre voix, élancée jusqu'à la cime de la Mon­tagne, eût été faire pâlir et trembler les conspirateurs? O Lally-Tolendal ! Pourquoi le malheur des temps et la distance des lieux , ne vous permettent-ils pas de prononcer votre harangue si touchante , tableau poétique et vivant des vertus de Louis , près de laquelle le plaidoyer de Desèze n'est qu'un camayeu à demi effacé ?

Suite 2 ( p 18 à 28 )

Du 26 au soir.

L'abbé de Fermont était chez moi à la pointe du jour , afin de me prévenir du nouveau dessein de son élève, dessein au surplus , sur le succès duquel l'expé­rience , m'a-t-il dit, lui avait appris à ne pas compter. Il s'agissait de dissé­miner tellement le cortège qui accom­pagnerait Louis XVI dans sa seconde translation du Temple à l'assemblée , qu'à l'issue d'une de ces rues solitaires , qui aboutissent au boulevard par lequel il devait passer , on pût environner sa voiture , l'en faire sortir , le jeter dans une maison à double porte, dont celle de derrière ouvrant sur un jardin à char­milles, faciliterait l'évasion du monarque déguisé.

Lord Fitz-Asland, conduit à Paris par sa tendresse inquiète sur le sort de son fils , dont vainement il avait pressé le retour depuis plus de trois mois, lord Fitz-Asland approuvait le projet d'Ed­win , et coopérait à son exécution.

Elle a été tentée en effet. Soit par les soins de l'abbé de Fermont , soit par ceux de son élève et de miss Fanny, les chefs épars du parti organisé par Toulan , s'étaient réunis et entendus. Placés dans les diverses légions qui formaient l'escorte , ils ont opéré peu à peu un ralentissement graduel dans sa marche , lequel, à un signal donné, s'est terminé par une déroute marquée. Le moment était favorable ; les agens en chef de l'entreprise se sont prés tés; en un clin d'oeil ils ont cerné la voiture du roi , au­quel Edwin a rapidement exposé les moyens , le but , l'instante nécessité de l'entreprise. Mais Louis qui n'avait point été prévenu, a refusé , même assez brus­quement , les services qu'on lui offrait ; ce qui , d'un côté à fait perdre courage à la petite troupe que commandait Edwin de l'autre , a donné à l'un des membres de la commune , qui accom­pagnaient le roi dans sa voiture , le temps d'en descendre , et d'aller pré­venir le commandant de l'escorte. L'é­lève de l'abbé de Fermont a réitéré ses instances auprès de sa majesté; il a même parlé avec beaucoup de vivacité et d'é­nergie à Chaumette , procureur de la commune-, resté dans le carrosse , et qui paraissait fort dans l'embarras.

Tout cela a duré beaucoup plus de temps qu'il n'en eût fallu pour consommer l'entreprise. Mais vainement Louis a été prié, supplié, exhorté, conjuré, pressé-; il a rejeté la plus favorable , la plus imprévue , la seule des occasions qui lui assurât la liberté , la vie , peut-être même , un sort plus prospère. Cepen­dant , à l'avertissement du municipal , le général avait envoyé des aides de ­camp pour rassembler la troupe dis­persée ; en attendant qu'elle formât un seul corps , il avait fait pointer deux canons sur la voiture du roi, deux à chaque côté du boulevard „et deux à l'embouchure de la rue par où s'étaient montrés les conspirateurs royalistes. Ceux-ci , convaincus de l'impossibilité d'être utiles au monarque malgré lui, s'étaient reployés en bon ordre , et sé­parés sur - le - champ , afin de se sous­traire aux recherches d'une police jus­tement alarmée. Le cortège s'était formé de nouveau, et avait repris tranquillement le chemin de la Convention, le roi se félicitant beaucoup d'avoir montré une générosité louable en soi , niais déplacée au moment où il s'agissait d'arracher l'innocence aux complots de l'intrigue et aux poignards des scélérats.

La convention a entendu Louis avec calme et intérêt. Desèze a été bien écouté. J'ai vu l'instant, où la plupart des représentans , oubliant leur fana­tisme révolutionnaire, ou les sermons qui les enchaînent à la faction régicide, allaient obéir à l'impulsion de leur coeur, en applaudissant. (quelques battemens de mains , échappés çà et là, semblaient avoir donné le signal ; mais des gestes menaçans , des regards homicides , des­cendus de la Montagne, ont repoussé par la terreur l'accent de la persuasion, l'expression de la vérité.

On ferait un livre curieux si l'on pouvait noter toutes les affections qui ont fermenté dans l'âme de ceux qui ont été témoins du plaidoyer de Louis , toutes les pensées que leur tête a fait éclore. Si quatre-vingts ans d'existence, et une étude constante du coeur de l'homme , m'ont un peu initié dans ses fonctions intellectuelles, je suis certain que , sans en excepter même la pitié ,le sentiment de la vanité dominait presque tous les individus.
« Celui qui fut le-plus grand des grands , est maintenant à mes genoux ; sa tête foulée par mon pied dédaigneux , peut tomber à ma volonté ; je puis dire à cet homme : règne , et il régnera !meurs , et il mourra! qu'il est faible, que je suis puissant ! oh ! l'heureux siècle que celui où l'on détrône les « rois pour s'asseoir à leur place !... » Voilà la traduction littérale des haran­gues patriotiquement ampoulées , des silences superbes , des clameurs sangui­naires, des essors ambitieux. Humanité! patrie ! idoles des grandes âmes ! vos noms sacrés ont été invoqués par l'or­gueil, plus encore que .par la cruauté ; Vos images révérées ont reçu l'encens de ceux qui voulaient qu'on leur en offrît ; et: l'amour-propre d'un histrion blessé par les sifflets, s'est vengé par des assassinats !...

Après la péroraison de Desèze, Louis a adressé à l'assemblée un petit discours pathétique qui , soit illusion, soit qu'en effet il renfermât le secret de la rétho­rique , m'a plus ému que la longue harangue de l'orateur. Pendant qu'il la prononçait , j'ai observé quelques-uns des principaux membres de l'assemblée, et particulièrement du côté gauche. Marat s'agitait selon sa coutume ; Bil­laud-Varennes, la tête appuyée sur son poing fermé , paraissait dormir ; Ro­bespierre , livide et transi , regardait sans voir ; d'Orléans , l'oeil fixé à sa lor­gnette, examinait alternativement l'ac­cusé , le défenseur, quelques députés de la droite, et le jeune Montpensier, placé dans une tribune. Vergniaud, et en général tous ceux du parti qu'on appelle de la Gironde , semblaient penseurs , méditatifs et affligés. J'ai cru voir des larmes s'échapper des yeux de Manuel et de Kersaint. A l'égard des tribunes, quoique peuplées de figures atroces ou étrangères , le respect de cette séance imposante planait tellement au-dessus d'elles, les dominait avec tant de force, qu'elles. ne se sont pas permis un signe d'improbation. Le retour de l'accusé a été fort tranquille.

Du 27:

La sérénité brille sur le front de Louis , qu'elle semble environner d'une auréole de prédestination Les dévots l'invoqueront comme un saint , les phi­losophes l'estimeront comme un sage, le peuple l'admirera comme un héros. Déjà plusieurs de ses gardiens , comme s'ils oubliaient qu'on leur a ordonné de le mépriser , lui ont demandé des gages de son souvenir. Vincent , officier mu­nicipal , qui a su allier la sévérité de sa place avec les égards dûs au malheur, a reçu du roi la cravatte que sa majesté portait le 10 août. Quels souvenirs attachés à. ce simple et fragile monu­ment !

Louis a appris par ce commissaire, que , du fond de son cachot , Toulan communiquait à ses partisans l'espoir qui l’animait. Par je ne sais quelle intrigue, qui peut devenir bien utile au roi , à la place du municipal incar­céré , la commune vient de nommer Michonis , réputé son ennemi , mais qui partage ses sentimens secrets et connaît ses intentions. La première conversation que ce nouveau magistrat a eue avec la reine, a ranimé l'espoir de cette prin­cesse , qui s'est hâtée de transmettre au roi les renseignemens les plus satis­fesans.

Une seconde assemblée des ambas­sadeurs étrangers , a eu lien hier soir chez celui d'Espagne , le chevalier d'Ocariz. Dumourier s'y est trouvé ; il n'a point parlé de ses arrières-pensées, et a fait lecture de l'adresse de son armée , contre le procès, en faveur de celui à qui on l'intente. C'est dommage que les trente mille signataires de cette pièce , ne soient pas campés sous les murs de Paris; car , à la distance d'où ils menacent , ils ne sont point dan­gereux. Le général, porteur du voeu d'une réunion armée , sera destitué, peut-être arrêté ; c'est la crainte qu'a manifestée Lebrun , ministre des affaires étrangères , lequel assistait au congrès.

Le chevalier d'Ocariz a fait part à l'assemblée, d'une lettre ministérielle qu'il écrit au conseil exécutif, et qui sera mise sous les yeux de la convention. Par l'organe de son chargé d'affaires , sa majesté catholique promet au gou­vernement français , de conserver, dans la guerre qui se prépare , une exacte neutralité , si l'on garantit l'existence et la liberté au ci-devant roi son cousin. Dans cette dépêche diplomatique , pensée avec autant de justesse que rai­sonnée avec dignité , cette phrase m'a semblé remarquable : « Si des changements dans les institutions poli­tiques affranchissent un pays de « l'antique respect qu'il crut devoir à ses rois ; nulle révolution ne peut jamais affranchir les âmes honnêtes du respect qu'elles doivent à la douleur et à l'infortune. »

J’apprends aujourd'hui que cette lettre a été communiquée à la convention , où elle a soulevé de grands débats , qui se sont terminés par l'adoption de l'ordre du jour.

