La mission du colonel Groussard

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La mission du colonel Groussard

Message par BRH » Vendredi 05 Avril 2019 21:12:26

Juin 1941 :Rencontre entre le colonel Groussard et Winston Churchill Extrait du livre de J Stead

Nos lecteurs trouveront ci-après le récit de l'émouvante entrevue du Premier Britannique WINSTON CHURCHILL et du colonel GROUSSARD à Londres le 14 juin 1941. Ce récit, fertile en informations et peu connu, éclaire d'un jour particulier les sentiments de notre Allié le Royaume Uni, à l'égard de la France à cette époque.

"Churchill m'attendait sur le pas de sa porte et me serra vigoureusement les mains ; sa cordialité me toucha ; il me mit ensuite le bras sur les épaules et me conduisit près d'un vaste bureau situé à l'autre bout de la pièce. " Je pus constater la rigueur avec laquelle étaient suivies les consignes de la défense passive : aucune lueur ne pouvait certainement filtrer à l'extérieur. Churchill me désigna un fauteuil de cuir, plaça tout près de nous le Général et le Commandant et dans un discours, moitié anglais, moitié français, exprima sa joie de me rencontrer ! ".

Le Colonel Groussard parlait heureusement l'anglais couramment, ce qui lui permit de suivre facilement l'exposé de Churchill. Ce dernier se frotta les mains, et, s'approchant d'un plateau chargé de whisky et de soda, en remplit quatre verres et tous burent à la santé de la France.
L'entretien dura deux heures ; le Premier Ministre fut, pour ainsi dire, seul à parler. Groussard avait suffisamment fréquenté les hauts personnages pour savoir qu'ils aiment bien s'exprimer par monologue, afficher leurs connaissances et développer leurs idées.
Le Premier Ministre, vêtu avec soin d'une tenue kaki, arpentait la pièce en tirant d'énormes bouffées de son cigare ; il le posait, le mâchonnait ou le rallumait, tout en écoutant les réponses de Groussard, en admiration devant tant d'énergie. Churchill était sûr de la victoire. Il ne fit aucun mystère des difficultés présentes de la Grande-Bretagne.

Il décrivit d'une façon saisissante l'effort de l'Empire en guerre, et affirma, qu'avec l'aide des États-unis, la production de guerre de l'Angleterre surpasserait bientôt celle de l'Allemagne. Dans cet ordre d'idée, le pire était passé. La conversation roula ensuite sur la France. Groussard fut au comble de la stupéfaction : à entendre Churchill, on aurait cru qu'il venait d'arriver de Paris occupé, tellement il paraissait bien informé de ce qui s'y passait réellement.

Son objectivité était parfaite. C'était l'homme qui comprenait vraiment la situation tragique dans laquelle la France se débattait. Groussard lui exposa l'objet de son voyage. Churchill lui répondit : " Dites bien à ceux qui vous ont envoyé que je comprends le tragique de votre situation... Je sais que la tâche de vos chefs est surhumaine, j'approuve leur désir de sauvegarder de leur mieux la France et les Français : mais je leur demande de ne pas oublier que leurs alliés sont toujours dans la lutte. Je leur demande d'avoir foi en l'avenir. Si j'étais à la tête de votre Gouvernement, je ne dirais pas aux Allemands que je les hais, car il faut toujours, à tout prix, éviter le pire, j'essayerais moi aussi de ne pas trop me compromettre et de gagner du temps, mais je ferais en sorte, et de toutes les manières possibles, de venir en aide à ceux qui sont toujours mes camarades de combat, mes compagnons d'armes. " Dites encore à Vichy que je respecte profondément la personne du Maréchal Pétain. Jamais je n'ai pensé que cet homme pouvait souhaiter la victoire de l'Allemagne; néanmoins, je dois constater qu'il aurait pu, à maintes reprises, depuis l'armistice, nous être utile, et qu'il n'en a rien fait... "

