Sabordage...

Les Totalitarismes à l'assaut de l'Europe !

Sabordage...

Message par BRH » Jeudi 30 Juillet 2015 17:14:35

http://beaucoudray.free.fr/toulon.htm

[b]" Plus tard, on cherchera si c'est pudeur farouche ou dédain orgueilleux qui conduisit une flotte invaincue et trop fière d'elle-même, à s'abstraire du combat et à se tenir comme à l'écart de la nation outragée.

Aujourd'hui, en accomplissant son geste désespéré, c'est cependant un message d'espoir et d'héroïsme qu'elle lance à la Patrie. En s'engloutissant, c'est toute la collaboration qu'elle entraîne dans l'abîme. "

Jean TEXCIER, 4 décembre 1942.

INTRODUCTION

À L'AUBE du 27 novembre 1942, la majeure partie de la flotte de guerre française, au mouillage dans la rade et le port de Toulon, recevait de ses chefs l'ordre de se saborder.

Quelques minutes plus tard retentissaient les premières explosions, s'élevaient les premières colonnes de fumée : la plus spectaculaire opération suicide de l'histoire de la marine de tous les temps et de tous les pays était déclenchée.

Les Allemands, qui avaient monté une manœuvre d'envergure dans le but de s'emparer des bâtiments français, assistaient, avec une rage impuissante, au sabordage.

Son bilan : une centaine de bâtiments de guerre sabotés et sabordés; une perte globale de 232.263 tonnes.

Comme une tragédie classique, à laquelle la volonté de l'auteur a imposé arbitrairement le carcan des trois unités, ce sabordage de la flotte - un seul fait accompli... - s'inscrit dans les vingt-quatre heures d'une même journée, et se déroule dans un unique et grandiose décor : la rade et le port de Toulon.

Mais cette tragédie n'est - comme toujours - qu'un aboutissement. Et il serait vain d'en entreprendre le récit sans en avoir, d'abord, évoqué les causes... même et surtout si, sur celles-ci, les avis ne concordent pas toujours.

L'ARMISTICE

De tous les événements dont on a pu dire qu'ils se trouvaient, plus ou moins directement, à l'origine du sabordage, celui qui en est le plus éloigné dans le temps est l'armistice de juin 1940.

C'est le général de Gaulle qui, le premier, dès le 27 novembre 1942, établit, entre le diktat de Rethondes et l'acte désespéré que venaient d'accomplir les marins à Toulon, une relation de cause à effet : " En un instant, dit-il, les chefs, les officiers, les marins virent se déchirer le voile atroce que, depuis juin 1940, le mensonge tendait devant leurs yeux. "

Depuis juin 1940, c'est-à-dire depuis l'armistice.

Le chef des Français Libres, en incriminant ainsi l'armistice, ne faisait que déduire de ce qui venait de se passer à Toulon le bien-fondé des accusations qu'il n'avait cessé de formuler depuis sa Réponse au Maréchal Pétain " du 26 juin 1940 : " Armistice... déshonorant !... " mettant " à la discrétion de l'ennemi une flotte française intacte. "

Ces accusations reposaient sur les termes mêmes de l'article 8 de la convention franco-allemande d'armistice :

ARTICLE 8

La flotte de guerre française, à l'exception de la partie qui sera laissée à la disposition du gouvernement français pour la sauvegarde des intérêts français dans son empire colonial, sera rassemblée dans des ports à déterminer et devra être démobilisée et désarmée sous le contrôle de l'Allemagne ou de l'Italie respectivement. La désignation de ces ports sera faite d'après les ports d'attache du temps de paix des navires. Le gouvernement allemand déclare solennellement au gouvernement français qu'il n'a pas l'intention d'utiliser pendant la guerre à ses propres fins la flotte de guerre française stationnée dans les ports sous contrôle allemand, sauf les unités nécessaires à la surveillance des côtes et au dragage des mines. Il déclare en outre solennellement et formellement qu'il n'a pas l'intention de formuler de revendications à l'égard de la flotte de guerre française lors de la conclusion de la paix. Exception faite de la partie à déterminer de la flotte de guerre française destinée à assurer la sauvegarde des intérêts français dans l'empire colonial, tous les navires de guerre se trouvant en dehors des eaux territoriales françaises devront être rappelés en France.

Que pensaient - ou, tout au moins, que disaient - de ces conditions, ceux qui les avaient acceptées, qui en avaient autorisé la signature ?

Le 23 juin, à Bordeaux, au cours d'une dernière rencontre avec son successeur, le maréchal Pétain - qu'il ne devait plus revoir avant d'être appelé à témoigner à son procès devant la Haute Cour -, M. Paul Reynaud, après avoir pris connaissance de la clause navale de l'armistice, avait demandé à parler, en présence du chef du gouvernement (Pétain n'était encore que le dernier président du Conseil de la IIIe République), à l'amiral Darlan.

Pourquoi Darlan ? Parce que celui-ci était, depuis le 16 juin, à la fois ministre de la Marine et commandant en chef des forces navales. Et surtout parce que, le 19 juin, l'amiral Darlan avait donné aux deux hommes qui assumaient alors en Angleterre les responsabilités navales : le Premier Lord de l'Amirauté, Alexander et le Premier Lord de la mer, sir Dudley Pound, sa parole d'honneur que " quoi qu'il arrive et quelles que soient les circonstances, jamais nos bateaux de guerre ne seraient " utilisés par d'autres que par nous. [Qu'] ils resteraient français ou seraient détruits ".

À Darlan, Paul Reynaud, le 23 juin 1910, pose cette question :

- Il vous convient, cet article 8 ?

Malgré son teint naturellement coloré, Darlan pâlit. Il répond :

- La question va être à nouveau examinée par la commission d'armistice. En tout cas, un ordre sera donné pour qu'en aucune circonstance la flotte ne tombe entre les mains de l'ennemi.

En réalité, l'amiral Darlan avait lui-même, d'avance, justifié l'interprétation pessimiste de la clause navale, en faisant approuver par le gouvernement un amendement stipulant que les navires seraient désarmés dans les ports d'Afrique du Nord et des colonies, c'est-à-dire hors de portée des Allemands ".

Mais lorsque le général Huntziger avait présenté cette requête aux plénipotentiaires allemands, il s'était entendu répondre qu'aucune modification ne serait acceptée, là ni ailleurs, et que " la France ne pouvait mettre en doute la déclaration solennelle du Führer ". Tout au plus voulut-on bien ajouter que la demande française serait soumise à la commission chargée d'appliquer l'armistice - commission allemande, et non paritaire.

Comment expliquer alors que l'amiral Darlan, après avoir aussitôt réagi devant les dangers que l'article 8 faisait peser sur sa " flotte, ait pu, bien que cet article eût été intégralement maintenu, apporter à ses collègues du gouvernement l'assurance que tous les navires de quelque importance seraient basés en Afrique du Nord, et que " les engagements pris vis-à-vis de notre alliée étaient scrupuleusement tenus" ?

Deux éléments ont pu jouer.

D'abord, l'engrenage. Demander l'armistice en violant l'engagement d'honneur pris par la France et l'Angleterre, le 28 mars 1940, de ne pas traiter séparément avec l'ennemi commun, c'était d'avance faire savoir à Hitler que l'on accepterait ses conditions. Le gouvernement s'était constitué à Bordeaux le 16 juin dans le but précis de demander l'armistice. Il n'avait pas les moyens, et ses membres n'avaient pas le désir, de recourir à la seule forme efficace de discussion qui consiste à ne pas écarter l'éventualité d'une rupture des pourparlers.

Quant à Darlan, il s'était rallié le dernier, de justesse, au parti de l'armistice et n'allait pas, avant longtemps - avant que la victoire finale d'Hitler lui apparût moins assurée - changer de camp.

Mais, surtout, il y avait l'ordre : ce fameux ordre dont l'amiral Darlan avait tiré argument dans sa réponse à Paul Reynaud pour lui montrer que, pour détestables que fussent les termes de la convention d'armistice, les engagements pris à l'égard des Anglais - le " serment de Bordeaux " - seraient respectés.

Effectivement, le lendemain 24 juin, quelques heures avant l'entrée en vigueur des conventions d'armistice, l'amiral Darlan faisait tenir à ses grands subordonnés cet ordre général :

à AL OUEST

AL SUD - AL AFRIQUE

FNEO - ANTILLES

3e Escadre

FORCE X - DNL -

Marine TOULON

Marine BIZERTE

1245/24/6

chiffré secret

fil et radio.

N*** 5143 - 5144 - 5145 de Amirauté Fr.

Clauses armistice vous sont notifiées en clair par ailleurs - stop - Je profite dernières communications que je peux transmettre en chiffré pour faire connaître ma pensée sur ce sujet :

PRIMO. - Les navires de guerre démobilisés doivent rester français avec pavillon français équipage réduit français séjournant port français métropolitain ou colonial.

SECUNDO. - Précautions secrètes de auto-sabotage doivent être prises pour que ennemi ou étranger s'emparant d'un bâtiment par force ne puisse s'en servir.

TERTIO. - Si commission armistice chargée interpréter texte décidait autrement que dans paragraphe PRIMO virgule au moment exécution cette décision nouvelle navires de guerre seraient sans nouvel ordre soit conduits ÉTATS-UNIS soit sabordés virgule s'il ne pouvait être fait autrement virgule pour les soustraire à ennemi - stop - En aucun cas ils ne devront être laissés intacts à ennemi.

QUARTO. - Navires ainsi réfugiés à l'étranger ne devront pas être utilisés à opérations guerre contre Allemagne ou Italie sans ordre du C.E.C. EMF - stop - XAVIER 377.

Parce qu'il savait que ces instructions secrètes seraient notifiées à temps à tous les officiers exerçant un commandement, l'amiral Darlan s'estimait en règle avec sa conscience. Comme beaucoup de grands chefs militaires qui ont pris l'habitude d'être obéis, il considérait que donner un ordre et être assuré d'en obtenir l'exécution, c'était tout un. Son orgueil lui interdisait d'envisager que l'on pût lui désobéir. Et son tempérament ne lui permettait pas de concevoir que des empêchements majeurs pussent un jour faire échec à sa volonté.

Au surplus, dans l'esprit de l'amiral Darlan, les Anglais n'avaient pas à porter un jugement sur les termes de la convention d'armistice, dès lors que lui, Darlan, les déclarait acceptables : sa parole d'honneur était engagée, donc nul n'était plus qualifié que lui pour savoir si l'article 8 était ou non compatible avec le " serment de Bordeaux ".

Dire, comme le faisaient les Anglais et de Gaulle, que la convention signée à Rethondes, parce qu'elle faisait intervenir un " engagement solennel " du gouvernement allemand - la parole d'Hitler -, laissait subsister une grave menace sur la flotte française, n'était-ce point accuser du même coup Darlan d'avoir accepté des conditions qui le mettraient peut-être un jour hors d'état de tenir sa parole ?

L'amiral Darlan a vu dans le sabordage de novembre 1942 l'occasion inespérée de se laver définitivement de ces soupçons qu'il jugeait injurieux. D'où ce passage de ses notes personnelles " : " Les marins ont bien compris que, les Allemands et les Italiens occupant la base de Toulon, la flotte ne pouvait plus être française. Obéissant à l'amiral Darlan, ils l'ont sabordée. "

D'ailleurs, dès le 4 décembre 1942, l'amiral Darlan écrivait au Premier ministre britannique :

" ...Il me semblait, en outre, que vous n'ajoutiez pas foi à ma parole. Un jour lord Halifax me fit dire par M. Dupuy qu'on ne doutait pas de ma parole, mais qu'on pensait que je ne serais pas en mesure de la tenir. La destruction volontaire de la flotte à Toulon a bien montré que j'avais raison puisque, alors même que je ne la commandais plus, elle a exécuté les ordres que j'avais donnés et maintenus contrairement aux désirs du gouvernement Laval. "

En réalité, Darlan savait mieux que personne que les chefs responsables de la marine et de la flotte de Toulon avaient cessé de reconnaître son autorité le 10 novembre 1942 lorsque avait été officiellement annoncée, à 13 h 15, la décision, prise par le maréchal Pétain, d'assumer personnellement le commandement des forces de terre, de mer et de l'air. Il n'ignorait pas qu'à Toulon on n'avait nullement tenu compte de ses ordres pour agir. D'ailleurs, exécuter l'ordre du 24 juin eût consisté d'abord à envisager l'appareillage pour les États-Unis - et à ne recourir au sabordage qu'en désespoir de cause...

Mais l'essentiel, pour Darlan, était d'accréditer la

légende d'une flotte sabordée en exécution de ses ordres, ce qui lui épargnait de reconnaître que les moyens de tenir le " serment de Bordeaux " lui avaient échappé au n'ornent même où ce serment s'était trouvé mis à l'épreuve.

" CATAPULT "

Dans les derniers jours de juin 1940, une opération que préparait l'Amirauté britannique sur les instructions du Premier ministre avait été baptisée Catapult. Ce nom conventionnel n'évoque pas grand-chose pour le Français moyen. Mais ce qui en est résulté, au soir du 3 juillet, reste, par contre, gravé dans toutes les mémoires : c'est le drame de Mers-el-Kébir.

En fait, l'opération conduite par l'amiral anglais Somerville contre les bâtiments français de la " Force de Raid ", mouillés à Mers-el-Kébir, ne fut qu'un des épisodes - le plus douloureux et le plus désastreux - de Catapult.

Le plan, exécuté à l'aube du 3 juillet, comportait en effet " la saisie simultanée, la prise sous contrôle, la mise hors de combat définitive ou la destruction de tous les bâtiments français susceptibles d'être atteints.

Le même jour, à Portsmouth et Plymouth, les Anglais s'étaient donc emparés - parfois, notamment pour le Surcouf, au prix d'un sanglant engagement - des bateaux de guerre français réfugiés en Angleterre. Malgré l'ordre de Darlan prévoyant destructions et sabordages pour que ennemi ou étranger s'emparant d'un bâtiment par force ne puisse s'en servir ", tous les navires se trouvant dans des ports britanniques avaient été saisis intacts - ce qui ne pouvait qu'accroître la méfiance des Anglais quant au sort final que les Allemands réserveraient aux bâtiments français désarmés dans des ports métropolitains, le jour où, en vertu de l'article 8 de la convention d'armistice, ils y auraient été ramenés.

Toujours en exécution du plan Catapult, l'amiral Godfroy, commandant l'escadre française d'Alexandrie - la Force X - avait reçu le 3 juillet, de l'amiral anglais sir Andrew Cunningham, un ultimatum. Mais fort opportunément le lendemain 4 juillet, tandis que les négociations tournaient au dialogue de sourds, une escadrille italienne était venue faire diversion. Les premiers, les Français avaient ouvert le feu, bientôt imités par la D.C.A. de l'escadre britannique. Il n'en fallut pas plus pour qu'apparût, aux uns comme aux autres, en présence de l'ennemi commun, comme une soudaine révélation, la stupide vanité d'un combat naval entre Français et Anglais. Le 7 juillet, un gentlemen's agreement était signé entre les deux amiraux. Il devait permettre aux bâtiments de la c Force X " de reprendre le combat après novembre 1942.

On peut encore citer, comme découlant de Catapult, quoique postérieures de quelques jours aux diverses actions qui viennent d'être rappelées, les opérations déclenchées par les Anglais les 7 et 8 juillet à Dakar. Quant aux navires français que l'amiral Robert commandait aux Antilles, ils furent - jusqu'à la conclusion, le 20 novembre 1940, d'un modus vivendi, instituant un régime de neutralisation qui devait durer trois ans - étroitement surveillés par la marine américaine et quelques unités de la flotte britannique.

Ainsi, non seulement à Mers-el-Kébir, les 3 et 5 juillet, la marine française avait perdu 1.297 tués et disparus et dénombré 351 blessés - sans parler des bâtiments mis hors de combat : le Dunkerque, la Bretagne, la Provence, et d'autres unités de moindre tonnage -, mais encore l'opération Catapult et ses séquelles avaient, en de nombreux points du globe, partout où se trouvaient, selon le mot de Churchill, " des bâtiments français susceptibles d'être atteints ", creusé un fossé entre les deux marines.

Mais attribuer à Catapult une bonne part des sentiments anglophobes manifestés par la marine de Vichy revient à incriminer à nouveau l'armistice. Car, sur ce point, le doute n'est pas permis : on peut contester l'interprétation que les Anglais - comme de Gaulle - ont donnée de l'article 8 et de ses dangers ; on peut concevoir que Darlan ait éprouvé " une grande amertume et un grand ressentiment envers l'Angleterre " en constatant qu'on n'ajoutait pas foi à sa parole, ou, au mieux, qu'on ne l'estimait pas en mesure de la tenir ; mais il est certain que Catapult fut décidée et exécutée pour " empêcher la flotte française de figurer dans les grands projets que pouvaient former les Allemands ".

D'un point de vue purement psychologique, les haines recuites accumulées au cours de siècles de rivalité navale franco-britannique ont trouvé là une occasion de resurgir avec une rare virulence.

D'autre part, non seulement les Allemands, convaincus ou feignant de l'être, de la volonté de résistance de la marine française à " tout agresseur ", n'ont pas cherché à appliquer les clauses de l'article 8, mais encore, révélant, là comme ailleurs, une diabolique faculté d'adaptation à l'événement, ils ont, du jour au lendemain, renversé leur politique à l'égard de la flotte française - sans cesser, pour autant, de la convoiter.

Le 3 juillet, deux heures après avoir été informé du refus opposé par Gensoul à l'ultimatum anglais, Hitler en personne décidait " d'ajourner jusqu'à ce que la situation soit éclaircie l'exécution des clauses de la convention qui [seraient] en contradiction avec les mesures prises par le gouvernement français ".

Le lendemain, après consultation de l'O.K.W., Hitler suspendait l'article 8, autorisait les forces navales françaises à franchir le détroit de Gibraltar et ordonnait la libération du personnel de l'administration centrale de la marine.

Puis ce fut l'autorisation d'envoyer dans l'Atlantique, après l'affaire de Dakar, une escadre d'intervention, la " Force Y ", destinée à " défendre l'Empire " - et enfin la faculté donnée au gouvernement de Vichy de reconstituer à Toulon une escadre puissante : les " Forces de haute nier ".

Le maréchal Pétain a d'ailleurs constaté, dans une note manuscrite : " L'agression de Mers-el-Kébir, le 3 juillet 1940, permit alors d'obtenir des puissances occupantes la constitution d'une " Force de haute-mer ".

Il y avait quelque chose d'inquiétant dans cet empressement mis par Hitler à regrouper ainsi à Toulon l'essentiel de la flotte française. Et l'autorisation de procéder au renflouement du Dunkerque, échoué à Oran, parce qu'elle impliquait l'envoi de ce bâtiment à Toulon, eût dû faire réfléchir les moins méfiants.

Mais l'amiral Darlan, qui éprouvait pour sa flotte un sentiment aveugle, accueillit chacune de ces " concessions " comme une victoire. Il se voyait déjà, entre l'Axe et l'Angleterre, détenteur à Toulon d'une " Troisième force ".

LA " DISSIDENCE "

- L'armistice, Catapult... bien sûr. Mais n'oubliez pas, aussi, l'incident du Dumont d'Urville...

Le marin qui faisait ainsi allusion à une " petite histoire ", en marge de la grande, avait raison : l'anecdote ne doit pas être négligée quand elle est assez révélatrice d'un état d'esprit pour en épargner la description minutieuse.

Le 20 septembre 1940, le gouverneur Sautot, venu recueillir le ralliement de la Nouvelle-Calédonie à la France Libre, signalait à l'amiral Muselier, commandant des Forces Navales Françaises Libres, que le second et l'équipage du stationnaire de Nouméa, l'aviso colonial Dumont d'Urville, étaient désireux de rejoindre les F.N.F.L. Seul, disait-il, le commandant - le capitaine de frégate Toussaint de Quiévrecourt - voulait rester fidèle au gouvernement de Vichy... mais il était à terre.

L'amiral Muselier avait aussitôt envoyé un télégramme au Dumont d'Urville, désignant le second pour prendre le commandement de l'aviso et prescrivant de mettre le commandant Toussaint de Quiévrecourt " hors d'état de nuire ".

Mais celui-ci, entre-temps, avait regagné son bord et repris ses gens en main. Le message de l'amiral Muselier lui fut donc remis. Et il y répondit par un télégramme d'un seul mot - on devine lequel...

Deux ans plus tard, le 11 novembre 1942, recevant à Toulon un télégramme envoyé d'Alger par l'amiral Darlan et " invitant " le commandant en chef des forces navales françaises à diriger celles-ci sur l'A.O.F., l'amiral de Laborde devait décliner en ces termes " l'invitation ".: " Je vous fais la même réponse que le commandant Tous-saint de Quiévrecourt à Muselier le 20 septembre 1940... "

La référence faite par l'amiral de Laborde à la réponse du commandant Toussaint de Quiévrecourt montre combien certains marins restaient braqués, plus de deux ans après l'armistice, contre la notion même de " dissidence ".

Du discours que le général de Gaulle avait prononcé après Mers-el-Kébir, un certain nombre de marins n'avaient voulu retenir, après l'avoir isolé de son contexte, que ce membre de phrase : " Je dis sans ambages qu'il vaut mieux qu'ils [nos navires] aient été détruits. "

Certes, le chef des Français Libres, bien que parlant à Londres et devant les micros de la B.B.C. avait dit aussi : " M'adressant aux Anglais, je les invite à nous épargner et à s'épargner à eux-mêmes toute représentation de cette odieuse tragédie comme un succès naval direct. Ce serait injuste et déplacé. "

Mais ceci n'avait pas compensé cela.

Il y avait en outre, dans les rangs de la marine, tous ceux qui, non seulement à Mers-el-Kébir, mais encore à Plymouth, Portsmouth, Dakar, avaient ressenti d'autant plus cruellement l'injuste brutalité de l'opération Catapult qu'à aucun moment ils n'avaient envisagé de laisser les Allemands s'emparer de leurs navires.

Quelques frictions malheureuses, quelques heurts directs avec les gaullistes, à Dakar, à Libreville, incidents chaque fois déformés, grossis, exploités par la propagande de Vichy, avaient encore accru le nombre des marins opposés à la France Libre.

Enfin il n'est pas interdit de penser - de Gaulle, en tout cas paraît s'en être persuadé avec le recul du temps - qu'un élément non négligeable de cette hostilité à l'égard des " dissidents " avait été la présence, à la tète des F.N.F.L., du vice-amiral Muselier " contre lequel les incidents de sa carrière et les traits de sa personnalité, dressaient dans la marine de nombreux éléments, mais dont l'intelligence et le savoir-faire présentaient des avantages dans cette période aventureuse... "

" ATTILA "

Aux termes de la convention d'armistice, Hitler avait " déclaré solennellement " qu'il n'avait " pas l'intention d'utiliser pendant la guerre, à ses propres fins, la flotte de guerre française ".

La publication, après la victoire alliée, des archives du G.Q.G. allemand et des procès-verbaux des conférences navales présidées par le Führer, a montré, s'il en était encore besoin, ce que valait un " engagement solennel " souscrit par le maître du IIIe Reich.

Ces documents ont révélé que, dès le 10 décembre 1940, Hitler préparait minutieusement la mise en place du dispositif qui devait, deux ans plus tard, permettre l'invasion brutale de la zone Sud, la violation de la convention d'armistice, le coup de force sur Toulon.

Tel était, en effet, l'objet d'une " directive N° 19 ", signée par le Führer lui-même, et dans laquelle, revendiquant en quelque sorte la " qualité " de chef des Huns, il avait baptisé Attila l'opération projetée.

Dans cette directive, Hitler n'envisageait pas l'hypothèse d'un débarquement allié en Afrique du Nord. Mais il pressentait néanmoins que des difficultés lui viendraient un jour de la rive méridionale de la Méditerranée. L'opération Attila était donc préparée " en prévision du cas où un mouvement de révolte se produirait dans les parties de l'Empire colonial français actuellement sous le commandement du général Weygand ".

La zone ainsi désignée par la directive d'Hitler comprenait l'Afrique du Nord - Algérie, Tunisie, Maroc - et l'A.O.F.

La riposte allemande à cette éventuelle " révolte " - et qui fut déclenchée, en fait, après le débarquement - devait être " la rapide occupation du territoire français métropolitain encore inoccupé ".

Mais Hitler révélait surtout, dans sa directive N° 19, sa volonté de " sauvegarder la flotte française ", d' " empêcher la flotte française de prendre la mer ", de " s'emparer de la flotte française " et enfin d'examiner " comment la flotte française pourra le mieux passer en notre pouvoir ".

Entrant déjà dans le détail, la directive N° 19 prévoyait la neutralisation des aérodromes, le désarmement de l'armée d'armistice, l'occupation des ports " en particulier l'important port militaire de Toulon " et le blocage de leurs entrées. Il y était spécifié, en outre, que les préparatifs devraient être " camouflés de manière à n'alarmer les Français ni dans leurs intérêts militaires ni dans leurs intérêts politiques ".

Ainsi, dès le 10 décembre 1940, l'opération Attila, dont l'exécution devait finalement entraîner le sabordage de la flotte française, était définie, préparée. Elle devait encore faire l'objet de mises au point, et, chaque fois, d'une énergique confirmation de la part d'Hitler, au cours des conférences navales des 8 et 9 janvier et 4 février 1941.

Toutefois, le Führer se réservait plus que jamais la décision quant à la " méthode d'exécution ". Et, à la conférence navale du 29 décembre 1941, ses interlocuteurs devaient, pour la première fois, entendre un langage qui montrait l'évolution de sa pensée. S'agissant de la flotte française, Hitler avait paru frappé par la violence du sentiment anti-anglais " Si heureusement existant " chez beaucoup de marins. Dès lors, l'idée d'une modification du plan Attila allait commencer à prendre corps : la directive du 10 décembre 1940 n'avait prévu que l'usage de la force, mais lorsque le moment viendra de passer à l'exécution, le Führer saura y mêler la ruse...

" TORCH "

Novembre 1942. Après l'opération britannique Catapult et le plan allemand Attila, un nouveau nom fait son apparition dans le vocabulaire imagé des états-majors : Torch.

Le baptême, cette fois, a eu lieu aux États-Unis, car même si des Anglais y participent, ce sont les Américains - entrés dans la guerre depuis le 7 décembre 1941, depuis Pearl Harbour - qui vont faire de Torch leur affaire personnelle.

Persuadé que son ami Churchill a fait fausse route en reconnaissant au général de Gaulle quelque qualité pour parler au nom de la France, le président Roosevelt n'est pas mécontent de montrer qu'il sait, lui, comment il faut s'y prendre avec les Français - et surtout combien ceux-ci sont favorablement disposés à l'égard des Américains.

C'est l'opération Torch, c'est-à-dire l'occupation de l'Afrique du Nord française en vue de son utilisation comme base de départ pour l'assaut ultérieur de la forteresse Europe, qui doit lui fournir l'occasion de cette démonstration.

Sur l'état d'esprit des Français, le président Roosevelt s'estime bien informé par l'amiral Leahy, qui fut son ambassadeur auprès de Pétain jusqu'au 1" mai 1942, et qui occupe à la Maison-Blanche, depuis le 20 juillet, les fonctions de chef d'état-major du commandant en chef des forces armées des États-Unis - c'est-à-dire du président.

En ce qui concerne plus particulièrement l'Afrique du Nord, Roosevelt se fie aux renseignements que recueille un agent du Département d'État, le consul Murphy.

Le débarquement, mal préparé, mal accueilli - si ce n'est par la population - sera suivi de violents combats sur terre et sur mer. La Tunisie, que le bureau des opérations de l'état-major américain a jugé inutile d'inclure dans la zone de débarquement, sera utilisée par l'Axe, dès le 10 novembre, pour des opérations aériennes massives contre le corps expéditionnaire allié. Elle deviendra une solide tête de pont qui ne sera liquidée qu'au bout de plusieurs mois, et au prix de lourdes pertes.

Et, finalement, ces fautes, imputables aux " diplomates" et aux militaires américains, responsables de la conception et de l'exécution de Torch, pèseront sur le sort de la flotte française de Toulon.

À cela, plusieurs raisons. En premier lieu, la violence et l'ampleur des combats qui devaient opposer, de l'aube du 8 novembre au soir du 10, les bâtiments français aux escadres alliées, notamment à Casablanca et Oran.

Le 8 novembre, à huit heures du matin, l'amiral Auphan avait défini dans un ordre du jour la mission de sacrifice que le gouvernement de Vichy assignait à ses forces navales :

Profitant de notre demi-désarmement et d'intelligences hypocritement concertées avec quelques égarés, les Anglo-Américains viennent d'attaquer cette nuit l'Afrique du Nord. En réponse au message américain qui l'informait a posteriori de cette agression, le Maréchal de France, chef de l'État, a répondu le seul langage de l'intérêt et de l'honneur français en concluant : " Nous sommes attaqués, nous nous défendrons. C'est l'ordre que je donne."

Au nom de la Marine, je l'ai assuré que cet ordre serait exécuté jusqu'au bout.

Contre-Amiral AUPHAN,
secrétaire d'État à la Marine.

Une note, établie par les services de l'Amirauté quelques jours après que les combats curent partout cessé, dressé l'état des pertes résultant de l'exécution de cet ordre : onze bâtiments de guerre français portés " coulés ou disparus ", et vingt-cinq - dont le Jean Bart " incendiés, sabordés, hors de combat "; l'Amirauté sans nouvelles d'une dizaine de petits bâtiments de la flotte de guerre et d'une vingtaine de bateaux de la flotte auxiliaire; sur l'ensemble des bâtiments stationnés dans les ports d'Alger, Oran et Casablanca, seuls trois sous-marins ont réussi à rallier Toulon. Quant à l'aéronautique navale, elle avait perdu, dès le premier jour, cinquante pour cent de ses forces, pour la région d'Oran, et soixante-quinze pour cent pour le Maroc.

Enfin les pertes en vies humaines s'établissaient ainsi : Tués : 751.

Blessés : 5.531.

Ce lourd bilan, les conditions mêmes dans lesquelles s'étaient déroulés les combats avaient suscité, chez de très nombreux marins, des réactions comparables à celles qui avaient suivi Mers-el-Kébir. Mais il ne s'agissait plus, cette fois, de la seule marine britannique : c'étaient les " Anglo-Américains " qui, agissant par surprise et disposant d'une écrasante supériorité, avaient, les premiers, ouvert le feu.

À Toulon, l'amiral de Laborde, dès qu'il avait eu connaissance des opérations en cours en Afrique du Nord, avait donné l'ordre d'allumer les feux de l'escadre. Et, dans la journée du 8 novembre, le commandant des forces de haute mer avait fait savoir à l'amiral Auphan qu'il était prêt à appareiller afin d'aller prêter main forte aux unités de la marine nationale engagées à Oran et Casablanca contre les Anglo-Américains.

Le lendemain, 9 novembre, trois amiraux appartenant aux forces de haute mer et à la préfecture maritime de Toulon, participaient à Vichy, avec les principaux collaborateurs du secrétaire d'État à la Marine, à une conférence présidée par l'amiral Auphan. Là encore, il avait fallu refréner l'ardeur des " Toulonnais ". Dans la nuit qui suivra, une nouvelle tentative sera encore effectuée par un partisan de l'intervention en Afrique du Nord : l'amiral Negadelle, commandant l'escadre légère des F.H.M., téléphonera à l'amiral Marzin, sous-chef d'E.-M. de la Marine, pour lui proposer, pour la nuit suivante, une action des contre-torpilleurs contre les forces anglo-américaines croisant au nord d'Alger.

Les prolongements politiques du débarquement en Afrique du Nord allaient achever de jeter le trouble dans les esprits. Et ceci, notamment, en raison du rôle de premier plan qui devait échoir, par hasard, au " numéro un " de la marine française : l'amiral de la flotte François Darlan.

Il s'agissait bien du hasard : si, le 3 novembre 1942, l'amiral Darlan avait pris l'avion pour Alger, ce n'était ni parce qu'il savait ni même parce qu'il " sentait " l'imminence du débarquement, mais bien parce que son fils Alain, terrassé le 13 octobre par la poliomyélite, était condamné par les médecins.

Darlan à Alger - même par hasard - c'était à la fois une caution et un alibi pour les hommes qui, en Algérie et au Maroc, tenaient de Vichy leurs pouvoirs civils ou militaires, et qui, un instant, dans la nuit du 7 au 8 novembre, avaient pu craindre d'en être dépossédés. Un Juin, un Nogués voyaient en Darlan le moyen inespéré de prolonger, par une fiction commode, et plus sûrement qu'avec le général Giraud, le régime de Vichy en Afrique du Nord.

Quant aux Américains, dans l'affolement du " coup " manqué, ils étaient prêts à admettre Darlan, " dauphin " désigné par le maréchal Pétain, et commandant en chef des forces armées de Vichy, comme seul interlocuteur valable.

Le général Eisenhower, quelques jours avant de quitter l'Angleterre, avait entendu le Premier ministre britannique lui dire :

- J'ai beau détester Darlan, j'accepterais de gaieté de cœur de faire un mile à quatre pattes pour le rencontrer si cela devait gagner aux alliés la collaboration de la flotte.

Et le consul Murphy, de son côté, avait affirmé un mois plus tôt, le 10 septembre :

- La flotte française, concentrée en grande partie à Toulon, exécutera tous les ordres qu'elle recevra de l'amiral Darlan...

C'était beaucoup dire. Mais il est certain que la marine était anxieuse de savoir ce que Darlan allait faire. Téléphonant à Vichy quelques heures à peine après le débarquement, l'amiral Marquis, préfet maritime de Toulon, avait demandé, plus encore que des instructions, " à être tenu très exactement au courant de la situation en Afrique du Nord et de l'attitude qu'adopterait l'amiral Darlan ".

En fait, pendant plusieurs jours, Alger et Vichy, accumulant palinodies et incohérences, allaient offrir le plus affligeant des spectacles.

Il suffira d'en retenir l'essentiel.

La première réaction de l'amiral Darlan, profondément mortifié de n'avoir pas été tenu au courant des projets alliés, avait coïncidé avec celle du maréchal Pétain dans sa réponse à Roosevelt, reprise par Auphan dans son ordre du jour à la marine : " Nous sommes attaqués, nous nous défendrons. "

Au matin du 8 novembre, Darlan organisait donc la " résistance ", et faisait secrètement savoir à l'amiral Esteva, à Tunis " qu'il y avait lieu de considérer les Américains comme étant les premiers agresseurs' ".

Mais, peu après, tandis que marins et soldats se faisaient massacrer par obéissance et fidélité, l'amiral négociait avec les Américains. Son souci ? N'avoir affaire " ni aux Britanniques ni aux dissidents ". Son but ? " Éviter Giraud... "

C'est ainsi que, dès 17 h 40, le 8 novembre, il autorisait le général Juin à signer avec le général Ryder, commandant la 34e division U.S., une suspension d'armes limitée à Alger. Dans le même temps, Hitler convoquait à Munich le chef du gouvernement de Vichy, Pierre Laval, non sans avoir exigé de lui, avant son départ, le libre accès aux aérodromes de Tunis et de Constantine pour les avions de la Luftwaffe.

Cette absence de Laval allait être mise à profit par le général Weygand, que Pétain avait rappelé d'urgence, et par l'amiral Auphan. Tous deux devaient lutter pied à pied, pendant quarante-huit heures, pour tenter d'obtenir du chef de l'État français " une renverse politique totale ". Weygand pressait le Maréchal de partir pour l'Afrique du Nord et d'y reprendre la lutte; Auphan, avant tout préoccupé par le sort de la flotte de Toulon, était dominé par le souci de maintenir, dans l'immédiat, les forces de haute mer en dehors du conflit qui venait de s'ouvrir en Afrique du Nord. Mais son véritable objectif était de parvenir, après rupture ou dénonciation de l'armistice, à une co-belligérance avec les Anglo-Américains.

Tiraillé entre Weygand et Auphan, d'un côté et, de l'autre, les fidèles de Laval - Rochat, Platon, Bridoux - qui veillent à ce qu'aucune rupture n'intervienne entre Vichy et l'Allemagne en l'absence du patron ", le Maréchal hésite, paraît sur le point de suivre Weygand et Auphan, mais il se reprend et maintient ses ordres de résistance aux alliés.