(suite 3 - p 28 à 32 )

Fin de décembre ; _commencement de janvier.

Il serait difficile de peindre sous ses véritables traits , avec ses vraies couleurs , le tableau actuel des affaires. Chaque jour dans le procès , chaque heure dans la journée , en change l'as­pect. L'opinion , plus ébranlée que jamais , hésite et flotte dans une mer de sentimens contradictoires. La guerre de plume est au plus haut point d'at­taques ; M. Necker d'un côté , Robes­pierre de l'autre , sont en présence et se mesurent. Il est des momens où le courage des royalistes se rallume ; mais celui des démagogues est plus constant. A l'égard des républicains qui redoutent également les uns et les autres ils sem­blent se borner au spectacle du combat, auquel ils prennent peu de part, si ce West, en calculant les coups , et en rappelant aux principes. Mais comment les invoquer avec succès , lorsqu'eux - mêmes ont donné l'exemple de leur violation ?

Je reçois quantité die lettres de toutes personnes et de tout pays , toutes relatives au procès du roi. On m'en a remis , ce matin, une de M. Bertrand , ex-ministre de la marine , maintenant réfugié à Londres ; parmi plusieurs res­sources qu'il m'indique , comme pouvant servir efficacement le roi , celle de conférer avec Danton , qu'il a déjà prévenu , m'a singulièrement frappé. Quelque répugnance que j'éprouve à me rencontrer avec cet homme trop fameux , je la surmonterai et le verrai.

--Je sors de chez lui, je l'ai vu, nous avons-causé long-temps ensemble. Il me paraît bien éloigné , sous tous les rapports , de justifier. sa réputation. Si. je ne me trompe , son caractère, porté à l'indolence , ne lui permet pas plus de concevoir de grandes vertus , que de commettre- de grands crimes; et si son nom est attache à l'époque la plus horrible de cette révolution , c'est qu'il a manqué d'énergie pour l'en effacer. Ce qu'il y a de plus terrible en lui , est sa stature colossale; ce qu'il y a de plus féroce ,ce sont ses discours. Il me paraît ne voir dans les oscillations révolution­naires, que des spéculations de change , à-peu-près semblables a celles de la bourse; son but principal est de se faire acheter , et toutes ses philippiques si virulentes se peuvent interpréter ainsi: Je suis à vendre !

Il m'en a beaucoup coûté pour remuer la fange d'une telle négociation. obtenu pour résultat l'éloignement du personnage, et celui de quelques autres individus , dont les voix manqueront aux votes. Mais il paraît impossible de décider l'absence de Robespierre, de Marat , de Barère , de d'Orléans. L'influence de ceux-ci est très-redoutable.

— Chaumette , qui ne se pique pas moins de lita rature que de philosophie, a consenti , en faveur de l'une et de l'autre , que M. de Penthièvre envoyât un de ses Gentilshommes complimenter l'accusé , et lui offrir ses voeux au défaut de ses services , pourvu que l'estimable auteur de Nurna , M. de Florian fût choisi pour remplir cette mission senti­mentale. Cet aimable écrivain s'en est acquitté avec autant de décence que de sensibilité. Louis a paru le voir avec une vive satisfaction ; il 1ui a parlé de ses ouvrages, en homme qui les a lus avec profit. Qu'il y a loin de cette tour téné­breuse aux rians vallons de Beaurivage, lui a-t-il dit ! monsieur ! s'il vous prenait fantaisie de faire encore un ta­bleau pastoral , avouez que vous n'en puiseriez pas les couleurs dans le siècle présent. Sire , a répondu Florian , ce n'est plus par le son des chalumeaux qu'il faut caresser les oreilles françaises ; il faut les épouvanter par le récit des crimes qui désolent ma patrie. Que ne m'est-il permis d'exercer avec franchise le noble métier des lettres ! ce ne serait plus sur des fictions que je promènerais ma plume légère ; armé du burin tran­chant de l'histoire, je graverais, pour la. postérité, le portrait des bourreaux et celui des victimes. Mais un espoir me reste et me console ; c'est qu'à la suite de cet orage qui verse sur la France une pluie de sang, un jour pur luira pour le supplice du crime , pour le triomphe de la vertu. Alors la vérité fécondant des talens recommandables, embrasant des aines indépendantes , les Tacites futurs descendront dans le cœur des scélérats , d'où ils rapporteront leur vivante effigie. Hideuse et sanglante , elle traversera les siècles, escortée de leurs imprécations ; et nos derniers ne­veux , en frémissant de répéter ces noms abhorrés, prononceront, en pleu­rant , ceux des martyrs de la véritable liberté !

Du 14 janvier

( suite 4 p 32 à 35 )

J'éprouve à la fois, toutes les craintes et toutes les espérances. Il n'est rien qui ne se réunisse pour réveiller les unes et les autres. La convention , semblable à une vaste cuve où fermentent et bouillonnent cent élémens opposés , ne présente que des mouvemens convulsifs et destructeurs.

Des satellites armés de poignards, parcourent l'enceinte de ses séances ; des groupes de conspirateurs, d'oisifs , de curieux , inondent les Tui­leries ; des femmes échappées du séjour où la société -châtie les crimes et la dé­bauche , récompensent les provocations au meurtre , les cris de l'assassinat , en prodigant leurs révoltantes faveurs ; les cafés , les salles de spectacles , tous les lieux publics , sont devenus des arênes où les opinions les plus ennemies , pro-Fessées 'avec chaleur soutenues avec emportement , produisent des débats arrosés par le sang. L'audace des anar­chistes s'accroît, pour ainsi dire , d' heure en heure ; le courage des amis du roi prend une consistance nouvelle; on dirait que chaque parti n'attend que l'issue de la grande affaire qui l'inquiète, pour ouvrir l'attaque et commencer le com­bat. O Dieu! éloigne de nia patrie les malheurs qui la menacent ! et s'il faut que le sang coule , épuise dans mes \reines le mien prêt à tarir ; mais épargne celui-des innocens !

Au milieu de ce chaos immense d'é­lémens confondus , parmi tant de pas,- ,lions déchaînées, au sein de la tempête qui mugit autour de lui , Louis XVI tranquille , semble n'éprouver aucune inquiétude sur sa destinée. Celle de son pays et de sa famille , élèvent de temps en temps quelques nuages sur son front serein mais son courage habituel , son abandon à la Providence, sa résignation , • les ont bientôt dissipés. Il réalise ce grand stoïque dont Horace nous a laissé le portrait, qui voit, sans pâlir, l'univers ébranlé s'écrouler sur lui-même , et qui reste debout au milieu des ruines qui l'environnent.

Le roi vient de recevoir de son épouse la lettre suivante , qui l'afflige plus qu'elle ne le console.

Lettre de la reine à Louis xVI. (Pices justificatives, nQ 17.)
S I RE,

Quoique ce soit sans cesse par des refus que vous récompensiez le dévoue­ment de ceux qui se consacrent à notre service , l'intérêt de votre conservation, qui l'emporte sur tout à leurs yeux , les déterminent à tenter une dernière en­treprise. Il n'est plus question de nous arracher en triomphe de cet horrible lieu, pour nous replacer sur le trône ; le malheur et le temps ont effacé, au moins obscurci , cette brillante perspec­tive. Il ne s'agit aujourd'hui que de notre liberté. C'est encore , ce me semble , un bien assez précieux , pour que vous n'hésitiez pas à lui sacrifier la répugnance que vous éprouvez à le conquérir. S'il fallait d'autres motifs pour vous décider, je vous ferais valoir l'amour de votre épouse , l'héroïsme de votre soeur , la tendresse de vos enfans , nos souffrances enfin , et les humi­liations plus pénibles que les souffrances. Tant de sacrifices , uniquement faits pour vous , seront-ils trop récompensés par un peu de complaisance ?

<< Je ne puis m'expliquer d'une ma­nière plus intelligible; peut-être dans peu , vous en apprendra-t-on davan­tage ; mais quels que soient les évènemens , quelqu'instant que paraisse le péril, ne perdez point l'espérance. Fus­siez-vous (je frémis de l'écrire!) fussiez-vous au pied de l'échafaud, tenez-vous pour averti que vos amis sont là , prêts à mourir pour que vous ne mourriez pas. Songez , sire , à les bien seconder.»

Voilà , m'a dit Louis , pendant que je prenais copie de cette lettre, voilà un message et des avertissernens qui me troublent. L'idée de conjuration me révolte ; je ne saurais m'empêcher d'en craindre les accessoires et les résultats : du sang versé , des hommes expirans... la guerre civile allumée . . . tout cela m'épouvante et me tue! .. Cependant ma femme gémit , ma famille sollicite; elles souffrent à cause de moi... Ah! je ne puis me défendre de céder à cause d'elles...

Du 15 au matin.

( Suite 5 p 35 à 47 )

L'appel nominal a commencé sur cette question : Louis est-il coupable? On donnait hier,au Théâtre-Français, une pièce intitulée : L'Ami des Lois.

Elle est remplie d'allusions à la tyrannie du parti démagogique et à l'oppression du roi. Les portraits de Robespierre et de Marat sont hideux de ressemblance. La foule se porte avec transport à ce spectacle , qui est devenu une affaire d'état. D'un autre côté , les faubourgs sont agités en sens contraire ; on y de­mande hautement la tête de Louis, auquel on attribue les malheurs publics. Ah ! que dans les révolutions il est dan­gereux d'être un personnage remar­quable !

