Lettre de Voltaire à l'occasion du vingtième...

Lettre de Voltaire à l'occasion du vingtième...

Message par BRH » Lundi 18 Juillet 2011 13:43:02

MÉLANGES (1749)
LETTRE

A L’OCCASION DE L’IMPÔT DU VINGTIÈME

Notice de Beuchot: L’intitulé de ce morceau n’en change pas le caractère, et ne m’a pas empêché de le mettre dans les Mélanges (et non dans la Correspondance). Cette Lettre a été publiée en 1829, par M. H. de La Bédoyére, avec un petit billet à M. Rouillé, du Coudray, qu’on trouvera dans la Correspondance (mai 1749). L’édition donnée par M. de La Bédoyére a été tirée a trente exemplaires pour la Société des bibliophiles français, qui m’a accordé la permission de réimprimer ceux des ouvrages de Voltaire dont elle a la propriété. Une note de M. de La Bédoyère (qu’on lit page 308), fait connaître à quelle occasion cet opuscule dut sa naissance; voyez ci-après la Voix du sage. (B.)

LETTRE...

Paris, 16 mai 1749.
MONSIEUR,
Vous vous souvenez de la journée que j’eus l’honneur de passer avec vous lorsqu’on fit la revue des gardes. Parmi les carrosses brillants dont la plaine était couverte, le vôtre fut remarqué; et parmi les diamants dont les dames étaient parées, ceux de madame votre femme furent vus avec admiration. Au retour nous descendîmes chez vous, et nous nous trouvâmes au nombre de quatorze ou quinze personnes. On joua quelque temps dans ce magnifique salon que vous avez orné avec tant de goût; il y eut environ trois cents louis de perte, et la gaieté de la compagnie n’en fut point altérée. Les gagnants payèrent les cartes, selon l’usage, vingt fois au-dessus de ce qu’elles coûtent. Nous soupâmes ensuite: vous savez combien la beauté de votre vaisselle frappa tout le monde; vos doubles entrées furent encore plus applaudies. On loua beaucoup votre cuisinier, et on avoua que vous aviez raison de lui donner quinze cents francs de gages, ce qui fait cinq cents francs de plus que ce que vous donnez au précepteur de monsieur votre fils, et près de mille francs au delà des appointements de votre secrétaire. Quelqu’un de nous fit réflexion qu’il y avait dans Paris cinq ou six cents soupers qui ne cédaient guère au vôtre. Cette idée ne vous déplut point: vous n’êtes pas de ceux qui ne voudraient qu’eux d’heureux sur la terre.

Un homme de mauvaise humeur prit ce temps-là, assez mal à propos, pour dire qu’il y avait aussi dans les quatrièmes étages bien des familles qui faisaient mauvaise chère. Nous lui fermâmes la bouche en lui prouvant qu’il faut absolument qu’il y ait des pauvres, et que la magnificence d’une maison comme la vôtre suffisait pour faire vivre dans Paris deux cents ouvriers, au moins, de ce qu’ils gagnaient avec vous.

On remarqua ensuite que ce qui rend Paris la plus florissante ville du monde n’est pas tant ce nombre d’hôtels magnifiques où l’opulence se déploie avec quelque faste, que ce nombre prodigieux de maisons particulières où l’on vit avec une aisance inconnue à nos pères, et à laquelle les autres nations ne sont pas encore parvenues. Comparons, en effet, Paris et Londres, qui est sa rivale en étendue de terrain, et qui est assurément bien loin de l’être en splendeur, en goût, en somptuosité, en commodités recherchées, en agréments, en beaux-arts, et surtout dans l’art de la société. Je ne craindrai point de me tromper en assurant qu’il y a cinq cents fois plus d’argenterie chez les bourgeois de Paris que chez les bourgeois de Londres. Votre notaire, votre procureur, votre marchand de drap, sont beaucoup mieux logés, mieux meublés, mieux servis, qu’un magistrat de la première cité d’Angleterre.

