Le projet de marémotrice dans la baie du Mt St-Michel

L'après-Guerre et ses conséquences: la confrontation Est/Ouest jusqu'à la chute de l'URSS.

Le projet de marémotrice dans la baie du Mt St-Michel

Message par BRH » Mardi 19 Avril 2022 12:42:05


75En 1977, EDF n’importa pas moins de 10 millions de tonnes de charbon et 12 millions de tonnes de fioul. Par ailleurs, dans une note d’information, un ancien ministre de l’Industrie et de la Recherche déclarait :

« Si l’énergie nucléaire devait être produite uniquement par des centrales à eau ordinaire, les réserves d’uranium aux prix actuellement pratiqués pourraient être épuisées avant la fin du siècle. »

76De nos jours, après une longue période de balance commerciale excédentaire, on vient de repasser dans le rouge avec un baril de pétrole à 35 dollars. Lorsque son prix était de 10 dollars, la marémotrice de la baie du Cotentin était qualifié d’utopie. En fait l’OPEP joue au Yo­Yo avec notre mémoire et souvent des guerres sont nécessaires pour nous rappeler à la réalité.

13 1 MW = un Mégawatt = un million de watt.
77En 1942, le rationnement de l’énergie inspire ainsi un premier projet dans la baie du Cotentin ; bien d’autres suivent, dont la plupart prennent comme point d’appui les Îles Chausey, pour les relier au plus court à la côte normande et à la côte bretonne par des digues qui encadrent un bassin de 600 km2 environ de superficie. Les usines seraient aménagées dans ces digues. EDF, pour sa part, procède à de nombreuses études qui aboutissent à deux projets dont le dernier en date est de 1958. Celui-ci comporte un bassin de 900 km2 et 35 km de digues. La puissance estimée est de 10.000 MW13, quarante fois celle de la Rance. Réévaluée en francs 1974, l’estimation de la dépense était de 40 milliards.

78En dépit d’études importantes, s’élevant à 80 millions de francs, qu’elle a faites notamment sur la baie, la houle, et les courants, EDF décide, en 1966, d’abandonner le projet de marémotrice du Mont-Saint-Michel : la cause de cette décision est la baisse du prix du fioul. Malgré le quadruplement du prix de celui-ci, les études n’ont pas été reprises.

79A la lumière de la réalisation de l’usine marémotrice de la Rance et de la hausse du prix du fioul, ses 90 ans dépassés, Albert Caquot, pour sa part, ne songe plus qu’au projet de la baie du Mont-Saint-Michel qui le passionne et dans lequel il voit une contribution majeure à l’indépendance énergétique de la France. Ce grand projet occupa ses cinq dernières années et devint chez lui presque obsessionnel. Le patriote y voyait un sauvetage contre le carcan énergétique qui menaçait le pays.

80La version finale de son projet, celle de 1976, fut présentée à l’occasion de la Journée d’Études sur les usines marémotrices du 4 mars 1976, en l’Hôtel des Ingénieurs Civils de France.

81Ce projet comporte deux bassins : un bassin haut au sud et un bassin bas au nord, de superficies sensiblement égales, séparés par une digue est-ouest se terminant à sa jonction avec le Cotentin par un vaste terre-plein industriel, site d’un complexe nucléaire. La digue comporte des groupes bulbes de 40 mW, quatre fois plus puissants que ceux de la Rance, entraînés par l’écoulement des eaux du bassin haut vers le bassin bas. Certains d’entre eux, alimentés par l’énergie du complexe nucléaire, à certaines périodes du cycle des marées, pompent l’eau du bassin bas vers le bassin haut, afin d’augmenter l’énergie disponible en période de pointe de consommation. La digue extérieure est pourvue de vannes-clapets laissant passer l’eau à marée haute vers le bassin haut et vice versa laissant échapper l’eau du bassin bas à marée basse.

