Chevalier de Saint-George

Chevalier de Saint-George

Message par BRH » Mercredi 05 Août 2020 07:35:17

Par Dominique Tertrais :

"Le Chevalier de Saint-George naît en Guadeloupe, probablement à la Noël 1739 [plutôt en 1745].
Il est le fils illégitime de Guillaume-Pierre Tavernier de Boullongne (1770 +) [il s'agirait plus probablement de Georges de Bologne, dit Saint-Georges, natif de l'Angoumois, né en 1711 et décédé en 1774, à Bailliff, en Guadeloupe] et de sa servante Nanon (°ca 1728 au Lamentin).
Joseph a tout juste dix ans [ou deux ans. Nous penchons plutôt pour cet âge, l'effet d'une bonne éducation étant problématique après 10 ans] lorsque son père rentre à Paris, accompagné de Nanon et de Joseph. Très vite, l’éducation du jeune mulâtre est confiée aux meilleurs précepteurs.
Nicolas Texier de la Boëssière (1723-1807), le plus brillant maître d’armes du moment lui enseigne l’escrime, mais aussi la littérature.
Le chevalier Dugast, qui ne reçoit en principe que des fils de la haute aristocratie, le perfectionne en équitation dans son Manège des Tuileries.
Grand (1m80, ce qui est exceptionnel pour l’époque), exceptionnellement beau et d’une élégance raffinée, Joseph s’impose vite comme le meilleur escrimeur du royaume et l’un des meilleurs cavaliers. A moins de vingt ans, il devient la personnalité-phare de ce Paris enjoué où les nouveaux riches engloutissent des fortunes colossales dans la construction d’hôtels fastueux et dans les fêtes. [Nota : En 1764, à l'âge de 19 ans, Saint-Georges est gendarme de la garde du roi, puis il est fait chevalier. Il devient une coqueluche de la bonne société parisienne. Le 8 septembre 1766, mis au défi par le célèbre et légendaire escrimeur italien Gian Faldoni, il aurait perdu l'échange, mais gagné une immense réputation. Toutefois, les témoignages sur cet événement ne peuvent être tenus comme certains.]

Un violoniste hors du commun.
Guillaume-Pierre de Boullongne, décidément obsédé par le souci de donner à ce fils à la peau noire l’éducation réservée aux aristocrates lui a offert pour professeur de violon Jean-Marie Leclair(1697-1764), le meilleur archet du royaume et ancien musicien favori de Louis XV. Pour la composition, c’est le grand François-Joseph Gossec (1734-1829) qui est chargé de son enseignement.
Après la mort de Leclair, la « place » de meilleur archet de France est vacante. Gossec l’offre à Saint-George dont il fait le premier violon et batteur de mesure du « Concert des Amateurs » qu’il vient de créer. Et deux ans plus tard, lorsque le compositeur anversois -alors auréolé par son sublime Requiem- s’en va prendre la direction du « Concert spirituel », il confie à Saint- George la direction des « Amateurs ». Joseph la conservera sept ans, marquant l’orchestre de son empreinte.
Dédicataire notamment d’oeuvres de Gossec et de Jean-Baptiste Viotti (1755-1824), le « chevalier » de Saint-George se lance, à son tour, dans la composition de concertos et de quatuors. Au prix d’un travail acharné, il hisse les « Amateurs »au rang des meilleurs.
En 1775, c’est la consécration : « l’Almanach musical »qualifie sa formation de « meilleur orchestre pour les symphonies qu’il y ait à Paris et peut-être dans l’Europe ». De fait, ses concertos pour violon attirent les foules dans l’immense hôtel de Soubise.

Victime du racisme …
De nombreuses personnalités rejettent l’idée qu’un homme à la peau noire puisse diriger le plus prestigieux Opéra du monde.
On s’arrache ce beau mulâtre dans les salons. La rumeur lui prête une foule d’aventures galantes. Les sarcasmes racistes, aussi, pleuvent. Métra, poète et échotier qui régale le Paris bourgeois de ses gros calembours accuse ses conquêtes d’aimer « le vit nègre ». D’autres, à bout d’arguments concèdent que ce Monsieur de Saint George à certes du talent… Mais surtout pour imiter les blancs.
La reine Marie-Antoinette n’a cure de ces campagnes. Elle fait bientôt de Saint-George son professeur de musique. Peu après, Louis XVI nomme le musicien noir directeur de l’Opéra royal… poste jadis occupé par le grand Jean-Baptiste Lully (1632-1687) !
Le scandale est énorme, aussi grand, dit-on, que la guerre des bouffons qui a enflammé Paris quelques décennies plus tôt. Quelques divas refusent de jouer sous les ordres d’un homme à la peau noire. Parmi elles, Sophie Arnoud (1740-1802), une courtisane et chanteuse dont la voix était devenue très faible et la fameuse Marie-Madeleine Guimard (1740-1816), une danseuse immortalisée par le peintre Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), et qui approchait déjà l’âge de raccrocher les ballerines.
Le roi, finalement, renonce… Après deux ans seulement de règne, c’est son premier grand recul.