Il se mange en un soir, à Paris, plus de volailles et de gibier que dans Londres en une semaine; il s’y brûle peut-être mille fois plus de bougies: car à Londres, si vous exceptez le quartier de la cour, on ne connaît que la chandelle. Je ne parlerai point des autres capitales. Amsterdam, la plus peuplée de toutes après Londres, est le pays de la parcimonie; Vienne et Madrid ne sont que des villes médiocres; Rome n’est guère plus peuplée que Lyon, et je doute fort qu’elle soit aussi riche. En faisant ces réflexions, nous jouissions du plaisir de nous rendre compte de notre félicité, et si Rome a de plus beaux édifices, Londres des flottes plus nombreuses, Amsterdam de plus grands magasins, nous convînmes qu’il n’y a point de ville sur la terre où un aussi grand nombre de citoyens jouisse de tant d’abondance, de tant de commodités, et d’une vie si délicieuse.

L’examen assez long que nous fîmes des richesses de Paris nous conduisit à parler des autres villes du royaume; et ceux des convives qui n’étaient pas sortis de la capitale furent étonnés d’apprendre combien de belles maisons on avait bâties depuis quarante ans dans les principales villes des provinces, et combien d’équipages et de meubles somptueux on y voyait. Un homme de la compagnie assura qu’il n’y a point de petite ville dans laquelle il n’y ait au moins un orfèvre, et qu’il y en a plusieurs du dernier ordre qui en ont deux ou trois. C’est sur cela qu’un autre homme très instruit nous dit qu’il y a en France pour plus de douze cents millions d’argent orfévré. Il paraît qu’il a passé, depuis près de vingt-cinq ans, autant d’espèces à la Monnaie. On sait à quel point la balance du commerce nous a été favorable dans les années de paix, et nous avons certainement plus gagné dans ces années que nous n’avons perdu dans celles de la guerre. A peine cette guerre a-t-elle été terminée que nous avons vu tout d’un coup le change en notre faveur avec toutes les villes de l’Europe; tous les effets commerçables ont augmenté de prix sur la place; l’argent, qui était à six pour cent d’intérêt, est retombé à cinq. Vous savez que le prix des effets publics, de l’argent, et celui du change, sont le pouls du corps politique, qui marque évidemment sa santé ou sa maladie. Vous savez avec quelle rapidité prodigieuse le commerce immense de nos villes marchandes a repris vigueur; vous savez qu’actuellement M. de Regio ramène à Cadix les trésors de la Havane, dans lesquels il y a plus de quatre-vingts millions pour notre compte.

Ce sont là des faits qui furent avoués par tout ce qui était chez vous, et qui ne purent être contestés par personne. Le même homme un peu contrariant qui avait déjà parlé des pauvres de Paris parla alors des pauvres de province. « J’avoue, dit-il, que les villes paraissent assez à leur aise; mais la campagne est entièrement ruinée. » Un bon citoyen, homme de sens, prit la parole et dit: « Quand vous vivez abondamment dans un château du produit de votre terre, c’est une marque infaillible que cette terre rapporte. Or, certainement les villes ne vivent que de la culture des campagnes voisines: car ce ne sont pas les plaines de Magdebourg qui font subsister Orléans et Dijon; or, si l’on vit dans l’abondance à Orléans et à Dijon, il est démontré que les champs d’alentour ne sont pas en friche. On dit toujours que la campagne est désolée; on ne cessait de s’en plaindre du temps du grand Colbert, et c’est surtout à Paris qu’on le dit. On s’avise à l’entremets, en mangeant des petits pois qui coûtent cent écus le litron, de se donner le plaisir de gémir sur la destinée des paysans; et depuis le temps que l’on étale si gaiement cette pitié,