Une phrase, recueillie par l'amiral Auphan, résume assez bien la pensée de Pétain et explique, sans les excuser, ses atermoiements :

- Si la guerre ne doit durer que trois mois, vous avez raison. Mais s'il y en a encore pour trois ans, qu'est-ce que nous deviendrons ?

Tout espoir, néanmoins, n'est pas perdu d'amener finalement Pétain à saisir cette occasion - dont on sent bien que ce sera la dernière - de rompre avec la politique de collaboration. D'autant que l'importance des mouvements de troupes signalés en zone occupée laisse présager un coup de force imminent sur la zone libre, ce qui permettrait de constater la violation de l'armistice.

Dans cette perspective, dès le lendemain du débarquement, l'armée de terre a pris ses précautions. Un dispositif d'alerte, depuis longtemps préparé par, le général Verneau, a été déclenché. Un P.C. clandestin aménagé à la ferme de La Rapine à Lezoux, près de Vichy - et doté par le commandant Leschi d'un réseau complet de transmission - est occupé par l'état-major de l'armée. Les divisions militaires sont alertées. Les troupes sont mises sur pied de guerre, certaines gagnent même, dans la nuit du 9 au 10 novembre, des zones de regroupement choisies pour permettre la résistance immédiate et l'organisation ultérieure de maquis.

Au matin du 10 novembre, Darlan fait savoir qu'il. est sur le point de conclure avec les Américains un accord de cessez-le-feu pour l'ensemble du théâtre d'Afrique du Nord. Puis, avant même d'avoir reçu une réponse, il envoie un second message : l'accord est signé.

L'amiral Auphan voit là l'ouverture politique qu'il attendait : si Vichy entérine officiellement ce cessez-le-feu, Hitler réagira sans doute immédiatement, la convention d'armistice sera violée, et le maréchal Pétain aura le prétexte d'une rupture honorable.

Mais encore faut-il que ce dernier accepte de couvrir Darlan. Il va peut-être s'y décider lorsque, de Munich, Laval téléphone à Rochat : " Ne faites rien. Si vous traitez avec les Américains, je démissionne et vous pouvez redouter les pires représailles. Attendez mon retour. "

Pétain s'incline : " J'avais donné l'ordre de se défendre contre l'agresseur. Je maintiens mon ordre... "

Les ministres restés fidèles à Laval en profitent pour agir : le général Bridoux - qui vient seulement d'apprendre les dispositions prises par le général Verneau - menace d'envoyer la garde mobile à La Rapine pour faire évacuer le P.C. clandestin, si l'état-major de l'armée ne revient pas à Vichy sur l'heure.

Mais l'amiral Auphan ne veut pas encore s'avouer battu. Par le fil direct de l'Amirauté et grâce au code personnel de Darlan, dont le secret a été jusque-là préservé, le secrétaire d'État à la Marine va désormais s'efforcer de compenser systématiquement l'effet des excommunications majeures lancées par Pétain, en adressant à Darlan des messages interprétant... au mieux, les réactions personnelles ou les sentiments fugitivement exprimés par l'influençable maréchal. Ainsi, le désaveu transmis à 14 h 30 est-il aussitôt annulé par un premier message clandestin d'Auphan faisant savoir à l'amiral Darlan que " c'était uniquement à cause de la négociation en cours qu'on le désavouait, et que, dans le fond, on était d'accord avec lui 1 ".

Par la même voie, Darlan, rasséréné, répond " bien compris " - et, officiellement, câble à Pétain : " J'annule mon ordre et me constitue prisonnier de guerre " ... sans toutefois en rien faire.

Il y a là de quoi entretenir dans les esprits une singulière confusion. Et à Toulon, comme dans toute la France métropolitaine, les chefs responsables, s'ils veulent s'en tenir aux informations officielles reçues de Vichy, ne peuvent légitimement attribuer au maréchal Pétain la moindre arrière-pensée favorable aux alliés.

L'amiral Auphan en est conscient. Et il connaît trop bien les sentiments de l'amiral de Laborde pour penser que ce dernier accepte jamais de rallier l'Afrique du Nord avec sa flotte pour être ensuite publiquement désavoué par Pétain. Cependant, entre un ordre formel, officiel, donné par le Maréchal - ce qui est bien improbable - et " la dissidence ", dont la marine ne veut pas, la seule issue paraît bien être dans cette formule intermédiaire que l'amiral Auphan définit ainsi : " Le désaveu officiel mais, tout de même, la couverture morale. "

Le secrétaire d'État à la Marine en vient donc à envisager une procédure compliquée : il va essayer de se faire désigner personnellement comme commandant de l'es-cadre, par le maréchal Pétain, qui, sur son conseil, vient de prendre " en l'absence de l'amiral Darlan ", le commandement en chef des forces armées.

Mais, dans la marine moins encore qu'ailleurs, la gravité d'une crise ne saurait être une raison suffisante pour qu'un simple contre-amiral - fût-il ministre - prenne le pas sur plusieurs amiraux à trois et quatre étoiles...

En hâte, et avec une surprise teintée de réprobation, le cabinet de l'amiral Auphan prépare donc, sur l'ordre du secrétaire d'État, deux décrets :

- " Le contre-amiral Auphan est promu vice-amiral. "

- " Le vice-amiral Auphan est promu vice-amiral d'escadre. "

Dans la soirée, l'amiral Auphan, lorsqu'il gagne l'hôtel du Parc où le maréchal Pétain l'attend pour dîner, peut encore espérer avoir partie gagnée. Les nouvelles reçues de Munich à 20 heures sont assez mauvaises pour que son optimisme s'en trouve renforcé : Laval a accepté de laisser à Hitler et à Mussolini les mains libres en Tunisie. Le maréchal Pétain a niai pris la chose... après le dîner, il entraîne Auphan dans un coin :

- Avez-vous les moyens de... mettre à l'abri M. Laval, à son retour ?

- Oui. Mais je suis loyal : il faudra que vous m'en donniez l'ordre devant lui.

Pétain ne dit pas non.

Et l'amiral Auphan charge aussitôt un officier de son cabinet de constituer un commando de trente marins qu'il ira entraîner dès le lendemain, sur le terrain de manœuvres de Vichy et dans les locaux de la compagnie de garde de Cusset, aux diverses opérations que peut nécessiter un " kidnapping " de ce genre... Deux autres collaborateurs immédiats du secrétaire d'État à la Marine participeront à cet entraînement.

Le 10 novembre s'achève donc sur une double perspective : la certitude que la journée du 11 sera décisive - et l'espoir qu'en ce vingt-quatrième anniversaire d'un armistice victorieux, la France pourra reprendre sa place au côté des alliés avec tout son Empire, avec l'Afrique du Nord... et avec sa flotte.

" ATTILA " SE MET EN ROUTE

Depuis le 8 novembre, les événements s'étaient succédé à une cadence accélérée, mais au cours de cette journée du 11, tous les records allaient être battus.

Il est vrai que la trêve nocturne avait été de courte durée : dès deux heures du matin, une note germano-italienne avait été remise à Rochat. Elle annonçait l'envoi d'un corps expéditionnaire de l'Axe en Tunisie.

Deux heures plus tard, à Munich, Pierre Laval était réveillé par l'ambassadeur Abetz qui lui faisait part de la décision d'occupation totale de la France prise par Hitler.

A 5 h 25, cette nouvelle était officiellement confirmée par une lettre personnelle du Führer au maréchal Pétain.
Hitler y enveloppait de lourdes flatteries à l'adresse du " chef vénéré des vaillants soldats français de la guerre mondiale " son nouveau diktat : ordre était donné aux troupes allemandes de traverser la France pour occuper la côte de la Méditerranée et participer, avec les Italiens, à la a protection " de la Corse.

Hitler, répondant en fait à Roosevelt qui avait, dans son message à Pétain, parlé, le 8 novembre, d'opérations imminentes de l'Axe contre l'Afrique du Nord, se disait informé avec certitude d'un plan allié de débarquement sur les côtes méditerranéennes de la France et en Corse.

Il ajoutait :

" Ainsi, les données premières et les fondements de la convention d'armistice se trouvent supprimés sans qu'il y ait faute de la part de l'Allemagne ou de l'Italie. "

Et, à partir de 7 heures, Radio Paris allait diffuser un a message du Führer au peuple français " :

" ... L'armée allemande ne vient pas en ennemie du peuple français ni en ennemie de ses soldats. Elle n'a qu'un seul but : repousser avec ses alliés toute tentative de débarquement anglo-américain. "

Attila était en route..., la convention d'armistice était violée, et le Führer lui-même reconnaissait qu'elle était devenue caduque.

C'était, à tout prendre, exactement ce qu'avait souhaité l'amiral Auphan - et qui devait, selon lui, amener la " renverse politique totale " permettant de sauver la flotte.

Mais encore allait-il falloir faire admettre à Pétain ce changement radical d'orientation politique, le vieux maréchal ayant, seul, quelque chance de faire exécuter, par l'amiral de Laborde, l'ordre de rallier un port contrôlé par les alliés.

Pour y parvenir, l'amiral Auphan estime qu'il dispose encore d'une pleine journée : la flotte de Toulon ne sera sérieusement menacée que vingt-quatre heures après le franchissement de la ligne de démarcation par les premiers éléments de la Wehrmacht. Or, à 5 h 30, lorsque la lettre d'Hitler est communiquée à l'Amirauté, l'alerte n'a encore été donnée par aucun des postes français. Les Allemands ne parviendront donc pas à Toulon, en force, avant l'aube du 12 novembre, au plus tôt.

Le secrétaire d'État à la Marine va se contenter d'envoyer par télescripteur, à 6 heures du matin, un long télégramme à l'amiral Marquis, préfet maritime de Toulon. La situation y sera résumée et les instructions suivantes seront données sur la conduite à tenir à Toulon à l'arrivée des Allemands :

a) S'opposer, sans effusion de sang, à l'entrée des troupes étrangères dans les établissements, bases aériennes, ouvrages de la marine.

b) S'opposer de même à l'entrée des troupes étrangères à bord des bâtiments de la flotte, et, par des négociations locales, s'efforcer d'arriver à un accord.

c) En cas d'impossibilité d'un tel accord, saborder les bâtiments. "

- Il ne s'agissait là, dans mon esprit, dira l'amiral Auphan, que d'instructions provisoires, en attendant une évolution politique que l'accord du Maréchal rendait certaine.

L'accord du Maréchal... voilà bien le problème !

À deux reprises, dans la matinée - la deuxième fois en présence de Weygand qui le soutient énergiquement et de Platon et Rochat, qui le combattent -, Auphan va essayer de décider Pétain à envoyer à Alger un message ordonnant la suspension officielle des hostilités. Mais en vain.

Rochat suggère d'attendre. Pétain est trop heureux d'acquiescer : il ne prendra aucune décision politique avant le retour - imminent - de Laval. On se contente donc de confirmer à Alger que Noguès reste le seul représentant du Maréchal. Et Auphan n'a que la ressource d'annuler l'effet de ce message en télégraphiant de son côté " la décision du Maréchal n'a été prise que parce que l'amiral Darlan est prisonnier "...

Mais les fidèles de Laval ont à peine remporté cette victoire que déjà Pétain oscille à nouveau en sens inverse : il a reçu à 10 h 40 la visite du maréchal von Rundstedt, envoyé par Hitler et il lui a lu une déclaration dans laquelle il " proteste solennellement contre des décisions incompatibles avec les conventions d'armistice ". Cette protestation, Weygand et Auphan vont obtenir que Pétain en ordonne la diffusion immédiate sur les antennes de la radio de Vichy, et sa répétition de quart d'heure en quart d'heure.

C'est sur cette manifestation spectaculaire - commencée à 11 h 30, malgré la mauvaise volonté de Marion - que va s'achever, à Vichy, cette matinée.

Pendant ce temps, que s'est-il passé à Toulon ?

De bonne heure, les commandants des bâtiments ont reçu l'ordre de prendre toutes dispositions pour être prêts à appareiller sans le moindre délai. Comme la mise sous les feux d'une escadre aussi importante provoque, en général, sur la rade, des panaches de fumée, il a été prescrit de procéder à l'allumage successivement, bâtiment après bâtiment, afin d'éviter un déploiement de fumée susceptible d'attirer l'attention des observateurs et risquant d'amener une réaction de l'aviation.

Vers midi, l'escadre est prête à appareiller, sans que l'alerte ait été donnée. L'ordre viendra encore, vers 14 heures, de compléter l'approvisionnement, notamment en ce qui concerne l'habillement.

Deux communications ont été portées à la connaissance des marins des F.H.M. par l'amiral de Laborde. Un ordre du jour :



Bord, Strasbourg, Toulon, le 11 novembre 1942. FORCES DE HAUTE MER

ÉTAT-MAJOR

N° 169 E.M. 1.

ORDRE DU JOUR

Officiers et Équipages des Forces de Haute Mer,

Des événements d'une gravité exceptionnelle mettent à une épreuve encore plus rude notre Patrie, déjà si éprouvée ; ils rendent plus nécessaire que jamais l'union de tous les Français autour du Maréchal et votre fidélité sans défaillance au serinent que vous lui avez fait. Quoi qu'il arrive souvenez-vous que la dignité de votre tenue, votre calme, votre discipline, votre obéissance absolue aux ordres de vos chefs, qui, comme vous, ont fait le serment de suivre le Maréchal dans tout ce qu'il ordonnera, sont les seuls moyens de sauver l'honneur de la France et de son Pavillon.

Cet honneur est le dernier bien qu'il n'est au pouvoir de personne d'enlever à un grand peuple et qui lui permet, s'il sait le conserver, de survivre et de se relever après les plus grands désastres.

L'amiral DE LABORDE,
commandant en chef les Forces de Haute Mer.
Signé : DE LABORDE.

Et un " Communiqué " :

Bord, " Strasbourg ", Toulon, le 11 novembre 1942.

FORCES DE HAUTE MER
ÉTAT-MAJOR
N° 170 E.M. 1.

COMMUNIQUÉ

À la suite des événements d'Afrique du Nord, le gouvernement allemand a notifié au Maréchal qu'il jugeait nécessaire pour la sécurité de l'Europe d'assurer lui-même la défense de nos côtes de France non occupée et de Corse, que les conditions de l'armistice ont laissées aussi peu défendues que l'étaient celles de l'Algérie.

À la suite de cette notification contre laquelle le Maréchal a protesté en tant que contraire aux conditions de l'armistice, les troupes allemandes ont franchi la ligne de démarcation et sont en marche pour occuper des positions de défense de nos côtes.

Le gouvernement allemand a déclaré officiellement qu'il ne faisait occuper provisoirement des positions de défense que dans un but strictement militaire.

Ceci n'implique d'emprise d'aucune sorte des autorités allemandes sur la flotte. Pour celle-ci, l'ordre plusieurs fois répété du Maréchal, avec lequel je suis toujours en liaison directe, qu'elle ne doit tomber intacte aux mains d'aucun étranger, serait strictement appliqué s'il était nécessaire.

L'amiral DE LABORDE,

commandant en chef les Forces de Haute Mer.
Signé : DE LABORDE.

Les Allemands, cependant, foncent vers le sud, vers Toulon, et chaque heure qui passe réduit les chances d'un appareillage sans " casse ".

A Vichy, où Laval est arrivé à 14 heures, les tendances antagonistes s'affrontent dans une explication décisive. Laval a " rendu compte " à Pétain des entretiens de Munich :

- Ciano a fait du chantage, Hitler a été bien (sic), Ribbentrop amical.

À 17 h 30, le conseil des ministres est réuni. Auphan conserve si peu d'illusions qu'il jugera plus prudent de ne pas parler de la flotte, " pour ne pas éveiller l'attention ".

La suspension officielle des hostilités en Afrique du Nord ? Le départ du maréchal Pétain ? Laval ne veut pas en entendre parler, ses ministres le suivent, le Maréchal s'incline.

Et quand Weygand, à bout d'arguments, lance à Laval :

- Vous avez quatre-vingt-quinze pour cent des Français contre votre politique l

Laval, cynique et souriant, se contente de répondre :

- Vous pouvez même dire quatre-vingt-dix-huit pour cent... Mais je ferai leur bonheur malgré eux !

Il y a donc bien option, décision, mais en sens inverse de ce que souhaitaient Weygand et Auphan : des ordres sont donnés pour une coopération militaire entre les troupes françaises de Tunisie et les forces que l'Axe y a débarquées; en zone Sud, le général Bridoux va faire toucher directement, par téléphone, les généraux commandant les divisions militaires et leur ordonnera de faire rentrer les troupes dans les casernements. Seul, le général de Lattre de Tassigny refusera d'obéir à cet ordre.

Battu sur tous les points, soutenu par deux membres du gouvernement seulement : Gibrat et Barnaud, respectivement secrétaires d'État aux Communications et aux relations économiques franco-allemandes, Auphan songe à démissionner. Mais il ne veut pas encore renoncer à user du fil direct de l'Amirauté - ni perdre tout contact avec la flotte.

Toutefois, les deux actes qu'il accomplit encore en cette fin de journée montrent qu'il ne conserve plus, au fond, qu'un espoir bien mince, bien limité aussi. Il s'agit d'un message et d'une lettre.

Le message est pour Toulon, et confirme simplement l'ordre de sabordage éventuel.

Quant à la lettre, la voici :

Vichy, le 11 novembre 1942.

Le contre-amiral AUPHAN
Secrétaire d'État à la Marine,

à
Monsieur le Grand Amiral RAEDER.

Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais nous sommes l'un et l'autre des militaires et des marins, ce qui est une introduction suffisante.

Vous êtes à la tête de la Marine allemande; comme moi maintenant à la tête de la Marine française, sous les ordres du Maréchal chef de l'État, commandant en chef des forces militaires.

Patriotes, l'un et l'autre, vous comprendrez certainement comme moi l'émotion qui étreint la Marine française dans les circonstances actuelles.

Fidèle aux engagements pris et à la parole donnée, la Marine française a combattu farouchement et sans la moindre défaillance ses agresseurs qui étaient vos ennemis et contre lesquels - je parle des Américains - elle n'avait aucune haine.

Elle l'a fait dans le respect de l'armistice, pour l'honneur.

Depuis Mers-el-Kébir et Dakar, une cinquantaine de bâtiments de guerre coulés ou avariés et des milliers de morts ou de blessés sont la rançon de cette fidélité.

Aujourd'hui, les fondements de l'armistice qui préservait l'indépendance de la Marine sont ébranlés.

Je vous demande instamment de tenir compte de notre passé depuis l'armistice pour que la Marine française soit respectée de même que l'indépendance du Maréchal, pour lequel la Marine s'est battue.

Il y a des choses que nous ne pouvons pas faire. Mais nous pouvons nous rencontrer sur les chemins de l'honneur et de la fidélité à nos patries respectives.

Je vous demande d'agréer, Monsieur le Grand Amiral, les assurances de ma haute considération.

Le contre-amiral AUPHAN,
secrétaire d'État à la Marine,
Chef d'état-major des Forces Maritimes.
Signé : AUPHAN.

Depuis le début de l'après-midi, l'escadre de Toulon, sous les feux, tous approvisionnements perçus, attend des ordres.

A 15 h 17, les commandants des unités prennent connaissance d'un message radio que certains d'entre eux accueillent a comme une lueur d'espoir ". C'est le deuxième appel lancé par l'amiral Darlan invitant " le commandant en chef des forces navales stationnées en métropole à diriger celles-ci sur l'A.O.F.

Mais cet espoir sera de courte durée : les radios de bord ne tarderont pas à capter la réponse de l'amiral de Laborde se référant au précédent du Dumont d'Urville.
Ces messages échangés entre Alger et Toulon, qui, selon le mot de l'amiral Auphan, passent a à côté " de l'Amirauté, - sinon au-dessus - révèlent surtout, de la part de Darlan, le souci de ne pas perdre la face. Après un premier appel, lancé le 10 et demeuré sans réponse, et après la grossière fin de non recevoir opposée à son deuxième télégramme, Darlan avait lancé deux messages : dans l'un il disait avoir voulu " gagner un temps précieux " et dans l'autre il avait accusé le coup avec une feinte bonne humeur : " Bien reçu la réponse du Comte Jean' qui a été fort appréciée... "

- J'ai personnellement déchiffré ce dernier message avec le capitaine de frégate Jouanin, dira le capitaine de vaisseau Archambaud, le ton de plaisanterie de ce télégramme ainsi que le texte du télégramme précédent nous laissèrent dans l'impression que l'appel de l'amiral Darlan à la flotte ne traduisait pas une intention réelle...

A Toulon, en tout cas, le 11 novembre, en fin d'après-midi, l'atmosphère n'était pas à la plaisanterie. L'ordre était venu, à 19 heures, de mettre bas les feux. Et cet ordre avait été assez mal accueilli sur quelques bâtiments, non seulement par les équipages, mais encore par un certain nombre d'officiers.

Le propre capitaine de pavillon de l'amiral de Laborde, le capitaine de vaisseau Seyeux, commandant le Strasbourg, avait tenté d'obtenir du commandant des F.H.M. l'ordre d'appareiller :

- Et, comme nous ne savions pas ce qui allait se produire, d'appareiller pour l'Espagne... L'amiral de Laborde m'a répondu à ce moment-là - c'était le soir - qu'on ne pouvait pas appareiller, pour des raisons diplomatiques.

À ces raisons, les marins du Strasbourg, ceux du Colbert, et d'autres bâtiments encore, n'étaient pas sensibles. A bord du Strasbourg, le quartier-maître René Bouillon, un jeune matelot originaire de Paris, Danel, donnent le signal d'une manifestation. Vingt, trente marins se rassemblent sur la plage avant du vaisseau amiral. Ils scandent :

" Appareillage, appareillage... Vive de Gaulle. " Le commandant en second menace de faire incarcérer ces meneurs, mais il doit y renoncer.

Avec la nuit, le calme revient sur le pont du Strasbourg, sinon dans les esprits.

A Vichy, les avions allemands survolent la ville...

CHAPITRE PREMIER

LE CAMP RETRANCHÉ

AMIRAL, j'ai reçu l'ordre de porter immédiatement - à votre connaissance ce message du Führer... Il est onze heures du soir.

Le lieutenant de vaisseau von Ruault-Frappart, de la Commission d'Armistice de Toulon, s'est présenté, quelques minutes plus tôt, à la préfecture maritime et a insisté pour être reçu par l'amiral Marquis.

Celui-ci, pensant que plus rien ne pouvait arriver en cette journée du 11 novembre déjà si fertile en événements. s'était couché de bonne heure. Tiré de son lit, le voici devant von Ruault-Frappart. Un message d'Hitler !

L'amiral Marquis prend, des mains de l'officier allemand, le télégramme :

L'amiral Marquis a prononcé une déclaration de loyauté et a demandé de confier au haut commandement de la Flotte française la défense de Toulon. Le Führer a donné suite à cette demande. Il doit être exigé du chef responsable du commandement de la flotte de Toulon une déclaration sur parole d'honneur de n'entreprendre aucune action dirigée contre les puissances de l'Axe, et de défendre de toutes ses forces Toulon contre des Anglo-Saxons et des Français ennemis du gouvernement.

En ce cas, la place forte de Toulon ne doit pas être occupée, niais un détachement de liaison de marine sera délégué auprès du commandant de la marine à Toulon.

Télégramme du Führer, n° 771
O.K.W. West. N 00420 h. 42
11 novembre 1942.

Ce télégramme répond exactement au vœu exprimé par I'amiral Auphan dans sa lettre au grand amiral Raeder. Et il marque l'aboutissement de négociations qui ont duré la journée entière - et que l'amiral Marquis a menées en s'inspirant des directives reçues à 6 heures du matin : " ... par des négociations locales s'efforcer d'arriver à un accord ".

A cet accord, Hitler met donc comme condition une " déclaration sur parole d'honneur ". L'amiral Marquis, après avoir lu le télégramme très posément, lentement même, réfléchit...

- Je suis prêt, dit-il enfin à Ruault-Frappart, à prendre en ce qui me concerne l'engagement demandé 1, mais je ne suis pas seul en cause. Les forces de Haute Mer basées sur Toulon ne sont pas sous mes ordres au point de vue militaire, et il est indispensable qu'il y ait accord de l'amiral de Laborde.

C'est vrai. Il y a, à Toulon, en novembre 1942, deux autorités navales distinctes, sans lien de subordination. L'amiral Marquis - trois étoiles - préfet maritime, qui commande à terre, a sous ses ordres l'Arsenal et ne dispose que d'un nombre limité de bâtiments en état de prendre la nier : les dix sous-marins, les dix torpilleurs et les six avisos qui font partie du dispositif de défense de Toulon.

Sont encore aux ordres du préfet maritime les bâtiments à demi désarmés, en " gardiennage d'armistice ", les bâtiments en réparation à l'Arsenal - et les vieux pontons de la division des écoles. Mais aucun de ces bateaux n'est en état d'appareiller.

- J'ai des bâtiments sous mes ordres, dit l'amiral Marquis, j'en ai même beaucoup plus que l'amiral de Laborde, mais les bâtiments qui sont dans mes attributions d'entretien sont à l'Arsenal et ne peuvent pas appareiller : dès qu'un bâtiment de la flotte de l'amiral de Laborde rentre dans l'Arsenal, non seulement on commence à démonter ses machines et à lui ouvrir le ventre, mais on lui enlève son équipage. On ne lui laisse que la partie de l'équipage qui participe aux réparations et qui est indispensable à la vie du bord.

L'amiral de Laborde, lui - cinq étoiles - commande à la mer. Il dispose de tous les bâtiments des F.H.M. Et même, pour respecter l'unité de commandement, dès que l'escadre sort, tous les navires de la défense de Toulon qui quittent la rade avec elle passent aux ordres de l'amiral de Laborde.

Le lieutenant de vaisseau von Ruault-Frappart, parce qu'il est marin et parce qu'il connaît bien la situation à Toulon, n'ignore rien de cette répartition des responsabilités entre Marquis et Laborde. Il se rend donc aussitôt à bord du Strasbourg pour obtenir du commandant en chef des forces de haute mer qu'il s'engage à son tour.

- Je suis prêt, lui dit l'amiral de Laborde, à donner la parole d'honneur demandée, mais je ne peux la donner en conscience que si je suis sûr d'être suivi par les états-majors et les équipages. Vous devez savoir combien est difficile le maintien de la discipline dans une force navale inactive... je demande donc la promesse qu'aucun Allemand ne paraîtra à bord des bâtiments ni aux environs.

L'officier allemand rassure aussitôt l'amiral :

- C'est auprès de l'amiral Marquis que doit fonctionner le détachement de liaison prévu dans le télégramme du Führer...

On a beaucoup épilogué sur le sens et la portée de cette déclaration sur parole d'honneur " consentie à la demande d'Hitler. Les amiraux de Laborde et Marquis ont insisté sur le fait qu'il ne s'agissait pas, à proprement parler, d'un " serment " prêté au Führer, mais simplement de l'engagement sur l'honneur d'exécuter une politique qui était, à tout prendre, celle du gouvernement dont ils reconnaissaient l'autorité.

L'amiral Auphan, lui, y a vu " un douloureux sacrifice de forme consenti avec abnégation dans le seul intérêt de la marine et du pays'..."

Le lendemain 12 novembre, à 9 heures, dix-neuf amiraux et commandants de bâtiments des forces de haute mer sont rassemblés dans le salon du Strasbourg. L'amiral de Laborde leur lit cet ordre du jour :

Bord, " Strasbourg s, Toulon, le 12 novembre 1942.

FORCES DE HAUTE MER
ÉTAT-MAJOR

ORDRE DU JOUR

Le gouvernement allemand a accepté que la place forte de Toulon ne soit pas occupée et que sa défense soit confiée au haut commandement de la Marine française. Il l'a fait sur la parole d'honneur donnée par l'amiral Marquis, préfet maritime, et par moi, en accord avec le Maréchal, que les forces placées sous nos ordres n'entreprendront aucune action dirigée contre les puissances de l'Axe, et défendront Toulon contre les Anglo-Saxons et les Français ennemis du gouvernement du Maréchal. Le territoire de la place forte de Toulon reste donc entièrement français et libre. Sa défense reste entièrement française et confiée à la Marine, sans aucune subordination à un commandement étranger.

Aucun étranger ne paraîtra à bord des forces de haute mer.

L'amiral DE LABORDE,
commandant en chef des F. H. M.
J. DE LABORDE.

Cette lecture faite, l'amiral de Laborde prend un autre papier et lit cette phrase, qu'il a pris soin d'écrire :

- Je vous demande donc de me donner votre parole d'honneur que, dans ces circonstances particulières, je peux compter comme toujours sur votre obéissance sans restriction pour que je puisse tenir la parole que j'ai donnée.

Sur les dix-neuf officiers présents, dix-huit acceptent sans protester ces paroles d'honneur en cascade. Il est vrai que l'un d'eux devait déclarer par la suite :

- L'amiral de Laborde nous a lu un papier véritablement enfantin. Il ne précisait rien étant donné qu'il disait seulement : je suis votre chef, vous m'obéirez...

L'amiral de Laborde, pour recueillir leur engagement sur l'honneur, avait fait défiler devant lui ses officiers en respectant l'ordre hiérarchique : les amiraux d'abord, puis les capitaines de vaisseau. Lorsque le tour du commandant Pothuau était venu, celui-ci avait répondu :

- Amiral, je ne peux pas vous prêter ce serment, tout au moins d'une façon définitive; je vous demande qu'il ne soit valable que jusqu'au moment où je vous demanderai ma mise à la retraite...

- Il n'est pas nécessaire que vous preniez votre retraite, rétorque Laborde, il suffira que vous quittiez votre commandement.

- Amiral, je suis à vos ordres.

Laborde enjoint alors aux officiers qui assistent à la scène d'agir de même à l'encontre de ceux de leurs subordonnés qui adopteront la même attitude. Ce sera le cas, à bord du Verdun, du capitaine de frégate Du Garreau, commandant en second, qui refusera tout net de prêter le serment que lui demandera à son tour son chef, le capitaine de frégate Duval, et ajoutera qu'un tel serment le placerait dans une position analogue à celle des volontaires de la L.V.F...

Laborde veut remplacer le commandant Pothuau séance tenante. Son choix se porte sur le capitaine de vaisseau Mollas, en stage à bord du Strasbourg.

Le commandant Mollas hésite. Il consulte le capitaine de vaisseau Seyeux, dont la réponse entraîne sa décision :

- Si tu fais cela, lui dit le commandant Seyeux, tu arrives sur ton bateau comme l'homme des Allemands. Ton équipage ne te le pardonnera pas...

C'est, finalement, le commandant Glotin qui est désigné.

Au moment où s'achève cette conférence à bord du Strasbourg, un message surprenant est remis à l'amiral Marquis, au fort Lalnalgue : un patrouilleur français, la Havraise, signale, dans la brume, à 15 ou 20 milles de Toulon, un... cuirassé américain, " type Idaho ", précise-t-il.

Marquis laisse jouer les consignes : un tir de 340 est préparé, un avion de reconnaissance décolle. Et au moment où l'aviation signale qu'il s'agit d'un torpilleur français venant de Marseille, un officier italien de la commission d'armistice prend le relais des fausses nouvelles et annonce un débarquement allié à Sanary. Pas moins !

- J'ai pensé que c'était un piège, dit Marquis, et comme Italiens et Allemands avançaient sur Toulon, je leur ai dit : " Eh bien ! envoyez vos troupes contre ce débarquement. "

Ces deux alertes passées, l'amiral Marquis est mis au courant de la petite cérémonie qui vient de se dérouler à bord du Strasbourg. Il va s'empresser d'imiter l'amiral de Laborde :

- J'ai demandé le serment de fidélité aux officiers de marine sous mes ordres, dit-il, pour me conformer à ce qu'avait fait l'amiral de Laborde. J'y ai vu l'avantage d'éclairer définitivement la conscience de tous les officiers en leur expliquant le caractère et l'esprit de mon engagement d'honneur.

Mais l'amiral Marquis ne commande pas que des marins : chef " à terre ", il dispose des forces terrestres affectées à la défense de Toulon. Jusqu'au 14 novembre, cela s'est limité à la 2e demi-brigade de chasseurs, que commande le colonel Humbert et qui tient garnison à Hyères. L'amiral Marquis demandera aussi aux officiers de l'armée de terre de prêter serment. Mais il ne rencontrera pas chez les chasseurs un bien grand enthousiasme. Il est vrai que dès la fin octobre Marquis s'était plaint à Vichy de " propos inconsidérés " tenus par les officiers des bataillons de chasseurs, propos " de nature à faire douter de leur loyalisme ".

Marquis obtiendra d'ailleurs que le colonel Humbert, comme les commandants Pothuau et Du Garreau, soit relevé de son commandement. Mais, dès le 14 novembre, d'autres troupes françaises, présumées plus " loyales ", commencent à affluer dans le camp retranché. Vingt bataillons, commandés par le général de division Hanotaux, prennent position dans le secteur fortifié de Toulon. Ils n'y resteront, en fait, que quatre jours : le 18 arrivera l'ordre - donné par les Allemands - de retirer ces troupes.

ET L'APPAREILLAGE ?

Au soir du 11 novembre, l'ordre a été donné par l'amiral de Laborde de mettre bas les feux. Il semble donc qu'il ne doive plus être question d'appareillage... et cependant si : dès le lendemain, dans la soirée du 12 novembre et la nuit du 12 au 13, l'allumage général des feux est ordonné - et sans précaution ni camouflage. Il est vrai qu'il ne s'agit pas de s'évader de la souricière de Toulon pour rejoindre les alliés, ou même, simplement, pour aller chercher refuge dans un port neutre. Voici, de la plume même de l'amiral de Laborde 3, ce qui s'est passé :

" ... un télégramme de l'Amirauté nous avait signalé vers minuit la présence la veille à 15 heures au large de Barcelone d'une escadre anglaise escortant un fort convoi. Un gros coup de main sur la côte (et en particulier sur Toulon) dont la défense était encore mal assise, n'avait rien d'invraisemblable... Marquis et moi avions fait d'un commun accord allumer les feux de nos bâtiments... un peu étonné, vers 4 heures du matin de n'avoir reçu aucun ordre, j'ai appelé Auphan au téléphone pour lui dire que nous serions prêts à appareiller à 6 heures et que je lui demandais ses ordres si l'attaque annoncée se produisait. J'ai su alors que malgré leur apparente précision ces messages n'avaient pour l'Amirauté aucune importance et qu'Auphan n'avait même pas été réveillé à leur sujet... Marquis et moi l'avons trouvée verte et nous avons fait éteindre les feux assez peu (sic) édifiés sur l'organisation du commandement à Vichy... "

Vue de Vichy, l'affaire prend d'autres couleurs. Le médecin-chef de la marine Gras, officier d'ordonnance de l'amiral Auphan, qui était de quart au cabinet du secrétaire d'État, a gardé un souvenir précis de ce coup de téléphone :

- L'amiral de Laborde demandait à appareiller sur le vu d'une indication qui venait de lui parvenir de forces américaines croisant à Barcelone. Le coup de téléphone a été immédiatement répercuté sur l'amiral Auphan qui n'a cessé de protester au téléphone en disant " il est fou " - ou, en substance, quelque chose d'équivalent.

Et l'amiral Auphan d'ajouter :

- Enquête faite auprès de mes services, c'était M. de Brinon qui avait téléphoné à 23 h 40 de Paris : " Autorités allemandes signalent de Barcelone un convoi accompagné de nombreux bâtiments de guerre. " Je n'ai jamais su qui avait inventé ce renseignement qu'on avait eu le tort de transmettre à Toulon sans commentaire.

L'incident, ainsi ramené à ses exactes proportions, serait sans importance s'il ne révélait combien il eût été aisé, le 13 novembre, de faire appareiller la flotte sous prétexte de courir sus aux Anglo-Américains.

On a discuté âprement - entre spécialistes - sur les risques que pouvait comporter un appareillage. Il est résulté de ces confrontations que la flotte pouvait gagner la haute mer sans courir trop de dangers jusqu'à l'arrivée des Allemands aux portes de Toulon, le 12 novembre, ou, en tout cas, jusqu'à l'occupation par eux, le 11, des aérodromes les plus proches.