L'appel nominal est terminé. Louis a été déclaré COUPABLE à l'unanimité absolue. Je frissonne en traçant ces mots, car enfin , il est dans la convention des hommes qui joignent à un esprit éclairé , un coeur généreux et sensible. Comment donc ont-ils pu trouver coupable celui que je croyais, que je crois encore innocent ? C'est qu'ils n'ont jugé que sur les résultats, et que, comme moi , ils n'ont pu descendre dans la conscience de l'accusé , et y lire les plus louables intentions.

Du 15 au soir.

Ce matin je conservais l'espoir , que dis-je ? j'avais la certitude que le roi ne serait point déclaré coupable , et que si la convention jugeait convenable de k maintenir dans sa détention , ou d'or­donner son exil, ce ne pouvait être que par mesure de salut public , sans vider le fond de la question restée insoluble autant par décence que par politique. Mes calculs ont été déçus , mon espé­rance s'est évanouie. Mon coeur en concevait une autre dans l'appel au peuple, moyen adroit, inventé par la Gironde pour soustraire le roi à l'échafaud , et pour se dérober elle-même aux poi­gnards de Philippe. Ce n'est point de cette manière que procède la probité courageuse, je le sais ; mais trouve-t-on beaucoup d'hommes qui se décident à faire le bien, lorsqu'un coup de couteau sera leur récompense? Les choses, d'ailleurs ,.en sont venues à ce point, de savoir gré à beaucoup d'individus du mal qu'ils ne font pas. Enfin l'appel au peuple conservait la vie au roi et réhabilitait son honneur , si toutefois l'hon­neur, je ne dis pas d'un roi, mais d'un homme, peut être compromis , lorsqu'il n'a pour juges que les passions accusatrices et ennemies. Cette ressource der­nière vient d'être enlevée au procès et au sort du malheureux prince; l'appel au peuple a été rejeté. L'histoire exa­minera si les votes de chaque représentant ont été librement émis , s'ils sont l'expression de leur conviction in­time ; ou si, les prononçant en présence de Philippe qui menace et de la Mon­tagne qui gronde, ils ne sont pas le fruit de la séduction ou ,de la peur. Quoi qu'il en soit , s'il arrivait que le roi ne fût condamné qu'à la détention ou qu'à l'exil , il faudrait , en consultant les principes et la législation existante , regarder cet arrêt comme une grâce ; la solution affirmative de la première question, emportant nécessairement La peine capitale.

Des 16 et 27

On délibère sur la vie de Louis. J'ai beau me dire que Louis n'est qu'un homme; à cet instant terrible où l'on prononce s'il restera sur la liste des vivais ou s'il en sera rayé, je ne saurais me défendre de rappeler à mon esprit sa grandeur passée. Par une illusion que le coeur seul conçoit que la raison re­jette, il me semble que la nature s'alarme, que le ciel se voile d'un crêpe sombre, que le soleil enveloppe de deuil sa lu­mière affaiblie. Je promène dans les rues mes pas chancelans , je n'y ren­contre que des visages pâles, silencieux , épouvantés. Je pénètre dans l'enceinte conventionnelle oit se décide le sort de l'homme qui fut roi. Au milieu du dé­cuple rang occupé par les juges , je crois voir la mort qui , d'une plume ensan­glantée , note leurs divers voeux. Quel affreux silence ! il n'est interrompu que par ces mots funèbres qui, de la tribune retentissent tour-à-tour, , et se prolongent jusqu'au? extri-mités de la salle : la dé­tention ! lux déportation ! la mort! .. LA MORT !., O profondeur de la scélératesse , de l'aveuglement et de l'immo­ralité ! entendu ce cri sortir de la bouche du parent de Louis, de la bouche de d'Orléans! Un murmure d'épouvante a circulé de rang en rang, et remontant jusqu'à celui qui l'excitait, a été le convaincre que le sceptre auquel il aspire venait de se briser pour jamais. Non ,-Philippe, la France ne ployera point le genou devant, celui qui s'est souillé du meurtre de son roi; craignez qu'au lieu d'un trône elle ne vous dresse un écha faud ,. et que votre sang ne soit condamné, à laver la tache du sang de Louis !

LA MORT ! Ce mot terrible et venu effrayer mes oreilles , déchirer mon coeur trots cents quatre-vingt-sept fois. Le sort en est donc jeté ; Louis mourra!

Aujourd'hui , au matin , je me suis présenté à la tour du Temple , où l'on m'a fait subir une fouille inquisitoriale ; j'ai appris , à cette occasion , que les précautions pour la surveillance du pri­sonnier , étaient devenues plus rigou­reuses depuis hier. Cléry , qui m'a in­troduit dans son appartement , m'a dit qu'il lisait, dans ce moment, l'histoire de Charles I er , afin sans doute , de trouver un modèle de conduite dans les derniers momens de ce prince , avec lequel il a tant de ressemblance.

Aussitôt que j'ai été entré, les larmes ont obscurci mes yeux , j'ai senti un frisson glacé circuler dans mes veines , et mes jambes fléchir sous moi. Je me suis précipité aux pieds du malheureux monarque , auquel cette action a révélé son arrêt. Il n'en a paru ni surpris ni intimidé. Après un moment de silence, il a levé au ciel ses yeux et ses mains , et s'est écrié en soupirant : Ma femme, mes enfans, qu'allez-vous devenir? Puis, négligeant de s'informer des détails de son jugement, il ne s'est occupé que de moi , que de ma douleur ; on eût dit qu'il était le conseil , et que j'étais le condamné.

Dans cet instant , Michonis , officier municipal , sous prétexte de prévenir le roi de l'extinction d'un feu léger, qui s'était manifesté la nuit précédente dans le palais du Temple , entra pour lui prodiguer des consolations et des espé­rances. Louis le remercia , mais avec ce ton qui me fit voir qu'il n'en conservait aucune. C'est pour ma femme , ajouta- t-il, c'est pour ma famille , c'est sur­tout pour mon pauvre fils , que je ré­clame vos soins. Le municipal se retira pénétré de douleur.

Quelque peu d'espoir qu'il me restât, ne pouvant m'habituer à l'idée de voir mourir le roi sur un échafaud , je lui parlai du sursis , comme d'une planche qui lui restait dans ce naufrage. Louis me sourit avec bonté : vous êtes ingé­nieux à vous tromper , à m'abuser moi-même : j'ai beaucoup de confiance en vous , mon cher Malesherbes ; per­mettez - moi cependant de n'en point avoir dans vos prédictions ; vous les puisez dans vos désirs , les projets des ambitieux sont plus certains.

Du 18.

Un nouvel arrêté de la commune enlève au prisonnier, la Consolation de recevoir ses conseils : je me suis pré­senté quatre fois à la porte dl] Temple, où j'ai été refusé. Ainsi , voilà ce mal­heureux prince livré à lui-même , seul avec sa conscience , et par :antici­pation, en présence de Dieu. Providence éternelle , religion sainte , adoucissez ses derniers moments !

Du 19
( suite 6 p 44 à p 47 )

Les noirs pressentimens du roi se sont réalisés. La question du sursis a été décidé négativement. La peine de mort. prononcée, doit être exécutée dans les vingt-quatre heures.

Les amis du roi sont comme anéantis. L'abbé de Fermont est resté chez moi, pendant deux heures , sans exprimer des juges délibérans. Une longue dis­cussion s'est élevée à ce sujet entre Tronchet , qui a développé méthodi­quement le principe que Desèze avait jeté dans ses moyens oratoires; et Merlin de Douay , qui s'est chargé de réfuter Tronchet , Guadet qui semblait par­tager son opinion , Barère qui y a ré­pondu, et Robespierre qui l'a rétorquée par des personnalités.

J'ai voulu hasarder quelques mots ; mais mon esprit et ma bouche ont trahi mon zèle ; je n'ai rien prouvé que mon trouble et ma douleur.

Chaumette, procureur de la commune, a présenté au conseil général, un arrêté digne d'une magistrature de Caraïbes; il a été ordonné que des illuminations auraient lieu , en signe de réjouissance.<o:p></o:p>

Peuple malheureux, à quel excès de dépravation te poussent tes tyrans! Frappe ton roi , puisqu'enfin on te dit qu'il est coupable faut qu'il expire ; frappe-le , mais ne l'insultes pas ! On n'a garde de te dire que la véritable justice est celle qui inflige le châtiment en détournant les yeux; il n'est que trop vrai , cependant, que celle qui compte les douleurs-qu'elle cause , et fixe sa Victime , ressemble à la, vengeance !

Du 20.

Ici finit ma douloureuse mission et commence celle de M. l'abbé de Fermont. C'est lui , dont le crayon véri­dique , va continuer et finir ce lamen­table journal , dont l'avide curiosité dévorera les pages funéraires, sur le­quel le repentir et la piété laisseront couler des pleurs amers, et qui s'élèvera jusques dans la dernière postérité en faveur de Louis XVI et contre ses meur­triers.

•Continuation du Mémorial, par l'abbé de Fermont.

Du même jour , à quatre heures de l'après-midi.

L'épouvantable résultat de la journée du 16 avait, en quelque sorte, paralysé mes facultés intellectuelles. Mon enten­dement obscurci ne pouvait classer , même produire aucune idée ; j'avais l'esprit comme obsédé par des prestiges, et mon coeur avait reçu un si rude choc , qu'il en était devenu presqu'insensible.

C'est en vain que les bontés de lord Fitz-Asland , les caresses de son fils , le tableau d'une famille heureuse ( car mistress Melvood a trouvé dans son amant, jadis infidèle, un époux qui l'adore ), c'est en vain que les grâces de l'aimable Fanny se réunissaient pour éclaircir la nuit affreuse de mon âme :

je n'en pouvais bannir les images qui la peuplaient. Durant la nuit, pendant le jour, je n'entendais que des cris lamen­tables , je ne songeais qu'a des mas­sacres , je ne voyais que le cadavre du roi, horriblement défiguré, et nageant dans des ruisseaux de son sang, les débris dispersés de sa puissance anéantie.