82La digue en bordure du bassin haut comporte une écluse d’accès vers ce bassin qui a ainsi vocation à devenir un port en eau profonde, autour duquel se développera une activité industrielle.

83La digue extérieure a 55 km de longueur ; elle suit à peu près le tracé de la côte au huitième siècle. Le terre-plein central prend naissance immédiatement au nord de la Pointe de Granville. Le bassin bas englobe les îles Chausey.

14 La comparaison porte sur la puissance de pointe et non sur la production.
84Le projet 1976 d’Albert Caquot avec ses 55 km de digue extérieure, soit 50 % de plus que les 35 km du projet EDF de 1958, et son fonctionnement à deux bassins pourrait donc permettre l’installation d’une puissance de 18.000 MW correspondant à celle permise par 6 sites nucléaires comportant chacun trois tranches de 1.000 MW14. L’enjeu est donc loin d’être négligeable.

85C’était l’idée fondamentale d’Albert Caquot de combiner cette usine avec quelques unités nucléaires installées sur le terre-plein qui trouveraient dans l’eau des bassins haut et bas les sources froides dont elles manquent un peu partout. Et alors que le pompage à la Rance est limité par la surcharge apportée aux lignes d’un réseau dont les interconnexions sont moins développées qu’ailleurs, les unités nucléaires fourniraient pendant les heures creuses l’énergie de pompage du bassin bas vers le bassin haut, en donnant une production énergétique bien adaptée à la consommation et intermédiaire entre le cycle plat des usines nucléaires et le cycle lunaire.

15 Selon lui, le prix d’une unité varie en raison inverse de la racine cinquième du nombre d’unités p (...)
86Tout cela à quel prix ? Le coût du projet était difficile à estimer, les sous-estimations étant fréquentes en matière de travaux maritimes. Albert Caquot avait avancé le chiffre de 18 milliards pour son projet 1976. Par contre, EDF estime que son projet 1958, pourtant plus petit, ne coûterait pas moins de 40 milliards de francs 1974. J’avais fait observer à Albert Caquot que son projet était cinquante fois plus important que celui de la Rance, lequel représente 0,8 milliards, en francs 1974. Mais Albert Caquot pensait que la comparaison était mauvaise, même à titre d’ordre de grandeur, car l’usine de la Rance a été fondée au rocher et à l’abri de puissants batardeaux et de ce fait a été coûteuse. De plus, il comptait beaucoup sur le caractère répétitif et industriel du génie civil et de la chaudronnerie pour abaisser les prix. Et il avait une telle foi lorsqu’il vous exposait ses lois de dégressivité des prix en fonction de la répétition des séries fabriquées15 qu’il devenait difficile de ne pas se laisser gagner par son optimisme, surtout lorsqu’il ajoutait :

« J’offre en plus un site pour un complexe nucléaire, un port en eau profonde, le développement industriel de toute une région et l’épargne pour notre balance commerciale de l’achat d’une dizaine de millions de tonnes de fuel. »

Incidences écologiques
87Les incidences écologiques étaient considérables. Albert Caquot ne le niait pas, mais il considérait qu’il fallait les comparer aux perturbations qu’apporteraient d’autres sources d’énergie (les gaz dégagés par les centrales thermiques). Ne vaut-il pas mieux envisager un complexe usine nucléaire - usine marémotrice, plutôt que bâtir le long des grands fleuves des chapelets d’usines nucléaires dont le débit absorbé par chacune d’entre elles (50 mètres cubes par seconde) est rejeté avec dix degrés de plus ? Il soulignait les inconvénients des autres énergies renouvelables : il faudrait des milliers d’hectares de gigantesques miroirs solaires pour remplacer sa marémotrice et encore la production serait-elle étroitement dépendante de la nébulosité. Enfin, il aimait dire que, de toute façon, les 1.500.000 mètres cubes de sédiments qui se déposent chaque année dans la baie feront perdre bientôt au Mont-Saint-Michel son caractère insulaire et le condamneront à devenir une sorte de Mont-Dol.