Pour la période postérieure, les avis ont été et demeurent partagés. L'amiral de Laborde a fait valoir un certain nombre d'arguments que renforce sa compétence indiscutée mais qu'affaiblit son évident - et compréhensible - souci de plaider pro domo :

- un délai assez long (entre quatre et six heures) est indispensable pour l'allumage des feux, et, pendant tout ce laps de temps, les énormes dégagements de fumée auraient donné l'alerte aux Allemands et aux Italiens;

- un délai supplémentaire de deux heures (trente minutes seulement, selon d'autres) est exigé par le remorquage des filets barrant la passe ;

- l'intervention quasi immédiate de l'aviation de l'Axe, basée sur des terrains proches de Toulon, était d'autant plus inévitable qu'Allemands et Italiens détenaient la maîtrise du ciel. Cette intervention pouvait se traduire non seulement par le largage de mines dans la passe, mais encore par une action des stukas sur les bâtiments.

L'amiral de Laborde concluait donc à l'impossibilité matérielle d'appareiller en force contre la volonté des Allemands.

Un certain nombre de marins - depuis le commandant Blouet, sous-chef du 2e bureau de la Préfecture maritime de Toulon en novembre 1942, jusqu'au capitaine de vaisseau Seyeux, commandant du Strasbourg - se sont montrés moins catégoriques. Ils ont admis, certes, que les risques n'avaient cessé de croître, non seulement lorsque, le 12 novembre, la flotte s'est trouvée à portée d'intervention immédiate de la Luftwaffe, mais encore, après le 18 novembre, lorsque la couverture par l'armée de terre a été pratiquement réduite à néant.

Mais ils ont néanmoins estimé que ces risques grandissants étaient de ceux qu'une flotte de combat peut prendre. Le commandant Seyeux a même ajouté quelques précisions qui méritent d'être mentionnées :

- Le péril se fût trouvé considérablement réduit en cas d'appareillage par nuit noire.

- Au point de vue technique, l'appareillage était possible.

- Il y avait à bord des bâtiments en état de prendre la mer des effectifs suffisants pour la manœuvre et des réserves de carburant (4 à 5.000 tonnes de mazout à bord du Strasbourg, ce qui permettait de faire une randonnée assez longue, de plusieurs milliers de milles) et de vivres permettant un appareillage de plusieurs jours.

- Seuls les gros bâtiments se trouvant à l'intérieur de l'Arsenal auraient eu besoin des remorqueurs, ce qui n'était

pas le cas pour les navires se trouvant aux appontements de la rade (notamment le Strasbourg).

- Enfin, le remorquage des filets pouvait, en cas de nécessité, être rendu inutile à condition de couler à la mitrailleuse les tonnes flottantes qui les soutenaient.

Cette controverse montre que des marins responsables d'unités importantes acceptaient de courir, en soldats, les risques d'un appareillage clandestin.

Que dire alors d'un appareillage qui pouvait s'effectuer au grand jour, au prix d'une ruse de guerre que la duplicité allemande, la violation de la convention d'armistice, l'occupation de la " capitale " - et les appels lancés d'Alger par Darlan et de Londres par l'amiral Auboyneau - justifiaient largement ?

L'amiral Marquis a répondu " oui " sans hésiter, à la question ainsi posée :

- La flotte avait-elle les moyens matériels suffisants, je ne dis pas pour appareiller pour se battre, mais pour fuir Toulon ?

Et Laborde, de son côté, a admis :- Je n'ai pas contesté qu'il fût possible d'appareiller le 13 novembre.

Eût-il usé de cette possibilité si l'ordre lui en avait été donné par le maréchal Pétain ? Il l'a dit, et rien ne permet d'en douter.

" L'ACCORD DU VIEUX "

À Vichy, la " reprise en main " effectuée par Laval à son retour de Munich s'est poursuivie, et l'amiral Auphan a vu s'envoler ses dernières illusions. Les Allemands, en outre, ont porté un coup décisif aux adversaires de Laval en arrêtant le général Weygand. Le secrétaire d'État à la Marine a donc perdu tout espoir d'arracher au Maréchal l'ordre qui seul pourrait encore sauver la flotte.

A-t-il déjà conscience du piège dans lequel il a donné, tête baissée, lorsqu'il a demandé au grand amiral Raeder de " respecter l'indépendance de la marine " ?

Peut-être pas. D'autant que, dès le 12 novembre, la réponse de l'Allemand lui est parvenue :

D'après la volonté du Führer, les troupes allemandes qui ont été envoyées à la côte méditerranéenne doivent, avec l'armée française, entreprendre la défense des frontières françaises contre les attaques ennemies.

Jusqu'à présent, l'attitude de la marine française justifie ma conviction qu'elle ne se dérobera pas à cette tâche. La conduite des chefs de la marine française à Toulon, l'amiral Marquis et l'amiral de Laborde auxquels je vous prie de transmettre l'estime que je porte à leur déclaration, me confirme ainsi que votre lettre dans cette opinion.

C'est pourquoi il était possible de confier la défense de Toulon exclusivement à la Marine française...

La menace d'un coup de force n'apparaît pas encore. Mais une autre se précise : celle d'un engrenage conduisant la flotte française à des actes de co-belligérance au côté des Allemands et des Italiens.

L'amiral Auphan invite donc le préfet maritime de Toulon à remettre au représentant allemand de la commission d'armistice une " note verbale " dans laquelle il précisera que " l'engagement de défendre Toulon ne saurait comporter d'opérations offensives en haute mer pour prendre part aux hostilités entre l'Axe et ses ennemis ou pour participer à la défense en commun des parties de côtes occupées par les troupes de l'Axe ".

Aussitôt prises ces dispositions, l'amiral Auphan les communique à Darlan par le fil direct : " De Boudouvin à Sanary je compte faire un Fort Chabrol sans m'occuper d'autre chose. "

Il partira encore un message de Vichy pour Darlan avant que la liaison clandestine soit définitivement coupée. Le 13 novembre, le général Noguès ayant officiellement fait connaître son intention de se replacer sous les ordres de Darlan, " représentant du Maréchal en Afrique ", l'amiral Auphan presse le Maréchal et Laval de donner leur accord. Le Maréchal approuve. Laval aussi... mais en demandant de ne rien câbler tant qu'il ne se sera pas assuré, via Brinon, de l'accord des Allemands.

L'amiral Auphan télégraphie alors à Alger : " Accord intime du Maréchal et du Président, mais, avant de vous répondre, on consulte les autorités d'occupation. "

Quelques instants à peine après avoir reçu ce dernier message, Darlan se rendait à l'hôtel Saint-Georges, où étaient réunis, autour du général Eisenhower et de l'amiral Cunningham, les principaux chefs alliés. En arrivant, il prenait à part l'amiral Moreau, préfet maritime d'Alger, et lui glissait, triomphalement :

- On a l'accord du vieux !

Une heure plus tard, il faisait diffuser sa proclamation annonçant qu'il prenait le pouvoir - au nom du Maréchal.

LE COMTE JEAN

Le 15 novembre, avant de prendre définitivement sa décision en ce qui concerne sa participation aux responsabilités gouvernementales, l'amiral Auphan convoque à Vichy l'amiral de Laborde " pour voir son état d'esprit, voir quelle carte il peut encore jouer ".

L'amiral de Laborde - " le comte Jean " - est alors une des personnalités les plus marquantes de la marine. On y reconnaît, et redoute, son caractère. On y admire son tempérament sportif... et son tempérament tout court. Il est, depuis la première guerre, un des promoteurs de l'aéronautique navale, et chacun sait que pendant son temps de commandement sur le porte-avions Béarn, il n'a jamais manqué une occasion d'apponter lui-même, aux commandes d'un des avions de chasse. On a apprécié l'exploit accompli par Laborde lorsqu'il a escorté, en 1940, le Jean Bart inachevé, de Saint-Nazaire à Casablanca.

C'est un original, qui a acquis, pour prendre sa retraite, une propriété à Tamanrasset - où il allait, d'un coup d'avion, chaque fois qu'il en avait le loisir, lorsqu'il commandait à Bizerte.

On se doute bien que le " ministre " que Laborde vient voir à Vichy ne l'impressionne guère. Auphan est plus jeune que lui, a trois étoiles de moins sur sa manche - et, circonstance aggravante, appartient à " l'écurie Darlan ".

Or, Laborde n'a jamais pardonné à Darlan de lui avoir " soufflé " - grâce à de solides appuis politiques " à gauche " - le poste de chef d'état-major général de la Marine.

Laborde n'ignore pas que l'amiral Auphan est de ceux qui, à Vichy, poussent à la rupture avec les Allemands, à la " renverse politique " totale. Et il sait bien que la flotte de Toulon est l'enjeu de ce changement de politique.

A Vichy, au sein du gouvernement, Laborde compte un ami, un directeur de conscience - si l'on ose dire - en la personne de l'amiral Platon, dont les sentiments pro allemands, proches du délire, rejoignent la haine que Laborde a vouée aux Anglais et, depuis les désastreuses opérations navales de Casablanca et d'Oran, aux Américains.

Quant aux sentiments que nourrit l'amiral de Laborde à l'égard des " dissidents ", le colonel Fourcaud, qui appartenait en 1941 à l'état-major particulier du général de Gaulle, en a fait l'épreuve... Porteur d'une lettre personnelle du chef des Français Libres adressée à Laborde et transmise, le 29 janvier 1941, par Madrid, Fourcaud, en mission en France, s'était présenté chez l'amiral à Tamaris, le 25 août. Laborde l'avait jeté à la porte sans vouloir l'entendre - et avait rendu compte à Darlan, dès le lendemain, de cette démarche.

Par l'intermédiaire de Platon, Laborde a participé à Paris, le 6 novembre, quelques heures avant le débarquement d'Afrique du Nord, à une conférence à l'ambassade d'Allemagne. Là, il a fait miroiter à ses interlocuteurs nazis les avantages d'une expédition de reconquête du Tchad sur les gaullistes, expédition dont il s'est déclaré prêt à assumer le commandement - au besoin sous les ordres de Rommel.

Car l'heure de la retraite paraît bien avoir définitivement sonné pour lui, dans la marine, après un maintien en activité de deux années au-delà de la limite d'âge.

L'amiral de Laborde eût même déjà passé son commandement à son successeur désigné, l'amiral Gouton, sans le déclenchement de l'opération Torch. Mais le 8 novembre, Laval, dont l'attention a été favorablement attirée sur l'amiral de Laborde par le projet visant le Tchad, a insisté pour que le commandement des forces de haute mer lui soit laissé. Le Maréchal, qui n'est pas a priori hostile à ce que l'on serve au-delà de la limite d'âge, a acquiescé. Auphan lui-même a admis qu'on ne changeait pas un chef en pleine crise.

Le 15 novembre, le secrétaire d'État à la Marine regrette sans doute de n'avoir pas, en face de lui, un autre interlocuteur, mais il est trop tard.

Il tente néanmoins un ultime effort de persuasion. C'est peine perdue. Et l'officier de service au cabinet, le capitaine de corvette Jalabert, confie à l'amiral Marzin que l'entrevue a été a orageuse ". Laborde est ensuite reçu par Pétain et constate que l'ordre d'appareillage ne sera pas donné. Il voit encore Laval, Platon - par qui il est définitivement éclairé sur les " intrigues m de l'amiral Auphan -, et enfin il regagne Toulon... non sans avoir mis à profit un quart d'heure d'attente à l'aéroport pour adresser à Laval un bref message lui disant qu'Auphan allait sans doute démissionner, et lui suggérant de le remplacer par l'amiral Le Luc.

CRISE A VICHY

L'amiral Auphan est maintenant fixé : il sait qu'il n'a rien à attendre de l'amiral de Laborde.

Il ne dispose plus de la liaison secrète avec Alger, qui lui avait paru assez importante pour justifier sa présence à l'Amirauté. Enfin, même s'il ne se l'avoue pas encore, il ne conserve plus aucune illusion quant à un possible ressaisissement de Pétain.

Aussi est-il déjà décidé à donner sa démission lorsqu'il se rend, toujours au cours de cette même journée du 15 novembre, au conseil de cabinet. L'attitude qu'y adopte Pierre Laval lèverait, s'il en était besoin, ses ultimes hésitations : le chef du gouvernement, interprète des volontés allemandes, entend en effet obtenir de ses ministres leur accord pour une déclaration de guerre à l'Amérique.

Auphan, Gibrat, Barnaud démissionnent. Toutefois, en raison de ses responsabilités militaires, l'amiral Auphan reste en fonctions jusqu'à ce que son successeur soit désigné.

Le conseil s'est séparé sans qu'aucune décision ait été prise quant à une éventuelle déclaration de guerre. Le lendemain, Laval serait prêt à se contenter d'une simple constatation de l'état de guerre. Mais l'occasion est passée. Et le chef du gouvernement, qui s'en rend compte, n'insiste pas. Il a d'ailleurs déjà trouvé mieux : pour faire admettre à l'Allemagne le refus opposé à son injonction, et puisqu'on ne veut ni déclarer la guerre ni la constater, il faut offrir aux occupants une compensation substantielle. Ce sera l'acte constitutionnel n° 12 par lequel Pétain, le 18 novembre, va lui déléguer, en fait, tous ses pouvoirs.

Entre-temps, le 17 novembre, l'amiral Auphan a confirmé par écrit sa démission, en insistant pour être remplacé. Dès le lendemain, le nouveau secrétaire d'État à la Marine est désigné : c'est l'amiral Abrial, le héros de l'évacuation de Dunkerque. Et le 19 a lieu, entre Auphan et Abrial, une passation de pouvoirs qui, à en croire ce dernier, fut assez sommaire :

- L'amiral Auphan, dit Abrial, ne m'a absolument rien dit de ce qui s'était passé au sein du gouvernement pendant la période critique qu'on venait de traverser... télégrammes secrets de l'amiral Auphan, de l'amiral Darlan, tout cela m'a échappé, de même que ce que l'amiral Auphan a tenté auprès du Maréchal pour faire changer la politique et faire donner l'ordre d'appareillage de la flotte aux environs du 11.

En fait, l'amiral Auphan s'est contenté de conseiller vivement à son successeur d'aller le plus vite possible à Toulon, pour se rendre compte sur place de l'évolution de la situation.

LA "RÉPUBLIQUE LIBRE "

Le nouveau secrétaire d'État à la Marine quitte Vichy le 21 novembre par la route. Il n'arrivera à Toulon que le lendemain, tard dans la soirée : entre Marseille et Toulon, il a rencontré d'importantes forces allemandes obstruant les routes - et, notamment, une concentration de chars aux portes de Toulon, dans la région Bandol-Sanary.

L'amiral Abrial ne passera finalement à Toulon que la journée du 23. Il va partager son temps entre les deux amiraux : Marquis à la préfecture maritime, et Laborde sur le Strasbourg.

À l'un comme à l'autre, l'amiral Abrial prodigue de bonnes paroles : " Dans ces circonstances critiques.., le gouvernement sait qu'il peut compter... esprit de discipline... "

Il insiste sur la nécessité d'être toujours prêts à exécuter le sabordage. Quant à un éventuel appareillage, sa religion est faite : il n'y faut plus songer.

Il n'apparaît pas que l'amiral Abrial ait été particulièrement frappé par l'ambiance qui régnait alors à Toulon. Ni qu'il ait personnellement insisté, après avoir pourtant constaté de visu l'importance du dispositif d'assaut amené à pied d'œuvre par les Allemands, sur la précarité d'une situation privilégiée fondée sur la parole d'Hitler.

Cette ambiance avait cependant surpris, quelques jours plus tôt, un officier général de l'armée de terre, le général Revers :

- Quand je suis passé à Toulon, dit-il, j'ai trouvé un sentiments de quiétude totale... certains chefs locaux estimaient qu'ils avaient eu la parole de je ne sais qui que l'Allemagne ne ferait rien contre la flotte et que, par conséquent, la situation était parfaitement calme, qu'il était parfaitement inutile d'y amener des forces militaires.

Cette euphorie, les habitants de Toulon - qui ne la partageaient pas tous - avaient trouvé, pendant cette courte période au cours de laquelle Toulon fut l'unique enclave non occupée de la France métropolitaine, une formule imagée pour la caractériser : la " République libre de Toulon "...

Encore ignoraient-ils un ensemble de renseignements qui, se recoupant, eussent dû inciter les chefs locaux à un peu moins de " quiétude ".

Il y avait eu la concentration des blindés allemands aux portes de Toulon, et les mouvements incessants des troupes allemandes et italiennes. Il y avait eu l'ordre, venu du quartier général d'Hitler, de retirer les troupes de l'armée de terre française amenées dans le camp retranché le 14. Et aussi le voyage à Toulon de l'amiral Raeder, l'interdiction de survol de la zone par les avions français, le départ de 5.000 marins allemands, commandés par un amiral, qui avaient quitté Brest - habillés en feldgrau comme des fantassins - les 12 et 13 novembre et qui étaient passés à Marseille quelques jours plus tard, se rendant vers Toulon. De Brest encore, avait été signalée l'expédition, en direction de Marseille, du stock de munitions de D.C.A. de Lorient, notamment de munitions convenant aux pièces du Strasbourg. Enfin, il y avait eu, le 25 novembre, la mystérieuse disparition des officiers de liaison allemands détachés à Toulon - et, le 26, l'occupation par les Allemands du camp d'aviation de Palyvestre, laissé jusque-là à la disposition de l'armée de l'air française.

- Le 26, dit le commandant Blouet, adjoint au chef du 2e bureau de la préfecture maritime, j'ai fait en automobile le circuit des routes entourant Toulon. J'ai constaté d'importants rassemblements de troupes entre Ollioules et Le Beausset, et de plus importants encore sur la route du bord de mer, entre Bandol et Sanary. Toutes ces troupes étaient stationnées sur le bas-côté de la route et donnaient l'impression d'attendre un signal de départ. Rentré à Toulon vers midi et demi, j'ai téléphoné ce renseignement au P.C. du fort Lamalgue. J'ai eu au bout du fil le commandant Douet qui était de service au poste central opérations. On m'a répondu qu'on prenait bonne note de ce renseignement.

Tous ces renseignements étaient donc parvenus à Toulon, avaient été analysés et exploités par le 20 bureau, portés à la connaissance des deux amiraux. Quelles ont été leurs réactions ?

L'amiral Marquis affirme avoir été sans cesse sur le qui-vive :

- Nous sommes restés seize jours à notre poste de combat, dit-il, ... à partir du 26, j'ai pris des mesures pour utiliser les gendarmes ; j'avais fait venir soixante inspecteurs de police pour surveiller les mouvements des troupes allemandes à l'extérieur de Toulon... cet état d'esprit extrêmement méfiant, puisque nous étions à notre poste de combat tout le temps, indique bien que je n'avais aucune espèce de confiance dans les Allemands, que je m'attendais à chaque instant à être attaqué, surtout la nuit. C'est pour cela que je suis resté au fort Lamalgue, qui était dans l'est de Toulon, avec tout mon état-major...

L'amiral Robin, chef d'état-major du préfet maritime, met lui aussi l'accent sur les mesures de sûreté prises par son chef pour se prémunir contre a la traîtrise allemande ". Il reconnaît, certes, que l'amiral Marquis entretenait d'excellentes relations personnelles avec l'amiral italien De Feo et qu'il y eut, entre le 11 et le 27 novembre, diverses réunions auxquelles participaient les deux amiraux français responsables de Toulon et de la flotte, et des généraux et amiraux allemands et italiens : Von Neubronn, Wever, Kasper, De Feo, Tabellini. Mais, selon lui, il s'agissait de prendre ostensiblement les mesures nécessaires pour ne donner prise à aucune critique étrangère concernant la tenue de l'engagement relatif à la défense de Toulon - tandis que " l'action occulte et discrète " de l'amiral Marquis tendait à " déjouer les pièges ou les tentatives déloyales du côté allemand ou italien ".

Qui faut-il croire ? L'amiral Marquis et son chef d'état-major lorsqu'ils se targuent, après coup, d'une aussi vigilante clairvoyance, ou le général Revers - à qui, cependant, il n'y avait aucune raison valable de cacher la vérité - quand il parle de la " quiétude des chefs locaux " ?

La réponse à cette question, c'est l'amiral de Laborde qui l'a donnée le jour où M. René Mayer 1 lui a demandé s'il avait cru " entre le 14 et le 27 novembre, que les Allemands respecteraient la neutralité de Toulon et n'occuperaient jamais la zone neutre ".

- Je l'ai cru, a dit très nettement l'amiral de Laborde. J'avais des doutes, comme l'exprime mon attitude à ces conférences et l'interpellation que j'ai faite à l'amiral WOver. Je l'ai cru, et mes doutes mêmes, à ce sujet, avaient sérieusement diminué. J'avais peut-être tort, je ne connaissais pas les Allemands. Je n'ai jamais été en Allemagne, je n'ai jamais eu aucune relation avec aucun Allemand, je les connaissais mal. Mais il est absolument matérialisé, et établi du reste par le procès de l'amiral Marquis et de l'amiral Abrial, que le 26 novembre, veille du jour où les Allemands ont tenté de s'emparer de la flotte, j'ai proposé à l'amiral Marquis, qui a acquiescé, comme la situation paraissait se stabiliser, de laisser les officiers, sous-officiers et hommes mariés (y compris les hommes d'équipages ou quartiers-maîtres mariés) descendre à terre en petit nombre, avec roulement, étant donné que jusque-là nous les avions maintenus complètement à bord, toutes les nuits.

" Ceci montre bien l'état d'esprit dans lequel j'étais, ainsi que l'amiral Marquis, puisqu'il a été de mon avis; c'est moi qui lui ai fait la proposition. Nous commencions à avoir moins de méfiance vis-à-vis des Allemands. Vous me direz que le moment était mal choisi, mais nous ne savions rien, malheureusement.

CHAPITRE II

APRÈS ATTILA... LILA

26 NOVEMBRE, onze heures du soir.

Les commandants d'unités de la panzerdivision stationnée dans la région Aix-Gemenos savent enfin pourquoi, depuis quelques jours, l'Obergruppenführer Hausser, commandant le 1er corps blindé S.S., les a tenus sous pression, prêts à foncer sur préavis de trente minutes : ils viennent de recevoir l'ordre d'opération Lila Lila, c'est la version définitive d'Attila. L'ordre donné par Hitler ne fixe qu'un objectif à atteindre : s'emparer de la flotte française de Toulon intacte. Et cet ordre précise - car il est toujours bon de stimuler, à un certain échelon, le zèle des exécutants en leur ouvrant des perspectives stratégiques - " que l'utilisation ultérieure de cette flotte permettra aux Allemands de finir victorieusement la guerre en quelques mois ".

Le secret de l'opération Lila a été bien gardé. Certains officiers - les interprètes notamment - n'auront même connaissance de la mission impartie à la colonne avec laquelle ils font mouvement qu'à 1 heure du matin.

L'affaire a été montée en deux temps, avec un décalage de quarante-cinq minutes entre chaque phase.

Premier temps : neutralisation du P.C. de l'amiral Marquis par l'occupation du fort Lamalgue, et fermeture de la nasse sur l'escadre de Toulon par la mise en batterie au Mourillon et à Saint-Mandrier de pièces d'artillerie croisant leurs feux sur la petite rade et la passe.

Deuxième temps : occupation de l'Arsenal et capture des bâtiments.

Deux groupements blindés partis de la région Aix-Gemenos sont chargés d'exécuter le premier temps.

Le premier doit parcourir une centaine de kilomètres. Après avoir débordé la zone du " camp retranché " par le nord, il empruntera, à partir de Solliès-Pont, la Nationale 97 et pénétrera dans Toulon en venant de l'est.

Mission :

1° Occuper par surprise à 4 h 30 (précision horaire impérative) le fort Lamalgue. Capturer l'amiral Marquis et ses officiers. Isoler le central téléphonique et le centre de transmissions de Lam algue pour paralyser l'alerte.

2° Pousser un élément blindé et une batterie d'artillerie à la pointe sud du Mourillon afin de battre la petite rade et la passe.

3° Achever l'occupation du Mourillon en pénétrant dans l'arsenal du Mourillon par la porte nord et le port marchand, neutraliser la station de radio et s'emparer des sous-marins amarrés aux postes de la darse nord.

Le deuxième groupement n'a que soixante kilomètres à effectuer pour atteindre son objectif : Saint-Mandrier, via Sanary, Six-Fours, Les Sablettes.

Mission :

1° Occuper la base aéronavale (B.A.N.) de Saint-Mandrier et y mettre immédiatement en batterie un élément d'artillerie susceptible de battre également la petite rade et la passe.

2° S'emparer du P.C. du Front de mer, à la Croix-des-Signaux, et occuper, dans toute la presqu'île de Saint-Mandrier, les ouvrages de côte et les batteries.

Deux autres colonnes sont prévues pour l'exécution de la deuxième phase. L'une et l'autre partiront d'une zone de regroupement englobant Ollioules et Sanary - localités " aux portes r du camp retranché.

Ces colonnes doivent entrer dans Toulon par les accès ouest de la ville. L'une pénétrera dans l'Arsenal Principal par la porte de Castigneau, l'autre, plus au sud, débouchera aux appontements de Milhaud en passant par la Pyrotechnie et la porte du chemin de fer.

Leur mission est identique : détacher des groupes vers tous les appontements, tous les quais, tous les postes d'amarrages, et s'emparer des bâtiments français en s'opposant, au besoin par la force, à toute tentative de destruction.

UNE SOIRÉE TROP TRANQUILLE

Tandis que les premiers éléments blindés participant à l'6pération Lila se mettent en route, Toulon s'endort paisiblement. Dans le port, les cent cinquante bâtiments de la marine nationale, des mastodontes de 26.000 tonnes aux plus petits remorqueurs, donnent à la ville l'exemple du silence, du sommeil, de la quiétude.

L'amiral de Laborde, commandant en chef des forces de haute mer, après avoir dîné chez lui a retrouvé à 22 heures sa vedette à Tamaris. Il a rallié à 22 h 15, comme chaque soir, le Strasbourg, où flotte sa marque. Aucun télégramme important n'étant arrivé dans la soirée, il s'est couché presque aussitôt. L'amiral Marquis, préfet maritime, couche à son P.C. du fort Lamalgue. L'amiral Dornon, lui, passe la nuit à la Majorité Générale. Tous trois dorment, ou sont sur le point de s'endormir.

Sur les bâtiments - ceux des F.H.M. s'entend - la veille est prise normalement. Les amiraux, les commandants sont presque tous à leurs bords. Les effectifs sont au complet, à l'exception des quelques permissionnaires mariés qui sont désormais autorisés, par roulement, à passer la nuit à terre, et des bataillons prélevés sur les F.H.M. pour la défense du camp retranché.

En ville, les dernières fenêtres où s'attardaient malgré la vigilance de la Défense Passive quelques rais de lumière ont été peu à peu gagnées par la nuit. Une nuit noire et glaciale. Déjà une nuit d'hiver.

Sur la façade sombre de la préfecture maritime, un halo lumineux se remarque encore : la fenêtre du bureau de l'officier de permanence.

Trois officiers doivent passer la nuit à la préfecture maritime : deux officiers supérieurs, le capitaine de corvette Biseau et le capitaine de frégate Brosset-Heckel, qui ont déjà gagné leurs chambres, et l'enseigne de vaisseau Piéters, du 1° bureau, qui assure la permanence. Son tour revient tous les cinq jours. La soirée a été calme. Presque trop. Quelques messages sans intérêt. Un matelot des transmissions en apporte encore un...

- Le dernier de la journée ?

- Probablement, lieutenant.

Le message a été émis à 22 h 45 par l'École des Pupilles de la Marine; l'amiral Jarry, commandant la division des Écoles - qui paraît bien n'être pas optimiste quant au sort du " camp retranché " - a assuré aujourd'hui même l'évacuation de l'École. Un train spécial est parti de Toulon à 18 heures emmenant les pupilles de la marine à Cahors, où le préfet du Lot - le capitaine de frégate Loïc Petit - se chargera de les héberger. L'enseigne Piéters accomplit machinalement les gestes habituels : il appose le cachet " arrivée ", relève l'heure - 23 h 24 -, note en marge le numéro du bureau de l'état-major auquel le message est destiné.

Minuit sonne... le télégramme de l'École des Pupilles de la marine était bien le dernier portant la date du 26 novembre 1942.

Sur la table de l'officier de permanence, le message a rejoint ceux qui étaient arrivés plus tôt dans la soirée.

Il est sur le dessus de la pile et y restera pendant encore quelques heures...

LA SURETÉ DU CAMP RETRANCHÉ

Les transmissions de la marine, faute de message à acheminer, commencent à se laisser gagner, à leur tour, par la torpeur qui règne sur la ville endormie. Par contre, d'autres opérateurs radio, à quelques dizaines de kilomètres de là, ne restent pas inactifs : sur les fréquences utilisées par les unités blindées et motorisées de la Wehrmacht, le trafic est intense. Les groupements blindés progressent sur les axes qui leur ont été assignés, les éléments de tête gardant la liaison afin de respecter, à la minute, l'horaire fixé, la simultanéité des opérations menées à l'est et à l'ouest de Toulon étant un facteur déterminant du succès de l'opération Lila.

L'autre élément jugé indispensable par le commandement allemand est la surprise totale. Les pelotons motocyclistes qui éclairent chacune des colonnes ont donc reçu pour mission de sectionner les fils téléphoniques au fur et à mesure de leur progression, afin d'éviter que l'alerte puisse être donnée à Toulon.

La précaution se révèle utile dès 1 h 45 lorsque la tête de la colonne venant de Gemenos et descendant par la Nationale 8 sur Le Beausset et Ollioules atteint Le Camp, après le col de l'Ange.

Réveillés par le bruit assourdissant des moteurs et des chenilles, les gendarmes du Camp ont, en effet, le réflexe immédiat de téléphoner à Toulon. Mais il est déjà trop tard : la ligne a été coupée entre Le Camp et Le Beausset.

Du coup, les gendarmes s'inquiètent. L'alarme est donnée dans la caserne de gendarmerie dont toutes les lumières s'allument. Il n'en faut pas plus pour provoquer la réaction du commandant de la colonne blindée, alerté par les éléments qui traversent Le Camp. Un peloton de chars se détache et encercle la gendarmerie. Un prétexte est vite trouvé :

- Nous cherchons un poste clandestin dont les émissions viennent d'être captées.

Les gendarmes sont gardés à vue, une perquisition effectuée dans la gendarmerie ne donne - et pour cause - aucun résultat. Néanmoins, à 2 h 45, les gendarmes du Camp sont rassemblés et emmenés, sous bonne escorte, à Sanary.

Les colonnes allemandes vont dès lors pouvoir poursuivre leur route jusqu'à quelques kilomètres de Toulon sans autre incident.

Ce n'est pas, en effet, le dispositif de sûreté mis en place, du côté français, pour parer à toute surprise, qui les gênera ni les retardera...

Le problème est du ressort de l'amiral Marquis, qui commande à terre - et qui cependant, à l'en croire, " s'attend à chaque instant à être attaqué par les Allemands, surtout la nuit ".

Depuis le 16 novembre, date à laquelle les Allemands ont exigé le retrait des troupes de l'armée de terre qui avaient été envoyées à Toulon pour étoffer la garnison du camp retranché, l'amiral Marquis a dû recourir à des moyens de remplacement. L'amiral de Laborde l'a aidé à les trouver : six bataillons, fournis par les forces de haute mer, ont été mis à la disposition du commandant du camp retranché. Si l'on y ajoute les deux bataillons du 21e Régiment d'Infanterie coloniale dont les Allemands ont admis le maintien dans la zone de Toulon parce qu'il y est stationné en temps normal, les quelques compagnies prélevées sur les équipages des bâtiments en gardiennage d'armistice et les batteries et ouvrages de côtes, ainsi que la D.C.A., c'est finalement une garnison d'environ dix bataillons qui est en mesure de participer à la défense du camp retranché.

C'est bien peu, s'il faut livrer bataille pour défendre Toulon et sa zone contre tout agresseur. Mais c'est, par contre, largement suffisant pour être partout en garde, donner l'alerte - et, au besoin, engager localement quelques combats retardateurs.

Mais, sur ces dix bataillons, l'amiral Marquis n'a pas affecté une seule compagnie, pas la moindre section - pas un homme ! - à un quelconque dispositif de sûreté ou d'alerte, tourné vers les accès terrestres de Toulon, vers la menace allemande.

Trois bataillons de marins renforçant les batteries côtières et les ouvrages du front de mer ont été portés aux plages et travaillent à améliorer les défenses face à la mer. Ils n'ont qu'une seule mission : s'opposer - en liaison avec les voisins, c'est-à-dire avec les Allemands du général Kasper à l'ouest et les Italiens du général Tabellini, à l'est - à toute tentative de débarquement allié.

Trois bataillons restent en alerte, à bord des F.H.I. et constituent, aux ordres du C.V. Braxmeyer, dont le P.C. est au fort Lamalgue, une force d'intervention que l'amiral Marquis a jugé bon de garder en réserve. Et les deux bataillons de la coloniale, à terre, sont également considérés comme étant en réserve.

Car le préfet maritime et le commandant en chef des F.H.M. ont pris au pied de la lettre leur engagement " sur parole d'honneur " de " défendre de toutes leurs forces Toulon contre des Anglo-Saxons et des Français ennemis du gouvernement ". C'est d'ailleurs dans cette perspective que l'amiral Marquis a accepté, malgré la répugnance des autorités civiles, les offres du service du S.O.L.

Ce sont donc des détachements fournis par le S.O.L., et armés, sur place, par la marine, qui montent la garde devant les points sensibles : base de transit et parc d'artillerie, usine à gaz et intendance militaire.

Que reste-t-il pour surveiller les itinéraires que les Allemands peuvent emprunter si l'envie leur prend un jour - ou, plutôt, comme l'a dit l'amiral Marquis, une nuit - d'envahir le camp retranché ?

Sur deux routes, l'amiral Marquis a prescrit à deux brigades de gendarmerie, celle d'Ollioules (8 km à l'ouest de Toulon) et celle de La Valette (6 km à l'est), de détacher chacune un poste de surveillance chargé de donner l'alerte à Toulon par téléphone ou, à défaut, par estafette, en cas de mouvements anormaux des troupes allemandes.

Un poste, tenu par deux ou trois gendarmes, à 500 mètres à l'est de la sortie d'Ollioules vers Toulon, sur la Nationale 8; un autre, identique, à hauteur de La 'Valette, sur la Nationale 97, voici donc à quoi se limitent les " sûretés " d'une zone qui ne mérite guère le nom de " camp retranché ".

Ces deux postes, au mépris des règles les plus élémentaires, ne sont pas doublés. Et surtout la surveillance ainsi exercée ne porte que sur deux routes. Ce sont, certes, les principales. Mais les itinéraires secondaires laissés en dehors du dispositif d'alerte ne sont pas négligeables. Ils sont constitués par des routes départementales à grande circulation, en excellent état, et parfaitement utilisables par des blindés : route directe de Sanary à Toulon, à l'ouest, route d'Hyères à Toulon par Le Pradet, à l'est.

En cas d'agression allemande, l'alerte n'a donc quelque chance d'être donnée au P.C. de l'amiral Marquis que si une série de facteurs favorables jouent, miraculeusement : si l'assaillant, d'abord, veut bien consentir à utiliser l'une au moins des deux seules routes sur lesquelles il est attendu; si, passant sur l'une ou l'autre de ces routes, les Allemands laissent aux gendarmes l'usage du téléphone - ou acceptent de voir partir pour Toulon une estafette motocycliste... si...

En somme, l'amiral Marquis compte sur la chance - et, accessoirement, sur six gendarmes - pour être prévenu lorsque se produira cette attaque allemande qu'il juge inévitable.

Faute de moyens ? Mais dans le même temps trois bataillons des F.H.M. et deux bataillons de marsouins sont gardés en réserve.

LE " DISPOSITIF DE SURETÉ " EST MIS À L'ÉPREUVE...

En fait, les deux groupements blindés allemands chargés de l'exécution du premier temps de l'opération Lila vont bien passer par 0llioules et par La Valette.

Mais on peut reconnaître aux Allemands une technique éprouvée en fait d'invasion par surprise. Les panzerdivizionen qui opèrent en zone Sud depuis le franchissement de la ligne de démarcation sont encadrées par des officiers qui, déjà, en Europe Centrale et Occidentale, ont eu plus d'une fois l'occasion d'exécuter des missions impliquant la neutralisation des dispositifs d'alerte.

D'ailleurs, on a pu constater, déjà, au Camp et au Beausset, l'efficacité des mesures prises pour empêcher l'usage du téléphone.