le royaume devrait avoir péri cent fois. Mais je vous demande dans quel temps vous pensez que les habitants de la campagne aient joui d’un sort plus heureux, aient eu plus de facilité dans le débit de leurs denrées, aient été mieux nourris et mieux vêtus? Serait-ce quand la taille arbitraire était établie dans presque tout le royaume? Serait-ce en 1709, quand le prêt et le pain manquèrent au soldat, quand l’officier était obligé d’escompter à soixante et dix pour cent de perte les billets qu’on lui donnait en payement? Serait-ce dans les années où les ministres de Louis XIV firent des affaires extraordinaires pour plus de deux cents millions, qui reviennent à près de quatre cents millions de notre monnaie courante? Voudriez-vous remonter plus haut, et voir si les provinces, et la capitale, et les campagnes, étaient plus florissantes quand les ennemis vinrent jusqu’à l’Oise, du temps du cardinal de Richelieu? quand ils prirent Amiens sous Henri IV? Remontez encore. Songez aux guerres civiles, aux guerres des Anglais, au temps où les paysans opprimés par les seigneurs des châteaux se soulevèrent contre eux, et assommèrent ceux qui tombèrent dans leurs mains; au temps où les campagnes étaient désertes, où les grands chemins étaient couverts de ronces, où l’on criait dans Paris: Terrains abandonnés à vendre! où l’on faisait son testament quand on entreprenait le voyage d’une province à une autre. Comparez ces siècles et le nôtre, si vous l’osez.»

L’homme à contradiction n’eut rien à répliquer; mais, après avoir parié vaguement comme font presque tous les critiques: « Convenez pourtant, dit-il, que tout est perdu si, pour acquitter les dettes de l’État, on réduit l’impôt du dixième(49) au vingtième, et si de ce vingtième on fait un fonds d’amortissement pour éteindre les capitaux des autres impôts établis pendant la guerre et pour rembourser les rentes. »

L’homme qui avait déjà battu notre contradicteur tira alors un petit papier de sa poche, et nous demanda à tous si nous savions ce que Louis XIV avait levé sur la nation pendant les soixante et douze années de son règne?

Vous vous souvenez, monsieur, avec quelle sincérité nous répondîmes unanimement que nous n’en savions rien. « Eh bien, moi, je le sais, dit-il, par le moyen d’un citoyen très éclairé et très sage, qui, après avoir longtemps servi le roi dans ses armées en qualité d’officier, le sert actuellement dans ses finances. Il s’est donné la peine de faire cet immense calcul de toutes les impositions, ventes d’offices et droits de toute espèce, établis dans ce long et glorieux règne. En voici le résultat. Il monte à dix-huit milliards: ce qui compose, année commune, deux cents millions cinq cent mille livres, l’argent étant de vingt-sept à trente francs le marc, or ces deux cents millions cinq cent mille livres, que Louis XIV retira chaque année, reviennent à trois cent trente millions de notre monnaie.

« Maintenant je demande si Louis XIV, malgré la faute qu’on fit de livrer tout aux traitants, a laissé son royaume moins riche, moins étendu, moins florissant, moins peuplé, moins puissant qu’il ne l’avait reçu de Louis XIII? Les dettes de l’État se trouvèrent, à sa mort, monter à plus de deux milliards. C’est moins que ce que doit aujourd’hui l’Angleterre, qui n’a pas la moitié de l’argent comptant que nous possédons; mais ces deux milliards, qui faisaient tant de bruit, à qui les devait-on? une partie de la nation devait cet argent à l’autre. Cette dette énorme donna-t-elle à l’État de plus violentes secousses qu’il n’en reçut du système de Lass? bouleversa-t-elle plus de fortunes? et y a-t-il aujourd’hui un homme de bon sens qui ne convienne qu’il eût mieux valu continuer le dixième pour faire un fonds d’amortissement à la manière anglaise, en faisant d’ailleurs de justes réductions, que d’avoir recours aux dangereux et chimériques projets de Lass? S’il fallait prendre un système étranger, c’était plutôt celui du ministère de Londres que celui d’un banquier de pharaon, fugitif de Londres. Maintenant, continua le même homme, vous savez, messieurs, ce que paye en temps de paix la Grande-Bretagne pour parvenir à éteindre ses dettes, et pour soutenir son fonds d’amortissement; Elle donne encore, outre les autres impôts, le dixième du revenu de ses terres. Elle vient récemment d’appliquer l’argent de ce fonds à l’acquit des dettes de la marine; elle vient d’en tirer un million de livres sterling pour son roi. Pourquoi donc ne voudriez-vous pas que, pour acquitter nos dettes, nous donnassions la moitié de ce que donne l’Angleterre, nous qui sommes du double plus riches qu’elle? »