Churchill souffla un nuage de fumée et but un verre de whisky. " J'admets même que l'on m'attaque dans votre presse et qu'on y vilipende l'Angleterre, si cela doit vous aider à donner le change à l'ennemi. " Je suis d'accord avec vous pour que vous remettiez cent cartouches aux Allemands, si cette opération vous permet de leur en soustraire un millier. La seule chose que je ne puisse admettre, c'est de voir la France oublier que la cause des alliés est aussi la sienne. " Vous avez des membres du Gouvernement de Vichy qui sont des criminels avérés ; il faut agir à leur insu, ou les mettre hors d'état de nuire. Votre patrie n'est pas neutre. Que se passerait-il si, la guerre terminée, vos compatriotes se réclamaient d'une neutralité, qu'ils auraient revendiquée aujourd'hui ? Dites bien, quoi qu'il arrive, que mon désir sera toujours de restaurer la France dans son intégrité territoriale d'avant-guerre. Insistez sur ce fait, et demandez, simplement à ceux qui doutent, si l'Allemagne a l'impudence de vous faire la même promesse... "

Le Premier Ministre ajouta que l'Angleterre et la France devaient s'épauler de leur mieux. " Il est aussi honteux que ridicule pour la France d'essayer de pratiquer le jeu de balancé entre ses alliés et ses ennemis, comme Vichy le fait. " " La France ne bénéficiera de la Victoire que dans la mesure où elle y aura contribué. " Churchill se rendait bien compte de l'avantage qu'il y avait pour l'Angleterre, comme pour la France, d'avoir, dans ce pays, un gouvernement régulier, susceptible de tenir tête à l'occupant et capable de l'empêcher d'agir tout à fait à sa guise : "]e sais combien il est précieux pour nous de voir à la tête de votre Gouvernement un Pétain, plutôt qu'un Doriot ou un Laval. " Le Maréchal peut à Vichy servir la France avec autant d'utilité que le Général de Gaulle le fait à Londres ; mais vous n'êtes pas sans savoir que, dans son Empire, la France dispose encore d'énormes ressources et que ces ressources doivent être utilisées à notre profit. " Je ne serais pas ce soir ici avec vous s'il n'en était pas ainsi. "

Il y a, à Vichy, quantité de gens de bonne foi qui pensent que le salut de la France est de suivre une politique de stricte neutralité; ce sont des imbéciles; d'autres savent qu'ils doivent contribuer en France ou dans vos possessions d'outre-mer, à travailler pour la cause des alliés. A ceux-ci je dis : Nous n'aboutirons à rien si nous ne suivons pas une politique commune. C'est parce que je suis persuadé de cette possibilité d'accord entre nous que je suis si content de vous voir ici. Ce sera votre mission : forger cette entente, cette commune compréhension : je vous promets de vous donner tous les moyens susceptibles d'en faciliter au maximum d’accomplissement. Nous devons tous deux conserver un contact direct; j'espère que vous reviendrez bientôt à Londres, plus tôt vous le pourrez, mieux cela vaudra. Vous me remettrez alors personnellement les messages dont vous aurez été chargé. "

Churchill s'enquit ensuite auprès de Groussard des sentiments de certaines personnalités Vichyssoises. Ce dernier lui dépeignit les sentiments antibritanniques d'un grand nombre d'amiraux, que Darlan avait placés au Gouvernement. Churchill demande à Groussard ce qu'il pensait de ce dernier : " Je le connais personnellement très peu ; je ne l'ai rencontré que deux ou trois fois au plus ; mon sentiment est qu'il est un parfait arriviste. Il est capable, par ambition, de suivre la politique allemande ; mais il agira certainement avec moins de conviction que Laval ; c'est donc un moindre mal, qu'il soit actuellement Vice-Président du Cabinet plutôt que Laval. "