A 3 h 20, les gendarmes de garde au poste routier de La Valette entendent, venant de Solliès-Pont et se rapprochant d'eux à bonne allure, le bruit d'une colonne blindée et motorisée. Quelques minutes sont perdues à évaluer la distance, à apprécier l'importance du convoi, à supputer sa direction. C'est assez pour que les premiers éléments de la colonne atteignent le poste, l'encerclent, coupent les lignes téléphoniques, et rendent impossible l'envoi de l'estafette motocycliste qui devait, théoriquement, foncer jusqu'à Toulon.

Un gendarme du poste de La Valette ira néanmoins à Toulon... mais pas pour donner l'alerte : en effet, l'officier allemand qui commande le peloton de tête de la colonne invite - et les mitraillettes sont là pour appuyer cette " invitation " - le chef de poste à mettre à sa disposition un gendarme pour le guider dans la banlieue toulonnaise. C'est le gendarme Le Moign qui est désigné. Il est embarqué, bon gré mal gré, à bord du char de l'officier orienteur. Et la colonne allemande repart...

Le poste de La Valette est donc franchi, quelques minutes après 3 h 30, sans que l'alerte ait pû être donnée. Reste Ollioules.

C'est à 3 h 30 également - la synchronisation des mouvements des deux groupements blindés sur les deux axes est et ouest est scrupuleusement respectée - que les gendarmes d'Ollioules entendent, à leur tour, le ronflement des moteurs et le bruit fracassant des chenilles. Les premiers alertés ne sont pas les gendarmes de surveillance sur la route nationale N° 8. En effet, leur poste a été établi à un demi kilomètre après la sortie d'Ollioules, sur la route de Toulon. Or le groupement blindé opérant à l'ouest - celui-là même qui, déjà, a neutralisé la gendarmerie du Camp - abandonne, à l'entrée d'Ollioules, la Nationale 8 pour rejoindre directement Sanary par la Départementale 11. La brigade (le gendarmerie d'Ollioules est donc mieux placée pour entendre le passage des chars que le poste routier.

Le chef de brigade veut, tout naturellement, téléphoner à Toulon - mais, bien entendu, la ligne est déjà coupée. Il se résoudra finalement, avec quelque retard, à envoyer deux gendarmes à Toulon. Mais c'est le moment où la colonne allemande éclate pour emprunter simultanément plusieurs itinéraires secondaires. Et les deux gendarmes, qui n'ont, comme moyen de locomotion, que leurs bicyclettes - les seules motos disponibles ayant été mises à la disposition du poste routier - vont progresser avec des ruses de Sioux par des chemins de terre, pour éviter de se trouver nez à nez avec les motocyclistes ou les blindés allemands.

Paradoxalement, c'est finalement le poste de surveillance établi au point où ne passent pas les blindés chargés du premier temps de l'opération qui, seul, pourra remplir sa mission d'alerte. Peu après 3 h 30, en effet, le chef du poste de sécurité placé à la sortie est d'Ollioules n'a toujours vu passer aucun véhicule allemand, mais s'inquiète du bruit des blindés descendant sur Sanary. Il décide donc d'envoyer son estafette motocycliste à Toulon.

" JE PASSE VOUS PRENDRE... "

À la même heure - 3 h 30 -, à Vichy, le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, Charles Rochat, est tiré du lit par un appel téléphonique. Il a, au bout du fil, le consul général d'Allemagne, Krug von Nidda :

- Je suis chargé par mon gouvernement de remettre une communication urgente au président Laval.

- Le président est chez lui, à Châteldon...

- Je sais. Je dois m'y rendre immédiatement. Si vous voulez bien m'accompagner, je passe vous prendre...

Rochat, inquiet, s'habille en hâte. Le ton de Krug von Nidda, et aussi l'heure insolite choisie pour cette démarche diplomatique permettent de redouter le pire.

Quelques minutes à peine après avoir raccroché, le consul général est annoncé. Krug von Nidda, comme son patron Abetz, n'est pas un diplomate de carrière. Ancien journaliste ayant longtemps représenté à Paris - où il habitait rue Malar - la Deutsche Allegemeine Zeitung, auteur d'un livre illustré sur Paris, il a été choisi en raison de sa connaissance de la France et de ses relations dans les milieux politiques français.

Tandis que la voiture de l'ambassade roule bon train, dans la nuit, sur la route de Châteldon, Rochat essaie de savoir de quoi parle cette note qui ne peut attendre le lever du soleil. Mais Krug von Nidda reste sombre et évasif. Après tout, il n'est pas impossible que lui-même s'interroge sur le contenu du message dont il est porteur...

PREMIÈRES ALERTES

Toulon, 4 heures. A la préfecture maritime, l'enseigne de vaisseau Piéters se morfond depuis 23 h 24. Il n'a reçu aucun message après le télégramme sans intérêt venant de l'École des Pupilles, aucune communication téléphonique. Soudain la sonnerie du téléphone retentit dans le bureau de l'officier de permanence : le lieutenant de vaisseau Morel, chargé de la défense de la porte Castigneau, à l'entrée de l'Arsenal, fait prévenir Piéters de l'arrivée d'une estafette motocycliste envoyée par le chef du poste de sécurité d'Ollioules. Le messager rend compte qu'au poste, qu'il a quitté quelques minutes plus tôt, on entend le bruit des moteurs et des chenilles d'un important convoi paraissant se déplacer sur l'axe Ollioules-Sanary.

Ce gendarme a foncé dans la nuit jusqu'à l'Arsenal et s'est adressé à la première autorité rencontrée - en l'espèce le chef du poste de garde de la porte Castigneau.

L'enseigne Piéters, avant de déclencher une alerte générale, répond à l'officier marinier chef de poste :

- Dites au gendarme de retourner jusqu'à Ollioules ou à proximité, et de revenir séance tenante pour dire si le bruit se précise et s'il se confirme que la colonne en question azimute sur Toulon.

Puis, tandis que le gendarme motocycliste repart', l'enceigne Piéters ouvre la fenêtre de son bureau et écoute attentivement. Il n'entend aucun bruit anormal.

Pourtant déjà, en d'autres points de la ville mieux dégagés que la préfecture maritime, on commence à percevoir, au loin, venant de l'ouest, le ronronnement sourd des chars. Le docteur Tristani, qui habite au coin de la rue Gimelli et de l'avenue Vauban, est réveillé par ce bruit qu'il ne par-vient pas à identifier tout de suite. Rue Molière, un banquier, M. Grohando, est, lui aussi, tiré du lit. Il se met à la fenêtre et écoute...

- On entendait un ronflement martelé et lancinant, dont l'intensité, la " présence " croissaient de minute en minute : j'ai songé, je ne sais pourquoi, au Boléro, de Ravel...

Mais c'est surtout dans les faubourgs immédiats de Toulon que l'approche des colonnes blindées est le plus nettement audible. Au sud de Toulon, le groupement qui contourne l'agglomération toulonnaise pour opérer à Saint-Mandrier, à 4 h 30, a d'ailleurs déjà dépassé Sanary et Six-Fours. A 4 h 10, le poste de D.C.A. qui actionne le projecteur de Fabre, sur la route de Reynier aux Sablettes, signale le passage devant lui des premiers éléments blindés. Le renseignement, reçu au P.C. de la D.C.A. à Gambin, est aussitôt communiqué au C.V. Orlandini, commandant la D.C.A., qui ordonne de le répercuter au P.C. du C.O.M.A.R.2, au fort Lamalgue. Mais la transmission entraîne quelque délai... et, à Lamalgue, pour le moment, l'amiral Marquis dort paisiblement.

À 4 h 15, l'enseigne Piéters, inquiet malgré tout, rappelle le poste de garde de la porte Castigneau.

- Votre gendarme d'Ollioules ?

- On ne l'a pas revu.

- Entendez-vous des bruits de moteurs ou de chenilles ?

- Non, aucun bruit anormal.

À 4 h 25, néanmoins, l'enseigne Piéters sonne la standardiste et demande le fort Lamalgue pour faire part de l'incident. Bien que la P.M. soit reliée au fort Lamalgue par le réseau filaire de la marine, la communication est difficile à établir. Cependant la tête du groupement blindé venant de Sollies-Pont n'est plus qu'à quelques centaines de mètres du fort Lamalgue. Dès le départ de La Valette, le gendarme Le Moign avait appris quel était l'objectif assigné à la colonne qu'il était chargé de guider. Il n'avait cessé de songer au moyen de gagner du temps et donner l'alerte. En arrivant au Champ de Mars, il avait, sans rien dire, laissé les Allemands continuer tout droit, espérant les promener à travers la ville et réveiller tout Toulon...

Mais l'officier orienteur allemand ne se fiait qu'à demi à son guide. Il avait sous les yeux un plan de Toulon et avait eu vite fait de déceler la ruse. Le Moign avait senti se rapprocher de ses reins le canon de la mitraillette et n'avait eu d'autre ressource que de plaider l'erreur...

À 4 h 25, le premier char allemand prenait sous ses canons les factionnaires de garde à l'entrée du fort Lamalgue.

" ATTENDONS LA DEMIE... "

À Châteldon 1, son pays natal, Pierre Laval, fils d'un aubergiste-voiturier qui faisait, à la fin du siècle dernier, le courrier avec la gare de Puy-Guillaume et la diligence entre Vichy et Châteldon, a marqué, en 1931, une étape décisive de son ascension - ou tout au moins, au sens le plus matériel, de sa fortune - en achetant, pour cent cinquante mille francs, le château.

Le châtelain de Châteldon, en 1942, règne sur une scierie, trois sources d'eaux minérales, un vieux moulin où l'on fabrique à la main, selon des méthodes moyenâgeuses, le papier dont se sert le maréchal Pétain pour sa correspondance personnelle.

C'est devant le château de Châteldon que s'arrête, à 4 h 25, la voiture du consul général von Nidda. Anxieux de connaître - enfin - le contenu de l'enveloppe que porte l'Allemand, Rochat s'avance pour faire ouvrir la grille. Mais von Nidda jette un coup d'œil à son bracelet montre, et retient Rochat.

- Attendons la demie...

Hitler a décidément exigé de tous les exécutants de l'opération Lila, depuis le motocycliste de tète de chaque colonne blindée jusqu'au diplomate chargé d'informer le gouvernement de Vichy, le strict respect de l'horaire. L'heure H a été fixée à 4 h 30... et Rochat en est réduit à ronger son frein et à battre la semelle devant le château de Châteldon, dans la nuit et le froid, jusqu'à la demie.

De l'autre côté des grilles, Laval, alerté trois quarts d'heure plus tôt par un coup de téléphone de Rochat, attend, lui aussi, l'heure fatidique fixée par la volonté du Führer.

4 h 30, enfin. Les visiteurs sont introduits. Krug von Nidda, en réalité, savait fort bien en quoi consistait la communication qu'il avait à faire. Il le dit à Laval en même temps qu'il lui remet deux lettres, l'une du chancelier Hitler adressée au maréchal Pétain, l'autre d'Otto Abetz, pour le chef du gouvernement de Vichy.

- Monsieur Krug von Nidda, dit Laval 1, m'a fait savoir, je ne me rappelle pas dans quels termes, le fait qui était en train de s'accomplir : que l'armée allemande était dans le port de Toulon et qu'elle cernait les bateaux.

J'ai alors protesté de la manière la plus vive - protestation platonique - auprès de M. Krug von Nidda, qui n'était chargé que d'une simple communication.

LES DEUX LETTRES

Laval, ainsi renseigné, prend alors connaissance des documents que le consul général vient de lui remettre.

La lettre du Führer - huit feuillets dactylographiés - reprend d'abord les thèses habituelles d'Hitler :

J'ai dû me résoudre, le 11 novembre 1942... à occuper la côte méridionale de la France... dans l'espoir d'amener par là un éclaircissement de la situation intérieure de votre pays...

... Ce n'est pas l'Allemagne qui, en septembre 1939, a déclaré la guerre à la France et à l'Angleterre...

...malgré une victoire unique dans l'histoire du monde, je n'ai rien fait qui pût blesser l'honneur de la France...

... Vous savez, Monsieur le Maréchal, que toutes les assertions qui ont été répandues du côté anglais ou américain... comme quoi l'Allemagne voulait s'emparer de la Flotte française... sont de pures inventions ou des mensonges délibérés...

Puis Hitler en arrive à un sujet qui n'a que de lointains rapports avec l'opération lila, mais qui, néanmoins, lui tient trop à cœur pour qu'il puisse laisser passer une aussi bonne occasion de l'évoquer :

Cela a été votre propre vœu, Monsieur le Maréchal, d'avoir une fois un entretien avec moi pour trouver les possibilités d'une [telle] collaboration et en établir les conditions. Je me suis rendu à ce vœu et des entretiens eurent lieu à Montoire qui, j'en suis convaincu, auraient pu jeter les bases d'une détente générale.

Malheureusement, les gens qui ont intérêt à la guerre en France ont réussi, à peine quelques semaines plus tard, à ruiner cette collaboration sous un motif qui était pour moi personnellement infiniment blessant. Je suis obligé d'affirmer ici qu'on a ouvertement prétendu que le fils de Napoléon n'a été ramené par moi à Paris que dans le but de vous y attirer, Monsieur le Maréchal, et de vous amener ainsi dans les mains de l'Allemagne.

Je dois maintenant établir que c'est vous-même, Monsieur le Maréchal, qui avez insisté, à l'époque, pour être autorisé à vous établir à Versailles et que j'ai dû encore le refuser pour la raison que, dans le reste du monde, on eût prétendu, bien injustement, que le gouvernement français se serait trouvé sous la contrainte allemande.

Et voici enfin, après deux pages de récriminations contre les généraux et amiraux français qui ont " failli à leur parole d'honneur à l'égard d'organismes allemands et cela un nombre incalculable de fois ", le passage capital de cette lettre :

C'est pourquoi, après avoir eu connaissance de nouvelles violations de leur parole d'honneur commises par des officiers, des généraux, des amiraux français, qui ont l'intention maintenant prouvée, d'ouvrir, aux fauteurs de guerre anglo-juifs la France après l'Afrique du Nord, j'ai donné l'ordre d'occuper immédiatement Toulon, d'empêcher le départ des navires ou de les détruire et de briser par la force, en cas de besoin, toute résistance. Cela ne constitue pas une lutte contre les officiers ou les soldats français conscients de leur honneur, mais seulement contre les criminels fauteurs de guerre, pour lesquels il n'a pas encore aujourd'hui coulé assez de sang et qui cherchent toujours de nouvelles possibilités pour prolonger et pour étendre la catastrophe.

J'ai, en conséquence, donné l'ordre de démobiliser toutes les unités de l'armée française qui, à l'encontre des ordres de leur propre gouvernement sont excitées par leurs officiers à une résistance active contre l'Allemagne.

Et Hitler de terminer - avant d'assurer le maréchal Pétain de sa " haute considération personnelle " - par un couplet sur son désir de voir enfin s'engager une collaboration dont il n'attend, de la part de la France " rien d'autre que compréhension du destin commun de l'Europe et loyauté ".

Quant à la lettre d'Abetz - qui sera la dernière manifestation de l'ambassadeur du Reich avant une longue période de disgrâce à laquelle la destruction totale de la flotte de Toulon ne sera pas étrangère - elle mérite d'être lue avec toute l'attention que Laval lui a consacrée :

TRAIN SPÉCIAL WESTPHALIE 26-1142.

Au Président Laval

Excellence,

Je vous communique ci-joint la copie d'une lettre du Führer au maréchal Pétain.

Comme Votre Excellence le voit par ces indications, une situation s'est produite qui oblige le Führer à une intervention immédiate dans l'intérêt de nos deux pays.

La ville et le port de Toulon n'ont pas été occupés à la demande formelle du gouvernement français et après que les amiraux français eurent donné leur parole d'honneur de défendre Toulon contre toute attaque anglo-américaine. Mais le gouvernement du Reich a été maintenant mis en possession de documents qui prouvent, de façon indiscutable, que les amiraux et officiers dirigeants de la flotte française à Toulon non seulement n'ont pas l'intention de défendre Toulon, mais qu'ils favorisent en secret un débarquement anglo-américain à Toulon et qu'ils veulent passer à l'adversaire au moment fixé. Des parties de l'armée et de l'aviation françaises sont également mêlées à ce nouveau complot fomenté par les ennemis éternels d'une compréhension franco-allemande.

Déjà les événements survenus en Afrique ont, par la trahison de toutes les personnalités françaises civiles et militaires, prouvé au maréchal Pétain que le gouvernement français n'était pas en mesure d'imposer aux autorités et aux éléments militaires placés sous ses ordres les conditions fixées dans l'armistice franco-allemand. Du fait de ces nouvelles machinations d'importants militaires français en France même, la confiance du Führer dans la parole d'honneur de tels éléments qui paraissent inébranlables dans leurs sentiments anti-allemands est complètement ébranlée (sic). Le Führer a donc donné maintenant l'ordre d'occuper aussitôt la ville et le port de Toulon ainsi que la Flotte française et de démobiliser les unités de l'armée et de l'aviation françaises qui sont en cause. J'espère fermement que toute effusion de sang pourra être évitée au cours de cette action, et que, de la part du gouvernement français, tous les ordres dans ce sens seront donnés. Si, au cours de cette action, des résistances se manifestent, elles seraient brisées par tous les moyens.

En faisant cette communication à Votre Excellence, je voudrais lui exprimer ma conviction que cette décision du Führer de nettoyer l'armée, la marine et l'aviation françaises une fois pour toutes de tous les éléments hostiles à un rapprochement franco-allemand s'effectuera en dernière analyse pour le bien de nos peuples. Un tel nettoyage était devenu indispensable depuis Montoire et surtout depuis les expériences faites au cours des dernières semaines. Il créera, je le crois avec certitude, désormais, la base nécessaire et solide pour ouvrir la voie à de nouveaux rapports entre nos deux pays pour créer cette vraie compréhension franco-allemande qui a toujours été souhaitée par le Führer et poursuivie depuis longtemps par vous-même et par moi. Dans ce sens, le Führer a décidé aussi maintenant de faire tout ce qui est en son pouvoir et de vous aider pour créer une force militaire absolument sûre pour le gouvernement français. Le gouvernement du Reich est d'autant plus intéressé qu'il est fermement décidé à lutter par tous les moyens contre tout essai de débarquement des forces américano-anglaises débarquées en Afrique et à combattre pour regagner l'empire colonial français. Il compte pour cela sur l'aide de l'armée française qui est à créer, et je suis persuadé que la fraternité d'armes créée par la lutte commune à venir qui sera ressentie par les soldats français et allemands inspirés du même esprit européen, contribuera plus que tout à servir de base à une amitié durable entre l'Allemagne et l'Italie d'une part et la France d'autre part.

Le Führer m'a chargé de vous remercier de votre lettre du 22 novembre. Le Führer a pris connaissance avec une vive satisfaction de la nouvelle que vous lui donnez suivant laquelle le gouvernement français a décidé de mettre à notre disposition tous les navires de commerce qui se trouvent dans les ports méditerranéens. Il vous remercie de cette décision.

En ce qui concerne votre désir d'avoir un nouvel entretien avec le Führer, je dois vous faire savoir que celui-ci se trouve actuellement sur le front de l'Est. Mais il m'a chargé de faire connaître à Votre Excellence qu'il vous recevrait volontiers bientôt à son quartier général, pour parler avec vous des questions soulevées par votre lettre. Je ne manquerai pas de vous faire savoir quand cet entretien pourra avoir lieu.

Agréez, etc.

Après avoir relu les principaux paragraphes des deux lettres, Laval, dans un mouvement de colère, les froisse. Puis, tout en sachant d'avance que cela ne peut servir à rien, il se soulage en renouvelant, avec plus de violence encore, ses protestations. À Rochat, il demande de convoquer immédiatement à Vichy, en un conseil restreint, les ministres intéressés et ceux de leurs conseillers - comme l'amiral Le Luc, directeur du cabinet de l'amiral Abrial - dont la présence pourra être utile.

" LES ALLEMANDS SONT LÀ... "

A 4 h 35, tandis que Rochat et von Nidda franchissaient les grilles du château de Châteldon, la D.C.A. de Toulon passait à tous les bâtiments et à tous les postes à terre un message d'alerte. Mais personne n'y attachait d'attention particulière : les survols nocturnes de la zone étaient fréquents et ne provoquaient plus que des réactions de pure routine.

A la préfecture maritime, l'enseigne Piéters venait enfin d'obtenir la communication, demandée cinq minutes plus tôt, avec le fort Lamalgue.

- Voici Lamalgue..., dit la standardiste.

Piéters entend au bout du fil une voix étouffée qu'il ne reconnaît pas. Il se présente :

- Ici, enseigne de vaisseau Piéters, officier de permanence à la P.M. Passez-moi l'amiral Robin...

- Impossible..., les Allemands sont là !

- Les Allemands ? Quels Allemands ? Ceux de la commission d'armistice ?

L'interlocuteur inconnu se contente de répéter d'une voix angoissée :

- Je vous répète, lieutenant, que les Allemands sont là. Et la communication est coupée : il semble qu'on ait raccroché précipitamment.

L'enseigne Piéters se rend aussitôt dans la pièce où dort le commandant Biseau, qui ne s'est même pas déshabillé.

- Commandant, je crois que les Allemands ont envahi le fort Lamalgue.

- Les Allemands ? Envahi le fort Lamalgue ? De deux choses l'une, Piéters, où vous rêvez, ou vous êtes devenu fou.

Néanmoins, le commandant Biseau, sans même prendre le temps d'enfiler sa vareuse, suit Piéters jusqu'au bureau de l'officier de permanence.

- Alors, dit le commandant Biseau, redemandez-moi Lamalgue.

L'enseigne Piéters décroche, sonne la standardiste - qui a tout entendu et pleure au bout du fil :

- Mon Dieu, lieutenant, que va-t-il nous arriver ? Piéters s'efforce de la calmer jusqu'au moment où le commandant Biseau, impatient, s'empare du combiné :

- Allô... Lamalgue... Allô, Lamalgue...

Enfin le circuit est établi, mais le commandant Biseau, couvrant d'une main l'appareil téléphonique, appelle Piéters à la rescousse :

- J'ai bien quelqu'un au bout du fil, mais je ne comprends rien, pas un mot de ce qu'il me raconte...

L'enseigne prend le combiné et écoute. Il entend son correspondant dire, en allemand :

- Qui êtes-vous et d'où appelez-vous ?

Dans la même langue - qu'il parle assez couramment - l'enseigne Piéters rétorque :

- Que faites-vous-là ? Qui êtes-vous, vous-même, et comment se fait-il que je ne puisse obtenir mon correspondant?

On lui raccroche au nez.

SURPRISE TOTALE...

Le fort Lamalgue est, en effet, occupé depuis quelques minutes. À 4 h 25, le char allemand à bord duquel a pris place le gendarme Le Moign a atteint la porte du fort Lamalgue. Le lieutenant de vaisseau Delort, officier de garde de l'Ecole Navale, sortant du bureau des mouvements, s'est arrêté, surpris, pour écouter le bruit des moteurs, devant la porte du fort. Il est allé aux nouvelles, mais a rencontré en chemin, avant même d'avoir atteint la porte, le second maître du poste de garde :

- Lieutenant, les Allemands sont là !

Le lieutenant de vaisseau Delort s'est précipité à la porte, a essayé, pour gagner quelques minutes, de parlementer, mais la tourelle du char embossé en face de l'entrée du fort s'est mise à pivoter de façon significative : le canon braqué sur la porte a abrégé les explications. Le L.V. Delort a ordonné d'ouvrir la porte et les premiers Allemands se sont rués dans la cour. Un lieutenant allemand s'est avancé :

- L'amiral Marquis !

Delort s'est efforcé d'obtenir quelques explications, mais l'Allemand n'a pas compris un mot - ou a préféré, pour faire court, ne pas comprendre. Un soldat de la Wehrmacht s'est alors approché et, dans un français très intelligible, a expliqué :

- Le Führer a donné l'ordre d'occuper Toulon à cause de ce qui se passe à Tunis et à Bizerte. Le lieutenant veut voir tout de suite l'amiral Marquis.

Le lieutenant de vaisseau Delort, entouré d'Allemands visiblement nerveux, n'avait plus qu'à s'exécuter. Il est donc allé, encadré par deux soldats allemands, réveiller dans son bureau du fort l'amiral Robin, chef d'état-major :

- Les Allemands viennent de forcer l'entrée du fort...

L'amiral Robin, voyant les deux gardes du corps de Delort, n'a demandé aucune explication. D'ailleurs, le lieutenant de vaisseau avait déjà refermé la porte et se dirigeait, toujours escorté par les deux Allemands, vers le bureau de l'amiral Marquis. Resté seul et comprenant qu'il ne disposerait que de quelques secondes, l'amiral Robin a eu le bon réflexe; sans prendre le temps de s'habiller, il s'est rué sur son téléphone et a demandé l'amiral Dornon, major général.

...MAIS L'ALERTE EST DONNÉE

Les Allemands, sur les cent kilomètres de route parcourus par leur colonne, ont partout coupé les fils téléphoniques. Mais ils n'ont pas isolé le fort Lamalgue : à moins qu'ils n'aient pensé qu'aux lignes P.T.T., oubliant ou ignorant l'existence du réseau filaire marine. En tout cas, le réseau de commandement existe encore, et l'amiral Robin peut parler au major général :

- Les Allemands occupent Lamalgue, c'est la prise de Toulon par la force... Il faut agir en conséquence : appelle le Strasbourg et préviens Guérin.

Il' est à peine 4 h 35.

Et tandis qu'au fort Lamalgue l'amiral Marquis est réveillé à son tour par les Allemands, l'amiral Dornon, à l'autre bout de la ville, commence à répercuter l'alerte.

Il obtient, à 4 h 40, la communication avec le Strasbourg et demande l'amiral Guérin, chef d'état-major des Forces de Haute Mer. Conversation brève mais complète : l'amiral Guérin est mis au courant de la situation, le major général lui dit qu'à son avis le sabordage est inévitable - et lui demande de le tenir au courant afin qu'il puisse, de son côté, donner aux bâtiments en gardiennage et aux bâtiments de la direction du port l'ordre de se saborder, dès que la décision aura été prise, pour les F.H.M., par l'amiral de Laborde.

À peine l'amiral Dornon a-t-il raccroché que déjà son téléphone sonne. C'est, cette fois, le lieutenant de vaisseau Morel qui l'appelle, de la porte Castigneau : un ouvrier boulanger qui vient d'arri ,er à l'Arsenal pour prendre son travail a vu, à 4 h 20, de nombreux camions allemands, chargés de troupes, rassemblés sur la place Noël-Blache.

Le major général donne ses ordres au L.V. Morel :

- Tenez-vous-en aux consignes reçues les jours précédents : parlementez, résistez passivement pour essayer de retarder l'entrée des Allemands dans l'Arsenal, mais efforcez-vous d'éviter toute effusion de sang.

Les mêmes ordres sont aussitôt donnés aux autres chefs de secteurs de l'Arsenal et aux postes de garde aux issues, en même temps que l'arrivée imminente des Allemands leur est annoncée.

LE BRANLE-BAS

De son côté, l'amiral Guérin ne perd pas son temps. A 4 h 45, il frappe à la porte de l'amiral de Laborde, le réveille et lui fait part de la communication du major général.

Le commandant en chef - ce n'est pas une vaine formule - refuse de le croire.

- Appelez-moi Marquis...

Guérin obtient Lamalgue, mais non le préfet maritime : la ligne de son bureau ne répond pas. - Essayez Robin...

Là, le chef d'état-major a plus de chance. Il réussit à obtenir son homologue de la préfecture maritime. L'amiral de Laborde, qui tient l'écouteur, entend Robin répondre d'une voix étouffée :

- Il y a quelqu'un dans mon bureau... je ne peux plus parler. Raccrochez, ne téléphonez plus !

Cette fois, l'amiral de Laborde est bien obligé de se rendre à l'évidence, et d'agir en conséquence :

- Faites faire le branle-bas sur tous les bâtiments... Il est 4 h 57.

Ainsi, simplement pour avoir négligé d'isoler totalement le central téléphonique du fort Lamalgue, les Allemands ont perdu le bénéfice de la surprise réalisée au moment de l'occupation du fort. L'alerte qu'ils redoutaient est maintenant donnée.

Elle l'eût été, d'ailleurs, même si l'amiral Robin n'eût pu disposer des quelques minutes de répit nécessaires pour appeler le major général. En effet, tandis que les Allemands se ruaient, à l'aveuglette, à travers les couloirs du fort Lamalgue, se perdant dans le dédale des casemates transformées en bureaux, ouvrant les portes, criant mus ! et rassemblant tant bien que mal les officiers dans le bureau de l'amiral Robin, le capitaine de corvette Le Nahec, officier de permanence au P.C. du C.O.M.A.R., avait réussi à s'enfermer à clef dans le local des transmissions du C.O.M.A.R. et avait commencé à transmettre dans toutes les directions un message annonçant l'occupation du fort par les Allemands.

Au moment où part du Strasbourg l'ordre de faire partout le branle-bas, Le Nabec a déjà touché - outre le navire amiral qu'il avait appelé en premier - le commandant du Front de Mer, le P.C. de la D.C.A., la flot-tille de patrouille, la Défense littorale, la division métropolitaine de police et la grosse tour du Mourillon. Il ne lui reste plus qu'à alerter le Ve Dépôt des équipages. Le Nabec obtient la communication et passe son message sans se soucier des coups de plus en plus violents qui ébranlent la porte. Et lorsque enfin le vantail cède sous une pesée plus vigoureuse, le Dépôt est prévenu.

Furieux, encore qu'ils ne se doutent pas de ce que vient de faire ce Français en pyjama qui les accueille d'un air narquois, le combiné du téléphone à la main, les soldats allemands menacent de leurs mitraillettes le commandant Le Nabec. Celui-ci, sans se faire prier, les suit et va rejoindre, dans le bureau du chef d'état-major, les autres officiers qui y sont déjà rassemblés.

Les messages ainsi transmis par le central du C.O.M.A.R. ne sont d'ailleurs pas les derniers contacts téléphoniques établis entre le fort Lamalgue et l'extérieur : clans le bureau de l'amiral Robin, la sonnerie retentit, une fois encore.

L'amiral Robin, qui achève de s'habiller, doit, pour pouvoir prendre l'appareil et répondre, parlementer avec les Allemands. Il finit par les convaincre et décroche :

- Ici, Dornon, sois tranquille, l'alerte est donnée au Strasbourg.

- Je te téléphone sous le nez des Allemands, répond l'amiral Robin. Il ne faut pas hésiter à prendre toutes les mesures prévues...

L'amiral Dornon veut rassurer son correspondant, mais il n'y a plus personne au bout du fil : cette fois, le fort Lamalgue est définitivement, totalement isolé... une demi-heure trop tard, toutefois, pour que l'opération Lita se déroule exactement comme l'avaient prévu Hitler et son état-major.

CHAPITRE III

LE BRANLE-BAS GÉNÉRAL

QUELLE est, à 4 h 57, c'est-à-dire à la minute exacte où l'émetteur O.T.C. du navire amiral lance l'ordre de branle-bas à l'escadre, la situation à Toulon, dans le port et la rade, et, d'une façon générale, dans l'ensemble de la zone du camp retranché " ?...

Pour répondre à cette question, il faut se pencher sur la carte - sur les cartes -, et, d'abord, se familiariser avec le plan de mouillage des bâtiments.

Ce plan a été modifié, il y a quelques jours à peine, en prévision d'une attaque alliée. Pour être moins vulnérables en cas de bombardement aérien, les bâtiments ont pris des postes de dispersion. Dispersion toute relative, il faut bien le dire, les points d'amarrage ne pouvant être multipliés à l'infini.

Face à La Seyne, orienté N.N-E-S.S-W alors que la rade s'ouvre elle-même face au sud-est, le port militaire de Toulon est situé dans le prolongement exact de la ville et occupe toute la petite rade, entre les appontements de Milhaud, à l'ouest, et le Mourillon, à l'est.

Quatre passes donnent accès à des darses tentaculaires, gagnées sur la terre ferme au cours des siècles. On peut, pour plus de commodité, diviser le port en deux grandes parties : tout l'ouest, des appontements de Milhaud à la limite extérieure des Grands Bassins, correspond à l'Arsenal Maritime Principal, tandis que l'est donne directement sur la ville et se prolonge jusqu'à la darse des torpilles, par l'arsenal du Mourillon.

Dans la zone de l'Arsenal Principal, en partant de l'ouest, on trouve donc, en premier lieu, les appontements de Milhaud. C'est là que sont - à l'exception du Jean-de-Vienne et du Dupleix -, tous les grands croiseurs des F.H.M. A leur suite, se serrent cinq contre-torpilleurs en gardiennage d'armistice ".

Après les appontements de Milhaud, la passe de Missiessy ouvre sur trois darses : les darses dites a des pétroliers " et a des sous-marins ", et la darse de Missiessy plus importante, que prolongent vers le N.N.E. trois bassins en doigts de gant.

À l'est de la passe de Missiessy, faisant en quelque sorte pendant aux appontements de Milhaud et barrant toute la partie centrale de l'Arsenal, dont le sépare le canal des subsistances, le quai Noël, ouvert directement sur la petite rade, voit s'aligner, cap au sud, la plupart des contre-torpilleurs armés de la 3e escadre légère et huit torpilleurs, pour la plupart en gardiennage.

On en arrive maintenant à la passe de Castigneau, qui s'ouvre entre le quai Noël et les Grands Bassins. Elle donne accès, après les trois petits bassins de radoub, à deux darses : à l'ouest la darse de Castigneau, et à l'est la darse Vauban, avec le quai de l'artillerie et le quai de la direction du port où sont amarrés les petits bâtiments des forces navales de la 3e Région : avisos, dragueurs, patrouilleurs, gabares.

Viennent ensuite les deux Grands Bassins qui s'avancent en plein milieu de la petite rade, à l'aplomb de la porte principale de l'Arsenal. Du bassin sud-ouest émergent les superstructures majestueuses du Dunkerque.

La face est des Grands Bassins forme un angle droit avec le Grand Rang qui ferme à demi la darse suivante - la darse vieille, creusée sous Henri IV. C'est à cet angle, l'angle Robert, que sont groupés les bâtiments de la division des Ecoles : le cuirassé Provence, le transport d'avions Commandant-Teste et le vieux Condorcet, transformé en ponton.

Dans la darse vieille, à leurs emplacements habituels, au grand rang et au petit rang, sont amarrés, face aux maisons des quais, les torpilleurs, avisos, dragueurs et petits bâtiments auxiliaires de la division métropolitaine de police et de la 1re flottille de patrouille.

Et enfin, tout à fait à l'est, dans la darse nord du Mourillon qui ne fait pratiquement qu'un avec le port marchand, sont alignés les sept sous-marins du groupe de relève et deux sous-marins en gardiennage.

Voilà pour le port...

Quelques bâtiments se trouvent de l'autre côté de la rade : l'Océan, transformé en ponton, et le patrouilleur Roche-Françoise, tous deux appartenant à la division des Écoles, et stationnés à Saint-Mandrier, et les deux contre-torpilleurs Mogador et Valmy, immobilisés, ainsi que le torpilleur Lansquenet, aux chantiers de La Seyne.

Face à la mer, l'escadre endormie est gardée par deux torpilleurs qui surveillent les passes : le Mars, amarré à Saint-Mandrier en baie du Lazaret, et la Bayonnaise, mouillée près de la Grande Jetée.

À BORD DU STRASBOURG

Amarré à quai au poste situé à l'extrême ouest de Milhaud, l'avant tourné vers le large, le Strasbourg domine, de la masse imposante de ses superstructures, les croiseurs et les contre-torpilleurs alignés à sa suite.

Le capitaine de vaisseau Seyeux est réveillé à 4 h 50, quelques minutes après l'amiral de Laborde, par l'amiral Guérin. Le commandant du Strasbourg rappelle aussitôt la bordée tribord au poste de veille de D.C.A. puis, par les haut-parleurs, fait rappeler tout son monde au branle-bas.

Quelques instants plus tard, l'amiral Guérin transmet au commandant Seyeux un premier ordre de l'amiral de Laborde :

- Allumez les feux !

Il ne s'agit pas, dans l'esprit du commandant en chef, de se préparer à l'appareillage - car, de toute évidence, le temps manquera -, mais l'allumage des feux est un réflexe :

" Un bâtiment qui n'a pas ses feux allumés est un bâtiment incapable, mort, note l'amiral de Laborde. En outre, les chaudières, une fois allumées, peuvent être détruites sans explosifs, s'il faut en arriver au sabordage."