J'étais dans ces dispositions, lorsque la famille Fitz-Asland entra chez moi, vers neuf heures du matin. Après les premiers témoignages de la part qu'elle prend à mes douleurs : Tout n'est point désespéré , me dit Edwin ; malgré nos revers passés et les angoisses du mo­ment , nous avons un projet. Nous savons , de bonne part, que vous allez être mandé au Temple pour assister le roi à ses derniers momens ; c'est à vous qu'il appartient de nous seconder et de déterminer notre succès, auquel, d'ail­leurs, vous n'êtes pas moins intéressé que nous. Persuadez donc au roi de s'abandonner à nos soins , de ne con­server aucune inquiétude sur nos vues, ni aucun scrupule sur ce que nous de­mandons de lui. Sa vie en dépend, et nous la lui garantissons, si , dans cette circonstance , il rejette une délicatesse déplacée, qui, s'il faut le dire , tient de la pusillanimité.

Le père de mon élève, me donna connaissance du plan au moyen duquel il espérait arracher le monarque au sup­plice. Sans l'approuver entièrement, je pensai que dans la crise présente, aucune tentative ne pouvait empirer le mal, et pourrait peut -être le dimi­nuer.

Du 21

Il n'est plus! .. l'héritier de soixante-cinq monarques, le roi de France vient de mourir sur un échafaud !.. Je recueille mes forces et rassemble mes idées pour tracer le récit de ses derniers momens.

Hier 20 environ trois heures et demie, je reçus l'ordre du conseil exécutif, séant au palais des Tuileries, de m'y rendre sur-le-champ. J'obéis; l'horloge sonnait quatre heures , lorsque la salle d'au­dience me fut ouverte.

Une douloureuse consternation était empreinte sur la physionomie des mi­nistres qui gardaient un morne silence; celui de la justice, Garat , qui les pré­sidait, m'adressa la parole : Voici , me dit-il , un billet que m'a remis Louis Capet, et qui contient votre nom et votre adresse. Le conseil a pensé que vous ne vous refuseriez pas d'aller au Temple, cela est-il dans votre intention? — Je prie le conseil d'en être persuadé, répondis-je en prenant le billet, qu'à l'écriture je reconnus pour être de madame Elisabeth ; il est des instans où les desirs d'un malheureux sont des ordres; je suis prêt —
C'est bien, répliqua Garat ; le devoir du conseil est d'exécuter la loi, quelque rigoureuse qu'elle soit; mais son intention, autant que ses droits, est de permettre qu'on l'adoucisse.

Nous montâmes en voiture. Le ministre allait prévenir le roi du moment son exécution; pendant le trajet il n'interrompit le silence qui régnait entre nous, que par des soupirs et cette exclamation: Quelle mission cruelle! grand Dieu! .

Arrivés au Temple, qu'entourait une force imposante, nous fûmes introduits dans la salle du conseil, dont plu­sieurs membres accompagnèrent le ministre chez le roi. Je restai seul avec les autres. J’avais tout lieu de craindre qu'il ne se trouvât parmi eux quelques-uns de ceux par devant lesquels j'avais comparu en qualité de chirurgien; je tremblais, surtout, d'y rencontrer le pharmacien municipal ; il n'y était pas, heureusement ; et quoique dans ses autres collègues je reconnusse quelques figures, ils ne se rappelèrent pas de la mienne, grâce, sans doute, au chan­gement de costume. Au reste, il n'est pas de perquisitions qu'ils ne me firent subir ; ils exigèrent que je vidasse mes poches, s'emparèrent de ma tabatière, sous prétexte que le tabac pouvait être empoisonné ; gardèrent mon couteau, qui aurait fourni au roi un instrument de suicide ; examinèrent attentivement mon porte-feuille et mon porte-crayon, qui auraient pu receler un stylet. Toute cette enquête fut accompagnée de gestes indécens, de propos scandaleux, de plaisanteries insultantes pour la majesté de la religion dont j'étais le ministre, et pour la dignité du malheur que je venais secourir.

A cinq heures trois-quarts, je fus appelé chez le roi ; escorté de trois com­missaires-municipaux, j'y montai par un petit escalier tournant, sur les palliers duquel, des sentinelles placées de distance en distance , s'enivraient en chantant.

Un spectacle différent m'attendait dans la chambre de Louis. A l'exception du ministre et de deux municipaux, dont les visages honnêtes respiraient la douleur, ou du moins la pitié, la troupe de ceux qui environnaient le prince condamné, le fixait avec des yeux avides et un rire cruel. Louis, tranquille et calme, s'entretenait paisiblement avec le premier. A mon aspect, tout le monde se retira, le roi ferma la porte et je restai seul avec lui.

Je ne pus d'abord m'exprimer que par des larmes ; j'en baignai la main de Louis aux pieds duquel je me pros­ternai, et qui, après m'avoir relevé, -m'embrassa avec effusion, et me con­duisit dans son cabinet particulier.

Ce court trajet de la chambre du monarque à son cabinet, me permit de reprendre un peu mes esprits, et avec eux au ciel quelque espérance. Je fis part à sa majesté de celle que gardaient ses fidèles amis, et la suppliai de n'y apporter, par elle-même, aucun obstacle. Elle condescendit à ma sollicitation, mais en me fesant entendre qu'il ne lui res­tait de recours réel qu'en Dieu seul.

La conversation se dirigea ensuite sur l'état actuel des choses, sur l'opinion publique, sur la famille royale et sur la situation future de la France.

« Quelque terrible, dit le roi, quelqu'inouïe que soit la catastrophe qui se prépare, il est vraisemblable que, loin d'être le terme de la crise, elle n'en est que le début, et,- pour ainsi dire- que le pronostic. J'ai toujours pensé que si la faction donnait à l'Europe le spec­tacle d'un roi mourant sur l'échafaud, c'est qu'elle voulait l'habituer à voir tomber indifféremment toutes les têtes qui gênent ses projets. Qu'osera-t-on dire en effet, quel sang s'élevera et criera vengeance, quand celui d'un monarque aura coulé sans exciter le moindre mur­mure ? C'est donc demain, ainsi que je l'ai dit plus d'une fois, c'est demain que s'ouvre cette marche funèbre où l'on verra se succéder tous ceux dont les opinions, la vertu, les talens, la richesse, portent ombrage à la tyrannie. O funeste augure ! lamentable avenir ! que de cachots peuplés de victimes ! que d'échafauds teints de sang ! Le canon des guerriers ne sera plus dirigé contre les ennemis de la patrie, il ira percer la poitrine de ses enfans ! La délation deviendra un devoir, l'assassinat une vertu ! On verra des fils dénaturés pros­crire les auteurs de leurs jours, des mères barbares précipiter leurs fils sur les couteaux ! La mort précoce mois­sonnera une jeunesse sacrifiée; les fu­reurs de l'incendie, les ravages de l'eau, conspireront avec le fer pour anéantir la génération, et les fleuves rebrous­seront à leur source, comme épouvantés, des cadavres dont on aura surchargé leurs cours !»

Je restais immobile de surprise et d'horreur, en entendant le roi s'exprimer de la sorte. Jusqu'alors, je lui avais reconnu un grand sens, des connaissances multipliées, une mémoire heureuse, un jugement droit ; mais je ne soupçonnais pas qu'il possédât ces grands moyens de persuader, de con­vaincre, d'entraîne, qui font l'orateur. Il venait cependant de les déployer ; était-ce à la nature qu'il les devait, ou l'occasion en avait - elle tout à coup fécondé le germe ?

Il continua avec plus de modération :
<< Mais, ces excès cesseront autant par horreur de ceux qui en auront été les objets, que par lassitude de ceux qui s'y seront livrés. On reviendra à la vertu, moins par amour pour elle, que par haine contre le crime. Ce peuple généreux, mais léger ; sensible, mais inconstant ; pour qui le meurtre aura été un spectacle à la mode, redeman­dera des jeux moins féroces. Il détes­tera, il immolera ceux qui l'auront si cruellement égaré ; peut-être même, et cet espoir adoucit l'amertume de mes derniers momens, peut-être versera-t-il des larmes sur ma tombe. II dira : Louis, qu'on accusa d'avoir fait couler le sang français, n'était point un méchant homme ; s'il fut coupable, c'est de faiblesse : ceux qui lui ont succédé le sont avec réflexion, par principes et par goût.

( suite 8 ..p 47 )

--------------------------------------------------------------------------------

« Tel est, mon cher abbé, continua Louis, après un moment de silence, tel est je le crains bien, le sort que l'ambition réserve à notre pauvre patrie. N'ai-je pas raison de remercier la bonté divine qui m'en fait sortir, pour n'être pas témoin des malheurs qui la mena­cent ? Puisse cette bonté céleste, pré­parer, sous son aile mystérieuse, un de ces génies privilégiés, qu’elle réserve pour les jeter au milieu des siècles de barbarie, comme des flambeaux lumi­neux, et qui joignent à un coeur brûlant de l'amour de la patrie entendement façonné par la connaissance des hommes et l'expérience des choses ! Puisse-t-il, du même bras qui aura re­poussé les nombreux ennemis que les désordres intérieurs et l'ambition étran­gère auront suscités à la France, com­primer tous les partis opposés au bonheur général, et tellement combiner les droits du peuple avec ses obligations, qu'il ne jouisse jamais de la liberté, sans être convaincu qu'elle n'est autre que la justice distributive et universelle !