88Albert Caquot travailla à ce projet contre vents et marées, ne recevant d’approbation que de quelques amis. A Saint-Enogat, il aimait s’en entretenir avec son Maire, Yvon Bourges, Ministre des Armées, qui, connaissant son passé, l’écoutait avec attention et respect. La presse bretonne, FR 3 Rennes et son directeur, Bernard Grivaud, firent largement écho à son projet et l’exposèrent objectivement. La télévision allemande consacra une heure d’émission le 12 janvier 1976 à

« Maschine Meer. Albert Caquot 95 Jahre alt, hat das Kraftwerk Geschaffen »

89et cette émission trouva une résonance très grande dans les milieux allemands. Le 31 décembre 1975, le Wall Street Journal donna une très large description du projet sous le titre :

« A new generation of power? Interest grows in French plant that produces Electricity from the rise and fall of the tide. »

90En France, malgré tout, la Commission Parlementaire Pintat n’en recommanda pas l’étude. EDF, malgré la solution qu’Albert Caquot avait apportée bénévolement au problème de la fermeture de la Rance, ne prodigua pas à l’auteur des encouragements enthousiastes. L’un de ses porte-parole déclarait en 1975 :

« Il s’agit d’un projet tellement énorme, incertain et coûteux, sans parler du bouleversement écologique du Cotentin, qu’en l’état actuel nous ne prendrions pas l’initiative de promouvoir une telle installation. »

91Et à la suite d’un exposé de son projet par Mireille Chalvon dans la Revue Politique et Parlementaire de mai 1975, M. Arnault, Chef de Cabinet à la Direction de l’Equipement de l’EDF, faisait parvenir à la revue cette réponse :

« A l’EDF, on reste circonspect. Les responsables de l’Équipement ne cachent pas leur admiration pour les travaux de M. Caquot. — Il fait ses études tout seul et fait don de ses travaux et de son temps à son pays. — Pourtant, pour eux, le projet vient trop tard. »

92L’opinion publique était déjà concentrée vers l’énergie nucléaire : le pari nucléaire était engagé à fond. L’hydraulique des fleuves était arrivée à une fin au sens physique du mot.

16 Banal M., Les perspectives de l’énergie marémotrice, La nouvelle Revue Maritime, nov. 1980
93Albert Caquot, ce visionnaire, a-t-il vu trop loin et, dans une longue période de crise, reviendra-t-on vers ses études ? Notons qu’en 198016, trois ans après sa mort, EDF, à la lumière de l’expérience de la Rance, reprenait ses études de la grande marémotrice, mais encore pour conclure négativement. L’Académie de Marine, par une motion du 24 mars 1981, puis l’Académie des Sciences, par une motion du 11 mai 1981, avaient pourtant approuvé cette remise à l’étude, l’Académie des Sciences rappelant en outre que l’auteur du projet était son illustre membre Albert Caquot et se réjouissant que la reprise de l’étude coïncide avec le 100ème anniversaire de sa naissance.

94Tout le monde s’accorde à dire que le prix du kWh aux bornes du nucléaire est bien moins cher que celui de l’hydraulique sous toutes ses formes. Mais la France ira-t-elle encore beaucoup plus loin que tous les autres pays dans le pari nucléaire ?