Le commandant Seyeux fait donc allumer immédiatement la petite chaudière auxiliaire et fait enlever rapidement les mines et les grenades placées dans la grande chaudière en prévision du sabordage. Il reçoit également l'ordre d'écarter le bâtiment du quai, afin de se prémunir contre un coup de force. C'est chose faite à 5 h 05.

L'amiral de Laborde, pendant ce temps, appelle au téléphone l'amiral Dornon. Le major général ne peut que répéter ce qu'il a dit, déjà, au chef d'état-major et ajoute :

- Je me mets sous vos ordres, Amiral, puisque l'amiral Marquis est prisonnier.

Mais Laborde n'est pas d'accord :

- Je n'ai pas d'ordres à vous donner, et le fait que vous ne soyez que contre-amiral n'y change rien : le préfet maritime est indisponible, vous le remplacez, un point c'est tout.

- Est-ce que vous faites saborder ? demande Dornon.

- Je vais faire prendre les dispositions. Faites-en autant, je vous le conseille. Je vous dirai ce que je ferai. Mais vous, de votre côté, tenez-moi au courant de ce que vous saurez par le téléphone intérieur, le poste de gendarmerie et les postes de l'intérieur de l'Arsenal...

Le commandant en chef raccroche, mais reste à proximité de son téléphone, tandis que l'amiral Guérin se charge de déclencher l'alerte générale. L'ordre de branle-bas qui a déjà été transmis par O.T.C. est confirmé - comme le seront tous les ordres qui vont partir du Strasbourg - par signaux visibles, et, chaque fois que cela sera possible, par téléphone. C'est le capitaine de frégate Saunois, de l'état-major des F.H.M., qui se charge de téléphoner dans toutes les directions.

Il ne faut pas croire, cependant, que tous les bâtiments mouillés dans le port de Toulon seront touchés par ces messages à la même minute - ou, tout au moins, dans un très bref laps de temps. Bien loin de là...

LES CROISEURS DE LA 1re ESCADRE

Les croiseurs, qui constituent, avec le Strasbourg, le " gros morceau " des F.H.M., ont bien entendu été les premiers alertés.

La première escadre de croiseurs est commandée par le vice-amiral d'escadre Lacroix, dont le pavillon à quatre étoiles flotte sur l'Algérie (C.V. Malgouzou). L'amiral Lacroix assume en outre personnellement le commande-ment de la 1re division qui groupe les trois croiseurs de 10.000 tonnes : l'Algérie, le Colbert (C.V. Kraft) et le Dupleix (C.V. Moreau).

Les deux autres croiseurs de l'escadre - la Marseillaise (C.V. Montrelay) et le Jean-de-Vienne (C.V. Mailloux), tous deux de 7.600 tonnes, constituent la 3e division, aux ordres du contre-amiral Bléhaut, qui a sa marque sur la Marseillaise.

À bord de l'Algérie, dès que l'officier de quart a eu connaissance du message de l'amiral F.H.N. ordonnant de faire le branle-bas aux équipages, il a fait réveiller le commandant de bord et le chef d'état-major de l'amiral Lacroix - ou, plus exactement, le capitaine de corvette de Lesquen, premier sous-chef d'état-major, car le capitaine de frégate Guillerme est un des quatre ou cinq officiers de l'Algérie permissionnaires à terre pour la nuit.

L'amiral Lacroix, lui, est tiré du lit par le capitaine de frégate Bergot, commandant adjoint, qui le met au courant de la situation. Il est 5 heures. L'alerte a donc été transmise en moins de trois minutes. Elle va être aussitôt répercutée aux deux autres croiseurs de la première division ainsi qu'à la Marseillaise.

Mais à bord de ce dernier bâtiment, l'amiral Bléhaut est déjà au courant de l'entrée des Allemands au fort Lamalgue et des premiers ordres donnés par l'amiral de Laborde : branle-bas et allumage des feux. En effet, le commandant Saunois a eu le temps de joindre directement par téléphone le chef d'état-major de la 3e division de croiseurs, le capitaine de corvette Terlier.

D'ailleurs, ces précautions sont presque superflues : sur la Marseillaise comme sur l'Algérie, qui sont respectivement aux appontements 3 et 4 de Milhaud, séparés du croiseur amiral par le seul Colbert, on entend maintenant distinctement les haut-parleurs du Strasbourg qui rappellent au branle-bas.

Par contre, le Dupleix et le Jean-de-Vienne, tous deux à Missiessy, sont hors de portée de voix. Mais les liaisons téléphoniques fonctionnent normalement et permettent au C.C. de Lesquen de joindre sans retard le Dupleix et au C.C. Terlier d'alerter le Jean-de-Vienne.

Sur tous ces bâtiments, les effectifs sont considérablement réduits. Il n'y a qu'un petit nombre de permissionnaires à terre (un huitième des officiers, officiers mariniers, quartiers-maîtres et marins mariés et habitant Toulon, soit au maximum une vingtaine de permissionnaires de nuit par navire), mais les croiseurs fournissent une bonne part des bataillons participant, à terre, à la " défense du camp retranché ".

C'est ainsi que, pour deux croiseurs de la 1re division, un bataillon entier, le 20 bataillon du contingent spécial des F.H.M. (deux compagnies et un groupe de commandement de l'Algérie, deux compagnies du Dupleix) est détaché depuis le 23 novembre, à 13 heures, sous le commandement du capitaine de corvette Magnie, de l'Algérie, à la base aéronavale de Saint-Mandrier.

Il ne reste donc, à bord de l'Algérie, que cinq cent cinquante hommes et cinq cents à bord du Dupleix. Par contre, l'effectif du Colbert est encore de sept cents hommes.

Pour les croiseurs de la 3e division, entre les compagnies de débarquement et les compagnies du contingent spécial, c'est pratiquement la moitié de l'effectif de la Marseillaise et du Jean-de-Vienne qui est à terre au moment où, par haut-parleurs et sonneries de clairon, les équipages sont rappelés au branle-bas.

Les cinq contre-torpilleurs amarrés à Milhaud à la suite des croiseurs ne font pas partie des F.H.M. Mais la proximité des croiseurs a permis de les alerter sans retard, " en voisins ", en dehors de toute transmission formaliste des ordres. De même pour les bâtiments proches du Dupleix et du Jean-de-Vienne, à la darse et au bassin de Missiessy, et qui, à l'exception du contre-torpilleur Gerfaut, de la 7e D.C.T., ne relèvent pas de l'amiral de Laborde.

LA 3e ESCADRE LÉGÈRE

C'est le contre-amiral Négadelle qui commande la 3e escadre légère, à quatre divisions de contre-torpilleurs et une de torpilleurs. Soit en tout treize bâtiments assez dispersés 3.

L'amiral Négadelle a sa marque sur le contre-torpilleur Volta qui est au quai Noël avec la majeure partie - presque la moitié - de l'escadre légère. C'est le commandant Saunois, appelant du Strasbourg, qui, vers 5 heures, a réveillé le sous-chef d'état-major de la 3° escadre légère, le capitaine de corvette Oudet. Celui-ci a aussitôt rendu compte à l'amiral Négadelle qui, aussi surpris par la nouvelle que l'avait été quelques minutes plus tôt l'amiral de Laborde - et sans doute pour les mêmes raisons - fait immédiatement rappeler le Strasbourg par un officier connaissant bien le timbre de voix du commandant Saunois. La confirmation obtenue, il n'y a plus qu'à répercuter à la fois la nouvelle et les ordres - qui sont d'ailleurs captés au même moment sur O.T.C. par les radios des contre-torpilleurs et torpilleurs de l'escadre légère.

C'est ainsi que sur l'Adroit, torpilleur de 1.800 tonnes au poste 11 du quai Noël, le second-maître radio Paul Dietemann, qui a gardé toute la nuit la veille continue O.T.C. avec le Strasbourg, a noté comme premier message reçu : " Ici amiral - branle-bas à la flotte. "

De même, le capitaine de frégate Bienaymé, commandant le contre-torpilleur Vautour, note dans son compte rendu :

À 5 h 04, le 27, reçu en phonie sur 4 m 94 le signal Allô tous - ici amiral - faites le branle-bas à tous les équipages "; le signal est répété à 5 h 06.

" Tout l'équipage est alerté. La bordée non de quart prépare ses sacs et hamacs, parée à toute éventualité. La bordée de quart est mise sur pied pour allumer les feux ou exécuter le sabordage, selon ordre. "

En fait, on le sait, c'est l'ordre d'allumer les feux qui va suivre, à quelques minutes. En raison de la dispersion des bâtiments de l'escadre légère, l'amiral Négadelle, pour être absolument sûr que tous les contre-torpilleurs et torpilleurs seront touchés par les ordres, a mis en place un dispositif de transmission en deux temps, qu'il définit lui-même ainsi :

- Les ordres sont immédiatement retransmis à tous en cascade :

a) par le réseau spécial de téléphone avec Tartu et Adroit que j'avais fait réaliser par les moyens du bord en prévision de l'éventualité d'avoir à transmettre rapidement, et avec toutes les garanties d'authenticité désirables, des ordres importants et urgents.

b) par pli, planton ou embarcation, partant du Volta, du Tartu et de l'Adroit vers chacun des autres bâtiments répartis en trois groupes à l'avance, en tenant compte des postes de dispersion, pour que tous soient atteints au plus vite.

Le commandant de la 3e escadre légère doit, en outre, résoudre un problème qui intéresse plus particulièrement ses six bâtiments amarrés au quai Noël - et, accessoirement, les six torpilleurs qui occupent les autres postes du même quai.

Le quai Noël, en effet, se trouve sur un véritable îlot - le parc à charbon - séparé du quai des subsistances et de l'arsenal par un canal reliant la darse de Missiessy au débouché de la passe de Castigneau.

Un pont mobile, le " pont chinois ", enjambe le canal et relie l'îlot du parc au charbon au quai des subsistances. Pour gagner du temps et retarder l'arrivée des Allemands, l'amiral Négadelle fait ouvrir le pont chinois. L'îlot n'est donc plus relié à la terre que par un pont de radeaux franchissant la passe de Missiessy. C'est par là que les équipages des contre-torpilleurs et torpilleurs amarrés au quai Noël rallieront la caserne des Minimes, à Malbousquet, en cas d'évacuation des bâtiments, soit après un bombardement, soit après un éventuel sabordage.

LES SOUS-MARINS DU MOURILLON

On peut donc admettre, qu'à 5 h 05, au plus tard, tous les bâtiments des F.H.M. ont reçu l'ordre de faire le branle-bas, soit par O.T.C., soit par téléphone, le plus souvent par les deux voies - et, en outre, beaucoup ont été alertés à la fois par le Strasbourg et par les réseaux de commandement des escadres et des divisions.

D'autre part, les bâtiments en gardiennage amarrés à proximité des unités des F.H.M. ont généralement bénéficié des informations et des ordres qui ne leur étaient pas directement destinés.

Mais les F.H.M. sont, malgré la dispersion, relativement regroupées dans la moitié ouest du port; aucun bâtiment recevant ses ordres de l'amiral de Laborde n'est mouillé au-delà des Grands Bassins. L'alerte n'a donc été donnée par les F.H.M. que dans la partie du port qui donne sur l'Arsenal - dont la porte principale se trouve, on l'a vu, à l'aplomb des Grands Bassins.

Les bâtiments qui sont dans les deux darses situées plus à l'est, darse vieille et Port marchand-Mourillon, vont-ils être alertés aussi vite, bien qu'ils ne soient pas branchés sur le réseau de commandement des F.H.M. ?

En ce qui concerne les sous-marins amarrés à la darse nord du Mourillon, la question ne se posera pas : elle est déjà résolue... et par les Allemands eux-mêmes.

Les ordres reçus par le commandant du groupement Est, chargé d'occuper le fort Lamalgue, prévoyaient en outre - toujours au cours de la première phase de l'opération Lita - une double action sur le Mourillon : par le sud, pour effectuer une mise en batterie assurant le contrôle de la passe, et par le nord, pour permettre l'occupation de l'arsenal du Mourillon et la capture des sous-marins amarrés à la darse nord.

Deux détachements ont donc été lancés sur le Mourillon dès 4 h 30, avant même l'occupation totale du fort Lamalgue. Et, à 4 h 50 exactement, avec une simultanéité qui en dit long sur le degré d'entraînement de la Wehrmacht, des éléments portés, qui ont mis pied à terre et ont progressé silencieusement vers le sud en contournant la Mitre, vers l'arsenal par le boulevard de Bazeilles et vers la porte Nord, au Port marchand, donnent l'assaut, ouvrant la voie aux chars.

À la porte Nord, le chef de poste réussit, avant d'être débordé et contraint d'ouvrir, à alerter par téléphone le capitaine de frégate Bary, qui commande le groupe des sous-marins.

Au centre, les Allemands se font ouvrir la porte Bazeilles et pénètrent dans l'arsenal du Mourillon, tandis que, plus au sud, à hauteur de la place du Polygone, des pionniers dressent des échelles pour l'escalade. Quelques minutes plus tard, les pièces d'artillerie et les mitrailleuses sont déjà en batterie, comme prévu, à la Grosse Tour, à l'extrémité de l'atelier des torpilles.

Mais, au nord, au centre des sous-marins, l'opération se déroule moins aisément. Le commandant Bary a donné l'alerte au sifflet, et malgré les rafales d'armes automatiques qui balayent les quais, la plupart des officiers, des officiers mariniers et des hommes de leurs équipages, appuyés par un fusil-mitrailleur qui riposte, de l'intérieur de l'arsenal et ralentit les Allemands, ont pu rallier leurs bords. Quand les Allemands occupent les pavillons, ils n'y trouvent plus que quelques-uns des sous-mariniers qu'ils espéraient prendre au gîte : les autres sont déjà en train d'exécuter un plan minutieusement préparé au cours des jours précédents par plusieurs commandants de sous-marins, lorsqu'il leur est apparu que le coup de force allemand était inévitable.

Ils sont convenus qu'en cas d'alerte on lancera les moteurs, et que le premier paré foncera sur la panne qui bloque la sortie de la darse, ouvrant une brèche par où pourront passer les autres.

Quatre sous-marins vont ainsi " tenter la belle ". Si, de tous les noms de bâtiments et de marins qui ont été cités jusqu'ici et le seront encore, il en est qui méritent d'être retenus, ce sont bien ceux de ces quatre petits bâtiments et de leurs commandants.

Il y a là le sous-marin de 1.500 tonnes Casabianca que commande le capitaine de corvette L'Herminier, le Marsouin, que son commandant, le lieutenant de vaisseau Mine a ramené d'Alger après l'attaque alliée du 8 novembre, l'Iris, que le commandant, le capitaine de corvette Collomb, n'a pu rallier à temps et qui appareillera sous les ordres du commandant en second, le lieutenant de vaisseau Degé, et enfin le Glorieux, capitaine de corvette Meynier. Un cinquième sous-marin, La Venus, commandé par le lieutenant de vaisseau Crescent, appareillera avec les quatre autres, mais ce sera pour se saborder une fois dans la rade, conformément aux ordres donnés par l'amiral Marquis. Le lieutenant de vaisseau Crescent refusera de tenter de rallier Alger à bord d'un autre sous-marin.

Pour le moment, sous le tir des armes automatiques, les sous-mariniers n'en sont encore qu'aux préparatifs d'appareillage - mais ceux-ci vont être, on s'en doute, simplifiés au maximum ! Ainsi, le Glorieux, relié à l'atelier par des câbles électriques et des tuyaux d'air comprimé, se contentera-t-il, une fois rompues ses amarres, de lancer ses moteurs et de s'écarter du quai jusqu'à ce qu'il ait recouvré un peu brutalement, par la rupture des câbles et des tuyaux, sa liberté de mouvement...

Le premier paré est le Casabianca : son livre de bord porte les mentions suivantes, qui en disent long sur la virtuosité avec laquelle l'appareillage a été exécuté :

" 4 h 55 : R.A.S.

" 5 h 05 : Alerte au klaxon' - ennemi sur les quais - mitraillade.

" 5 h 10 : dépassé La Venus... "

LA DIVISION DES ÉCOLES

Les opérations conduites au Mourillon à partir de 4 h 50 ont été trop peu discrètes pour n'avoir pas donné l'alerte dans toute la partie est du port. Effectivement, le capitaine de vaisseau Deglo de Besse, qui commande le transport d'avions Commandant Teste, de la division des Écoles, amarré à l'angle Robert, entre l'est des Grands Bassins et le Grand Rang, note à 4 h 45 2 :

" On entend dans l'arsenal du Mourillon une fusillade, des cris " appareillez d'urgence ". Entre 4 h 45 et 5 heures, quatre (et peut-être cinq) sous-marins appareillent, un 1 500 tonnes 3 en tête. "

Par contre, un peu plus à l'est de l'angle Robert, donc plus près du Mourillon, sur la Provence, où flotte la marque de l'amiral Jarry, commandant la division des Écoles, le branle-bas ne sera donné qu'un peu plus tard. L'amiral Jarry ne sera alerté qu'à 5 h 15, lorsque son chef d'état-major, le C.V. Renon, recevra un coup de téléphone du C.V. Clatin, commandant de l'Océan, rendant compte de l'arrivée des Allemands à la coupée de son bâtiment, à Saint-Mandrier. L'annonce officielle de la prise du fort Lamalgue ne parviendra aux bâtiments de la division des Écoles qu'à 5 h 20, par un message émanant du 1er quartier.

Quant au capitaine de vaisseau Le Merdy, commandant de la Provence, il a bien entendu, peu après 4 h 45, le bruit d'une rafale de fusil-mitrailleur provenant de l'arsenal du Mourillon. Mais il a cru à une méprise et est resté au lit. Ce n'est qu'en entendant, au-dessus de sa tête, sur le pont de son propre bâtiment, des piétinements et une agitation anormale, qu'il s'est levé pour aller aux nouvelles.

- Commandant, ça tire un peu partout dans l'arsenal du Mourillon, lui dit l'officier de quart... et on entend des bruits bizarres.

Le commandant Le Merdy se rend alors au téléphone et y trouve une fiche rose : c'est le message du 1er quartier qui vient juste de " tomber ".

" P.C. 1 " quartier à Provence : Allemands occupent Toulon, fort Lamalgue est pris. "

LA DIVISION MÉTROPOLITAINE DE POLICE
ET LA 1re FLOTTILLE DE PATROUILLE

Les petits bâtiments armés, dépendant de la 3e Région maritime - c'est-à-dire sous les ordres de l'amiral Marquis - et affectés à des missions de patrouilles, surveillance des côtes, dragage sont groupés en deux formations : la division métropolitaine de police et la 1re flottille de patrouille.

L'une et l'autre ont été alertées directement vers 4 h 50, par le commandant Le Nabec, téléphonant de Larnalgue, du P.C. C.O.M.A.R.

La transmission des messages d'alerte se fera avec un appréciable décalage. Ainsi le lieutenant de vaisseau Brugerolles (commandant la 145e S.D.) ne sera prévenu, parplantons, de l'entrée des Allemands au fort Lamalgue qu'à 5 h 45, soit une heure quinze minutes après l'occupation du fort. Il est vrai qu'il a reçu des instructions permanentes lui prescrivant de ne pas saborder ses bâtiments et de se contenter de protester, en cas de tentative d'occupation, sans s'y opposer par la force. Il n'y a donc pas urgence.

A la division métropolitaine de police dès 4 h 50, le C.V. Fontaine a été touché à bord de l'Incomprise par le coup de téléphone du commandant Le Nabec.

Le commandant de la division métropolitaine de police a pu faire aussitôt alerter par téléphone toutes ses unités, à l'exception de la Poursuivante, qui, au quai des machines, n'est pas reliée directement, et, bien entendu, du torpilleur de garde, la Bayonnaise. Mais le Mars, bien que se trouvant à Saint-Mandrier, est joint par téléphone et reçoit, quelques minutes après 5 heures, le message suivant :

" Alerte. Allemands ont occupé le fort Lamalgue, transmettez l'alerte à la Bayonnaise, le commandant sait ce qu'il a à faire. "

Effectivement, le relais a été prévu, et le capitaine de corvette Palut, commandant le Mars, sait qu'il doit transmettre à la Bayonnaise, par fanal discret, les messages importants venant de l'Incomprise.

D'ailleurs, la communication reçue au P.C. de la division métropolitaine de police n'a pas surpris le commandant du Mars qui a déjà fait faire le branle-bas à son équipage et donné l'ordre d'évacuer les sacs et les hommes non désignés pour le sabordage. En effet, à Saint-Mandrier, comme au Mourillon et à peu près à la même heure, puisqu'il s'agit également du premier temps de la manœuvre allemande, ce sont les tanks de la Wehrmacht qui se sont chargés de donner l'alerte.

La D.M.P. comprend les 1re et 13e divisions de torpilleurs et la 3e escadrille d'avisos (plus l'aviso d'Iberville, hors rang), soit, en tout, 12 bâtiments mouillés pour la plupart au grand rang et au petit rang, dans la vieille darse, à l'exception de deux torpilleurs amarrés au quai Noël (Bordelais et La Palme), de la Poursuivante au quai des machines (darse Vauban), et des deux torpilleurs assurant en rade la sûreté de l'escadre : le Mars, au Lazaret de Saint-Mandrier, et la Bayonnaise, en grand-garde à la grande jetée.

L'OCCUPATION DE LA PRESQU'ÎLE DE SAINT-MANDRIER

Le plan d'opération Lila prévoyait que la mise en place d'éléments d'artillerie à la base aéronavale de Saint-Mandrier, par la colonne venant d'Ollioules, devait être exactement synchronisée avec la mise en batterie effectuée à la pointe sud du Mourillon.

En fait, pour autant qu'on en puisse juger à travers des comptes rendus rarement concordants et dont la précision horaire est incertaine, il semble qu'il y ait un léger retard, de l'ordre de six à quinze minutes.

Rien, cependant, n'a, jusqu'ici, entravé la progression des véhicules et des tanks allemands, et rien, non plus, ne va retarder, après le franchissement de l'isthme des Sablettes et l'entrée dans Saint-Mandrier, l'exécution de leur mission.

Certes, les Allemands vont trouver, sur les quelque huit kilomètres carrés de la presqu'île, des moyens de défense appréciables, en personnel et en matériel. Outre la base aéronavale, les éléments de la division des Écoles (Océan, Roche-Françoise, École des mécaniciens et chauffeurs) et les différents postes de D.C.A., il y a, en effet, à Saint-Mandrier, la valeur de deux bataillons aux ordres du capitaine de vaisseau Potel, commandant le front de mer. Et le capitaine de frégate Rageot, commandant l'artillerie de côte, dispose, dans les ouvrages, de plusieurs batteries en état de tirer.

Mais la mission confiée par l'amiral Marquis au commandant Potel exclut toute action contre une agression allemande : le commandant du front de mer doit " défendre la presqu'île de Saint-Mandrier, isthme des Sablettes compris, contre un débarquement ou la progression de troupes débarquées ".

C'est assez clair. Et l'arrivée des Allemands empruntant tout bonnement la route - et disposant du plan des ouvrages et des défenses - n'implique aucune autre réaction que la destruction des pièces.

Le commandant Potel est, d'ailleurs, personnellement, dans un état d'esprit qui le qualifie parfaitement pour l'accomplissement de cette mission " défensive " à sens unique. Il ne cache pas, depuis quelques jours, son mépris pour les hommes (cela paraît viser particulièrement Darlan) dont il dit qu'ils " ont fait, eux, le sacrifice de la France à leur personne ". Et il a déclaré à ses marins, lorsque ceux-ci ont rejoint la presqu'île, que " le soldat ne se trompe jamais en se défendant où son chef l'a placé, tandis que l'émigré a toujours tort devant l'histoire "...

Le commandant du front de mer a établi son P.C. à la Croix-des-Signaux, c'est-à-dire au-delà du village de Saint, Mandrier, à l'est de la presqu'île. Le P.C. de l'artillerie de côte est à Saint-Elme, au débouché de l'isthme des Sablettes. Le capitaine de vaisseau Orlandini, commandant de la D.C.A., s'installe chaque nuit au P.C. D.C.A. de Gambin.

C'est ce P.C. de Gambin qui, alerté le premier, à 4 h 10, par le projecteur de Fabre, avait tenté de joindre le P.C. C.O.M.A.R. par téléphone. Mais lorsque la communication, après une longue attente, avait été enfin établie, le commandant Orlandini s'était entendu répondre :

- Les Allemands sont à Lamalgue. Les amiraux sont gardés par des soldats en armes...

Vers 4 h 40, les postes du cap Sicié et de Pointe-Nègre ayant entendu des avions, une nouvelle alerte de D.C.A. est donnée. Mais, cette fois, les projecteurs qui fouillent le ciel réussissent à démasquer et à garder dans leurs faisceaux deux avions aisément identifiés comme étant des appareils de la Luftwaffe. Ceux-ci allument aussitôt leurs signaux de reconnaissance - et la D.C.A., rassurée, n'insiste pas... Il suffisait d'y penser.

4 h 45. Le P.C. de la Croix-des-Signaux est avisé par le poste de D.C.A. du Gros Bau qu'une colonne allemande comprenant des tanks s'approche de Saint-Elme.

Le commandant Potel alerte - justement à Saint-Elme - le capitaine de frégate Rageot : " Si la colonne passe l'isthme des Sablettes, les destructions doivent jouer. "

Quelques minutes plus tard, les Allemands entrent dans Saint-Mandrier et dépassent la caserne Schneider. C'est à ce moment que le commandant du front de mer reçoit à son tour, directement, le coup de téléphone du commandant Le Nabec lui annonçant l'occupation du P.C. de l'amiral Marquis.

Dans la presqu'île, la colonne allemande éclate et pousse des éléments jusqu'aux principaux ouvrages, notamment la puissante batterie de 340 du cap Cépet où les destructions par pétards seront effectuées de justesse : les pièces n'auront pas fini d'exploser au moment de l'arrivée des Allemands et le commandant de la batterie devra parlementer avec eux quelques minutes pour leur épargner d'entrer dans la première tourelle au moment précis où se produira l'explosion.

À Saint-Mandrier même, où les éléments de tête de la colonne sont arrivés vers 4 h 50, l'alerte est donnée à bord de l'Océan par un matelot de la section du Foch qui assure la garde.

Le capitaine de vaisseau Clatin, commandant l'Océan, note :

" 4 h 55. Branle-bas. Un planton est envoyé prévenir l'E.M.C.

" 5 h 00. Donné les ordres successifs, tandis que les premiers éléments allemands arrivent en grand nombre devant l'E.M.C., la B.A.N. et l'Océan :

" 1° d'armer une section (qui n'eut pas à intervenir par la suite) ;

" 2° de prendre les dispositions prévues en vue du sabordage de la Roche-Françoise ;

" 3° de faire mettre tous les élèves à l'abri sous le pont cuirassé.

" Je signale par téléphone au capitaine de vaisseau, chef d'état-major de la Provence, l'arrivée des Allemands à Saint-Mandrier, et lui demande des ordres pour le sabordage de la Roche-Françoise. "

Il semble toutefois que le matelot envoyé à 4 h 55 à l'École des mécaniciens n'ait pu remplir sa mission : en effet, l'ingénieur mécanicien général Le Floch, directeur de l'E.M.C. constate avec, peut-être, une nuance d'amertume :

" Aucun message ni renseignement quelconque ne m'est parvenu sur l'évolution de la situation jusqu'à 5 h 05, le 27 novembre... "

C'est finalement vers 5 h 10 - donc avec un quart d'heure de décalage par rapport à la mise en batterie effectuée à la Grosse Tour du Mourillon - que les tubes qui doivent battre la rade et interdire la passe, entre la grande jetée et la pointe nord de Saint-Mandrier, sont amenés à pied d'œuvre à la base aéronavale.

Comme au Mourillon, c'est un détachement de pionniers qui, par escalade, franchit le mur d'enceinte. La porte de l'Aubette est aussitôt ouverte pour donner accès au gros de la colonne.

Le capitaine de frégate Gizard, commandant la B.A.N., note la mise en place immédiate de huit pièces de 77 et de mortiers, et l'installation d'un groupe de projecteurs.

A bord de l'Océan, le commandant Clatin note :

" 5 h 10 : des tanks, une nombreuse artillerie, prennent position à la B.A.N. et aux abords de la darse de Saint-Mandrier. Des soldats allemands occupent le terrain des sports, face à l'Océan. "

L'ARSENAL RESTE EN LIGNE

Les deux pinces du dispositif allemand se sont refermées sur la rade et le port de Toulon. Mais, au cœur même du port, le centre vital qu'est demeuré l'Arsenal - malgré le déplacement à Lamalgue du P.C. du préfet maritime - est encore indemne. Les postes de garde aux issues n'ont signalé aucune action directe des Allemands sur les portes. Et surtout les circuits téléphoniques subsistent. L'amiral Dornon, qui n'a pas bougé de son bureau, attend, pour passer ses ordres aux bâtiments dépendant de la 3e Région maritime, que l'amiral de Laborde le rappelle. Le chef d'état-major du major général, le capitaine de vaisseau Labbey, centralise de son côté les rares renseignements qui arrivent :

" Allemands entrent dans arsenal du Mourillon.

" Caserne Bazeilles et Ecole de Gendarmerie sont occupées... "

Un problème reste angoissant : celui des bâtiments en gardiennage à bord desquels le personnel est réduit au minimum. Il sera probablement difficile, dans certains cas, d'effectuer correctement les opérations de sabordage, si l'on en vient à cette extrémité - ce qui, pour l'amiral Dornon, ne fait pas de doute, et qui eût même déjà été décidé sans les atermoiements de l'amiral de Laborde. De plus, sur les bâtiments en gardiennage, l'écoute O.T.C. n'est pas prise la nuit et il n'y a toujours pas de liaison filaire établie, si bien que la transmission des ordres - et même de l'alerte - se révèle difficile.

C'est si vrai que le capitaine de vaisseau Amiel, commandant le groupe des bâtiments en gardiennage, ne recevra qu'à 5 h 35 à bord du Dunkerque, par un planton de la Défense Littorale, le message l'avertissant de l'occupation du fort Lamalgue survenue 1 heure 05 plus tôt.

Le capitaine de vaisseau Lavoue, qui commande le centre des sous-marins en gardiennage de Missiessy et Vau-ban ne sera, lui aussi, avisé de la prise de Lamalgue qu'à 5 h 35 par un message de l'amiral Dornon.

Dans le même groupe d'immeubles de l'Arsenal, côté préfecture maritime, l'enseigne de vaisseau Piéters - qui est allé, entre-temps, réveiller à son tour le commandant Brosset-Heckel et i'a mis au courant de la situation, réalise tout à coup que si les Allemands sont entrés au fort Lamalgue, ils risquent d'arriver à la préfecture maritime d'un instant à l'autre. Il se précipite donc au local du 1er bureau, où se trouvent des dossiers qu'il connait bien et qui ne doivent en aucun cas tomber entre les mains de gens dont on sait qu'ils ne reculent pas devant des représailles. Ces dossiers sont ceux de quelques marins servant dans les Forces Navales Françaises Libres.

L'enseigne Piéters ouvre le coffre-fort du bureau qu'il partage - lorsqu'il n'est pas, comme aujourd'hui, de permanence -, avec le C.F. Lacroix et l'officier des Equipages Gamonet. Les dossiers sont aussitôt posés à même le carrelage et après avoir éloigné tables et chaises, l'enseigne y met le feu, en plein milieu de la pièce. Puis, laissant le feu faire son œuvre, il retourne, un peu soulagé, au bureau (le l'officier de permanence.

Il y trouve un visage nouveau : celui d'un officier des Équipages qui, isolé, ne sachant que faire, est venu aux nouvelles.

Le commandant Biseau s'acharne à essayer de téléphoner.

Piéters repart - il est environ 5 heures. Il va s'efforcer de rameuter tout " l'équipage " de la préfecture maritime - c'est-à-dire la douzaine de plantons, secrétaires, etc., qui sont disséminés dans tout l'immeuble, mais restent en liaison avec le premier-maître qui les commande.

Les fenêtres sont toujours ouvertes, mais maintenant, on commence à entendre du bruit. D'abord, les premiers vrombissements des avions survolant la rade. Et, tout à coup, tout proche, un fracas épouvantable retentit : il semble que cela vienne de l'immeuble même de la préfecture maritime.

Le premier-maître hurle à l'adresse de ses hommes : - Aux abris, ils nous bombardent !

Mais Piéters qui a vu, par la fenêtre, des bombes éclairantes se balançant au-dessus de la rade, accrochées à leurs parachutes, ramène l'incident à ses exactes proportions, et il envoie le premier-maître et tous ses hommes disponibles sur le toit où vient de s'écraser une bombe éclairante dont le parachute n'a pas fonctionné.

LA LUFTWAFFE ENTRE EN ACTION

C'est vers 5 heures, en effet, que l'appui aérien massif a été déclenché. Depuis 4 h 30, des avions allemands, opérant en liaison avec les troupes à terre, avaient commencé leur ronde au-dessus de la rade. Mais entre 5 heures et 5 h 10, c'est-à-dire à partir du moment où les pièces de 77 amenées au Mourillon et à Saint-Mandrier peuvent commencer à tirer, la Luftwaffe a une mission précise à remplir : illuminer le port pour permettre de surveiller les mouvements des navires.

Du coup, la ville entière va être arrachée au sommeil : 5 heures, c'est, pour la plupart des Toulonnais, l'instant où tout a commencé.

À 5 heures, le commissaire de 1re classe de la marine Prade, qui habite presque sur le port, 13, avenue de la République, et n'est arrivé à Toulon que la veille à 21 heures, voit, de sa fenêtre, la rade illuminée, et constate, en entendant le bruit des moteurs, que de nombreux avions participent à l'opération.

Dans la banlieue est de Toulon, à La Palasse, M. Hubert Steinmetz, qui travaille aux chantiers de La Seyne, est réveillé, également à 5 heures, par des explosions de plus en plus nombreuses et violentes. Il entend les avions, aperçoit des lueurs en direction du port - et pense a que l'aviation américaine bombarde les unités mouillées dans le port afin de les inciter à se saborder ".

Mme Boucard, dont le mari, Maître principal, est depuis peu à Alger sur le Commandant-Delage, habite boulevard Paul-Bert, derrière le port marchand, dans un immeuble occupé par de nombreuses familles de marins. Elle aussi est réveillée à 5 heures. Non par le bruit, mais par la lumière qui brusquement, par la fenêtre, a envahi sa chambre : " Je me suis levée, dit-elle, et avec toutes mes voisines nous avons regardé les torches ou les fusées qui tombaient dans l'eau... Nous avions très peur. Presque à la même minute, les explosions ont commencé. Certaines de mes voisines avaient leurs maris à bord. Nous ne nous sommes pas recouchées, pressentant quelque grave événement... "

Ces observations, faites simultanément, à cinq heures, en des points très différents de la ville, se trouvent confirmées par le registre officiel, le a livre de bord " de la station principale de la météorologie nationale de Toulon-La Mitre.

La station est dirigée, en novembre 1942, par un ingénieur de la météorologie, M. Rougetet. Elle est bien placée, au sud du Mourillon, sur la crête de la Mitre et dispose de vues excellentes sur la rade et le port.

À 5 heures, l'observateur de service note : " Temps nuageux à éclaircies. Avions sur la rade. Fusées éclairantes. "

L'AMIRAL MARQUIS À OLLIOULES

Au fort Lamalgue, les officiers, qui avaient été groupés d'abord dans le bureau de l'amiral Robin, ont été bientôt trop nombreux pour qu'il soit possible d'exercer sur eux une surveillance efficace. Les Allemands les ont transférés dans le carré de l'École Navale. Les élèves de l'École et les hommes sont rassemblés dans la cour, où les rejoignent bientôt tous les officiers et marins permissionnaires de la nuit qui cherchaient à rallier leurs bords et ont été arrêtés par les barrages allemands dans les rues du Mourillon et sur le boulevard Bazeilles.

Quant aux amiraux Marquis et Robin, ils ne sont plus là...

En effet, l'amiral Marquis, sitôt habillé, a été emmené à Ollioules, au P.C. du général allemand commandant l'opération.