<< Cette perspective, que mon imagi­nation se complaît à former, que mon coeur aime à embellir, me console par­ l’espérance de l'avenir, des angoisses du présent. Il n'y a que l'idée de ma fa­mille qui ébranle tout mon courage, qui vienne à bout de toute ma cons­tance. Non continua le roi avec des yeux pleins de larmes, non, je ne puis m'habituer à l'image de ma pauvre femme, de mes chers enfans, de ma soeur bien-aimée, languissant jusqu'à la mort dans cette tour, ou mourant dans le dénuement et l'abandon, ou suivant l'échafaud leur chef infortuné ! — Sire, répondis-je, il est, encore des ames sensibles, des sujets fidèles ; pourraient-ils — Ah! M, de Fermont, interrompit Louis, les rois qui n'ont guères d'amis lorsqu'ils sont puissans, en ont moins encore quand ils sont mal­heureux ! Où sont tous ces grands, ces pontifes, ces nobles, ces serviteurs nombreux, qui recevaient de moi l'existence, l'éclat et le pouvoir ? Que sont devenus leurs sermens de mourir pour moi ? Avant même que je fusse aux mains de mes ennemis, ne m'ont-ils pas abandonné ? Moi seul, je tiendrai mes ser­mens, et peut-être, en apprenant ma mort, donneront - ils à ma mémoire quelques larmes stériles, et rougiront-ils de leur parjure !

A la suite de ce discours, sa majesté me lut, avec la plus majestueuse fer­meté, son testament, ainsi qu'elle l'avait définitivement rédigé d'après mes obser­vations. Lorsqu'elle prononça les noms de sa famille, les sanglots lui coupèrent la parole, et elle put à peine achever.

( Suite 9 ... p 63 )

--------------------------------------------------------------------------------

« J'ai obtenu de la convention, par l'intermédiaire du ministre de la justice, dit alors le roi, la permission d'entre­tenir ma famille ; je vais, pour la der­nière fois, profiter de cette facilité bien douce et bien cruelle , que j'ai désirée avec ardeur, et que je voudrais main­tenant qu'on m'eût refusée. Quand je les aurai embrassés, je serai tout à Dieu, et à vous.»

Je consigne ici une remarque, qui prouve que, non seulement le despo­tisme de la commune pesait sur les illustres prisonniers confiés à sa garde, mais que déjà il commençait à enve­lopper la convention nationale. Celle-ci ayant décrété, sur la demande formelle du roi, après sa condamnation qu’il pourrait communiquer avec sa famille, et la commune ayant précédemment délibéré le contraire l'ordre suprême de la puissance supérieure ne put anéantir le règlement de police de l'autorité subalterne ; et l'on ne trouva de moyen pour les concilier que d’assigner pour lieu d'entrevue, à la famille royale, une salle dont les portes permettraient aux commissaires d’avoir incessamment les yeux sur elle.

C'est dans cette salle que Louis se rendit à huit heures. Cléry l'y suivit et je restai dans le cabinet. Puis étant entré dans la chambre du roi, intermédiaire entre les deux pièces, j'usai de la permission que m'avait donnée sa ma­jesté, de l'observer et d'écouter ce dernier entretien, mais de manière cepen­dant, que, ni la reine, ni aucun des autres personnages de la famille ne pût m'apercevoir. Le valet de chambre plaça des chaises en deçà de la table, sur laquelle il prépara une carafe d'eau, avec des verres à côté. Le roi, cepen­dant, se promenait, fortement préoccupé, s'arrêtant par intervalles, et frappant de temps en temps son front.

A huit heures trente-sept minutes la reine entra, tenant d'une main le prince royal. Madame Elisabeth et sa nièce la suivaient. Louis fit quelques pas en avant et leur tendit les bras ; Antoinette se précipita à ses pieds en sanglotant; le petit Charles et les prin­cesses poussaient des soupirs entrecoupés et versaient des pleurs. Le roi s'étant assis, la porte se referma, et la famille resta autour de lui ou dans ses bras.

Une scène de la nature de celle-ci où tous les sentimens sont remués, où
toutes les affections sont contrariées, est plus facile à imaginer qu'à rendre ; les colloques qui s'y tinrent étaient impos­sibles à noter, et sont moins du domaine de l'histoire que de celui de la pensée. Qu'on se peigne seulement une famille que le consentement de cent géné­rations avait rendue la plus noble, plus puissante et la plus riche ; que l'é­pouvantable secousse d'une révolution, devant qui tout fléchit, a précipité dans l'indigence, dans la faiblesse, dans l'a­vilissement ! La voilà captive, souffrante et désolée au pied de son chef condamné ! la voilà qui couvre de ses caresses cette tête bientôt inanimée ! qui recueille les dernières paroles de cette bouche chérie, les derniers regards de ces yeux adorés que la mort va fermer ! Tendre épouse, tu ne presseras plus sur ton coeur le coeur de ton époux ! soeur chérie, tu n'entendras plus ces douces paroles d'a­mour proférées par un frère ! Et vous, pauvres enfans, embrassez votre père pour là dernière fois. Aujourd'hui la vie circule encore dans ses veines avec la tendresse ; demain, il ne sera plus !...

( suite 10 ....

--------------------------------------------------------------------------------

La première demi-heure de cette en­trevue se passa dans les pleurs, gémissemens, les plaintes, les soupirs, tous les mouvemens du désespoir et de la douleur. La famille de Louis l'entou­rait, l'enlaçait dans ses bras. Son fils, son aimable Charles, élevait ses mains pour essuyer les larmes d'un père, la douce Marie-Thérèse pleurait debout, en silence, la tête appuyée sur l’épaule du roi, qu'elle contemplait avec une douloureuse avidité; madame Élisabeth portait alternativement à sa bouche et sur son cœur, une des mains de son frère et, malgré sa fierté, la reine age­nouillée payait à la nature le cuisant tribut de ses chagrins. Quant à Louis, après avoir cédé aux premières impul­sions de l'amour et de la sensibilité, il ne s'occupa plus qu'à entremêler ses caresses de consolations, et ses baisers de conseils. Voici, à peu près, ce que j'ai pu recueillir du discours cent fois in­terrompu, mais toujours repris et suivi, qu'il adressa à sa chère et malheureuse famille :

<< Allons, allons, c'est trop nous affli­ger ; remercions plutôt la Providence qui m'a conduit au terme de mes maux. En quoi suis-je tant à plaindre ? Je vais perdre une vie dont le malheur a mar­qué tous les jours; mais j'en vais gagner une dont la félicité remplira tous les instans. Si donc je forme quelques re­grets, ils ne sont excités ni par cette perte, ni par celle d'une couronne fra­gile que j'échange contre une couronne immortelle; mais puis-je vous laisser sur cette terre d'exil, dans ce lieu de proscription, sans éprouver les plus vives inquiétudes ? Je ne crois pas, cependant, que vous courriez aucuns risques; votre existence n'est pas, comme la mienne, un obstacle aux vues des ambitieux. Osez donc espérer encore : quelle que soit pourtant votre destinée, pleurez moins sur vous que sur les calamités de la France, et n'oubliez jamais que si la raison fait souffrir les injures, la relig­ion apprend à les pardonner. >>

Mais, dit la reine, n'est-il plus de ressources ? celles dont Michonis a flatté mon espoir, peut n'être point vaine. Toulan, M. de Fermont, le respectable Maleslherbes, l'intéressant Edwin, vous manqueraient-ils à la fois? n'est-ce point là l'instant où ils doivent rassembler tous leurs moyens, réunir tous leurs efforts ? Je n'ai jamais douté de leur affection ni de leur zèle, répondit le roi ; je ne doute même pas de leur cou­rage : peut-être ce courage leur inspi­rera-t-il quelques tentatives ; mais je crains qu'elles ne tournent à leur préju­dice plutôt qu'à mon avantage. Com­ment quelques hommes pourraient-ils lutter contre toutes les forces réunies du despotisme anarchique ? Ah ! mon frère! dit madame Elisabeth, que vous êtes cruel de nous ôter nos illusions! En est-ce donc fait, hélas ! nous em­brassons-nous pour la dernière fois ? A ces mots, les larmes et les sanglots re­doublèrent ; cette vertueuse et sensible princesse se pencha sur le sein de son frère où elle demeura, pendant quelques minutes, comme anéantie par la douleur.