Ils parlèrent ensuite de Pétain. Groussard insista tout particulièrement sur son grand âge et son hostilité envers l'Allemagne. " Je ne vois pas ce que vient faire ici son grand âge, rétorqua Churchill, en haussant les épaules ; la vérité est tout autre ; il n'est pas capable d'assumer la tâche qu'il voudrait accomplir : c'est un soldat ; il a passé sa vie à donner des ordres en exécution de directives reçues ; maintenant, il est tout à coup appelé à résoudre des problèmes dont il ignore complètement les éléments. Il ne possède que les nombreuses connaissances classiques du soldat blanchi sous le harnois. "

La conversation se porta ensuite sur l'Afrique du Nord. Groussard dit à Churchill qu'il était à son avis nécessaire de ne pas attirer l'attention de l'ennemi sur les possessions françaises dans cette région. Il insista sur le fait, qu'en tenant compte de l'Armée de Franco au Maroc, il faudrait, si l'on voulait donner quelque chance à un soulèvement contre l'Axe dans ce secteur, que les alliés débarquent en Afrique du Nord un minimum de 10 divisions, dont trois blindées, appuyées par mille avions au moins. A ce moment, le Premier Britannique qui s'était assis un instant auparavant en face de Groussard se dressa, leva les bras au ciel et dit au petit Général : " Vous avez entendu ? Ce sont exactement les mêmes chiffres que ceux donnés par Weygand en février dernier. Jusqu'à nouvel ordre, il nous est humainement impossible de fournir un tel effort. "

Le Colonel Groussard en conclut, in petto, que, dès février 1941, Weygand avait déjà été en contact direct avec les Anglais. Il expliqua alors que, dans ces conditions, les alliés feraient bien de ne se limiter qu'à des préparatifs clandestins, en vue d'une action extérieure en Afrique du Nord. Les deux interlocuteurs en vinrent ensuite à parler de la Syrie, occupée par les troupes anglaises, en dépit de la présence de l'Armée française. Groussard souligna les difficultés rencontrées par le Général Dentz, Haut-Commissaire de France dans ce pays. " Je comprends tout cela, dit Churchill, mais il était facile à Dentz de sauver la face, sans verser tant de sang ! "

Ce fut ensuite au tour de de Gaulle. Groussard affirma que sa popularité, en France, croissait à mesure que l'occupation allemande devenait plus rigoureuse ; mais quelle tristesse de voir la France divisée : Groussard s'efforça de résumer la situation avec clarté. Un des objectifs les plus importants, à l'heure actuelle, est d'unifier la Résistance en France.

" Pour l'instant, de Gaulle est sans discussion possible la force d'attraction la plus grande de la Résistance. " Les Français viendront de plus en plus nombreux prendre part à la lutte contre l'Allemagne; mais on peut compter aussi sur ceux qui, par antipathie personnelle, animosité envers ses partisans, méfiance ou toute autre raison, ne voudront pas se trouver sous la coupe de la France Libre. Ce n'est là actuellement qu'une minorité. Il est cependant possible que cette minorité atteigne un jour une telle importance qu'il deviendra nécessaire de l'utiliser pour hâter, dans une certaine mesure, l'issue de la guerre. "

Churchill répondit qu'il y pensait depuis longtemps. Il y avait une grande tâche à remplir, il fallait en France et dans les territoires d'Outre-Mer unifier les forces combattantes de la France ; mais, du point de vue des alliés, il était encore plus important d'utiliser sans distinction toute l'aide qui se présentait. Groussard conseilla à Churchill de s'emparer de la Martinique. " L'idéal serait " que le Maréchal Pétain se mette secrètement d'accord avec le Général de Gaulle, pour ne pas contraindre l'Amiral Robert à livrer bataille, ce qui entraînerait des " pertes sanglantes. " Churchill sembla hésiter. Groussard pensa qu'un arrangement entre Vichy et les Forces Françaises Libres le rendait sceptique. Par malheur de Gaulle n'était pas à Londres mais en Syrie. Groussard donna à Churchill l'assurance qu'à son retour à Vichy il s'efforcerait de conclure un accord secret entre certains membres du Gouvernement du Maréchal et les Français Libres. " Essayez, dit Churchill, je suis certain qu'un accord précis entre Vichy et nous facilitera considérablement l'entente que nous désirons entre de Gaulle et Pétain. " Il posa à Groussard quelques questions sur Huntziger et dit à plusieurs, reprises :" Huntziger est un gentleman ".