Il a obtenu que son chef d'état-major ne le quitte pas, et tous deux roulent, en direction d'Ollioules, dans une voiture de liaison de la Wehrmacht.

L'amiral Robin a réussi, avant de quitter le fort Lamalgue, à emporter les télégrammes les plus secrets, qui ne doivent pas tomber entre les mains de l'occupant - et notamment le long télégramme envoyé par l'amiral Auphan le 11 novembre au matin et contenant les instructions, encore valables, sur la conduite à tenir à Toulon en cas d'arrivée des Allemands.

C'est l'afflux de tous les officiers du fort, rassemblés dans son bureau par les Allemands, qui a permis au chef d'état-major de récupérer ces documents :

- ... mon bureau s'est trouvé très encombré. Profitant de ce que les Allemands, qui surveillaient, étaient près de la porte, au bout de la pièce opposée au coffre, et de ce que le grand nombre de personnes présentes me masquait à leur vue, j'ai entrouvert discrètement le coffre et en ai sorti le feuillet où se trouvaient les pièces les plus importantes, dont le télégramme du 11 novembre. J'ai d'abord caché le tout dans la valise que je comptais emporter avec moi. Quand le préfet maritime me demanda de l'accompagner à Ollioules auprès du commandant supérieur allemand, je glissai rapidement les pièces dans une poche de mon manteau.

A Ollioules, le P.C. de brigade allemand a été improvisé dans la nuit à l'hôtel Carbonnel. Lorsque les deux amiraux arrivent sur la petite place qui, en temps normal, avec sa fontaine, ses quelques arbres, son monument aux morts et les hangars de la criée aux fleurs, constitue un décor plein de charme et de poésie, ils tombent au milieu d'un extraordinaire encombrement de véhicules de toutes sortes, de soldats allemands... Des estafettes motocyclistes arrivent et repartent en faisant pétarader leurs moteurs à plaisir.

Les deux étages de l'hôtel sont occupés, l'état-major s'est réparti les chambres... le général est au premier. Il reçoit immédiatement l'amiral Marquis qui, tout de suite, proteste contre la violation de l'engagement pris par le Führer.

- Étant donné les conditions de soudaineté et de violence nocturne de cette opération qui a le caractère d'une attaque, dit l'amiral Marquis, je ne puis vous assurer qu'il n'y aura pas, localement, des réactions par les armes.

Mais l'Allemand est optimiste. Il s'en tient, pour le moment, aux comptes rendus des exécutants qui ont tenu l'horaire, obtenu l'effet de surprise - et qui, pense-t-il, en ce moment même, bloquant la rade, doivent s'emparer un à un des bâtiments intacts.

- Je comprends très bien votre point de vue, dit-il, conciliant... mais il n'y a pas de résistance. Seulement quelques incidents locaux sans importance...

CHAPITRE IV

PRENDRE DISPOSITIONS FINALES

IL est exact que, jusqu'ici, l'opération Lila a été exécutée " en souplesse ". Et même les accrochages qui ont eu lieu au Mourillon n'ont pas surpris les Allemands qui, de toute évidence, s'attendaient à rencontrer partout une certaine résistance. Les moyens mis en œuvre par eux en portent témoignage.

Mais rien n'est encore joué, puisque le deuxième temps de l'opération va seulement se dérouler maintenant, à partir de 5 h 15, c'est-à-dire, comme prévu, 45 minutes exactement après la neutralisation du P.C. Lamalgue.

Or, c'est de ce deuxième temps que dépend le succès ou l'échec du plan, la mainmise sur cette flotte qu'Hitler convoite depuis si longtemps et dont " l'utilisation ultérieure permettra aux Allemands de finir victorieusement la guerre en quelques mois ".

5 h 15, les tanks et les chenillettes de la deuxième vague viennent d'entrer dans Toulon, par l'ouest. Une colonne, venant de Sanary. fonce à travers la Pyrotechnie en direction de la porte du Chemin de Fer, qui donne accès aux appontements de Milhaud. L'autre, partie d'Ollioules, va aborder l'Arsenal par le nord, par la porte Castigneau et. la porte Principale.

Il y a cinq minutes à peine, le directeur du port a fait partir du P.C. Dubourdien des camions et un train léger destinés à obstruer les voies et à retarder l'arrivée des Allemands aux abords immédiats de l'Arsenal. Seul le train léger sera à pied d'œuvre à temps. Les tanks perdront effectivement quelques minutes à le contourner et leur progression vers la porte Principale en sera décalée d'autant. Mais à la porte Castigneau, les Allemands arrivent, sans retard ni incident, vers 5 h 20. Trois tanks prennent position devant la porte, leurs canons prèts à déboucher à zéro. Le lieutenant de vaisseau Morel s'est avancé à l'extérieur de l'Arsenal, sur la place Jurien-dela-Gravière. Il va s'efforcer de gagner encore quelques minutes en parlementant.

JUSQU'À LA DERNIÈRE EXTRÈMITÉ

C'est bien, en effet, de quelques minutes que dépend maintenant le sort de la flotte.

Depuis son ordre de branle-bas général donné un peu avant 5 heures, le commandant en chef des F.H.M. n'a pris aucune décision.

Il attend.

Quoi ?

- Avant de faire un geste aussi effroyable que de saborder les bateaux, dira-t-il, je voulais aller jusqu'à la dernière extrémité.

Ce sera bientôt chose faite.

À 5 h 20, après avoir appelé l'Amirauté au téléphone, à Vichy, et fait prévenir l'amiral Le Luc de l'entrée des Allemands au fort Lamalgue, l'amiral Dornon demande la communication avec le Strasbourg. Il fait part à l'amiral de Laborde des derniers renseignements reçus à la Majorité Générale :

- Les Allemands ont occupé l'arsenal du Mourillon. Et on signale une colonne en route vers la porte du Chemin de Fer, donc qui vous menace directement.

- Nous allons être obligés de saborder, constate Laborde.

- Pensez-vous que je doive donner l'ordre de résister ? demande Dornon.

Laborde est catégorique :

- Non. Je ne vous conseille pas de résister : vous n'avez aucun moyen, vous n'avez pas de canons antitanks... Parlementez, tâchez de gagner du temps - et surtout prévenez-moi s'ils veulent forcer les portes, de façon qu'on ait le temps de commencer le sabordage. Je passe l'ordre : Prendre dispositions finales.

- J'en fais autant...

À la porte Castigneau, au même moment, le lieutenant de vaisseau Morel cède à la force persuasive des canons braqués sur la porte et le poste. Il ordonne l'ouverture. Les premiers blindés pénètrent dans l'Arsenal.

LES INSTRUCTIONS POUR LE SABORDAGE

Cet ordre, " prendre dispositions finales ", que viennent de lancer simultanément le commandant des F.H.M. et le major général, n'implique pas encore le sabordage des navires. Il déclenche l'avant-dernier stade du processus, et précède l'ordre d'exécution proprement dit. C'est que le sabordage d'un bâtiment de guerre - comme l'a dit l'amiral Abrial - ne consiste pas simplement à ouvrir un robinet, à faire entrer de l'eau et à remplir le bateau. Cela, quand on n'est pas au large, en eau profonde, c'est l'opération la moins importante. La plus importante est de détruire un certain nombre d'appareils, de machines. Il y a un appareil qu'on appelle le réducteur qui est composé de très nombreuses pièces entièrement filetées. C'est une sorte d'engrenage à filet très long, très difficile à faire, qui exige des métaux spéciaux. En France, on admettait qu'à partir de la commande il fallait compter près de trois ans. Il faut aussi faire sauter les canons, détruire les chaudières... ".

Depuis l'ordre N° 5143-44-45 donné à la flotte le 24 juin 1940 par l'amiral Darlan, et qui, déjà, prévoyait, en désespoir de cause, le sabotage et le sabordage des navires, ces opérations ont fait l'objet d'une véritable codification.

Il est vrai que pour une fois l'amiral de Laborde est d'accord avec Darlan : " La consigne de sabordage - c'est Laborde qui le dit - est une consigne d'honneur qui existe dans toutes les marines et qui, pour nous, date de l'École Navale. Quand nous entrons dans la marine nous l'apprenons. "

Le sabordage est donc une solution désespérée qui, pour le commandant des F.H.M., " va de soi " et dont l'histoire de la marine - et de toutes les marines - offre de glorieux précédents. Mais l'on n'avait jamais songé, jusqu'ici, semble-t-il, même à Scapa Flow en 1919, à préparer aussi minutieusement, jusque dans ses moindres détails d'exécution, un sabordage collectif de cette ampleur.

Les dernières instructions importantes concernant le sabordage des bâtiments de Toulon ont été signées par l'amiral Guérin, chef d'état-major des F.H.M. les 14 et 16 novembre 1912, en exécution des ordres envoyés de Vichy, au matin du 11 novembre, par l'amiral Auphan. Elles sont restées en vigueur, pour l'essentiel, après la venue à Toulon, le 23 novembre, de l'amiral Abrial, successeur d'Auphan au secrétariat d'État à la Marine. Le chef d'état-major des F.H.M. a simplement adressé le 21 novembre, à tous les commandants de bords, un nouvel ordre modifiant sur un point précis les instructions précédentes : l'amiral Abrial avait demandé, en effet, que le sabordage soit exécuté, le cas échéant, " sans chavirement ", les bâtiments coulés droit, dans le but de faciliter, après une immobilisation assez longue, le relèvement ultérieur des navires.

Entre-temps, du 18 au 25 novembre, l'amiral Marquis a conféré à diverses reprises avec l'amiral Guérin afin de s'assurer qu'il y ait bien, entre les F.H.M. et la 3e Région navale, en cas de sabordage, unité de doctrine, simultanéité et concordance des décisions.

Les instructions en vigueur, au matin du 27 novembre pour les F.H.M., sont donc applicables à tous les bâtiments se trouvant dans le port de Toulon.

Elles prévoient non seulement le sabordage proprement dit, mais aussi le sabotage des machines et des armes, toutes opérations devant s'effectuer en trois' temps successifs :

- Dispositions préliminaires.

- Dispositions finales,

- Exécution. En fait, le 27 novembre, les deux derniers temps seulement restent à exécuter, car les dispositions préliminaires ont été prises, sur ordre de l'amiral Guérin, dès le 14 novembre, en ce qui concerne les bâtiments eux-mêmes (sabotage des machines et sabordage).

Deux jours plus tard, le 16 novembre, une instruction spéciale, u sortie " par l'artilleur des F.H.M., traitait de la destruction des armes.

Pour les armes, comme pour les machines, les trois mêmes temps étaient prévus. Et les " dispositions préliminaires ", immédiatement exécutoires, avaient entraîné également la constitution d'équipes spécialisées, le stockage d'explosifs, la mise en place permanente de chalumeaux, la reconnaissance préalable et le marquage des endroits choisis pour les découpages ou pour les pétardements et grenadages.

Il n'est pas exagéré de dire que depuis le début de la deuxième quinzaine de novembre, la prise de ces dispositions préliminaires a fait naître à bord des bâtiments une véritable psychose du sabordage.

Certes, on n'y a cru qu'à demi - ou on s'est efforcé de n'y pas croire. Mais la constitution des rôles de sabordage, les exercices, la présence, à pied d'œuvre, des instruments et des explosifs, tout cet ensemble de mesures qu'il a bien fallu prendre - et, selon les termes mêmes de l'ordre du 14 novembre e conserver jusqu'à nouvel ordre " - a fait entrer la perspective du sabordage dans la réalité quotidienne.

Quelques jours après son dramatique retour d'Alger, le lieutenant de vaisseau Mine, commandant du sous-marin Marsouin, en avait fait la constatation, non sans surprise. II avait reçu à sa table un de ses camarades, ancien sous-marinier embarqué sur un croiseur :

- Mon vieux, avait dit Mine, une seule chose nous préoccupe : achever le plus rapidement nos petites réparations pour être en état d'appareiller.

- Sur mon gros bateau, avait répondu son hôte, à tous les repas, toutes les conversations reviennent infailliblement sur les manières de mieux se détruire. J'en ai assez, c'est démoralisant ! Nous avons des armes, qu'on parle donc de se battre au lieu de se saborder...

CONFÉRENCES ET DÉMONSTRATIONS

Les sabotages et destructions prévus impliquent la mise en œuvre - et sans tâtonnements ni possibilité de rattraper une fausse manœuvre - de matériels et de techniques avec lesquels les équipages, et même l'encadrement, ne sont guère familiarisés. L'instruction du 16 novembre comportait bien une annexe de plusieurs pages très denses contenant l'énumération, la description et le mode d'emploi des artifices de destruction pouvant être utilisés, mais il s'agissait là d'indications théoriques insuffisantes pour garantir le résultat.

Il avait donc été précisé par l'amiral Guérin, le 16 novembre, que le personnel chargé de l'amorçage des pétards et grenades " serait instruit au cours de séances de démonstration ".

La préfecture maritime s'était chargée d'organiser ces séances. Déjà, au début de novembre, le chef de la section

" Études de Pyrotechnie " à la D.C.A.N. de Toulon, l'ingénieur en chef Lyner de la Barbée, avait confié à l'ingénieur Breton, du groupe des " Études déminage ", le soin de participer, par la rédaction de consignes techniques, à la préparation d'une instruction très secrète sur le sabordage des navires. Cette instruction était en cours de rédaction lorsque, le 20 novembre, était arrivé à la Pyrotechnie l'ordre de désigner immédiatement un artificier capable d'effectuer, à bord des bâtiments et dans les principaux ouvrages, des démonstrations appuyées par de véritables conférences.

L'agent technique principal artificier, Aimé Massot, qui travaillait à la rédaction de l'instruction, et devait être, de ce fait, plein de son sujet, avait été choisi.

- Le 20 novembre, dit-il, je reçus de mes supérieurs l'ordre de me rendre à bord des bâtiments de guerre pour faire des conférences avec démonstrations pratiques à l'appui, afin de parfaire l'instruction du personnel des bords et à terre chargés de détruire ou rendre hors service tout bâtiment, ouvrage ou matériel de tir, autrement dit, d'être en mesure de mettre en action une charge destructive.

" Au cours de cette instruction, pour mettre ces personnels hors de crainte, pour les mettre " en sympathie " avec la manipulation d'un amorçage, d'un engin explosif de faible ou forte capacité, je leur donnais a priori quelques indications communes sur la constitution des éléments actifs, leurs propriétés et enfin les résultats qu'ils obtiendraient.

" Chaque élément constituant les parties actives d'un amorçage faisait l'objet d'une démonstration pratique à l'appui. C'est-à-dire qu'au cours de ces conférences, je faisais fonctionner aussi bien la mise de feu de mèche lente qui brûle un mètre en quatre-vingt-dix secondes que du cordeau détonant qui détone de l'ordre de sept mille mètres seconde.

" Je leur montrais ensuite la façon de monter un amorçage avec détonateur inerte, puis un paquet de pétards également inertes et enfin l'introduction de l'ensemble dans le logement d'amorçage de l'engin destructeur.

" Lorsque j'avais terminé cette instruction, je rassemblais tous les élèves sur le pont de leur bâtiment, j'allumais une mèche de cinq à six secondes de durée au bout de laquelle était un pétard amorcé et j'envoyais le tout à l'eau à proximité de leur bâtiment.

" Une explosion s'ensuivait après cinq à six secondes, suivie d'une gerbe variant avec la hauteur d'eau.

" C'est ainsi que le 21 novembre, aidé d'un ouvrier artificier qui me secondait dans mes déplacements, j'ai effectué ma première conférence à bord du Strasbourg, de 7 h 30 à 10 heures du matin, puis ce même jour à bord du croiseur la Marseillaise, de 10 heures à 12 heures.

" Le lendemain, dimanche 22 novembre, dès 8 h 30, je poursuivis mes conférences sur le Jean-de-Vienne.

" Le 23 novembre, à 8 h 30, j'étais à bord du Colbert.

" Je me suis réservé la journée du 24 novembre pour rappeler aux agents techniques, chefs d'équipe et ouvriers artificiers de la pyrotechnie, certaines méthodes de sabordage pour rendre inutilisables des matériels et ouvrages dont on ne veut laisser trace à l'ennemi.

" Le 25 novembre, je repris mes conférences à l'ensemble des officiers mariniers et équipages canonniers à bord des sous-marins.

" Et enfin, le 26 novembre 1942, j'ai fait mes dernières conférences à bord du contre-torpilleur Le Tigre, à 8 h 30, et du croiseur Algérie, vers 10 heures.

" Au cours de ces conférences, j'indiquais les emplacements sensibles du navire et ceux des matériels de tir que les officiers du bord connaissaient bien. Cette opération consistait à placer l'engin explosif, ainsi monté et garni comme je leur avais indiqué, au mieux pour opérer la destruction le plus sûrement et le plus rapidement possible, de façon soit à ouvrir une brèche pour couler le bâtiment, soit à rendre inutilisables des organes moteurs, soit à détruire la culasse ou la volée d'un canon.

Le témoignage de M. Massot montre bien qu'il ne suffira pas, quand viendra l'ordre d'exécution, " d'ouvrir un robinet "...

LES " DISPOSITIONS FINALES "

Mais, pour le moment, à 5 h 20, il ne s'agit encore que de passer aux " dispositions finales ". En quoi consistent-elles ?

D'abord, en vue des destructions préalables - et pour les machines comme pour les armes -, aussi bien qu'en prévision du sabordage proprement dit, il faut mettre à son poste le personnel prévu au rôle de destruction et de sabordage. Puis faire placer les charges d'explosifs, les pétards amorcés, les grenades et ajouter de l'essence sur tous les foyers d'incendie préparés. Enfin, on doit faire procéder, sans tarder, à de premières destructions et à de premiers démontages :

Détruire les tuyautages et démonter les postes des coquilles de condenseurs, les clapets de non retour d'aération à la cale des pompes de circulation principale, les plateaux de boîte à clapets de pompes diverses, etc.

Certes, l'amiral Abrial, lors de sa visite du 23, avait dit aux officiers généraux et aux commandants réunis à bord du Strasbourg autour de l'amiral de Laborde, qu'il ne lui paraissait pas souhaitable que les bâtiments fussent, en cas de sabordage, irrémédiablement détruits et rendus irrécupérables. Il avait donc non seulement donné l'ordre d'éviter le chavirement, mais encore indiqué qu'il faudrait se borner à provoquer des avaries rendant les navires sabordés inutilisables pendant un certain nombre de mois. Mais, sur ce deuxième point, le ministre avait simplement demandé que les dossiers de sabordage existants fussent rassemblés et envoyés au département de la marine qui, après examen détaillé, arrêterait la liste limitative des destructions prescrites.

- En attendant, avait ajouté l'amiral Abrial, les dossiers actuels restent en vigueur - sauf à couler droit les bâtiments au lieu de chercher à les chavirer.

L'amiral Négadelle avait toutefois fait observer qu'il ne suffisait pas d'en donner l'ordre pour être assuré que les bâtiments sabordés couleraient droit.

- C'est une consigne, avait-il dit, absolument inapplicable pour les contre-torpilleurs : du fait de leur construction, ils chavireront ou s'inclineront forcément - même en coulant sur des fonds de douze mètres, comme c'est le cas dans le port de Toulon.

Quant aux nouvelles instructions limitant les destructions, on peut bien penser qu'elles n'étaient pas encore parvenues à Toulon le 27 novembre. A dire vrai, les doubles des dossiers de sabordage des bâtiments, qui devaient être envoyés à Vichy, n'avaient pas encore été centralisés à l'état-major des F.H.M. Seul l'amiral Négadelle avait, le 26, fait parvenir les siens.

Les dossiers établis en suivant les instructions des 14 et 16 novembre restent donc valables, ce qui implique, à la réception de l'ordre " Prendre dispositions finales : une série d'opérations qui, pour un croiseur du type Marseillaise, par exemple, doivent prendre normalement quarante-cinq minutes, de jour, et cinquante-cinq minutes de nuit, une fois les équipes en place - c'est-à-dire après un premier délai de cinq minutes de jour, et quinze minutes la nuit.

C'est à 5 h 24 que l'ordre donné par l'amiral de Laborde parvient au P.C. de l'amiral Lacroix, à bord de l'Algérie. Sur La Marseillaise, l'état-major de l'amiral Bléhaut vient d'être alerté directement par un coup de téléphone passé du Strasbourg.

La réaction, à la 1re et à la 3e division de croiseurs, est immédiate et concordante :

Le commandant Terlier, chef d'état-major de la 3e D.C., fait observer au commandant Molas, qui l'a appelé du Strasbourg, qu'il y a incompatibilité absolue entre la prise des dispositions finales et l'ordre d'allumage des feux, donné quelques minutes plus tôt par l'amiral de Laborde - et déjà en cours d'exécution.

Et le commandant de Lesquen, chef d'état-major de la 1re D.C., qui, lui, a reçu l'ordre par O.T.C., entre en communication téléphonique avec le Strasbourg dès 5 h 26 et dit exactement la même chose au capitaine de frégate Derrien.

Pourquoi incompatibilité ? Il est aisé de le comprendre : les dispositions finales comportent des découpages au chalumeau dans les machines et le transport d'explosifs dans les chaufferies, toutes mesures s'accommodant assez mal de l'allumage des brûleurs des chaudières... De plus, les mécaniciens, indispensables pour l'allumage des feux, ne le sont pas moins pour la préparation du sabotage. Ils figurent d'ailleurs sur le rôle de destruction et de sabordage.

Contraints de s'en tenir aux ordres donnés par le commandant en chef, Derrien et Molas se contentent de répondre a exécuter à la fois l'allumage des feux et les dispositions finales... ", mais chacun interprète de son mieux ces prescriptions difficilement conciliables :

- Donnez néanmoins la priorité à la préparation du sabordage, dit Derrien au C.C. de Lesquen.

- N'entreprenez pas encore de dégâts tels que les découpages au chalumeau, précise Molas à Terlier.

En fait, quelques minutes plus tard, l'ordre d'allumage des feux sera rapporté.

Malgré le flottement résultant de ces instructions contradictoires, les " dispositions finales " sont prises partout - et d'autant plus vite que la rade tout entière se trouve maintenant dans une ambiance de guerre qui fait redouter l'irruption des Allemands à bord des bâtiments avant que les équipes de sabotage et de sabordage aient eu matériellement le temps d'agir.

En effet, non seulement les bombes et fusées éclairantes continuent à projeter sur le décor leur lumière blafarde et irréelle, mais on entend maintenant des bombes qui explosent, les 77 qui tirent, du Mourillon et de Saint-Mandrier, la toux saccadée des mitrailleuses de D.C.A...

C'est à la pointe sud du Mourillon et à hauteur de la grande passe que paraît avoir lieu le principal accrochage.

CHAPITRE V

L'ÉVASION DES SOUS-MARINS

CE SONT les sous-marins du Mourillon qui ont attiré sur la pointe sud et sur la passe un déluge de fer et de feu. L'appareillage a été rondement mené. Le premier alerté paraît avoir été le vieux Marsouin 1. Peu avant 5 heures, au moment même où sur le Casabianca, amarré à un poste plus éloigné du Port marchand, le mécanicien Heichette passait la suite au quartier-maître torpilleur Lionnais en lui disant : " Ce n'est pas encore pour cette nuit ", le commandant du Marsouin, le L.V. Mine, étendu sur sa couchette, avait entendu claquer des coups secs. Las d'attendre le sommeil, le lieutenant de vaisseau Mine avait allumé sa lampe de chevet à 3 heures du matin et ouvert Paroles d'action de Lyautey, tandis que résonnait, sur sa tête, le martèlement monotone du factionnaire arpentant le pont.

Depuis cinq jours et cinq nuits, Mine n'avait pratiquement pas fermé l'œil : il " sentait " le coup de force allemand. Le 22 novembre, en effet, il avait rencontré à Toulon le commissaire de la marine Williams, qui habitait à Sanary et qui lui avait décrit la concentration des blindés allemands dans la zone Sanary-Ollioules.

Mine, interprétant le renseignement mieux que Laborde ou Marquis, avait aussitôt su à quoi s'en tenir. Aussi, dès le premier claquement, le commandant du Marsouin avait interrompu sa lecture et tendu l'oreille. Quelques secondes plus tard, la cloison de sa cabine était ébranlée par un bruit caractéristique de rambardes et d'échelle : le quartier-maître Nedellec, de faction dans la " baignoire ", s'affalait et ouvrait la porte sans prendre même le temps de frapper :

- Commandant ! on tire sur la station des sous-marins. D'un bond, le commandant du Marsouin est passé de sa couchette dans la coursive, hurlant à pleins poumons :

- Branle-bas... poste d'appareillage !

Le réflexe a été immédiat : le L.V. Mine a pensé " appareillage " et non " sabordage ". Sa réaction prend une valeur particulière si on la rapproche des précisions données par l'amiral Marquis au sujet des sous-marins :

- Évidemment, la question se pose de savoir pourquoi ,je n'ai pas prévu et je n'ai pas donné l'ordre d'appareillage des sous-marins... si je n'ai pas donné l'ordre à l'avance à ces sous-marins de rejoindre les forces alliées, c'est que j'ai trouvé que c'était exceptionnellement difficile au point de vue moral...

Pourquoi " exceptionnellement " difficile ?

L'amiral Marquis l'explique :

- Tout le personnel de la marine, à Toulon, envisageait volontiers un passage " de l'autre côté ". Il y avait, je dois dire, une exception : c'était celle des sous-marins, parce que les sous-marins avaient été pourchassés d'une façon extrêmement vive par les Anglais et les Américains et avaient eu des pertes considérables.., je savais qu'il v avait beaucoup de ressentiment... Il y a quatre sous-marins qui sont partis d'Alger au moment du débarquement allié pour regagner Toulon. Ces sous-marins ont subi pendant deux jours des bombardements intenses de la part des Anglais. Cela se passait le 9, le 10 ou le 11 novembre. Évidemment, quand ces officiers sont arrivés, ils se sont plaints du régime qu'ils avaient subi : ils ont failli être coulés. Et puis, il y avait le souvenir de tant de sous-marins coulés... de sorte que j'ai eu des scrupules à ce moment-là à leur donner un ordre ferme, à leur dire : " Vous pouvez appareiller immédiatement, par conséquent, s'il y a du danger, vous pouvez partir de l'autre côté. " J'ai simplement donné l'ordre qu'ils pourraient prendre le large pour se saborder.

Et l'amiral Marquis d'ajouter, à propos des sous-marins qui ont appareillé, non pour se saborder au large mais bien pour rejoindre les alliés : " En quelque sorte, ils ont exécuté mes ordres ", précisant même que quiconque pouvait voir là une contradiction ne " connaissait rien du tout à la marine "...

C'est aux marins qu'il appartient de dire si les ordres, dans la marine, sont toujours donnés de façon aussi... nuancée. Mais l'exemple donné par le lieutenant de vaisseau Mine - auquel on ne saurait reprocher de " ne rien connaître de la marine " - montre eu tout cas que le préfet maritime de Toulon était mal informé sur l'état d'esprit de ses subordonnés. Car le Marsouin est justement l'un des sous-marins rescapés d'Afrique du Nord arrivés à Toulon le 11 novembre. Son commandant est donc l'un de ces officiers dont l'amiral Marquis s'est fait scrupule de heurter les sentiments - et le ressentiment - antibritanniques.

Et cependant Mine n'hésite pas. Pas plus que le commandant L'Herminier, du Casabianca, qui note :

" L'ennemi est là et nous tire dessus. C'est la seule chose certaine, et l'ennemi, Dieu soit loué, est l'Allemand. "

À bord du Casabianca, du Marsouin, de l'Iris, du Glorieux et de La Vénus, le personnel, selon le mot de Mine. a immédiatement " fait surface ". Les officiers sont sortis de leur cabine, à demi vêtus, les gradés ont sauté à bas de leurs couchettes et foncé aux postes d'équipage pour rassembler leurs gens. Ceux du pont ont rejoint leurs postes avec revolver et casque; mécaniciens et électriciens se sont rués sur les câbles de charge et sur les tuyaux d'alimentation en air et, après les avoir débranchés en catastrophe, les ont balancés sur le quai.

Pendant que se prenaient ainsi en un temps record - quelques minutes à peine ! - les dispositions d'appareillage, la fusillade se rapprochait. Le bâtiment des officiers mariniers, à cent mètres du Casabianca, et celui des officiers, à trente mètres, étaient cernés. On voyait arriver quelques-uns des marins qui couchaient à la station et qui avaient réussi à sortir des pavillons dès l'alerte. Celui-ci, sans bretelles ni ceinture, tenait son pantalon pour pouvoir courir... un autre butait à chaque pas : il n'avait pas eu le temps de lacer ses brodequins. Chaque retardataire réussissant à rallier son bord était accueilli avec enthousiasme - mais on n'avait pas le temps d'éterniser les congratulations. Déjà retentissaient les ordres :

- Larguez tout !

Sur le quai, le commandant Bary, chef du groupe des sous-marins de relève, était venu à portée de voix du Marsouin :

- Les Allemands enfoncent la porte Nord de la station.

- J'ai compris, commandant, avait répondu Mine.

- Je n'ai pas d'ordres pour vous, dit Bary.

- J'appareille...

Arrivé à hauteur du Casabianca, le commandant Bary a crié à L'Herminier :

- Je vais aux nouvelles !

Quelques instants plus tard, il était prisonnier des Allemands.

Les dernières aussières ont été larguées. Lestées par des gueuses, elles ont coulé et n'ont pas gêné pour la manœuvre d'appareillage.

- Tribord en avant !, a ordonné Mine... Bâbord en arrière !..., à gauche 25...

Du pont de son Glorieux, le commandant Meynier - seul sous-marinier français qui ait coulé un U. boat avant l'armistice de 1940 - a couvert son appareillage en tirant au revolver sur les Allemands qui approchaient du quai. Pendant ce temps, le Casablanca et La Vénus avaient réussi les premiers à s'éviter et à s'écarter du quai. Manœuvre rendue délicate par le mauvais état des appontements d'où débordaient des poutrelles de fer tordues qui risquaient d'accrocher les barres de plongées. Pour le Casabianca, les choses se sont passées particulièrement bien, car la veille au soir l'officier en second, le lieutenant de vaisseau Bellet, avait pris la précaution de faire glisser un vieux chaland entre le sous-marin et l'appontement. Le Casablanca a pu ainsi se dégager directement en avant – en écrasant contre le quai la coque du chaland - et prendre immédiatement un peu de vitesse, sans risquer ni de racler ses ballasts sur les piles ni de tordre son hélice tribord.

Mais c'est néanmoins La Vénus qui a réussi, eu raison de son inertie moindre - 600 tonnes seulement - à prendre une courte tête d'avance.

De sa passerelle, le L.V. Crescent a hélé L'Herminier :

- Commandant, je suis en avant, laissez-moi passer !

Respectueux des conventions, le commandant du Casablanca, qui venait de commander En avant quatre, stoppe : c'est donc à La Vénus qu'est revenu l'honneur de défoncer la panne - barrage de madriers tenus par des câbles et des filets - qui ferme la passe du Mourillon.

La Vénus a réussi à ouvrir la brèche, mais non sans avoir pris sa barre de plongée tribord dans un des filins d'acier du barrage. Le Casablanca, qui la talonnait à cinquante centimètres sur son arrière, l'a aussitôt dépassée en défilant le long de ses ballasts bâbord...

AUX FLAMBEAUX... ET EN MUSIQUE

Il est exactement 5 h 10.

Le commandant L'Herminier note :

" Je suis convaincu que les deux jetées qui ferment le port du Mourillon sont occupées par les Allemands et que nous allons recevoir une dégelée de pruneaux antitanks qui vont traverser la coque mince et la coque épaisse et rendre la plongée ultérieure impossible. Nous défilons à une quinzaine de mètres des extrémités de ces jetées et nous allons être ratissés sur la passerelle.

" Bellet a la même idée que moi et distribue des casques aux officiers et aux trois hommes de veille et d'armement des mitrailleuses.

" Mais il faut veiller à la manœuvre et cela tient l'esprit éloigné des préoccupations personnelles. Il ne se passe rien. Ces imbéciles n'ont pas occupé les jetées ! C'est inouï, car la jetée nord n'est même pas dans l'enceinte de l'arsenal. Les promeneurs vont s'y dérouiller les jambes et les amoureux s'y retrouver... "

Dès que le Casabianca peut mettre le cap sur la sortie de la grand-rade, le commandant L'Herminier propose la remorque à La Vénus, mais celle-ci s'est déjà dégagée sans dommage.

Le Casabianca, traversant la rade à douze nœuds, ouvre donc la marche et fonce en direction du gros filet anti-sous-marins de la sortie pour alerter le remorqueur chargé de l'ouverture.

Jusqu'ici, les sous-marins n'ont pas été pris à partie directement. Vingt avions allemands survolent la rade, tous feux allumés comme s'il s'agissait d'un exercice ". L'escadre est silencieuse et paraît encore endormie. La D.C.A. est muette, bien qu'un projecteur ait pris dans son faisceau un des avions allemands et l'ait suivi un moment... soudain les premières chenilles éclairantes commencent a se balancer, jetant sur le plan d'eau une lumière inquiétante : il est impossible qu'un sous-marin de la taille du Casabianca ne soit pas repéré sur ce miroir... voici d'ailleurs un avion qui se détache, en direction des Sablettes, et amorce un piqué, au moment même où le Casabianca parvient à la hauteur du remorqueur de service à la porte du filet...

La Vénus suit, puis, à distance, le Marsouin. L'Iris et le Glorieux ferment la marche. Le Glorieux a perdu du temps à se dégager des câbles de charge et des tuyaux d'air qui le reliaient à l'usine de l'arsenal. Sa manœuvre s'est trouvée compliquée, en outre, car son étrave n'était pas dirigée vers la sortie. Quant à l'Iris, son retard a une autre cause : l'officier en second, le lieutenant de vaisseau Dégé, a attendu jusqu'à la dernière minute dans l'espoir que le commandant Collomb, qui couchait à terre, pourrait rallier son bord. Mais il a fallu, finalement, se résoudre à partir sans lui.

Sur la passerelle du Marsouin, le L.V. Mine, en défilant devant les jetées du Mourillon, a eu la même pensée que L'Herminier quelques instants avant lui :

- Pourquoi les Allemands n'ont-ils pas poussé des tanks à la pointe des blagueurs pour nous canarder ?

Et, de même, les premières chenilles éclairantes lui ont donné le sentiment immédiat et angoissant de la vulnérabilité de son bâtiment.

- La marche aux flambeaux commence, note le lieutenant de vaisseau Mine. Elle ne tardera pas à être faite en musique. Et quelle musique l Sous la lumière des éclairants, nous sommes de belles cibles. Des bombes sifflent et explosent, loin sur l'avant...

Loin sur l'avant, c'est-à-dire au niveau de la passe où le Casablanca est arrivé à hauteur du remorqueur Dardennes, chargé de l'ouverture de la porte.

Les quelques minutes qui vont suivre seront décisives : d'elles vont dépendre le succès ou l'échec de l'évasion que tentent les sous-marins.

En effet, un double barrage ferme l'accès de la haute mer. Et il ne s'agit pas, cette fois, de pannes de fortune qui peuvent être bousculées et franchies en donnant de l'étrave dessus, comme l'a fait La Vénus pour sortir du Mourillon.

Le premier obstacle anti-sous-marins barre la passe entre le Mourillon et Saint-Mandrier, de l'extrémité de la grande jetée à la pointe de la Vieille. Il est constitué par des estacades.

Deux filets mobiles permettent le franchissement de ce barrage : à l'ouest, le " portillon " qui reste ouvert, en principe, de 6 heures du matin à 18 heures et permet le passage des petits bâtiments de servitude, et à l'est, la " porte ", qui doit être ouverte spécialement, chaque fois, pour les bâtiments de haute mer.

Le Dardennes est chargé de la manœuvre de la porte et du portillon.

Le deuxième barrage, anti-vedettes, part, lui aussi, de la grande jetée, mais aboutit à la jetée de la B.A.N. de Saint-Dlandrier. Il est également constitué par des estacades, manœuvrées par un second remorqueur : le Gapeau.

L'ouverture de ces deux barrages signifiera, pour le Casabianca et les sous-marins qui le suivent, sinon forcément la liberté, tout au moins la réussite du premier temps de la manœuvre entreprise. Par contre, tant que les barrages restent en place, portes closes, c'est encore le piège, la nasse... et c'est la perspective d'une immobilisation forcée sous le feu de l'ennemi - car il faut bien penser que celui-ci finira par mettre des pièces d'artillerie en batterie.