Je m'abuse peut-être, reprit Antoinette avec plus de sang-froid ; mais je ne vois point encore d'impossibilité à ce qu'on vous arrache à la mort. Non , jamais ils n'oseront porter des mains parricides sur celui qui fut leur roi ! Quelquefois même, je me flatte qu'un mouvement terrible, qui n'attend, pour se déclarer, que le spectacle de l'ignominie qu'on vous apprête, portera vos assassins sur l'échafaud dressé pour vous!...— Ciel madame, interrompit Louis avec précipitation, qu'osez-vous dire et que pouvez-vous désirer ? Avez-vous pensé au sang qui coulerait dans une telle occurrence ? Ah ! n'est-ce point assez que le mien soit versé! — Antoi­nette ne répondit rien ; mais, à la con­traction de ses traits et à ses yeux étincelans, je jugeai qu'elle était loin de partager les sentimens pacifiques de son époux. Elle reprit un moment après ; n'en parlons plus ; vous êtes décidé à mourir ; aux sentimens de notre désespoir, il ne nous reste qu'a mêler celui de notre admiration. Vous pouvez ce­pendant la mériter encore davantage ; que dis-je ? vous pouvez commander celle de toute l'Europe qui vous regarde en silence.. . Montrez-lui qu'un homme courageux, sous la hache meur­trière, est toujours maître de son sort ; ne permettez pas que d'infâmes bour­reaux salissent, de leurs mains sangui­naires, une tête illustrée par la cou­ronne : en un mot , au lieu de recevoir la mort, osez vous la donner. — Il est impossible de rendre le mouvement qu'un semblable conseil imprima à la famille royale ; le désespoir, l'horreur, l'épouvante, apparurent à la fois sur les traits altérés du roi et de sa soeur ; ils gardèrent le silence de l'effroi, et arrêtèrent sur la reine des regards de surprise et de chagrin. Mais cette princesse, cédant non moins à la fierté originelle de son âme qu'au péril des circonstances continua avec force ; Je comprends votre silence, j'entends vos reproches. Je n'ignore pas que la religion et la raison s'unissent pour condamner, pour défendre, pour punir le suicide mais pourquoi le Dieu qui plaça dans nos coeurs un sentiment qui nous force à nous conserver, y a-t-il mis celui qui tend à nous détruire ; je veux dire cette horreur inexprimable des injures, d'où suit la vengeance, qui, amenant à son tour les représailles, se sert, en quelque façon, de nos propres mains pour creuser notre cercueil ? d'ailleurs ... Le roi in­terrompit avec une certaine sévérité: C'en est assez, dit-il, c'en est peut-être trop. Je n'attribue qu'à votre amour l'étrange proposition que vous me faites, et dans ce sens, je dois vous en savoir gré. Mais je pense que si c’est un crime de se donner la mort, se la donner pour ne pas la recevoir, c'est une folie. Que les hommes jugent de moi ce que leur inspirera l'opinion ou le préjugé ; qu'ils soutiennent que je suis mort avec igno­minie ; il me suffit pour mourir noblement, d'être bien avec ma conscience et avec Dieu. — La pendule sonna dix heures. Le roi se leva et fit un mouvement pour indiquer à sa famille que l'instant de la séparation était arrivé. Les cris redoublèrent, les pleurs recom­mencèrent à couler. — Au moins, dit la reine , nous vous reverrons demain ! — Oui, mon frère, oui, mon papa, répétèrent la soeur et les enfans, que nous vous revoyons demain! — Je vous le promets, répondit Louis ; embrassez-moi, et vous, ma femme, pardonnez-moi si j'ai mis quelque vivacité à vous répondre. Je sais que vous m'aimez et que vos intentions sont louables; mais, quand vous y aurez réfléchi, vous sen­tirez que le suicide, qui ne doit être la mort de personne, doit être moins encore celle d'un roi. Adieu, ma chère Antoinette, ma pauvre femme, adieu, soyez toujours bonne mère, et parlez souvent de moi à mes chers enfans !

L'attendrissement du roi fut tel à ces mots, qu'il ne put l'exprimer que par sanglots; il se pencha vers sa famille, qu'il réunit dans ses bras, l'y pressa plusieurs fois en l'étreignant avec déses­poir... puis s'en arrachant tout à coup:

Adieu ! lui crie-t-il avec un accent si tendre et si déchirant à la fois, que ma­dame royale s'évanouit. La porte s'ouvrit ; la famille fut reconduite par deux commissaires ; et pendant que de ses cris aigus elle fesait retentir l'escalier, Louis XVI, éperdu, rentra dans son appartement.

Il se jeta dans un fauteuil, et y resta pendant un quart d'heure dans un silence douloureux, interrompu seulement par ses larmes et ses soupirs. Cléry debout, devant lui, sanglotait, et moi, j'offrais ses douleurs à la Providence, en la priant de lui continuer le courage né­cessaire pour l’achèvement de son sa­crifice.

A la suite de ce silence religieux : je suis bien faible, n'est-ce pas, M de Fermont, me dit le roi en me tendant la main ? mais j'espère que Dieu ne me fera point un crime de l'avoir oublié un moment pour penser à ma famille. Hélas ! elle ne me verra plus! .. Main­tenant, je suis tout à Lui et à vous.

Louis XVI m'exposa alors, en peu de mots, mais avec beaucoup d'ordre et de clarté, ses principes, ses opinions, sa conduite relativement au christia­nisme. Je trouvai ce monarque aussi éclairé qu'orthodoxe, et n'eus guère à combattre que quelques scrupules un peu minutieux, auxquels son âme, d'au­tant plus timorée qu'elle était plus in­nocente, cédait trop aisément.

Après le souper, qui fut léger, je lui proposai d'entendre la messe et de rece­voir le pain eucharistique. Il y consentit avec transport ; mais, comme il crai­gnait d'éprouver un refus de la part du conseil, s'il lui fesait cette demande, je me chargeai de la présenter.

Elle excita sur les membres qui composaient ce conseil, deux sentiments bien distincts, la mauvaise humeur chez les uns, le dédain ironique parmi les autres. L'un deux me fit l’honnête objection que je pouvais empoisonner le condamné dans une hostie. Pour prévenir ce sacri­lège attentat, j'invitai les municipaux à me fournir les objets indispensables à la célébration des saints mystères ; ce à quoi ils consentirent après une longue délibération.

Remonté chez le roi, je reçus sa con­fession. Que ne m'est-il permis de con­fier à ces tablettes les augustes secrets dont il me rendit le dépositaire ! Que de bonnes actions ignorées je produirais à l'admiration ! Que de bienfaits cachés j'offrirais à la reconnaissance ! Aussi modeste que vertueux, Louis rougissait plus encore d'avouer le bien qui avait embelli sa carrière, que de confesser quelques erreurs par lesquelles il tenait à la fragile humanité. De ce nombre était la facilité de son caractère, qu’il s'imputait à crime comme s'il dépen­dait de soi de réformer l'oeuvre de la nature. 0 Dieu ! le punirez - vous des torts, malheureusement réels, mais in­volontaires, dans lesquels l'entraîna un penchant irrésistible. Hélas ! par com­bien de souffrances et par quel martyre ne les a-t-il pas expiés !

Par mes prières et à mes sollicitations réitérées, il se coucha vers une heure, et s'endormit aussitôt épuisé de douleur et de fatigue, mais rassuré par son inno­cence comme par les précautions reli­gieuses qu'il avait prises. Cléry passa la nuit sur une chaise, luttant à la fois contre le chagrin et le sommeil. Pour moi, prosterné à quelque distance du lit royal, je me livrai à la prière et à la méditation, contemplant avec une ter­reur respectueuse ce monarque détrôné, ce souverain captif, ce juste proscrit, dormant d'un sommeil paisible quel­ques heures avant de mourir sur un échafaud !

Un flambeau placé sur la cheminée, éclairait un côté de son visage; le silence régnait dans le Temple, sur la France et sur Paris; mais que d'esprits inquiets! que de coeurs douloureusement émus ! que de têtes cherchant vainement à ou­blier, sur l'oreiller indocile à leurs voeux, la tragédie du lendemain !

Le roi fit quelques mouvemens et poussa plusieurs soupir; je m'appro­chai, craignant qu'il ne trouvât mal. Il n'avait pas cessé de dormir ; mais à travers ses paupières femées, je vis briller des larmes, et je l'entendis mur­murer, en se plaignant, les noms de ses enfans et de son épouse.

Cléry ayant fait quelques mouvemens vers cinq heures, sa majesté se leva aussitôt, et témoigna le désir d'en­tendre la messe sur-le-champ. Pendant qu'aidé par un garçon servant, appelé Turgi ( dont le roi eut beaucoup à se louer tout le temps de sa détention, et dont je consacre ici le nom à la recon­naissance ), le valet de chambre pré­parait une grande console, en forme d'autel , pour la célébration de la céré­monie ; Louis m'invita à le suivre dans son cabinet, et là, il me dit ces paroles:

« Dieu m'est témoin que je ne désire point le retour de la royauté, et moins encore, si ce retour avait lieu, que mon fils en soit revêtu. Il y a longtemps que la couronne de France n'est qu'une cou­ronne d'épines; et la marche des choses ne me paraît pas devoir la changer de sitôt en couronne de fleurs. Cependant, comme il est possible et même vraisem­blable que les ambitieux n'attendent que ma mort pour donner au peuple un chef qui ne soit point de son choix, je charge votre fidélité de faire parvenir à mon frère, avec un paquet qui renferme mon testament et une autre pièce que je vais vous lire, ce cachet d'argent à trois faces, dont voici le semblable, que Cléry remettra à ma femme. C'est le symbole actuellement possible, c'est l'unique type matériel de la royauté légitime. » Le roi ouvrit alors ce ca­chet ; sur la première facette est gravé l'écu de France ; sur la seconde, deux LL couronnées ; sur la troisième , la tête casquée de Louis-Charles. Quant à la pièce jointe au duplicata du testa­ment, c'est une lettre que Louis XVI écrit à Louis - Stanislas - Xavier, son frère aîné ; j'en ai gardé copie :

( suite 12 ...> p 81 )


--------------------------------------------------------------------------------


Lettre de Louis XVI à Monsieur ,
son frère.
( Pièces justificatives , no 18. )

« J'obéis à la Providence et à la nécessité , en allant porter sur l’échafaud ma tête innocente. Ma mort im­pose à mon fils le fardeau de la royauté soyez son père, et gouvernez l'état, pour le lui rendre tranquille et florissant. Mon intention est que vous preniez le titre de régent du royaume ; mon frère Charles - Philippe , prendra celui de lieutenant - général. Mais c'est moins par la force des armes , que par des promesses avantageuses, une sage liberté et de bonnes lois , que. vous rendrez à mon fils l'héritage usurpé par les fac­tieux. N'oubliez jamais qu'il est teint de mon sang , et que ce sang vous crie: Clémence I et pardon Votre frère vous en prie, votre roi vous le commande.»

Fait à la tour du Temple , le 20 jan­vier 1793.

Signé Louis.