Groussard néanmoins insista sur le fait que même un succès total de sa mission n'entraînerait, en aucun cas, un revirement de la politique de Vichy à l'égard des Alliés ; il ne ferait seulement qu'établir une coopération effective entre les Alliés et certains membres du Gouvernement de Vichy. Groussard estimait bon de ne porter la conclusion de cet accord qu'à la connaissance d'un groupe très restreint de personnalités, telles que le Maréchal Pétain et quelques-uns de ses collaborateurs immédiats : Huntziger, Weygand, l'Amiral Leahy et peut-être Bergeret. " De toute façon, je ne voudrais pas prendre le risque d'informer l'Amiral Darlan de mon voyage en Angleterre, j'aurais trop peur que la Gestapo vienne " le lendemain me chercher... "

Churchill souhaitait vivement que le secret de ma mission soit strictement conservé ; m'ayant entendu mentionner le nom de l'Amiral Leahy, il me déclara que la participation des États-unis à la guerre était désormais une certitude : " La guerre prendra un tournant décisif le jour où les États-unis jetteront dans la balance le poids écrasant de leur puissance. Je vous assure que vous n'aurez plus de longs mois à attendre pour que cet événement se réalise ; d'ailleurs, ajouta-t-il, avant l'entrée en guerre des États-unis, nous pourrions avoir une grande surprise. "

C'était là une allusion à l'attaque imminente d'Hitler contre la Russie. (Groussard était encore à Londres quand elle eut lieu.) Il se leva pour prendre congé ; Churchill l'accompagna jusqu'à la porte et lui exprima de nouveau son désir de voir la France revenir à son ancienne grandeur. Les larmes aux yeux, il lui serra les deux mains et lui souhaita bon voyage. Groussard venait ainsi d'accomplir la première partie de sa mission. Il sortir et disparut dans le " black out " de Londres.


Pendant son séjour à Londres, le Colonel Groussard prit plusieurs contacts importants. Il se rendit au Foreign Office et fut reçu par M Eden. Il lui exposa la nécessité qu'il y avait, d'après lui, à rassembler les Français dans une Résistance unique, sans idée politique. Là aussi, l'accueil fut bon et encourageant. Alors, par voie détournée, il envoya au Général Huntziger un message radio l'informant de la tournure favorable que prenait sa mission. Il rendit également visite à M. Winant, l'Ambassadeur des États-unis, très impatient, lui aussi, de savoir quand son pays déclarerait la guerre. La conversation fut courtoise et franche; Winant désirait vivement savoir quelles étaient, en France, les possibilités d'action du Général de Gaulle, et quels étaient les sentiments réels de Pétain, Huntziger et Darlan.

Le Colonel Groussard lui fit, sur la situation en France, le même exposé que celui qu'il allait faire à l'officier commandant les services secrets anglais, celui que l'on appelait le " vieux Colonel " : " Une proportion relativement faible de la population française, d'ailleurs divisée, déteste de Gaulle et son activité : ce sont les " collaborateurs ". La grande majorité sympathise de tout coeur avec de Gaulle, et écoute la radio de Londres quand elle peut. Une courageuse minorité enfin combat dans la clandestinité et témoigne ainsi que le seul chef reconnu par eux est l'Homme du 18 Juin. " Entre ces extrêmes, vous avez la masse de ceux qui, faute de termes mieux appropriés, peut prendre le nom de " Pétainistes ". Il ne faut pas se dissimuler qu'actuellement (il n'en sera pas toujours ainsi), ceux-ci, quoique en lente diminution, ont des racines profondes dans le pays. La déroute de nos armées a été pour nous, Français, un choc si violent, le nombre de nos prisonniers de guerre est tellement considérable, la propagande de Vichy par la presse et la radio est d'une telle insistance, enfin, le prestige du Maréchal Pétain est si grand, qu'il aurait difficilement pu en être autrement. Ce sont d'ailleurs pour la plupart des hommes simples. Il est impossible, à leurs yeux, que le vainqueur de Verdun puisse se tromper, ou qu'il puisse jouer le jeu des Allemands. La position de Pétain est autrement plus forte que celle de de Gaulle : Il représente, en premier lieu, le Gouvernement légal. D'autre part, son autorité et sa personnalité lui confèrent une profonde influence tant auprès des vétérans de 1914-18 qu'au sein du peuple entier. "