Vous demandâtes alors ce que c’était que ces dettes que nous avions contractées pendant la guerre. C’est, vous dit-on, ce que le roi a emprunté afin de payer le sang qu’on a versé pour lui, afin d’assurer des pensions aux officiers blessés, aux veuves, aux enfants des morts, afin de secourir ses alliés, afin de payer ceux qui ont nourri, habillé, armé le soldat. Il n’y eut jamais de dettes plus légitimes, et il n’y eut jamais une manière plus sage, plus aisée de les éteindre. Elle ne livre point le peuple en proie à la rapine des partisans; elle porte avec égalité sur toutes les conditions, qui toutes, sans distinction, doivent contribuer au bien commun: et chaque année devient un soulagement par l’extinction d’une dette. Qu’est-ce qu’un impôt justement établi et qui ne gêne point le commerce? c’est une partie de son bien qu’on dépense pour faire valoir l’autre. La nation entière, en se payant un tribut à elle-même, est précisément semblable au cultivateur qui sème pour recueillir. Je possède une terre sur laquelle je paye des droits à l’État; ces droits servent à me faire payer exactement mes rentes, mes pensions, à me faire débiter avantageusement les denrées que ma terre me fournit. Le simple cultivateur est dans le même cas. S’il paye le dixième de sa récolte, il vend sa récolte un dixième plus cher. L’artisan taxé vend son travail à proportion de sa taxe. Un État est aussi bien gouverné que la faiblesse humaine peut le permettre, quand les tributs sont levés avec proportion, quand un ordre de l’État n’est pas favorisé aux dépens d’un autre, quand on contribue aux charges publiques, non selon sa qualité, mais selon son revenu; et c’est ce qu’un tribut tel que le vingtième de tous les biens opère. Si on n’admet pas cet arrangement, il faudra nécessairement un équivalent: car il faut commencer par payer ses dettes.

Ce ne sont point les impôts qui affaiblissent une nation: c’est, ou la manière de les percevoir, ou le mauvais usage qu’on en fait. Mais si le roi se sert de cet argent pour acquitter des dettes, pour établir une marine, pour embellir la capitale, pour achever le Louvre, pour perfectionner ces grands chemins qui font l’admiration des étrangers, pour soutenir les manufactures et les beaux-arts, en un mot pour encourager de tous côtés l’industrie, il faut avouer qu’un tel impôt, qui paraît un mal à quelques-uns, aura produit un très grand bien à tout le monde. Le peuple le plus heureux est celui qui paye le plus et qui travaille le plus, quand il paye et travaille pour lui-même.

Voilà, monsieur, à peu près ce qui fut dit chez vous. Je soumets ces idées au jugement de tous les bons citoyens.

J’ajouterai qu’on m’a assuré que le roi avait proposé lui-même de diminuer les dépenses de sa propre maison; mais que produirait cet excès de bonté? le retranchement peut-être d’un million par an. L’Angleterre payerait-elle ses dettes en diminuant la liste civile de son roi d’environ cinquante mille guinées?

Il y aurait, j’ose le dire, bien peu de justice et de raison à prétendre que les dettes de la nation pussent être payées autrement que par la nation. Ce que j’ai vu dans les pays étrangers, ce que j’ai examiné depuis 1745, m’a pénétré de cette vérité: je ne prétends, en parlant ainsi, ni déplaire à personne, ni faire ma cour à personne. Je parle en bon citoyen qui aime sa patrie: c’est l’aimer sans doute que de la vouloir florissante, et il me paraît démontré qu’elle ne peut l’être qu’en se secourant elle-même.

FIN DE LA LETTRE A L’OCCASION DU VINGTIÈME.


Tant que les Français constitueront une nation, ils se souviendront de mon nom !

Napoléon
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