Premier franc-maçon à la peau noire
La marquise de Montesson (1738-1806), épouse du duc Louis-Philippe d’Orléans (1725-1785), nomme Saint-George à la tête de son théâtre qui affiche, dès lors, régulièrement « complet ».
Littéralement adopté par la branche cadette des Bourbons, Joseph se lie bien vite avec Louis-Philippe d’Orléans, duc de Chartres (1747-1793), le futur Philippe-Egalité. L’un et l’autre sont faits pour s’apprécier : sportifs, un tantinet libertins, progressistes, anglophiles. Ils sont bientôt aussi inséparables que deux frères…qu’ils sont ! En effet, Grand maître du Grand Orient, Louis-Philippe de Chartres a fait initier Saint-George à la loge des « Neuf Sœurs », celle de Voltaire (1694-1778) (chose étrange, car ce dernier était particulièrement raciste …). Reçu clandestinement -la tête sous un sac, dit-on- le frère Joseph n’en accédera pas moins au trentième degré d’un ordre qui en compte trente trois. Il est le premier franc-maçon français à la peau noire.
Lorsque les faillites en série qui frappent les grands mécènes contraignent le « Concert des Amateurs » à fermer ses portes, Saint-George crée une autre formation qui vivra du prix des entrées. Et pour gommer toute hiérarchie, le nouvel orchestre prendra la forme d’une loge maçonnique. Ainsi nait « l’Olympique de la Parfaite Estime ». Tous ses musiciens sont obligatoirement francs-maçons, initiés ou -généralement- affiliés. L’orchestre compte soixante pupitres auxquels s’ajoutent onze voix, ce qui est exceptionnel pour l’époque. L’élégant Joseph a tenu à ce que, lors des représentations, tous soient vêtus comme des nobles : habit brodé avec manchettes en dentelle, épée au coté et chapeau à plumes sur les banquettes. Quand ils jouent, il n’y a, alors, plus aucune différence entre le richissime marquis Antoine-Gaston de Roquelaure (1656-1738) et le délicat François Devienne (1759-1803) qui vit modestement chez un épicier de la rue Saint-Honoré.
La reine Marie-Antoinette fait souvent le déplacement de Versailles, accompagnée de sa « maison », pour l’écouter. La collaboration avec un autre franc-maçon permet à Saint-George de composer son premier opéra : Pierre Choderlos de Laclos (1741-1803), initié à la loge de Besançon, rédige le livret de « l’Ernestine ».
L’orchestre le plus brillant de la capitale se devait de créer des oeuvres du compositeur le plus célèbre d’Europe. En 1787, Joseph commande à Joseph Haydn (1732-1809) ses six « symphonies parisiennes ». Et c’est le chef mulâtre en personne qui dirige leur création en présence de la reine. Marie-Antoinette se prend de passion pour l’une de ces symphonies. qu’elle veut pouvoir écouter plusieurs soirs de suite.
L’oeuvre en tirera son nom de « La Reine ».

Mozart le jalouse mais s’inspire de ses oeuvres.
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) qui séjournait à Paris en 1778 lorsque Saint-George y triomphait et y menait grand train, a tout fait pour éviter ce compositeur noir. Bravant les injonctions de son père, il a notamment refusé d’aller jouer pour l’orchestre des Amateurs que dirigeait le « Nègre des Lumières ».
Dans le sillage du duc d’Orléans, Monsieur de Saint-George multiplie bientôt les voyages à l’étranger. Il est régulièrement à Londres où le futur Philippe Egalité puise régulièrement des projets progressistes. Il y devient bientôt la coqueluche de la gentry, à telle enseigne que le Prince de Galles (1752-1830), devenu son ami, entreprend de lui faire croiser le fer avec l’autre français célèbre de la capitale anglaise, le chevalier d’Eon, ou plus exactement la chevalière, car Charles de Beaumont (1728-1810) a été prié quelques années plus tôt de se vêtir en femme, sur ordre du roi transmis par Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799).
Organisé le 9 avril 1787, le « fencing match » est l’un des événements mondains de l’année. Mais Saint-George fut touché sept fois par son adversaire …
Sans doute cette rencontre contribuera-t-elle à inspirer à Saint-George le thème de l’opéra qu’il composera peu après : « La fille garçon ». L’intrigue s’avère toutefois nettement moins primesautière qu’il n’y parait de prime abord. C’est, en effet, l’histoire d’une veuve de soldat qui pour faire échapper son dernier enfant à la mort au combat le travestit et l’élève en fille.
La « légion de Saint-George »
En 1790, il rentre en France et s’engage dans la Garde Nationale. Il est le premier colonel de l’armée française à la peau noire, où il crée un régiment de Noirs et Métis, rapidement surnommé la « Légion de Saint-George ». Son lieutenant n’y est autre que le futur Général Thomas Alexandre Dumas (1762-1806). Emprisonné sous la Terreur, il reste onze mois dans le couloir de la mort. Mais après avoir aidé François-Dominique Toussaint-Louverture (1743-1803) en Haïti, il reprend ses activités musicales avec succès.
Il se voit confier la direction de l’orchestre du Palais royal. Et le charme opère à nouveau. Les parisiens viennent en foule acclamer ce chef dont les gazettes louent la précision de la direction. On le réclame à nouveau dans les salons et les grandes manifestations.

Mais une sale maladie le ronge inexorablement.
Le 10 juin 1799, le premier compositeur noir de l’histoire de la musique s’éteint à Paris (rue Boucherat).
Trois ans plus tard, il connaîtra une seconde mort qui frappera, elle, son oeuvre : dès le rétablissement de l’esclavage en mai 1802, la musique de Saint-George sera, en effet, bannie des répertoires.
Plus question, en effet, pour les esclavagistes de tolérer l’idée qu’un noir ait pu composer une si belle musique…"[Saint-George n'était pas noir, mais métis ; un "mulâtre", comme l'on disait à cette époque]
Tant que les Français constitueront une nation, ils se souviendront de mon nom !

Napoléon
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