Groussard conclut son exposé en affirmant qu'il était cependant possible de s'appuyer sur certains membres du Gouvernement de Vichy dans le but de poursuivre la lutte engagée contre l'ennemi. Sur ces entrefaites, Groussard apprit par une communication de Vichy que le Maréchal avait été informé de sa mission et qu'il lui donnait son approbation. Ce qu'il fallait maintenant réaliser, c'était un accord secret entre les membres du Gouvernement de Vichy et les Alliés, d'une part, et entre Vichy et de Gaulle, d'autre part.

Pendant son séjour à Londres, Groussard, resté en contact avec ses réseaux du continent, avait reçu divers renseignements intéressant la Marine. Les Services de Renseignement Britanniques, auxquels il les transmit, lui en furent très reconnaissants.

Il reçut également une invitation à dîner de celui qu'il avait appelé le " vieux Colonel ". Comme bien des services secrets, le Service de Renseignement Anglais avait une organisation double.

" Le vieux Colonel était chargé de tout ce qui était ultra secret. Il avait à prendre les décisions les plus importantes ; il était, assurément, l'homme au " monde le plus redouté " ; c'est lui que les combattants des armées secrètes craignaient, en tout cas, le plus. " Ils dînèrent dans un club de Londres avec l'officier supérieur chargé de mission auprès de Groussard. Le " vieux Colonel " était âgé d'environ 6o ans, il était chauve, de taille moyenne, bâti en force ; ses mouvements étaient mesurés, son visage exprimait le calme. Il parlait parfaitement le français. Ses connaissances sur la France impressionnèrent Groussard : " J'avais l'impression qu'il en savait sur mon pays plus que moi. "

Le " vieux Colonel " dit à Groussard que ses projets lui semblaient réalisables : jamais la conclusion d'un accord entre les éléments sains du Gouvernement de Vichy et les Anglais ne s'était présentée sous un jour aussi favorable. " En réfléchissant bien, je pense que ceux qui pourraient se succéder au Gouvernement ne feront pas mieux. Huntziger s'en ira, Weygand aura de plus en plus les mains liées et quant à Pétain, plus le temps passera, plus il risquera de faiblir, de se décourager, de se laisser abuser par les manoeuvres des Allemands " et de leurs valets. "

Le regard du " vieux Colonel " s'assombrit, il laissa paraître une nuance de regret :" Quel malheur, dit-il, que vous n'ayez pu venir à Londres aussitôt après " votre entente avec Huntziger ! je ne dis pas que c'est maintenant trop tard, mais l'atmosphère de Vichy est devenue si lourde, l'attitude de Darlan si équivoque, qu'il nous faudra non seulement être prudent ou utiliser la ruse, mais aussi avoir beaucoup de chance. "

Après quelques instants de silence, le " vieux Colonel " reprit :" Vous avez 50%de chances de réussir, ce n'est pas si mal. "

Le Colonel Groussard éprouvait un grand respect pour les Services Secrets Anglais. Il estimait que les Anglais étaient, sous ce rapport, les maîtres de la deuxième guerre, comme ils l'avaient déjà été lors de la première guerre. Il fit donc grand cas du jugement porté par le " vieux Colonel " sur la situation.