—Nous rentrâmes dans l'appartement , au milieu duquel je trouvai un
autel où je célébrai le saint sacrifice.
Après y avoir assisté à genoux , le roi reçut le pain des forts avec une dévotion si angélique , qu'elle édifia tes municipaux eux-mêmes, qui s'étaient retirés dans l'aintichambre , dont la porte en­tr'ouverte leur permit de voir la céré­monie.

A la suite de la messe , Louis dit à son valet de chambre , en présence des commissaires : Cléry, , vos soins m'ont été agréables , je vous en -remercie. Je ne puis vous en témoigner ma gratitude dans la situation où je me trouve; mais j'espère que, pour prix des services que vous m'avez rendus , la commune vous permettra de les continuer à mon fils. En parlant ainsi, le roi , par un geste amical , présenta sa main , sur laquelle Cléry posa respectueusement ses lèvres : Esclave ! lui dit un des municipaux d’un ton dur et d’un air farouche, que faites-vous ? ne savez-vous pas qu’il fut roi ?J'avais pensé , répondit le valet de chambre , qu'il était encore homme.
Ce fut dans ce moment que le roi lui remit le cachet à triple face , dont il m'avait confié le pareil. Il lui donna .aussi une bague d'alliance , qu'il le chargea de rendre à sa femme , avec une petite bourse où étaient renfermés des cheveux de toute la famille.

Sa majesté était rentrée dans son ca­binet ; bientôt elle en sortit et demanda des ciseaux , ce qui parut inquiéter beaucoup les commissaires qui allèrent en délibérer avec le conseil , d'où ils ne rapportèrent qu'un refus. Le municipal qui l'annonça au roi , ayant laissé percer la crainte qu'on avait conçue d'un sui­cide , un sourire de dédain parut sur les lèvres de Louis : ll ne s'agissait , dit-il , que de me couper les cheveux , et Cléry l'eût fait. On a tort de craindre que j'attente à ma vie ; celui qui, à chaque instant, depuis cinq mois souffre tant de morts , va prouver qu'il sait recevoir la dernière.

Cependant le tumulte extérieur qui avait commencé avec le jour , le bruit des armes et des canons, les clameurs des troupes, augmentaient d'instans en instans. A ce murmure continuel , se mêlaient le roulement lugubre des tambours qui battaient dans le lointain.

À huit heures et demie , une foule de personnes monta l'escalier et franchit les guichets, La porte s'ouvrit ; la pré­sence les comissaires de la commune , précédés par Santerre , général de l'ar­mée parisienne , annonça que le moment fatal était arrivé. —Je ne vous demande qu'une minute , dit le roi , en passant avec moi dans la tourelle, dont il ferma la porte. Plus d'espoir , s'écria- t -il en tombant à genoux ! tout est consommé ! donnez - moi votre bénédiction ! — Ce fut un courage surnaturel qui me sou­tint dans cette circonstance : Louis se releva , m'embrassa avec force ; puis prenant sur son secrétaire un paquet cacheté , et sortant de son cabinet , il présenta ce paquet à Jacques Roux l'un des commissaires , avec invitation de le remettre àt la commune, Mais celui - ci , regardant le prince avec étonnement et férocité, répondit : Je ne puis ; ma mission est de vous conduire au sup­plice. Louis jeta sur ce barbare un regard de compassion ; il présenta le paquet au second Commissaire, appelé Beaudrais, homme honnête et sensible , qui le prit et promit de le porter à sa destination.

En approchant de la porte , les yeux du roi rencontrèrent ceux de Cléry qui pleurait en silence : Adieu , Cléry, dit-il , je vous laisse auprès de mon fils ; parlez-lui souvent de son père. Regar­dant ensuite Sancerre et son cortège : PARTONS ! s'écria-t-il avec dignité , et en élevant au ciel un regard majestueux et serein.<o:p></o:p>

Au haut de l'escalier , Michonis trouva le moment de me prendre la main , et d'y glisser un petit papier que je me hâtai de lire , et sur lequel étaient ces mots : Ne vous étonnez de rien ; soyez attentif à tout.<o:p></o:p>

Dans la seconde cour du Temple , était la voiture destinée au transport du roi. L'une des portières était gardée par un officier de gendarmerie , d'une figure sinistre , et qui monta le premier. Il fut suivi par le monarque et par moi. Un quatrième s'étant placé vis-à-vis de nous , je pensai jeter un cri de surprise en reconnaissant dans lui mon aimable et courageux Edwin. Sa vue étonna et sembla chagriner Louis ; je me hâtai de lui présenter un livre de psaumes , au milieu duquel je tenais ouvert le billet de Michonis qu'il lut, et que je lacérai ensuite dans mes doigts.

Le trajet du Temple à la place Louis xv dura sept quarts d'heure pendant lesquels le roi lut avec un ex­trême recueillement, plusieurs psaumes relatifs à sa situation. Pour moi , je récitais , mais d'une manière fort distraite , les prières des agonisans. Le plus profond silence régnait parmi la double haie de garde nationale qui bor­dait les deux côtés de la route , et l'on n'entendait que le roulement des tam­bours , le bruit des canons , les pas des hommes et des chevaux.<o:p></o:p>

Presque .vis-à-vis la Madeleine, la voiture s'arrêta ...

( suite 13

--------------------------------------------------------------------------------

Presque .vis-à-vis la Madeleine, la voiture s'arrêta , et avec elle tout le cortége. J'entendis plusieurs cris jetés dans le lointain à droite, parmi lesquels les mots roi et Capet étaient prononcée plusieurs fois. Un coup-d'oeil d'intelligence de mon élève , m'apprit qu'on tentait le plan dont il m'avait parlé, et pour l'exécution duquel il jouait le rôle de gendarme. De peur de flatter le patient d'un frivole espoir , je crus devoir ne lui rien communiquer.

Les cris redoublèrent et devinrent plus proches. Louis , qui ne les avait pas d'abord entendus, ferma son livre et parut inquiet. Je jetai par hasard les yeux sur le gendarme qui nous accom­pagnait ; il était pâle , avait les sourcils rapprochés, les lèvres tremblantes et le regard égaré. D'une main mal assurée, il empoignait son sabre; de l'autre , il paraissait l'ouiller dans sa poche. Je ne sais si je me suis abusé , mais il me sembla faire le mouvement d'armer un pistolet.

J'avançais la tête à la portière, afin de mieux connaître la cause et le but du mouvement, lorsque les cris répétés, fermez la voiture ! vinent frapper mes oreilles. Que dit-on ? demanda le roi. Sans rien répondre , le gendarme leva les glaces et baissa les stores.

Savez- vous pourquoi ce tumulte ? répéta Louis, sans adresser directement la parole à personne. Je l'ignore , sire , répondis-je ; mais que votre majesté se rassure. Oui , oui , dit le gendarme , d'un ton ironique , rassurez vous; on veut vous sauver , mais sur parole, la loi sera exécutée , et vous ne sortirez d'ici que mort !

La dureté de cet horrible propos me fit pâlir et baisser les yeux ; en les rele­vant, je rencontrai ceux du roi , portés vers le ciel et baignés de larmes : Sire , lui dis-je , quand Jésus fut conduit à la mort , on lui fit traîner sa croix. Ah ! oui , dit Louis en soupirant et en me serrant la main , mais je ne suis qu'un homme! ...

Cette cruelle scène , où il semblait que la Providence incertaine délibérât sur le destin du monarque , dura beau­coup moins de temps, que je n'en mets à la décrire , ou plutôt à l'indiquer. Toutes les anxiétés de la crainte ,_toutes les illusions de l'espérance , se traçaient alternativement et avec force sur le visage naïf d'Edwin ; la préméditation et la lividité du crime défiguraient celui du gendarme ; le mien était sans doute altéré par l'effroi ; Louis, seul d'entre nous, après avoir essuyé ses pleurs, était redevenu calme et reprenait sa lecture,.

La confusion diminua , les cri ces­sèrent , l'ordre sembla se rétablir , la troupe reprit sa marche et la voiture son mouvement. Au premier tour de roue , nous comprimes , Edwin et moi , que tout sujet d'espoir s'évanouissait ; la figure de mon élève pâlit et mon coeur se brisa. Une joie féroce vint épanouir les traits hideux du barbare gendarme; il lança sur l'auguste patient un regard étincelant d'allégresse et de méchan­ceté , et le rire affreux , semblable à celui que Milton prête au démon du carnage, entrouvrit ses lèvres odieuses. Le roi n'avait rien perdu de sa tran­quillité.

C'est ainsi que la voiture arriva pres­qu'aux pieds de l'échafaud. Edwin baissa la glace de son côté , l'autre gendarme ouvrit la portière du sien ; l'exécuteur se montra.

Monsieur, dit le roi au gendarme, je vous recommande mon confesseur ; il est de votre honneur de le garantir de tout danger après que je ne serai plus. Ne craignez rien , répondit sèchement le militaire ; il ne lui sera rien fait ; il remplit son devoir , je connais le mien , obéissez au vôtre.

Louis se leva , sortit à demi de la voiture , et appuyant la main sur le genou de mon élève: Pour vous , lui dit-il avec l'accent le plus pathétique, trouvez dans le courage et la délicatesse de vos procédés, la récompense que je ne puis même vous offrir dans mes paroles. Edwin voulut répondre , les larmes lui ôtèrent la parole.