DEUX VERSIONS...

Du Casabianca, tandis que l'avion allemand amorce son piqué, un ordre est lancé à l'adresse du Dardennes :

- Remorqueur, ouvrez l

Que cet ordre ait été donné, tous les témoins en conviennent. Mais la suite fait apparaître combien, dans la fièvre d'une manœuvre aussi périlleuse, exécutée sous le feu et en hâte, les mêmes faits peuvent être rapportés de façon différente, voire contradictoire.

L'Herminier - dont l'évidente bonne foi ne saurait être mise en doute - a donné, pour sa part, une version de l'incident qui paraît bien avoir été, jusqu'ici, la seule retenue, et même quelque peu " arrangée " parfois par ceux qui, après lui, ont relaté l'évasion des sous-marins duMonrillon :

- Le patron du remorqueur, note le commandant du Casabianca, réplique qu'il n'a pas " d'ordres supérieurs ". Bellet bondit, avec son revolver, sur l'avant du Casabianca pendant que je manœuvre pour amener l'étrave au contact du plat-bord du remorqueur. Il va, en sautant à l'abordage, convaincre ce brave homme, qui ne connaît que la consigne, que les " ordres rapprochés " ont quelque valeur mais c'est inutile. L'avion a fini son piqué et lance une bombe qui tombe entre notre arrière et le torpilleur Mars amarré, bas les feux, à la jetée du Lazaret.

" La gerbe éclate sous les yeux médusés du patron du remorqueur, qui comprend enfin que nous ne faisons pas de fantaisie en voulant sortir et manœuvre pour ouvrir le filet.

Le même épisode, vu du Dardennes par le patron Franceschi, n'offre que d'assez lointains rapports avec ce récit.

Et cependant il n'est pas davantage possible de dénier à Franceschi une absolue sincérité; son témoignage écrit a, dans sa simplicité, l'accent de la vérité :

" Après nous être rendus à l'ouest de la passe pour ouvrir le " portillon ", nous sommes retournés à la bouée de la grande porte. Après avoir accosté, nous étions occupés à remettre la pantoire du filet au croc de remorque quand trois sous-marins se présentent en ligne de front pour franchir la passe, et nettement dans l'ouest de la porte. Le sous-marin le plus !près du remorqueur devait se trouver à environ vingt mètres sur son avant et perpendiculairement à lui. (Le remorqueur E.W., et le sous-marin N.S.)

" J'ai bien entendu une voix crier : " Remorqueur, ouvrez ! " et j'ai répondu : " On va ouvrir, mais faites en arrière, vous allez dans les estacades. " J'aurais bien voulu faire vite, mais la petite brise de nord-ouest drossait le remorqueur sur la pantoire en fil d'acier. Il a donc fallu mettre un bout, prendre la pantoire par l'arrière avec une gaffe et la capeler au croc, avant de pouvoir manœuvrer l'hélice... au même moment, premières bombes sur le sous-marin qui se trouvait au centre.

" La mitrailleuse qui se trouvait sur la margelle du phare de la grande jetée, côté ouest, feu vert, ouvre le feu sur les avions qui, immédiatement, éteignent leurs feux de position. Nous commençons la manœuvre d'ouverture. Je demande par signaux sonores (sifflet à vapeur) les ordres d'ouvrir au poste de commandement qui se trouve sur la jetée de la Piastre. Celui-ci répond affirmativement par signaux lumineux conventionnels.

" Les trois sous-marins manœuvrent pour prendre la sortie, en ligne de file, dès que l'ouverture sera assez large pour leur permettre de franchir le premier barrage.

" Quand nous eûmes ouvert le passage des filets d'environ vingt mètres, le Dardennes se trouvait à une trentaine de mètres dans le 270 du feu vert. Le Gapeau, à son tour, amorce sa manœuvre d'ouverture ! ... "

Sitôt la porte entrouverte, le Casablanca s'est faufilé, eu touchant la bouée, et a foncé vers la dernière chicane, celle de l'estacade manœuvrée par le Gapeau. Il est encore bien tôt pour pouvoir plonger, et cependant L'Herminier paierait cher pour pouvoir racler le fond de la rade, et échapper au déluge de mitraille qui, maintenant, s'abat sur la passe.

La Vénus, bien que plus petite que le Casabianca, paraît éprouver plus de difficultés à franchir la première porte. Elle stoppe, contraignant le Marsouin, qui vient en troisième position, à marquer le pas derrière elle.

Mine, sur la passerelle du Marsouin, s'impatiente : les avions, maintenant, larguent des mines magnétiques : trois parachutes blancs se déploient et se balancent majestueusement. Les mines tombent, en faisant jaillir des gerbes d'eau tout près de l'avant du Casabianca.

Cette fois, le commandant L'Herminier n'hésite plus :

- Tant pis ! En avant six !...

Il actionne le klaxon de plongée et, tout en s'affalant dans le kiosque, a le temps de voir, droit devant, le bout de la jetée.

En fermant le panneau, il ordonne :

- A gauche cinq. Quinze mètres. Assiette zéro.

Sa manœuvre va consister à éviter de donner dans la jetée tout en se tenant au plus loin du point d'immersion des mines. Et la vitesse maximum doit permettre, si tout va bien ! - de dépasser les mines avant qu'elles ne puissent menacer le Casabianca.

Tout se passe comme prévu : la jetée est frôlée sans accroc; lorsque les mines sautent, le Casablanca est déjà passé et les explosions qui se produisent sur son arrière le secouent moins que si elles l'avaient pris par le travers. Elles ébranlent cependant sérieusement le sous-marin, provoquant des fuites de combustible dans la cale, faisant décrocher le compas gyroscopique. Néanmoins, rien de tout cela n'est irrémédiable. Pour le Casabianca, il semble bien que le plus mauvais moment soit passé... Il est 5 h 35.

L'Herminier note : " En seize ans de métier, je n'ai jamais vu une prise de plongée plus remarquable. "

PREMIÈRES VICTIMES

Les autres n'en sont pas encore là. La Vénus a enfin franchi la passe, mais le Marsouin, pris à partie par l'aviation, par les batteries et par les armes automatiques, est en difficulté. Sur la plage avant, Barnouin, à plat ventre, annonce au L.V. Mine les bouées et les coffres. Philosophe, le maître Pauly encourage les hommes qui s'occupent des diesels - des deux bourrins, comme il dit :

- Vous en faites pas, les gars : le pont est en bois...

Le Marsouin passe maintenant devant le Dardennes, à trente mètres du musoir sud de la jetée, du seul point de tout le a camp retranché " de Toulon d'où part une timide réaction de D.C.A. C'est une mitrailleuse de 13,2 qui s'est mise à cracher, sans attendre un ordre d'ouverture du feu que le commandant Orlandini ne donnera pas.

Le crépitement de l'aerlikon a quelque chose de réconfortant pour les équipages des sous-marins qui enragent de servir de cibles à l'aviation allemande.

Hélas, ce réconfort sera de courte durée... au moment précis où le Marsouin passe au plus près de la jetée, une effroyable explosion retentit : une bombe a été mise au but. Pulvérisant la margelle du phare, elle a définitivement réduit au silence la 13,2 qui vient de sauver l'honneur de la D.C.A.

Il y a quatre morts - les quatre premières victimes de cette journée - et huit blessés, dont le gardien du phare.

EN PLONGÉE

Sur le Marsouin, sérieusement ébranlé par la déflagration, l'officier en second Javouhey presse le commandant de plonger. Il évoque le souvenir récent de leur appareillage d'Alger, sous les bombes anglo-américaines : le Marsouin n'a dû de s'en tirer qu'à une plongée immédiate.

Mais Mine ne se presse pas. Il calcule les risques : le compas gyroscopique, lancé depuis moins d'une demi-heure, n'est pas encore en mesure de donner le cap. En principe, le gyro ne fonctionne de façon satisfaisante qu'au bout de quatre heures. Et le premier-maître électricien Goubert a beau être exceptionnellement adroit, Mine ne peut pas compter sur un miracle. Cela signifie donc l'immersion périscopique qui ne dissimule pas complètement le sous-marin aux vues de l'aviation; or, en immersion périscopique, un coup direct signifie la perte quasi immédiate du bâtiment.

Le commandant du Marsouin décide donc de ne plonger qu'après avoir doublé la dernière jetée, lorsque la route sera libre et le ciel dégagé.

En réalité, Mine actionnera le klaxon plus tôt qu'il n'y comptait car une vague de bombardiers attaque le Marsouin en semi-piqué et le commandant du Marsouin, les tympans déchirés par les sifflements des bombes, se résout finalement à plonger. Il s'affale dans le kiosque, referme le panneau :

- 15 mètres, hissez le périscope

Le Casabianca est hors de vue. Mais ses déboires ne sont pas terminés. L'Herminier, après avoir plongé, a voulu, en bon sous-marinier c habitué " de la rade de Toulon, gouverner au périscope sur la colline de la Colle Noire dont la silhouette caractéristique doit se détacher dans l'est sur le ciel éclairé par les chenilles lumineuses de la Luftwaffe.

Il hisse donc le périscope arrière.., et ne voit rien; bientôt il comprendra la raison de cette cécité : le timonier chargé des périscopes a oublié, dans la fièvre de l'appareillage, de retirer les manchons de bronze qui, au mouillage, protègent les têtes des périscopes ! Il faudra attendre jusqu'à 6 heures pour que l'officier en quatrième, Lasserre, profitant d'une émersion, réussisse à monter enlever les manchons.

" CE SERAIT TROP BÊTE ! "

Derrière le Casabianca, La Vénus a ralenti, puis stoppé. Mine, qui la suit immédiatement, enrage :

- Qu'est-ce qu'il attend pour plonger ? Il va attirer les bombes... Ils ne vont quand même pas se saborder maintenant qu'ils sont tirés d'affaire... Ce serait trop bête !

Le Marsouin double La Vénus. Celle-ci va effectivement se saborder. Conformément aux ordres de l'amiral Marquis, ces ordres de " sabordage au large " qui, à en croire le préfet maritime, devaient si manifestement être interprétés comme une invitation à rallier l'Afrique du Nord... à moins de " ne rien comprendre de la marine "...

Le lieutenant de vaisseau Crescent, pour sa part, a pris sa décision. C'est l'ordre de sabordage qu'il exécutera. Il met le youyou à la mer et y fait monter les six hommes d'équipage avec un officier marinier. Seuls le commandant et son second, le lieutenant de vaisseau Elie-Lefebvre, restent à bord pour préparer la mise à feu de la grenade de destruction, toujours à bord en temps de guerre et qui doit exploser sous la pression de l'eau, déchirant la coque. Le détonateur placé, les deux officiers ouvrent les purges et remontent en hâte : moins de vingt secondes plus tard le sous-marin, sorti de la souricière avec tant de peine, s'engloutissait sous leurs pieds.

Récupérés par le youyou, Crescent et Elie-Lefebvre voyaient, peu après, le dernier sous-marin évadé du Mourillon, l'Iris, s'approcher, en surface, et stopper à portée. Entre la passerelle de l'Iris et le youyou, un bref et dramatique dialogue va s'engager : le lieutenant de vaisseau Dégé offre à Crescent et à ses compagnons de les prendre à son bord. Mais Crescent refuse. Et l'Iris reprend sa route !.

- A Dieu vat ! lance le lieutenant de vaisseau Dégé en guise d'adieu.

TIRÉS D'AFFAIRE

Seuls ceux de l'Iris savent ce qu'il est advenu de La Venus. Les trois autres sous-marins poursuivent leur route, chacun pour soi, sans pouvoir établir le contact, sans liaison.

Ils sont maintenant sortis tous les quatre de la zone de danger immédiat et leurs commandants peuvent commencer à inventorier les dégâts subis par les bâtiments - et à supputer leurs chances.

Le Casabianca a été sérieusement secoué par une bombe tombée très près et dont le souffle a été violemment ressenti à l'intérieur. Mais il n'y a pas de casse, et le sous-marin, avec son état-major et son équipage bien rodés, est en état non seulement de tenir la mer et de rallier l'Afrique du Nord, mais encore de combattre s'il y a lieu.

Le commandant L'Herminier n'hésite donc pas : il ira à Alger, reprendre la lutte au côté des alliés, mais pas tout de suite...

Il fait part de sa décision à son second, Henri Bellet :

- Nous allons rester devant Toulon pendant vingt-quatre heures. Si nous avons la chance de rencontrer des Allemands ou des Italiens, nous les attaquerons. Si des camarades ont réussi à sortir de Toulon après nous et sont en difficulté, nous les aiderons. Ensuite - mais ensuite seulement - cap au sud...

Bellet est d'accord, sans réserve, et L'Herminier, sûr de la confiance de tout son équipage, ordonne :

- Route au nord.

À bord du Marsouin, Mine jubile : le premier-maître électricien Goubert a réussi ce tour de force de régler son compas gyroscopique en moins d'une heure, malgré les explosions.

- Trente mètres. Halez bas le périscope. Zéro la barre !

Sentant enfin son vieux Marsouin en sécurité, Mine se détend un peu... du coup, ses nerfs qui ont tenu jusque-là sans défaillance sont sur le point de lâcher. Aussi est-ce d'une voix mal assurée - et il s'en rend parfaitement compte - qu'il demande au maître d'hôtel d'apporter quelques tasses de café dans le kiosque.

Mais lorsque le plateau arrive, sa seule vue suffit à rasséréner le commandant du Marsouin : le maître d'hôtel, Brossard, un jeune, embarqué depuis peu, ayant vu tout l'équipage faire calmement son travail, comme à l'exercice, n'a pas voulu être en reste...

- Il n'a pas osé simplifier le service, note Mine, et nous apporte un plateau garni comme dans un salon' de thé.

Les toasts, les coquillettes de beurre et le napperon brodé, symboles du calme qui règne à bord, agissent au moins autant que la caféine...

La situation de l'Iris, sans être vraiment critique, est plus préoccupante. Le bâtiment a été sérieusement secoué, et ses réserves de carburant ne permettent pas d'envisager une longue route sans escale. Le lieutenant de vaisseau Dégé va donc, pour l'immédiat, au plus près : il met le cap sur l'Espagne, imité, sans le savoir, par le Glorieux. L'un et l'autre ont l'espoir, si l'état de leurs bâtiments le permet, de ne faire dans les ports espagnols que la brève escale autorisée, en temps de guerre, par les règlements internationaux.

En tout cas, quelles que soient leurs chances respectives, les quatre sous-marins évadés de la souricière toulonnaise au nez et à la barbe des Allemands sont, avant l'aube, tirés d'affaire. Ils le doivent à leurs commandants - qui ont infligé le plus cuisant des démentis aux appréciations formulées par l'amiral Marquis sur l'état d'esprit des officiers sous-mariniers. Ils le doivent aux qualités des équipages, dont certains cependant n'avaient eu que peu d'occasions de s'entraîner, depuis des mois, mais que la perspective de " passer de l'autre côté et de lutter contre l'Allemand avait galvanisés.

Et ils le doivent aussi un peu à l'ennemi - si l'on en croit le commandant L'Herminier qui professe qu'il convient à la guerre comme dans la vie courante, de rester modeste et de savoir reconnaître la part du hasard ou de la chance dans le succès ".

En effet, le commandant du Casabianca note :

" L'attaque du port, le 27 novembre, par des S.S. ignorants des choses de la mer, nous a beaucoup facilité la manœuvre. Si le port avait été bloqué par les marins allemands acheminés vers Marseille depuis quarante-huit heures, en vue de l'armement de nos bateaux que l'ennemi croyait pouvoir facilement capturer par surprise, nous n'aurions, sans doute, pu nous échapper. "

CHAPITRE VI

" ÉVITEZ TOUT INCIDENT...

ARRÊTEZ LES FRAIS "

VICHY, Hôtel du Parc. Lorsque la voiture de Laval stoppe devant le siège de l' " État Français ", après avoir dévoré en un temps record les vingt kilomètres de route qui séparent Châteldon de Vichy, il est à peine 5 h 15. Les quelques ministres, les officiers généraux et les hauts fonctionnaires convoqués par Rochat sont déjà arrivés, pour la plupart.

Rochat les a réveillés et leur a dit que le chef du gouvernement voulait les voir d'urgence, mais sans préciser ce qui motivait cette convocation inopinée - et si matinale.

Il y a là cinq officiers généraux : l'amiral Platon, les trois titulaires des départements militaires : Abrial, Bridoux (guerre), Jannekein (air) et le général Campet, de la maison militaire de Pétain; côté civil, Rochat n'a convoqué que Jardel, membre, lui aussi, du cabinet du Maréchal. Manquent à l'appel l'amiral Le Luc, chef d'état-major des Forces maritimes et directeur du cabinet d'Abrial, et Guérard, secrétaire général du gouvernement. Le Luc arrivera au bout de quelques minutes mais Guérard ne viendra que beaucoup plus tard.

Sans les attendre, Laval, sombre, dit en deux mots en quoi consistait la communication qui vient de lui être faite.

- C'est l'un des instants les plus tragiques d'une période bien douloureuse, conclut-il.

Puis il prie Rochat de lire - en la traduisant - la lettre du Führer.

L'amiral Le Luc, pendant ce temps, arrivait à l'hôtel du Parc. Il avait été retardé au moment où il quittait l'hôtel du Helder, siège de l'Amirauté, par l'officier de service, le capitaine de frégate Monaque qui lui avait couru après pour lui remettre le message téléphoné à 5 h 19 par l'amiral Dornon : " Les Allemands sont en train d'occuper Toulon. Lamalgue est occupé, et ils franchissent les murs de l'Arsenal. "

- Mon arrivée à l'hôtel du Parc, constate l'amiral Le Luc, interrompt la conversation en cours autour de la lettre allemande, car je communique l'alerte donnée par le C.A. Dornon.

" En écoutant, j'ai très vite la sensation que la décision du gouvernement est déjà prise de " parlementer " avec l'Allemagne au sujet de sa lettre ultimatum et d'essayer d'empêcher que pendant ces négociations la flotte se saborde ou que des coups de feu éclatent. Je n'en suis pas étonné tout en faisant, in petto, la réflexion que le sabordage est certainement en cours.

Laval, en effet, prononce à plusieurs reprises le mot " négocier ". Et il précise sa pensée en citant l'exemple de la flotte d'Alexandrie.

Mais le plus urgent est d'obtenir des informations sur le déroulement des événements à Toulon. L'amiral Le Luc - qui se juge, avec quelque raison, " le seul capable de se débrouiller sur le clavier des liaisons maritimes " - s'empare de l'appareil téléphonique du chef du gouvernement et, passant par le standard de l'Amirauté, demande la préfecture maritime.

- Allô... préfecture maritime, passez-moi l'officier de permanence...

La rapidité avec laquelle la communication a été établie a pris de court les assistants - et Laval tout le premier, qui grogne :

- Ce n'est pas tout cela... doucement ! qu'est-ce qu'on va bien pouvoir leur dire ?...

Il interroge du regard ceux qui l'entourent - puis formule lui-même la réponse :

- On va dire : " Évitez tout incident... "

" DE LA PART DU PRÉSIDENT LAVAL "

À la préfecture maritime de Toulon, l'enseigne Piéters vient de revenir dans le bureau de permanence après s'être absenté pendant quelques minutes pour envoyer sur les toits son piquet d'incendie improvisé.

Il n'a retrouvé que l'officier des Équipages. Le commandant Biseau, frissonnant, est retourné dans sa chambre pour mettre sa vareuse.

Piéters et son compagnon regardent, par la fenêtre ouverte, les bâtiments de l'escadre et voient clignoter, à la tête des mâts, les signaux morses des transmissions optiques. La rade est toujours baignée de lumière artificielle, et les bruits s'accroissent de minute en minute.

Il est 5 h 25, tout au plus 5 h 30, lorsque retentit la sonnerie du téléphone.

La standardiste, dont la voix est plus éplorée que jamais, annonce :

- Je vous passe Vichy qui veut vous parler d'urgence. Effectivement, l'enseigne Piéters entend au bout du fil une voix qu'il ne connaît pas et qui lui dit :

- Ici Vichy. Qui est à l'appareil ! ?

Piéters se présente. Son interlocuteur lui fait répéter son nom et finit par renoncer à le comprendre, mais retient qu'il a affaire à un enseigne de vaisseau, officier de permanence à la P.M. et aussitôt questionne :

- Que se passe-t-il à Toulon ?

- Qui êtes-vous ? interroge Piéters.

- Ici, amiral Le Luc, je vous demande ce qui se passe à Toulon. Le président Laval est à mes côtés.

Piéters n'a pas le temps de répondre : deux explosions sourdes, suivies de cris, lui coupent la parole.

- On dirait des mines, remarque l'officier des Équipages.

Piéters dit alors à l'amiral Le Luc :

- Les Allemands sont là. J'essaie vainement de joindre le fort Lamalgue.

- Bon, où en est la situation ?

- Écoutez vous-même, réplique Piéters qui détourne le combiné en direction de la fenêtre : les explosions en effet se succèdent maintenant, plus claires, plus craquantes, accompagnées d'un énorme dégagement de fumée noire.

- Les bateaux sont en train de sauter, dit Piéters.

À ce moment précis, le commandant Biseau revient.

- C'est Vichy, lui souffle l'enseigne, qui lui tend l'écouteur. Mais le bruit est tel, maintenant, que deux écouteurs ne sont pas de trop. Piéters reprend donc l'écouteur au commandant Biseau, un instant après le lui avoir tendu.

Pendant ce temps, à Vichy, l'amiral Le Luc essaie de garder le contact. Par une sorte de tic, il répète " bon " avant chaque phrase, presque avant chaque mot.

- Bon... avez-vous de quoi écrire ?

- Oui, répond Piéters qui tend à l'officier des Équipages le premier papier qui lui tombe sous la main - en l'occurrence, il s'agit du dernier message reçu dans la nuit : le message enregistré à 23 h 24 et émis par l'École des Pupilles à 22 h 45.

- Je vous écoute, dit Piéters.

- Bon, ici l'amiral Le Luc...

Piéters, qui tient le combiné d'une main, l'écouteur de l'autre, répète chaque membre de phrase. L'officier des Équipages écrit au fur et à mesure. Et le commandant Biseau, penché derrière eux, suit la dictée et en contrôle la transcription.

Mot après mot, le message est écrit. En voici la teneur exacte, et, si l'on peut dire, la " mise en page " :

Pour Al de Laborde ... Marquis de la part Pres. Laval Éviter tout incident de la part Al. Abrial

" Évitez tout incident... Arrêtez les frais. "

Ceci modifie intégralement tous les ordres antérieurement reçus.

Ce texte dicté, l'amiral Le Luc demande :

- Avez-vous bien reçu ?

Piéters reprend alors le papier des mains de l'officier des Équipages et relit. Sitôt le dernier mot articulé, la communication est coupée.

D'ailleurs cela tombe bien, car Piéters et Biseau (ce dernier relit le message lentement, comme s'il voulait l'apprendre par cœur ou simplement en déceler le sens avec certitude) entendent soudain des chocs sourds qui ébranlent la lourde porte de la préfecture maritime.

- Ce sont les Allemands qui frappent à coups de crosses, suppute Piéters, après être allé sur le palier pour écouter.

Le commandant Biseau a gardé le message.

Piéters ne s'en préoccupe pas. Il reprend le téléphone, et, tandis que les Allemands continuent à s'exciter sur la porte, il sonne la standardiste :

- Essayez de m'obtenir mon interlocuteur de tout à l'heure... celui de Vichy...

Puis il descend l'escalier quatre à quatre et, à travers la porte, lance en allemand :

- On arrive ! ce n'est pas la peine de tout casser, je vais vous ouvrir.

Sitôt la porte ouverte, une demi-douzaine d'Allemands font irruption, précédés par un Feldwebel. Ce ne sont ni des S.S. ni des marins. Ils portent l'uniforme feldgrau de la Wehrmacht.

Le Feldwebel demande en allemand, d'un ton rogue :

- Haben sie Waffen ? (Avez-vous des armes ?) Piéters lui montre, accroché au mur, une panoplie d'armes anciennes : sabres et mousquetons.

- C'est tout ce qu'il y a ici.

Piéters a répondu en allemand, et c'est dans cette langue que le dialogue va se poursuivre :

- On va monter voir, répond le Feldwebel. Il y a des gens là-haut ?

- Juste quelques marins avec moi. Ils sont montés sur le toit pour éteindre un début d'incendie.

Encadré par les Allemands, mitraillettes au poing, Piéters remonte l'escalier. C'est alors que retentit la sonnette du téléphone.

- Je dois aller répondre, dit l'enseigne à l'Allemand : j'attends une communication téléphonique de mon gouvernement.

Le mot impressionne le Feldwebel qui s'arrête sur le pas de la porte et laisse Piéters entrer dans son bureau. Celui-ci décroche l'appareil.

- Vous avez Vichy ?

- Le voici, répond la standardiste, parlez.

- Je voudrais, dit Piéters, avoir mon interlocuteur de tout à l'heure, qui s'est présenté comme étant l'amiral Le Luc.

- Ici l'amiral Le Luc.

Piéters jette un coup d'œil circulaire sur le bureau et voit l'annuaire de la marine. Il l'ouvre, tout au début, à la liste des amiraux, et, ayant sous les yeux le paragraphe consacré à l'amiral Le Luc, demande :

- Pouvez-vous me donner vos prénoms et votre date de naissance ?

- Ici Le Luc, Maurice-Athanase, né le 14 juillet 1885, j'ai 1 mètre 90 et j'ai les yeux clairs.., où en êtes-vous à Toulon ?

- La rade est noire de fumée.

- Le président Laval est à côté de moi... on va négocier... le président Laval va vous parler...

Mais, sur ces mots, la communication est coupée.

L'enseigne Piéters n'aura plus, pour sa part, la moindre conversation, ce jour-là, avec Vichy. Il n'entendra pas - et personne, à Toulon, n'entendra - la voix traînante de Laval expliquer comment, selon lui, il est encore possible de " négocier ".

Mais le message que le commandant Biseau a emporté est, cette fois, définitivement authentifié.

Que signifie-t-il exactement ?

L'amiral Le Luc qui l'a dicté et qui, tout en parlant, n'a cessé de regarder l'amiral Abrial, qui ne l'a pas contredit et qui, dit-il, est resté " dans l'attitude physique que je lui connais lorsqu'il approuve, tout en réfléchissant (sic) ", en a donné lui-même cette exégèse :

" Dans mon esprit, le dernier membre de phrase du message [ceci modifie intégralement tous les ordres reçus] vise d'une part les ordres existants de s'engager avec l'envahisseur pour le contenir pendant le temps matériellement nécessaire au sabordage et peut signifier, en outre, d'une façon voilée : " Ne vous sabordez pas. "

Tout en téléphonant, poursuit l'amiral Le Luc, je me dis que tout cela donnera bien au gouvernement une " attitude " politiquement soutenable vis-à-vis de l'Allemagne, mais qu'en réalité cet ordre n'arrêtera rien ; parce qu'il est tardif, parce qu'il ne passera pas dans Toulon, dont les postes de commandement sont déjà occupés... enfin parce que je pense que beaucoup ne voudront pas l'exécuter... "

Autour de Laval, une fois passé ce message, la discussion reprend. Quelqu'un demande à l'amiral Abrial :

- Vous croyez qu'ils se sabordent ?

- Ce sont leurs ordres permanents, répond le secrétaire d'État à la Marine.

Et Le Luc - qui vient, de son propre aveu, de donner un contre-ordre " voilé " - d'enchérir :

- Si cela ne se faisait pas, ce serait à douter de nos camarades.

Cependant Jardel, peu familiarisé avec les subtilités de la marine, prend Le Luc à l'écart :

- Le Maréchal sera mécontent que l'on donne l'ordre à la flotte de ne pas se saborder !

Le Luc le rassure :

- Ne vous en faites pas : cela se déroule depuis qu'ils ont vu le nez des Allemands..., les ordres contraires n'y changeront rien.

Laval, pendant ce temps, téléphone à Brinon, à Paris, pour le mettre au courant de la situation.

LA CONVERSATION BISEAU-ABRIAL

À Toulon, le commandant Biseau est parti, emportant le message de l'École des Pupilles au verso duquel a été transcrit le texte de la communication reçue de Vichy. Biseau, par les couloirs intérieurs qui relient la préfecture maritime au bâtiment contigu où se trouve la Majorité Générale, va communiquer à l'amiral Dornon les " instructions " de Laval et d'Abrial.

L'évolution de la situation - il faut bien le dire - confirme pour le moment les prévisions optimistes de l'amiral Le Luc quant au sort réservé à son message. En effet, les explosions se multiplient dans le port. Comment

" éviter tout incident " alors que le préfet maritime est arrêté, que la ville - sinon encore le port - est occupée par la Wehrmacht, qu'on tire à la mitrailleuse au Mourillon, que les 77 allemands ont déclenché un tir de barrage sur la passe, et que les vitres tremblent au bruit des explosions qui commencent à ébranler les bâtiments de la flotte ?

Et comment " modifier intégralement " les ordres antérieurs alors que ceux-ci paraissent déjà à demi exécutés ?

- Ce message m'a paru extravagant, dira le commandant Biseau !. Mais comme il tombait dans le vide, le sabordage étant déjà commencé, nous n'avons pas eu à nous poser de question !

Après avoir lu au major général ce message e extravagant ", le commandant Biseau qui ne sait pas que Piétera a déjà rappelé Vichy, suggère un coup de téléphone de confirmation.

Dornon acquiesce. Et c'est Biseau lui-même qui va demander l'amiral Le Luc. La communication est établie immédiatement avec le central téléphonique de l'Amirauté, à l'hôtel du Helder, à Vichy. Et à 5 h 40 exactement, la sonnerie du téléphone retentit à nouveau à l'hôtel du Parc, dans le bureau de Laval.

Le silence se fait autour de l'amiral Le Luc qui répond au commandant Biseau.

- Oui, c'est bien nous qui avons envoyé ce message. Reconnaissez-vous ma voix ?

- Non.

- Pensez-vous pouvoir reconnaître la voix de l'amiral Abrial ? Vous la connaissez sans doute mieux que la mienne...

- En effet.

- Bon. Ne quittez pas, je vous passe l'amiral Abrial.

Quelques secondes plus tard, Biseau entend une voix qui lui paraît effectivement être celle d'Abrial :

- Ici amiral Abrial. Évitez les effusions de sang et les destructions de matériel inutiles.

Biseau n'a pas le temps de demander la moindre explication : son interlocuteur n'est déjà plus en ligne.

Abrial donne de cette communication téléphonique une version quelque peu différente : il a bien pris le combiné que lui tendait Le Luc et a parlé au commandant Biseau, mais conteste avoir prescrit d'éviter les " destructions de matériel inutiles ! ".

Ce désaccord entre Abrial et Biseau permet de constater combien il est malaisé de reconstituer sans erreur le dialogue interrompu qui s'est poursuivi, avec des interlocuteurs différents de part et d'autre, entre Toulon et Vichy, de 5 h 30 à 6 h 20, heure à laquelle le central téléphonique de l'arsenal de Toulon a été définitivement isolé.

Ainsi Abrial affirme : " C'est le commandant Biseau qui m'a annoncé, au cours de cette même conversation, que le sabordage était commencé. "

Et cependant le commandant Biseau ne lui a rien dit de semblable.

Bien mieux, lorsqu'il a su qu'un officier avait appelé Vichy pour rendre compte du déclenchement des opérations de sabordage, Biseau a cru que cet officier était l'enseigne Piéters agissant sur l'ordre de l'amiral Dornon !.

Or à aucun moment Piéters n'a téléphoné à l'amiral Abrial.

En réalité, lorsque la communication téléphonique entre Toulon et Vichy avait été brusquement interrompue, chacun des deux interlocuteurs, Biseau à Toulon et Abrial à Vichy, avait cru que son correspondant avait raccroché. Or il n'en était rien : la communication avait été coupée. Et lorsque la standardiste de l'Amirauté, quelques secondes ou quelques minutes plus tard, a rappelé l'amiral Abrial pour lui dire a je vous repasse Toulon ", le secrétaire d'État à la Marine a pu croire que l'on rétablissait la communication avec Biseau alors qu'il s'agissait d'un autre appel, lancé par un officier de l'état-major de Dornon qui n'était ni Biseau ni Piéters.

Le dialogue a d'ailleurs été trop bref pour permettre de déceler le quiproquo :

- Amiral, je vous rends compte que le sabordage de la flotte est commencé.

- Cela va bien, mais pas de coup de canon...

L'amiral Dornon, lorsque le commandant Biseau lui rend compte de sa conversation avec l'amiral Abrial, estime devoir acheminer le message contenant les ordres dictés par l'amiral Le Luc.

Il essaie donc d'avoir le Strasbourg au téléphone. Mais c'est peine perdue : le Strasbourg n'est plus branché. Le message ne sera pas communiqué à l'amiral de Laborde.

- Diffusez-le par vos propres moyens - et à qui vous pourrez, dit Dornon au commandant Biseau.

Mais le major général, à l'en croire, ne se fait, lui non plus, aucune illusion sur la portée de cet ordre : il affirme avoir été persuadé que le message serait sans effet.

" ARRÊTEZ LES FRAIS... "

Il y aura encore plusieurs communications téléphoniques entre Toulon et Vichy avant que le central de l'Arsenal soit isolé. L'interlocuteur, côté Vichy, sera chaque fois l'amiral Le Luc. Celui-ci s'est isolé dans un bureau voisin de celui de Laval. Il obtiendra à diverses reprises un officier (est-ce toujours le même ?... en tout cas ce n'est ni Biseau ni Piéters...) et il lui semblera que son interlocuteur est de plus en plus isolé.

À 6 h 10, avant-dernière communication :

- Arrêtez les frais ! dit Le Luc.

- Mais tout se déroule depuis 5 h 15, répond son interlocuteur.

- De cela, on se fout ! s'exclame Le Luc, il s'agit avant tout d'éviter les coups de fusil.

Cinq minutes plus tard, revenu dans le bureau de Laval, Le Luc pariera une dernière fois avec Toulon :

- Il ne s'agit plus que d'empêcher les coups de fusil. A 6 h 20, Toulon ne répondra plus.

DORNON ARRÊTÉ

L'enseigne Piéters, pendant sa deuxième et dernière communication avec l'amiral Le Luc - coupée sur cette phrase : " Je vous passe le président Laval " -, n'avait pas perdu de vue le Feldwebel qui se tenait, mitraillette à la main, dans l'encadrement de la porte. À peine Piéters a-t-il raccroché le combiné que déjà il ne pense plus à sa communication interrompue. Il se rappelle les dossiers étalés sur le carrelage du 1er bureau et dont il n'est pas sûr qu'ils soient tous détruits. Profitant de ce que le Feldwebel s'est retourné pour parler à ses hommes, qui font le tour de l'étage, ouvrant les portes pour voir si personne n'est caché, Piéters fonce, par les portes de communication, et retourne au local du 1er bureau. Le feu a épargné la moitié des dossiers. Fébrilement, il gratte quelques allumettes et, au moment où retentit dans le couloir un bruit de bottes significatif, piétine le dernier dossier sur lequel le nom d'un officier passé aux F.N.F.L. : Pétrocillo, s'obstine à apparaître encore en écriture ronde, démesurément grossie. Enfin, le nom est déchiré, effacé. D'un coup de pied, l'enseigne referme la porte du coffre-fort. Il lance la clé par la fenêtre à l'instant où s'ouvre la porte du couloir.

Le Feldwebel, à peine surpris de le retrouver là, lui fait signe de le suivre pour la visite des lieux.

Dans le bureau de l'amiral Marquis, les Allemands s'attardent devant des tableaux et des maquettes de modèles réduits. Visiblement cette promenade dans des locaux déserts commence à les lasser.

Piéters en profite et, faussant compagnie aux Allemands, file au pas gymnastique dans l'étroit couloir sombre d'une dizaine de mètres, qui relie la préfecture maritime à la Majorité Générale. Il entre en coup de vent dans le bureau du major général, l'amiral Dornon. Celui-ci est debout derrière sa table, calme, froid... bizarre.

- Amiral, dit Piéters, encore essoufflé par sa course, j'ai reçu une communication du gouvernement... de Vichy...

- Oui, mon petit, je sais, fait Dornon, mais tout cela est dépassé. Nous vivons une heure terrible...