Pendant les jours qui précédèrent son départ, Groussard fut très occupé. Il assista à des manoeuvres de Corps d'Armée, exécutées par le Général Montgomery, sous la direction du Général Alexander. Il fut très favorablement impressionné par les progrès réalisés par l'Armée anglaise depuis la période de mars à juin 1940, époque à laquelle il l'avait, pour la dernière fois, vue combattre sur le front. Il assista également d'un poste de contrôle " quelque part en Angleterre " à la direction des opérations aériennes, au-dessus d'Abbeville.

Il ne s'agissait plus maintenant que d'organiser une liaison avec le Général de Gaulle. Cette deuxième partie de sa mission était d'autant plus difficile à réaliser que de Gaulle était en Syrie. Churchill et Eden avaient formellement interdit à Groussard toute prise de contact avec le Directeur politique du Général de Gaulle : M. Dejean. Groussard, néanmoins, crut bon de passer outre : il eut un entretien avec Dejean. Ce fut une grande déception, car ce dernier n'avait alors sur la Résistance que des vues étroites et partisanes.
Le contact le plus fructueux avec la France Libre fut celui qu'il eut avec son ancien subordonné à Saint-Cyr, le Commandant Passy, alors chef du 2ème Bureau du Général de Gaulle. Groussard joua cartes sur table ; il lui révéla quelle était son activité en France, les cellules qu'il avait organisées, depuis la dissolution de la police auxiliaire qu'il commandait. Il lui parla de ses cinq réseaux de renseignement, de son groupe de représailles. Il proposa de les mettre à la disposition du Général de Gaulle. L'essentiel était d'obtenir des résultats ; pour cela, il fallait de l'argent. Il préférait évidemment que le financement soit effectué par la France Libre. Dans le cas contraire, il l'obtiendrait des Anglais.

Ils conclurent un accord provisoire sur la somme de deux millions de francs, que l'agent gaulliste Fourcaud lui remettrait à son retour en France. Cet argent suffisait pour assurer pendant deux mois, la marche des cinq réseaux de renseignements.

Groussard devait faire au mieux avec les cellules qu'il venait de mettre sur pied, et réexaminer la question avec Passy, à son prochain voyage à Londres. D'un commun accord, ils décidèrent que Groussard s'efforcerait, sous sa propre responsabilité, d'unifier la Résistance intérieure française, et d'en référer au plus tôt à de Gaulle et de se soumettre à ses décisions, en cas de réussite.

La mission Groussard était maintenant accomplie. Il avait obtenu, auprès des Français Libres, la compréhension qu'il avait recherchée ; il avait établi des relations avec Churchill, Eden et Winant.

L'Intelligence Service aurait désormais avec certains ministres de Vichy des relations officielles tout en demeurant secrètes. Groussard avait les noms et adresses des gens par lesquels il pouvait sans délai communiquer avec l'Angleterre. Le 1er juillet, enfin, il prit de nouveau l'avion pour Lisbonne.

Au Portugal, " Georges Gilbert " redevint " Georges Guérin ", et s'envola pour Madrid, il gagna Pau par le train et se rendit à Toulouse, puis à Marseille, pour y rencontrer Fourcaud et ses chefs de réseaux ; il se dirigea ensuite vers Vichy. Il s'installa aux environs de Ferrières-sur-Sichon, chez Louis Guillaume, directeur d'une agence de détectives privée bien connue. Il fit savoir au Général Huntziger qu'il était de retour et, le lendemain, il était reçu par le Ministre de la Guerre.

Il découvrit que Huntziger craignait par-dessus tout d'être compromis par une indiscrétion :" J'ai toujours la confiance du Maréchal, mais j'ai, en la personne de Darlan, un ennemi acharné. Je suis continuellement surveillé, et je ne sais ce qui se passerait si l'Amiral avait des preuves lui permettant de m'attaquer ouvertement. Dans les circonstances présentes, je ne pourrais me défendre avec succès. " . Il fut satisfait du résultat des entretiens avec Churchill, mais manifesta une certaine appréhension lorsqu'il eut connaissance des contacts pris par Groussard avec Dejean et Passy.

Pourtant, en tant que Français, Groussard ne pouvait pas agir autrement. Huntziger devait aller voir le Maréchal et obtenir son approbation pour une nouvelle mission à Londres.