( suite 14 )

--------------------------------------------------------------------------------

Descendu de voiture , le roi ôta son habit et sa cravate , puis s'avançant vers les tambours qui ne cessaient de battre , il leur cria d'une voix forte Taisez-vous ! .. ils s'arrêtèrent sur-le champ. Pendant ce temps , les exécuteurs avaient saisi ses mains qu'il leur retira "par un mouvement involontaire d'indignation. Sire, me hâtai-je de dire, encore cette humiliation ; elle vous fait mieux ressembler au divin Sauveur qui vous contemple et se prépare à vous récompenser. Ces mots éloignèrent toute sa répugnance ; il présenta ses mains avec une majestueuse résignation, et se contenta de dire à celui qui multipliait les noeuds ; cela n'était pas nécessaire.

Les exécuteurs étaient au nombre de quatre ; deux montés sur l'échafaud apprêtaient l'appareil du supplice et le fer meurtrier; les deux autres se placèrent aux côtés du roi tandis qu'il mon­tait lui-même. Je le suivais immédia­tement. La figure abattue de ces bourreaux , contrastait fortement avec la physionomie sereine de Louis ; il avait le col nu , les cheveux épars et légè­rement bouclés, le front calme le teint un peu animé. Il n'était couvert que d'un simple gilet de molleton blanc.

Un des exécuteurs s'approcha de lui par derrière , réunit ses cheveux dans -un ruban , et les lui coupa. Louis s'a­vança avec vivacité du côté de l’échafaud qui regardait les Tuileries, et s'écria d'une voix sonore :

Je meurs innocent ... je pardonne à mes ennemis ... je desire que mon sang soit utile aux Français et qu'il appaise la colère de Dieu.

Il en aurait dit davantage , si un mouvement impératif de Santerre n'eût forcé les tambours à reprendre leur roulement. Le roi se dit encore quelques mots à lui-même, puis ployant un genou devant moi , il me demanda ma dernière bénédiction. Pen­dant que je la lui donnais , plusieurs voix crièrent aux bourreaux de faire leur devoir. Aussitôt ils s'emparèrent de la victime, et tandis qu'on lui met­tait les sangles , j'étendis ma main gauche sur lui , et de l'autre lui montrant le ciel ouvert pour le recevoir : Allez, fils de Saint-Louis, lui dis-je, montez au ciel !
J'avais à peine proféré ces paroles, que la hache fatale termina, par une mort glorieuse et fatale à la fois , une vie dès long-temps livrée à. l'infortune. Je me prosternai comme anéanti par la douleur , et ne sortis de cette espèce de spasme, qu'en entendant les cris mille fois répétés de
Vive la nation ! vive la république !

Je me levai avec précipitation… O spectacle d'horreur et de pitié!.. Un jeune homme ...le cannibale ! . . à peine âgé de vingt ans ! .. avait saisi par les cheveux la tête livide du malheureux Louis. .. Il la montrait au peuple ; sur lequel il la secouait pour en faire jaillir du sang....
J'en fus couvert de ce sang précieux , et à l'instant même, mes yeux s'étant levés sur ce lamentable objet , je crus le voir brillant de l'auréole des Martyrs, tandis que l'ange du seigneur l'ombrageait des palmes de 'immortalité.

( suite et fin )

--------------------------------------------------------------------------------

Je courus chez M. de Malesherbes ; ce bon vieillard , déjà instruit par Fitz ­Asland et sa famille de la terrible ca­tastrophe , s'abandonnait à l'excès du plus effrayant désespoir. C'en est donc fait, disait-il , il n'est plus ! son extrême bonté , sa douceur sans bornes , sa faiblesse ,s’il faut le dire, ont préparé ce jour de deuil et de sang ; les ambitieux le poussèrent à l'échafaud , et par la plus insigne lâcheté, par la plus criminelle trahison , ceux qui se disaient ses amis l’ont abandonné ! Malheureux prince ! ainsi tout a conspiré contre toi des ennemis, d'autant plus implacables que tu avais été le bienfaiteur de beau­coup d'entre eux ; des juges , d'autant plus avides de ta mort , qu'elle leur aplanit le chemin de la tyrannie ; des
geoliers , d'autant plus barbares , que tu montrais plus de patience et de rési­gnation. Et parmi les républicains eux-. mêmes ? quel fanatisme ! quel délire ! ils crient que l'arbre de la liberté ne peut produire de fruits qu'arrosé du sang d'un roi ! Dieu! quelle nourriture pour les nations , et quelle perspective pour les gouvernemens ! Oui, de ce jour, le despotisme d'une poignée de bourreaux a confisqué la France ; il va placer son trône sur un échafaud et commander au nom de la peur. Soleil couvre-toi d'épaisses nuées !_ Liberté ,. raison , moeurs , philosophie , vertus , arts, talens , fuyez de mon infortuné pays! Le sang regorgera ,dans les sillons du laboureur les cadavres engraisseront nos vignes et nos jardins ! journées de septembre dureront des années entières ; l'eau , la flamme , le poison , le fer , tous les moyens seront employés pour commettre tous les cri­mes. Plus de liens entre des coeurs ul­cérés par le malheur, ou déchirés par les vengeances ! Plus d'amour dans les époux , plus de chasteté dans les épouses, plus de tendresse dans les pères, plus de respect dans les enfans ! La justice éplorée fuit avec la modération ; tous les noeuds de la société se rompent avec effort , et ma patrie , comme, un ca­davre percé de mille coups , retombe dans l'esclavage et dans la barbarie !.

A la suite de cette apostrophe pro­férée avec une véhémence, une vivacité qui me fesait illusion sur l'âge de Ma­lesherbes , Fitz Asland nous rendit compte du triste résultat de sa tentative. Le petit nombre de ceux que lui avaient. indiqués Michonis , Edwin , Fanny et moi , s'étaient réunis dans une petite rue déserte, derrière l'église de la Madeleine. Leur projet était d'attendre que le roi fut arrivé à l'échafaud , et d'es­sayer de l'en arracher , moins en atta­quant la troupe nombreuse qui l'escor­tait , qu'en la décidant elle-même à le secourir. C'était un parti désespéré , peu prudent , et qu'il était à peu près impossible de faire réussir. Cependant ceux qui l'avaient embrassé, étaient bien décidés à le tenter s'ils n'avaient point été découverts. Mais plusieurs gardes nationaux étant venus dans cette rue et voyant un peloton de cavaliers ar­més , conçurent des soupçons ; ils coururent les communiquer à Santerre , leur général , qui , sur - le - champ, fit faire halte. Un détachement de cavalerie marcha contre les conjurés , qui se dispersèrent sans attendre l'attaque; un seul , dont le Cheval s'était abattu en franchissant une haie avait été pris ; il ne laissait pas que de donner de l'in­quiétude à milord , moins pour lui-même que pour les débris du parti royaliste décidé à renouer , en faveur du fils tous les complots échoués qu'il avait essayés pour le père.

Quant à Edwin , il avait quitté la voiture de Louis aussitôt que celui-ci en avait été descendu , et sous prétexte de curiosité , il s'était approché de l'échafaud , afin , qu'en en supposant la possibilité , il pût être utile au patient jusqu'à sa dernière heure.

Mais cette lueur d'espérance s’était encore évanouie ; mon élève avait eu la douleur de voir tomber , SOUS' le tran­chant de l'acier , la tête royale du proscrit. A cet instant, Edwin avait été témoin de plusieurs scènes dont le narré me fit frissonner d'épouvante , et que je retrace avec horreur.

Le coup qui venait de frapper Louis XVI sembla d'abord avoir étourdi tous les spectateurs qui demeurèrent immobiles et silencieux. Bientôt, à l’as­pect de la tête sanglante de la victime , ils firent retentir les airs de clameurs ; une foule enivrée de fureur et d'enthou­siasme se précipita autour de l’écha­faud , et trempa , dans le sang qui en ruisselait, la pointe de ses armes. D'autres, guidés par un motif bien différent, y imbibèrent des mouchoirs et de riches linceuls. Edwin fut du nombre de ces derniers ; le tissu ensanglanté qu'il rapporta , fut depuis , à son insu , porté en Angleterre, et suspendu par la per­fidie ministérielle , aux donjons de la tour de Londres , d'où il appelle les vengeances et la haine contre la répu­blique. Mesure injuste !calcul machia­vélique puisque les républicains ont été , moins que personne , complices de la mort de Louis , et que les plus ver­tueux ont été immolés aux fureurs des soudoyés de l'Angleterre.

Mais ce qui dans ce spectacle affreux , avait le plus frappé mon élève, c'était l'action d'un Marseillais. Je l'ai vu, me dit-il, , s'élancer rapidement sur l’écha­faud , les yeux étincelans , le visage enflammé ; je l'ai vu plonger son bras nu dans le sang royal qui fumait encore, l'en retirer tout dégouttant, le secouer par trois fois sur la multitude épouvantée. -On nous a dit que le sang du. tyran retomberait sur nos têtes , criait-il ; eh bien! qu'il y retombe! Lavez avec ce sang criminel les. taches de celui qu'il fit répandre. Mais que ce soit le dernier versé ! rendons à la nature le droit de mort usurpé par le despotisme ; les rois ne savent punir que par les sup­plices : l'opprobre est le supplice des républicains !

Il y a dans cette terrible scène , je ne sais quel mélange d'héroïsme et d'hor­reur , de grandeur et de férocité , qui excite tant d'affections opposées , qu'on ne sait s'il faut en regarder l'acteur comme le plus exécrable des hommes , ou comme le plus enivré de fanatisme politique et d'enthousiasme révolution­naire.

Fin du Mémorial ***






Tant que les Français constitueront une nation, ils se souviendront de mon nom !

Napoléon
Avatar de l’utilisateur
BRH
 
Message(s) : 4126
Inscription : Lundi 22 Janvier 2007 18:18:29

Retour vers La Révolution et la 1ère République (1789-1804)

Qui est en ligne ?

Utilisateur(s) parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 1 invité

cron