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NOTES

1 Ribet M. - Le procès de Georges Claude, 1946, Jean Vigneau éditeur, p. 31 à 37.
2 à vol d’oiseau, à 22 km au nord-est d’Albertville et à 18 km au sud-ouest du Mont Blanc.
3 Par application du décret du 25 février 1939 disposant qu’un ingénieur ayant, au cours de sa carrière, illustré son corps d’origine, peut recevoir cette promotion honorifique sans avoir gravi les échelons de la hiérarchie. Cette distinction exceptionnelle n’a été accordée que rarement.
4 Albert Caquot (1952) - Conceptions nouvelles des cales de radoub et des écluses. Annales de l’institut Technique du Bâtiment et des Travaux Publics, février 1952, n° 241.
5 Célèbre ingénieur constructeur (1909-1999), connu pour ses cours de béton armé et de béton précontraint, et auteur de nombreux ouvrages dont des ponts à haubans, parmi lesquels le Kniebrücke sur le Rhin à Düsseldorf. Il fut lauréat du prix Albert Caquot en 1989.
6 Les travaux souterrains de l’aménagement urbain. Annales de l’Institut des Travaux Publics, avril 1965
7 Fauroux, Lambert et Riquois – L’aménagement hydro-électrique de Curbans sur la Durance, Moniteur des Travaux Publics, 22 août 1964
8 Kerisel J. - Arzal, un barrage construit sur la vase, Expomat-Actualités n° 5, sept.-oct. 1967. Besnier G., Caquot A. et Kerisel J. - Le barrage d’Arzal, Commission internationale des grands barrages, 10ème congrès, Montréal, 1970. Kerisel J. - Le barrage d’Arzal, un barrage sur un sol très compressible construit au travers d’un estuaire à marée, The Institution of civil Engineers, Londres, 1973.
9 Le Moniteur du 1er décembre 2000, p. 42.
10 Conférence à l’Association des Techniciens du Pétrole et à la Société des Ingénieurs Soudeurs - 3 mai 1946 -C.R. dans l’Ossature Métallique, n° 11-12, 1946, p. 265-274.
11 Albert Caquot accepta, pendant de longues années, d’être Chancelier de la Médaille des Vieilles Racines.
12 En passant sous silence l’installation marémotrice de Kislaya Guba en Russie sur la mer de Barents, d’une puissance de 0,4 MW, et plusieurs sites chinois, le plus important étant celui de Jiangxia, dans la province de Zhejiang au sud de Shanghai, d’une puissance de 3,2 MW, mis en service en 1980.
13 1 MW = un Mégawatt = un million de watt.
14 La comparaison porte sur la puissance de pointe et non sur la production.
15 Selon lui, le prix d’une unité varie en raison inverse de la racine cinquième du nombre d’unités produites.
16 Banal M., Les perspectives de l’énergie marémotrice, La nouvelle Revue Maritime, nov. 1980
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Re: Le projet de marémotrice dans la baie du Mt St-Michel

Message par BRH » Mardi 19 Avril 2022 13:16:26

n ouvrage fixe —, problème pour lequel il préconisait la solution d'un pont à haubans avec des portées de 1.000 m, comportant deux étages de chaussées et deux voies ferrées et reposant sur une trentaine d'appuis. L'autre fut le projet d'usine marémotrice de la Baie du Mont-Saint-Michel, projet grandiose auquel il travailla intensément pendant les trois dernières années de sa vie. Il y voyait une contribution majeure à l'indépendance énergétique de la France. Cette usine produirait 12.000 mégawatts, soit l'équivalent d'une douzaine de centrales nucléaires de type courant.


Carte de l'usine marémotrice du Mont Saint-Michel

Le projet comporte la construction de deux bassins toujours dénivelés par rapport au niveau moyen des marées, Sud toujours plus haut, Nord toujours plus bas. Le lac Sud constituerait un vaste port en eau profonde et rendrait au Mont-Saint-Michel son caractère insulaire. La longueur des digues en mer dépasse 100 km, par des fonds de l'ordre de 20 m.

L'ampleur des perspectives techniques et financières a jusqu'alors découragé les autorités responsables de l'énergie, qui se demandaient si le «visionnaire» — j'ai déjà cité ce mot à propos de l'aviation — n'a pas porté ses regards trop haut et trop loin. Qu'en savons-nous ? Quoi qu'il en soit, qu'un nonagénaire puisse, seul, sans collaborateurs et sans encouragements, concevoir, calculer et défendre une œuvre de cette ampleur, voilà qui force l'admiration.
Tant que les Français constitueront une nation, ils se souviendront de mon nom !

Napoléon
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