Le lendemain, Groussard reçut un message d'Huntziger lui demandant un rapport écrit. La note était rassurante :" J'ai vu le Maréchal, hier soir, tout va bien. " Le rapport du Colonel Groussard ne tarda pas à être remis au Maréchal. Groussard reprit ses relations avec les Colonels Baril et Ronin, il revit le Docteur Ménétrel et plusieurs autres personnalités favorables.

Pendant ce temps on établissait le programme de sa mission. Ménétrel lui procura un nouveau passeport revêtu du visa espagnol . Le Docteur dit à Groussard que le Maréchal était satisfait de la perspective de négociations avec les Alliés, mais qu'il lui interdisait tout rapport avec les Français Libres. Ménétrel crut bon d'ajouter que l'Amiral Darlan et Pucheu, son ministre de l'Intérieur, représentaient un véritable danger ; il promit, au cas où quelque chose irait mal, de l'en aviser à Ferrières et s'engagea, en cas de nécessité, à le conduire personnellement en voiture de l'autre côté de la frontière espagnole.

A sa sortie de l'Hôtel du Parc, Groussard s'aperçut qu'il était suivi ; cela ne l'inquiéta pas outre mesure, Louis Guillaume lui ayant en effet prêté une voiture rapide.

Il consacra les jours suivants à préparer sa mission, à s'entretenir avec Huntziger, à évaluer la puissance de ses adversaires : Darlan et Pucheu à Vichy, Laval, Brinon, Luchaire, Deloncle, Doriot, Bucart, Chateaubriant à Paris." Ne nous faisons aucune illusion, dit Huntziger, tôt ou tard, et sans doute hélas, plut tôt que tard, les Allemands apprendront que nous sommes en train de négocier. Dans la conjoncture actuelle, il est de la première importance d'être en mesure de travailler le plus longtemps possible. " Il serra la main de Groussard. Ils ne devaient plus se revoir. La nuit suivante, Groussard était chez Guillaume à Ferrières en train de déchiffrer des messages de Londres quand la police fit irruption dans la pièce où il se trouvait, et le mit en état d'arrestation. Darlan et Pucheu avaient eu vent de l'affaire et avaient agi trop rapidement pour que Ménétrel pût intervenir. Groussard fut conduit à Vichy sous escorte. Huntziger fit son possible, mais ne put obtenir de Darlan qu'il lâche sa proie. Le Maréchal ne leva pas le petit doigt pour venir à son secours. Le Colonel Groussard eut encore de nombreuses aventures tout au long de la guerre secrète contre les puissances de l'Axe.

Les Services de Renseignements Britanniques ont eu de multiples raisons d'être reconnaissants à Groussard pour les rapports de ses milliers d'agents, transmis de Suisse où il avait installé son Poste de Commandement. Le Colonel Groussard ne porte aujourd'hui aucune condamnation contre Pétain, pour ne pas l'avoir couvert lors de son arrestation : " C'était le jeu , dit-il à l'auteur de ce livre ;" les agents secrets doivent toujours s'attendre à être désavoués. " Il n'éprouve pas plus de rancune à l'égard de Laval, qui le fit également arrêter (Groussard fut arrêté deux fois) ; il est en effet persuadé que Laval avait agi de bonne foi, et qu'il considérait la victoire allemande comme certaine, grâce à l'emploi de nouvelles armes secrètes. A l'occasion, il marque même son estime à l'égard des officiers allemands de l'Armée active.

L'histoire du Colonel Groussard symbolise d'une manière parfaite le courageux esprit d'initiative, la farouche résolution de résistance qui régnaient alors dans l'esprit des officiers de l'Armée française. Elle brosse un tableau saisissant de la vie et du monde de Vichy sous l'occupation. C'est en plus l'histoire d'un vrai gentilhomme de France...

Auteur(s)John Stead
Bulletin Numéro34
Date de publication1962
Lien vers la source www.aassdn.org/xldb10342.htm
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