À ce moment une main s'abat sur l'épaule de Piéters et une voix retentit derrière lui, à son oreille : Keine Auskunft... pas informazionne. "

Ne donnez pas d'informations... Piéters se retourne : il n'avait pas vu, dans sa hâte, les deux Allemands qui, de. chaque côté de la porte, gardaient à vue l'amiral Dornon.

LA " DÉMOBILISATION " DE L'ARMÉE D'ARMISTICE

A Vichy, dans l'intervalle des conversations avec Toulon les délibérations du conseil restreint s'étaient poursuivies. Certes, on s'est surtout préoccupé de la flotte. Mais la lettre d'Hitler annonçait aussi le désarmement de toutes les forces terrestres françaises. Le général Bridoux a donc dépêché immédiatement son directeur de cabinet, le général Delmotte, auprès de von Neubronn avec mission de recevoir la note allemande concernant les dispositions relatives à l'armée de terre. Lorsque Delmotte est revenu, le conseil a appris que la Wehrmacht avait occupé sans coup férir - également à partir de 4 h 30 - toutes les casernes, s'emparant des armes, rassemblant les officiers et les hommes.

Dans son " journal ", Bridoux, à la date du 27 novembre, résume ainsi, comme s'il s'agissait de simples formalités, les mesures prises par les Allemands :

" Une nouvelle armée pourra être organisée lorsque la situation politique de la France aura été précisée.

" Dans le détail, tout le personnel militaire est renvoyé dans ses foyers. Les armes sont stockées sous contrôle. Les officiers peuvent emporter leur sabre. La garde, la gendarmerie, la police, la garde du Maréchal restent sans changement. "

Les officiers peuvent emporter leur sabre... qui oserait mettre en doute la magnanimité d'Hitler ?

Bridoux, on le voit, s'accommode sans rien y trouver à redire, de cette situation. Il se préoccupe simplement de la régulariser : il ordonne à Delmotte de préparer un télégramme prescrivant la démobilisation de l'armée et le versement des armes dans les parcs d'artillerie sous contrôle...

Mais les ministres n'ont guère le temps de s'appesantir sur le sort de l'armée de terre : c'est Toulon, le gros morceau. Et à Toulon le sabordage est maintenant en train de s'accomplir, irrémédiablement.

CHAPITRE VII

" SABORDEZ LA FLOTTE... SABORDEZ LA FLOTTE... "

C'EST A 5 h 30, après avoir été informé par Dornon de l'entrée des chars allemands dans l'Arsenal par la porte Castigneau, et de la progression par la Pyrotechnie d'une deuxième colonne blindée menaçant directement les appontements de Milhaud, que l'amiral de Laborde s'est enfin décidé à donner l'ordre de sabordage général.

Immédiatement, l'émetteur O.T.C. du Strasbourg a lancé sur 4,94 m le message : " Ici amiral F.H.M., sabordez la flotte... sabordez la flotte... "

À la tête du mât du cuirassé amiral, la signalisation optique s'est mise à clignoter pour répéter inlassablement le même ordre, tandis qu'à l'état-major des F.H.M., on se hâtait de " sortir " les ordres écrits qui devaient être immédiatement portés à tous les commandants, pour régularisation :

Exécutez immédiatement sabordage de votre bâtiment Amiral de Laborde C.E.C. les F.H.M.

Quelques secondes avant que soit lancé par radio l'ordre de sabordage - à 5 h 29 exactement - une question " Sabordez la flotte... Sabordez la flotte... " embarrassante avait été posée à l'état-major des F.H.M. : de l'Algérie, le deuxième sous-chef d'état-major de la 1re division de croiseurs, le capitaine de corvette de Guibert, avait appelé le Strasbourg pour demander si l'ordre de prendre les dispositions finales impliquait de se défendre, le cas échéant, par les armes.

- Je vais poser la question au commandant en chef, avait répondu prudemment le capitaine de corvette Daussy.

Mais la réponse ne devait jamais parvenir à l'Algérie.

À la même heure, à l'autre extrémité du port, à bord de la Provence, amarrée à l'angle Robert, l'amiral Jarry, commandant la division des Écoles, prenait connaissance d'un message téléphoné émanant de l'École des mécaniciens et chauffeurs de Saint-Mandrier :

" De l'officier principal des équipages Auger à M. le capitaine de vaisseau chef d'état-major de la division des Écoles :

" Vous rends compte de la part de M. le directeur de l'E.M.C., à Saint-Mandrier, qu'un fort détachement allemand vient de se présenter à la grille d'entrée de l'École, vous demande des ordres. Le détachement est armé. "

Légitimement soucieux de ne pas exposer inutilement les jeunes élèves de l'Ecole des mécaniciens et chauffeurs, l'amiral Jarry fait immédiatement répondre par Renon :

" Il faut se limiter à une protestation si les Allemands veulent pénétrer dans l'enceinte de l'École, en tout cas ne pas s'opposer par la force à leur entrée dans l'E.M.C. "

Cette réponse ne sera d'ailleurs communiquée que plus tard à l'ingénieur mécanicien général Le Floch, directeur de l'École, car celui-ci, après avoir parlementé avec l'officier allemand commandant le détachement, est parti avec lui, en side-car, pour aller discuter avec le major allemand installé à la base aéro-navale de Saint-Mandrier.

Sur la Provence, la nouvelle de l'occupation de Saint-Mandrier n'a surpris personne : depuis plus d'une demi-heure, en effet, les états-majors et les équipages des trois bâtiments de la division des écoles mouillés à l'angle Robert ont vu se dérouler sous leurs yeux les différentes phases de la bataille engagée par la Luftwaffe contre les sous-marins du Mourillon, et savent à quoi s'en tenir sur la nature et sur l'importance de l'opération en cours.

LA D.C.A. EST MUETTE

5 h 35. Du Strasbourg, l'amiral Guérin appelle une dernière fois Dornon, à la Majorité Générale : il lui annonce que l'ordre de sabordage a été lancé. Dornon va immédiatement le répercuter sur la Direction du Port. Quelques minutes plus tard, la liaison téléphonique avec le Stras-bourg sera coupée - et les Allemands entreront dans le bureau du major général.

Sur l'Algérie, la Marseillaise, le Volta, où la veille continue est prise sur O.T.C., on a aussitôt capté l'ordre de sabordage. Les deux commandants des divisions de croiseurs - Lacroix et Blehaut - et l'amiral Négadelle pour les contre-torpilleurs et torpilleurs de la 3e Escadre légère, sont donc alertés.

Par contre, comme pour les ordres préparatoires qui ont précédé, les bâtiments en gardiennage - à moins d'être mouillés à proximité des unités des F.H.M. - sont très défavorisés : ainsi c'est seulement maintenant, à 5 h 35, que le capitaine de vaisseau Amiel, commandant les grands bâtiments en gardiennage, reçoit, sur le Dunkerque, le message porté par planton le prévenant... de l'entrée des Allemands au fort Lamalgue.

Mais l'ambiance est devenue telle, dans le port, que nul ne devrait plus pouvoir y demeurer ignorant du drame qui se déroule.

Sur le Strasbourg - qui est cependant à l'appontement le plus éloigné du Mourillon et de la passe - Laborde constate :

- Très vite, les bruits de chars se multiplient dans la direction de tous les quartiers de l'Arsenal; puis arrivent de l'ouest des avions volant à hauteur moyenne, que les projecteurs cherchent et éclairent; les batteries ne semblent pas tirer; les avions lancent des fusées éclairantes; au-dessus de la rade on voit aussi des parachutes de grandes dimensions, soit de mines magnétiques, soit de parachutistes. On entend un certain nombre d'explosions plus ou moins lointaines sans pouvoir les repérer ni les identifier.

En fait, on le sait, ces manifestations d'activité de la Luftwaffe ont commencé plus tôt : à 5 h 35, les servants de la pièce de D.C.A. de 13,2 du Feu-Vert viennent d'être écrasés par une bombe allemande.

Mais il est vrai, comme le note le commandant des F.H.M., que les batteries - en dehors de celle-là, qui, hélas, n'a pas tiré longtemps - sont restées muettes. Le capitaine de vaisseau Orlandini, qui commande la D.C.A., en revendique d'ailleurs la responsabilité.

À 5 h 30 il notait, après avoir mentionné la destruction de la section de 13,2 de la Grande Jetée :

Les Allemands sont partout et des explosions se font entendre.

J'estime que l'ouverture du feu sur ces avions ne pourrait avoir que des conséquences graves, hors de proportion avec l'espoir aléatoire d'abattre l'un d'eux. Je donne l'ordre de ne pas ouvrir le feu et je fais masquer les projecteurs.

Le même commandant de la D.C.A., informé à 5 h 35 par sa batterie de Cepet de l'arrivée des Allemands qui se présentent en force, donne ordre au capitaine de vaisseau Lasvigne, commandant la batterie, de ne pas détruire son matériel " afin d'éviter toute effusion de sang ".

HÉSITATIONS... RETARDS

5 h 40. Soit directement, par O.T.C. du Strasbourg, soit par les réseaux de commandement des divisions et des groupes, la plupart des bâtiments des F.H.M. ont maintenant reçu l'ordre de sabordage. Parfois, cependant, le chevauchement de ces ordres va provoquer un certain flottement. Ainsi sur le Jean-de-Vienne - un des deux croiseurs des F.H.M. amarrés à Missiessy et privés, de ce fait, du contact " à vue " qui s'est établi aux appontements de Milhaud -, le capitaine de vaisseau Mailloux a reçu, après avoir capté par O.T.C. l'ordre de sabordage émis par le Strasbourg, des messages de la préfecture maritime et de la 3e division de croiseurs qui, émis antérieurement, mais transmis avec quelque retard, se référaient encore aux a dispositions finales " et prescrivaient d'attendre de nouvelles instructions pour passer à l'exécution... D'où des hésitations qui, pour n'être que de courte durée, auront néanmoins leurs répercussions sur les opérations de sabotage.

A la première division de croiseurs, à la réception du message O.T.C. " sabordez la flotte ", l'amiral Lacroix a décidé de surseoir à l'exécution de cet ordre jusqu'à ce que lui en soit parvenue la confirmation écrite'..., mais quelques minutes plus tard, c'est une confirmation sonore qui lui vient du Strasbourg et précipite les choses : de violentes détonations retentissent, en effet, à l'extrémité des appontements de Milhaud et donnent à penser que les destructions sont déjà en cours sur le Strasbourg...

LE " STRASBOURG ", CANONNÉ, RIPOSTE

5 h 45. Le sabordage est effectivement commencé, sur le Strasbourg. Mais on n'en est pas encore aux explosions. Le commandant Seyeux, à qui un officier de l'état-major de l'amiral de Laborde a transmis verbalement l'ordre d'exécution du sabordage, est allé en demander la confirmation au commandant en chef en personne. Puis il est remonté sur sa passerelle et a déclenché l'ensemble des opérations de sabordage.

- Un vrai travail de combat ! constate amèrement le commandant du Strasbourg.

Il est vrai que pour mener à bien le sabotage et le sabordage d'un bâtiment de l'importance du Strasbourg, il faut prévoir la mise à feu de deux ou trois tonnes d'explosifs.

Le Strasbourg avait été écarté du quai dès 5 h 05. Une partie de l'équipage avait gagné son poste de combat, en particulier les servants des brownings arrière. Il restait en tout 250 hommes à bord, le reste de l'équipage étant déjà à terre, en train de se rassembler sur le quai.

De la passerelle, Seyeux lance ses ordres pour l'exécution successive des opérations prévues. D'abord l'ouverture à coups de masse des prises d'eau de tous les compartiments. Puis le " travail x au chalumeau...

Il y aura quelques secondes d'hésitation de la part des mécaniciens au moment de détruire une des chaudières :

- Ils avaient mal au cœur ! dit Seyeux, mais je leur ai donné l'ordre et ils ont fait leur travail.

C'est à cet instant précis - 5 h 45 - que les premiers éléments allemands réussirent à franchir le mur d'enceinte de Milhaud. Oh ! bien simplement : un Allemand armé d'une mitraillette s'est présenté devant la porte entrouverte et a désarmé le second maître de service. Contrairement aux instructions reçues - et confirmées encore la veille au soir - le poste de garde ne tire pas les fusées rouge et verte d'avertissement de forcement de la porte : le lieutenant de vaisseau de la Monneraye, chef de la défense de la porte du Chemin de Fer, n'ayant pu joindre à temps le timonier qui devait lancer les fusées. Un homme du poste est toutefois envoyé pour avertir le Strasbourg, mais il ne peut accéder au bâtiment, celui-ci étant écarté du quai - justement pour qu'on ne puisse pas monter à bord.

Derrière le premier Allemand, des fantassins de la Wehrmacht s'infiltrent. Au même moment, un tank débouche sur la route qui mène au Strasbourg, et, après avoir longé le nouveau foyer du marin des F.H.M., tire un coup de canon en direction du cuirassé. Plus loin, sur le terre-plein, quelques rafales d'armes automatiques sont lâchées. Mais déjà le Strasbourg riposte. Le commandant en second, commandant sur la plage arrière, ordonne aux servants des brownings d'ouvrir le feu sur l'assaillant. Le tir est immédiat, précis - et efficace : une seule rafale est tirée, mais quatre ou cinq Allemands tombent, et le tank bat en retraite si précipitamment que pour se retirer derrière la porte du mur, il en défonce les battants. Cet accrochage va-t-il être le signal d'un engagement plus sérieux ? Non, car l'amiral de Laborde, qui se trouve justement sur la plage arrière, devant son bureau, fait immédiatement cesser le feu.

Le commandant en chef précise d'ailleurs avoir donné cet ordre sans avoir encore compris ce qui s'était passé "...
Ce qui s'était passé était, en fait, assez grave pour justifier la riposte des mitrailleurs de la plage arrière du Strasbourg : un projectile lesté de 88, après avoir écorné l'angle des appartements de l'amiral, en haut de l'échelle de coupée supérieure, était entré dans la tourelle 5 où un éclat avait frappé un détonateur. Bilan : un officier grièvement blessé, le lieutenant de vaisseau Georges Fay, qui devait mourir le jour même à l'hôpital, des suites de sa blessure, après avoir subi l'amputation de la jambe, et cinq blessés légers : le maître canonnier Le Cuff, le sous-maître canonnier Gourmelen, le sous-maître armurier Le Corre, le matelot armurier Gxusti, et le matelot d'équipage Houles.

Dans la tourelle, malgré sa grave blessure, le lieutenant de vaisseau Fay avait fait poursuivre calmement la mise en place des charges. Et l'exemple de son sang-froid avait suffi à écarter tout risque de panique.

Dix minutes plus tard, le tank allemand franchira à nouveau le mur d'enceinte et reparaîtra sur le quai. Aucune réaction ne se manifestant de la part du Strasbourg, le tank s'avancera jusqu'au pont VI. D'autres le suivront et viendront s'arrêter à hauteur du Strasbourg.

Mais ces dix minutes n'ont pas été perdues pour tout le monde : l'amiral Blehaut déclarera au commandant Seyeux que la réaction du Strasbourg et l'incertitude clans laquelle les Allemands se sont trouvés ensuite quant à la conduite à adopter ont fait gagner aux autres croiseurs amarrés à Milhaud le délai sans lequel ils n'eussent pu, peut-être, terminer un sabordage qui n'était guère avancé.

" PAR ORDRE DE M. PIERRE LAVAL... "

5 h 45. Au moment précis où l'obus tiré, sans raison apparente, par un char allemand blesse mortellement un officier du Strasbourg, il va être à nouveau question du message transmis par l'amiral Le Luc : " de la part du président Laval : éviter tout incident ! ", etc.

L'amiral Le Luc, tout en dictant ce message à Piéters, s'était prodigué les apaisements : " d'abord ce message arrivera trop tard, puis, s'il arrive, il ne pourra être répercuté - et, enfin, s'il est répercuté, il n'en sera pas tenu compte... a

Effectivement le message était parvenu à l'amiral Dornon quelques minutes - quelques minutes seulement ! - après que la liaison téléphonique eut été coupée entre la Majorité Générale et le Strasbourg. Dornon s'était donc contenté, sans insister outre mesure, d'inviter le commandant Biseau à en assurer la diffusion " par ses propres moyens ". Et tout permet de penser que le commandant Biseau - qui avait jugé, on le sait, ce message " extravagant " - n'a pas fait d'excès de zèle et l'a remis purement et simplement au 3e bureau de la préfecture maritime.

Tout avait donc paru, jusqu'ici, répondre aux espérances secrètement caressées par l'amiral Le Luc.

Mais il fallait compter avec le 3e bureau de la préfecture maritime et avec son officier de service - dont on apprend ainsi, incidemment, la présence " sur le pont ", cette nuit-là, à l'Arsenal.

Or voici qu'à 5 h 45, le 3e bureau de la préfecture maritime appelle au téléphone la Provence. Le capitaine de vaisseau Le Merdy en personne prend le combiné :

- Ici lieutenant de vaisseau Loury, officier de service à P.M. - E.M. 3. Par ordre de M. Pierre Laval, évitez tout incident. Annulez l'opération ordonnée par le major général. Transmettez F.H.M. que je n'ai pu joindre par téléphone.

Était-ce, comme certains l'ont dit, une " interprétation vraiment très large du message de Vichy " ? Non, si l'on veut bien se souvenir de l'interprétation, nullement " large ", donnée par l'amiral Le Luc : " dans mon esprit, le dernier membre de phrase du message... peut signifier, en outre, d'une façon voilée : " ne vous sabordez pas ".

L'officier de service au 3e bureau de la préfecture maritime avait, certes, ôté tout " voile " - mais on ne saurait lui faire le grief d'avoir déformé, si peu que ce soit, le sens du message.

L'ordre d'arrêter le sabordage est donc lancé. Et lancé, contrairement à ce que l'on a pu prétendre, à un moment où les opérations de sabordage sont si peu avancées, sur la plupart des bâtiments, qu'elles n'ont encore nullement un caractère irréversible, irrémédiable. On est loin d'avoir partout placé des charges d'explosifs ; sur quelques rares bâtiments on commence à attaquer les réducteurs au chalumeau, mais pratiquement aucune mèche n'a encore été allumée et, en tout cas, le noyage des soutes n'a été entrepris nulle part.

Que se passera-t-il si cet ordre, émanant du chef d'un gouvernement que la plupart des responsables de la marine de Toulon tiennent pour légal - voire légitime -, est immédiatement diffusé ? Que se passera-t-il si cet ordre touche, à 5 h 45, l'amiral de Laborde, qui a tant hésité avant de se résoudre au sabordage ? Que pèseront dans la balance, en face de cet ordre, les instructions " permanentes " de Darlan - instructions que l'amiral de Laborde affirme n'avoir jamais connues ? Que pèseront les ordres laissés " P.P.C. " par Auphan - que Laborde méprise ouvertement ?

Mais, finalement, l'ordre de Laval, contresigné par Abrial et " composé " par Le Luc, ne parviendra pas jusqu'au Strasbourg, et cela grâce à un concours de circonstances auquel l'amiral Le Luc lui-même, malgré sa rassurante imagination, n'avait pas songé.

Le hasard a bien fait les choses une première fois en orientant vers la Provence - c'est-à-dire vers le commandant Le Merdy puis l'amiral Jarry - le zèle intempestif de l'officier du 3e bureau de la préfecture maritime.

Le commandant de la Provence et l'amiral commandant la division des Écoles n'ont en effet manifesté ni l'un ni l'autre le moindre empressement pour répercuter - ni exécuter en ce qui les concerne - l'ordre de Laval. Néanmoins, ni l'un ni l'autre, malgré leur répugnance, n'ont envisagé, et on ne saurait leur en faire grief, d' " étouffer " purement et simplement ce message. Ils ne peuvent qu'en retarder l'acheminement jusqu'à ce que son authenticité soit indubitablement établie. Et c'est là que va intervenir à nouveau - et à plusieurs reprises ! - le hasard.

Sitôt reçue la communication, le commandant Le Merdy la fait enregistrer et porter à l'amiral Jarry. Le commandant de la Provence donne l'ordre d'armer la vedette pour aller porter le message au Strasbourg si... si la confirmation peut en être obtenue.

En effet, il se trouve que Le Merdy a eu sous ses ordres le lieutenant de vaisseau Loury, qui s'est annoncé au téléphone. Or il n'a pas reconnu sa voix, et son interlocuteur n'a pas été à même de prouver son identité en évoquant des souvenirs communs.

Le Merdy essaie donc d'obtenir la préfecture maritime, puis la Majorité Générale au téléphone. Mais, entre-temps, la liaison a été coupée. Impossible d'établir la communication avec l'Arsenal principal.

L'amiral Jarry décide alors - tout en gardant provisoirement le message sous le coude - d'envoyer à pied, à la Majorité Générale, son propre officier d'ordonnance, le lieutenant de vaisseau Lostie de Kheror. La vedette de la Provence reste armée, parée à pousser pour apporter, après confirmation, le message au Strasbourg.

Cette confirmation, il est bien évident qu'elle eût été donnée par téléphone si les lignes n'avaient été providentiellement coupées. Il est non moins certain que le lieutenant de vaisseau Lostie de Kheror l'obtiendra s'il parvient à joindre, à la préfecture maritime, l'officier de service du 3e bureau...

D'autant que depuis le moment où l'amiral Le Luc a transmis son premier message à l'enseigne Piéters, il y a eu une bonne demi-douzaine de coups de téléphone entre Vichy et Toulon, une douzaine de coups de téléphone qui ont permis à Le Luc et à Abrial de varier les formules : " arrêtez les frais... pas de destructions de matériel inutiles... pas de coups de fusil... "

Or s'il est demeuré jusqu'ici un doute quant à l'identité du mystérieux correspondant qui s'est annoncé à différentes reprises comme étant " l'officier de service " - et dont on sait seulement qu'il n'était ni Piéters ni Biseau -, ce doute fait place à une sérieuse présomption lorsqu'on sait que le lieutenant de vaisseau Loury était, lui aussi, " de service ", s'annonçait comme tel, usait du téléphone - et avait si parfaitement assimilé le sens, même voilé, des instructions transmises par Vichy.

L'envoi du lieutenant de vaisseau Lostie de Kerhor à la Majorité Générale va-t-il donc aboutir à l'inévitable confirmation du message ?

Non, car le hasard veille - et le hasard, en l'occurrence, a revêtu l'uniforme feldgrau de la Wehrmacht.

À peine l'officier d'ordonnance de l'amiral Jarry a-t-il mis le pied sur le quai, une rafale de mitraillette l'arrête : un groupe d'Allemands, conduits par un officier le refoule sur la Provence - et se prépare à gravir la coupée à sa suite.

Il ne sera plus question - pour aujourd'hui tout au moins... - du message de Laval.

LA TRANSMISSION DES ORDRES SE POURSUIT

5 h 50. On peut considérer qu'il n'y a plus guère, maintenant, au mouillage de Toulon, de bâtiments importants qui n'aient été touchés, directement ou indirectement, par l'ordre de sabordage. C'est vrai, en tout cas, pour les F.H.M.

Sur le Volta, l'amiral Négadelle a même déjà en main depuis quelques minutes l'ordre écrit confirmant les messages captés par O.T.C. A bord de la Marseillaise, on reçoit un coup de téléphone du commandant Saunois, de l'état-major des F.11.M., qui, par acquit de conscience, vérifie si l'ordre de l'amiral de Laborde a bien été reçu.

- Le découpage des réducteurs est déjà bien avancé, lui répond-on.

Sur l'Algérie - où l'exécution du sabordage a été déclenchée par le coup de canon du tank allemand, on capte, à 5 h 30, la confirmation du Strasbourg par scott.

Les bâtiments en gardiennage eux-mêmes sont pour la plupart alertés. Le commandant Hamel, du Foch, n'a rien reçu, mais voyant le remue-ménage qui se produit sur le Vautour, il dépêche un de ses enseignes au commandant Bienaymé. Celui-ci a déjà, pour sa part, entrepris le sabordage de son bâtiment, mais prend la peine, pour donner au voisin une confirmation contrôlée, de téléphoner au Gerfaut t.

Quelques minutes plus tard, d'ailleurs, le commandant Amiel, du Dunkerque, appellera le Foch et confirmera l'ordre. Le commandant du groupe des grands bâtiments en gardiennage, après avoir attendu plus d'une heure avant d'être informé de ce qui s'était passé à Lamalgue, vient en effet de recevoir l'ordre de sabordage.

Cela n'empêchera pas le planton du quartier de poursuivre, impavide, sa tournée et de distribuer aux derniers destinataires les messages annonçant l'entrée des Allemands au P.C. de l'amiral Marquis : le L.V. Brugerolles, commandant la 145e section de dragage, est ainsi un des derniers servis.

Il se prépare, pour sa part, à appareiller afin d'aller sur rade pour le cas où une mission de sauvetage devrait être remplie. Il est vrai que depuis l'appareillage des sous-marins, les Allemands s'acharnent sur tout ce qui bouge - ou simplement sur ce qui flotte - hors du port. Le capitaine de corvette Nicolas Barrelon, qui commande la Bayonnaise, torpilleur de garde à la grande jetée, en sait quelque chose..., un avion, très visible, venant du sud-ouest, vient de lâcher deux engins à moins de cent mètres de son bord. Le commandant de la Bayonnaise a fait aussitôt ouvrir le feu sur cet avion allemand ainsi que sur un autre appareil non moins menaçant, venant du nord-est. Le C.C. Barrelon a fait immédiatement arborer les couleurs nationales. Pour lui, le moment n'est pas encore venu de songer au sabordage : il a engagé le combat. Exactement à la même minute, le capitaine de vaisseau Orlandini passe à toutes ses sections de D.C.A. le message conventionnel qui ordonne d'exécuter les destructions : " Exécutez article 183 du R.P.C.1 "

" J'ai retardé jusqu'au dernier moment l'exécution des destructions, conservant un faible espoir qu'un arrangement pouvait intervenir nous laissant l'usage de nos batteries ", note le commandant Orlandini.

A LA PORTE PRINCIPALE DE L'ARSENAL

A l'Arsenal, l'amiral Dornon, son chef d'état-major, le commandant Labbey, et Piéters ont été conduits, encadrés par des soldats de la Wehrmacht, au poste de gendarmerie maritime, à la porte Principale. Devant la porte sud du poste - c'est-à-dire dans l'Arsenal - un char allemand est embossé, son canon braqué vers la ville.

Au poste, Dornon, Labbey et Piéters retrouvent plusieurs officiers qui ont été regroupés là avant leur arrivée : les commandants Ferrière, chef de la défense, Still, commandant de la D.P., et Renon. Dans le fond de la pièce, les quelques gendarmes maritimes sont rassemblés, désarmés. Le commandant Still est assis sur une table, les jambes pendantes. Les autres sont debout, près de la porte. Deux soldats allemands, la mitraillette à la main, sont là en surveillance.

Au bout de quelques minutes, le bruit d'une altercation monte de la rue. C'est un civil, la valise à la main, qui veut à tout prix entrer :

- Je suis un officier du Strasbourg, vous n'avez pas le droit de m'empêcher de rejoindre mon bord !

Une des sentinelles allemandes de garde devant la porte se contente de répéter : Raus !

Passant la tête par la porte, l'enseigne Piéters crie, par-dessus le char :

- Ne faites donc pas l'imbécile ! Rentrez chez vous...

Mais une diversion va faire oublier l'incident, et taire les commentaires que l'on imagine sur le sort des marins qui ont été autorisés à coucher en ville et qui, ne sachant pas ce qui se passe, vont venir ainsi se jeter, tête baissée, dans la nasse.

Dans le poste de garde, un bruit violent, métallique, retentit. Les Allemands se précipitent, l'un a une grenade à la main, l'autre, d'un coup sec, ramène en arrière la culasse mobile de sa mitraillette, un cri se répercute : Achtung ! Alarm !

Volubile, en allemand, Piéters explique qu'un des gendarmes, en voulant mettre une bûche dans le poêle, a laissé retomber brutalement le couvercle. L'Allemand venu en renfort, une grenade à manche dans la main, est le premier à comprendre. Il calme les autres, et Piéters en profite pour demander à voir un officier.

La commission est faite, puisque, quelques instants plus tard, apparaît enfin un Hauptmann. Jusque-là, les prisonniers n'avaient eu affaire qu'à de simples soldats et à quelques rares sous-officiers.

Seul capable de se faire comprendre en allemand, l'enseigne Piéters commence par protester contre le traitement réservé à des amiraux, à des officiers. Il montre le commandant Renon - que ses camarades appellent " Renon, jambe de bois " :

- Depuis plus d'une heure ce commandant, grand mutilé de l'autre guerre, est là, debout... vous devriez avoir honte l

Le Hauptmann envoie chercher quatre chaises... mais ne paraît pas se soucier de ce que vont devenir ses prisonniers. Pendant ce temps, le quai de l'Horloge commence à se remplir de marins, rassemblés après l'évacuation des bâtiments. Cela fait une foule houleuse d'où partent des cris, des vociférations... Ici un groupe chante la Marseillaise. Là, un autre, sur l'air des lampions, scande : bande de cons... bande de cons... " À quelle adresse ? Sans aucun doute à celle des quelques sentinelles allemandes qui écoutent sans comprendre.

" HISSEZ LE PETIT PAVOIS... "

6 heures. Un nouvel ordre donné par l'amiral de Laborde part du Strasbourg : Hissez les couleurs, et, si possible, le petit pavois. "

À la même heure, le commandant en chef note :

La lune de dernier quartier est voilée par des nuages et il fait assez sombre. Il fait calme plat.

Sur la passerelle du navire amiral, le capitaine de pavillon du commandant en chef des F.H.M. n'a pas le temps de se livrer à des observations météorologiques. Un officier de l'état-major de l'amiral de Laborde vient de lui remettre l'ordre écrit de sabordage du Strasbourg, mais le commandant Seyeux n'a pas attendu cette confirmation pour entreprendre les destructions prévues au dossier de sabordage. Le premier temps de l'opération, retardé de quelques minutes par l'accrochage avec le tank allemand, se poursuit : découpage au chalumeau des grandes roues des réducteurs de machines, sabordement des cloisons entre machines et chaufferies, mise en communication de tous les compartiments par ouverture des portes, panneaux et collecteurs. Partout, des machines aux tourelles, s'achève la mise en place des explosifs, pétards, grenades, et déjà ceux des deux cent cinquante hommes figurant au rôle de sabotage et de sabordage qui ont exécuté leur mission se préparent à quitter le bord.

Sur les autres croiseurs des F.H.M., les ordres écrits parviennent aux commandants à peu près au même moment : 6 heures, pour la Marseillaise; 6 h 05, pour l'Algérie. Une erreur dans l'acheminement d'un de ces ordres écrits va permettre de donner indirectement, accidentellement, pourrait-on dire, aux bâtiments en gardiennage la confirmation attendue : en effet, à 6 h 05, une vedette du Strasbourg apporte au commandant du croiseur La Galissonnière l'ordre de Laborde destiné au Jeande-Vienne, amarré lui aussi dans un bassin de Missiessy. Le commandant Moreau renvoie aussitôt le message à son destinataire, le C.V. Mailloux, mais non sans en avoir fait son profit. Et il réussit à téléphoner à son chef de groupe, le C.V. Amiel, commandant du Dunkerque, qui, lui-même, obtient au téléphone le Mogador et le charge de prévenir les autres bâtiments qui sont avec lui à La Seyne : Valmy et Lansquenet. Par contre, le commandant Amiel ne pourra joindre trois de ses chefs de groupes : le C.C. Huet, qui du Tigre, commande par intérim le 1er groupe de contre-torpilleurs, le C.F. Arden, commandant le 1er sous-groupe de torpilleurs, et le C.F. Le Roch, du Gladiateur.

Ces ordres écrits, signés par l'amiral de Laborde seront d'ailleurs les dernières liaisons de commandement des F.H.M. : à 6 heures, le central téléphonique du Strasbourg a été isolé, et, à 6 h 05, l'émetteur O.T.C. du cuirassé amiral a fait savoir qu'il se sabordait et cessait tout trafic. Son exemple est aussitôt suivi partout : le personnel radio rend immédiatement son matériel inutilisable, soit en le détruisant à la masse, soit, comme le fait le second maître radio Paul Dietemann, sur l'Adroit, en versant les bacs d'acide des accumulateurs sur les appareils.

" LES ALLEMANDS SONT A LA COUPÉE "

Les ordres seraient, d'ailleurs, désormais surperflus, sauf pour quelques contre-torpilleurs et torpilleurs en gardiennage. Partout ailleurs, les commandants savent ce qu'ils ont à faire et le seul problème qui va se poser pour eux - et dont la solution ne dépend pas des ordres qu'ils pourraient recevoir - va être d'en terminer avec le sabordage de leurs navires avant que les Allemands fassent irruption à bord et s'opposent par la force aux destructions et au noyage des soutes.

6 h 10. C'est à bord de la Provence que va se produire le premier " contact " avec la Wehrmacht. Le commandant Le Merdy est prévenu sur la passerelle :

- Commandant, il y a des soldats allemands à la coupée bâbord arrière...

Le commandant du Provence s'y rend immédiatement et se trouve nez à nez avec... l'aide de camp de l'amiral Jarry, le lieutenant de vaisseau Lostie de Kerhor, qui, arrêté sur le quai du grand rang par une rafale de mitraillette au moment où il partait pour la Majorité Générale, est " raccompagné " par un groupe de soldats allemands.

" Je demande quel est le chef, dit le commandant Le Merdy; un sous-officier se présente; je lui demande quels ordres il a reçus; il répond " s'emparer du navire et le faire évacuer par l'équipage ". Pour gagner du temps, je lui dis : a Je veux voir un officier; faites-m'en chercher un... " Pendant qu'il s'exécute, je le maintiens lui et ses hommes sur la plage arrière près de la coupée ; un lieutenant arrive peu après ; il me confirme ses ordres ; toujours pour gagner du temps, je lui dis : " Il y a ici un amiral, je veux voir un officier supérieur. " Après avoir donné quelques ordres en allemand que je n'ai pas compris, il me dit : " Conduisez-moi à l'amiral. " Pendant ce temps les destructions (sans explosif, comme convenu à cause de la présence du Condorcet qui ne devait ni se saborder ni évacuer et l'évacuation se poursuivaient.

- je conduis le lieutenant à l'amiral. "

Le récit de l'amiral Jarry complète celui du commandant de la Provence :

" Tous entrent dans mon bureau : " Nous venons occuper le navire, il faut évacuer ", dit l'officier allemand. " Les officiers sont seuls autorisés à conserver leur sabre, mais pas d'armes à feu. "

" Pendant que le lieutenant allemand s'explique avec l'amiral, poursuit le commandant Le Merdy, je m'échappe et vais par le conduit d'évacuation d'air vicié des chambres de condensation donner l'ordre d'exécution du sabordage au chef du service " machines " en authentifiant du mot-signature convenu - il est environ 6 h 20 -, puis je rejoins l'amiral et nous restons tous deux sur la plage arrière avec le lieutenant allemand et quelques soldats armés de mitraillettes. L'évacuation se poursuit en ordre par les deux lignes de radeaux; de temps en temps, les Allemands manifestent leur impatience; je réclame l'officier supérieur - l'amiral et moi sentons le bâtiment s'alourdir et s'incliner sur bâbord ; l'amiral me dit : a Tâchez de maintenir le bâtiment droit. " Je lui réponds : " Impossible, je viens d'être prévenu qu'une cloison vient de céder. "

Brusquement, les Allemands comprennent qu'ils ont été joués. Ils réalisent que le bâtiment est en train de couler et risque de chavirer...

" Braquant leurs mitraillettes sur les poitrines du commandant de la Provence et de moi-même, ajoute l'amiral Jarry, ils disent : " Il ne faut pas de sabotage... arrêtez sabotage. " Puis : " Pourquoi avez-vous fait ça ? " Je réponds : " Ce sont les ordres. " Après avoir hésité pendant quelques instants, le lieutenant nous emmène par la coupée bâbord arrière en nous disant : " Je vous arrête. Je vous conduis chez le général. "

L'amiral et le commandant de la Provence sont aussitôt encadrés par des soldats allemands qui les font descendre à terre par la coupée bâbord arrière.

" Nous passons tant bien que mal par les radeaux dont quelques-uns sont submergés et inclinés par la coupée qui s'appuie sur eux, note encore le commandant Le Merdy. J'ai juste le temps de crier à mon second : " Je suis arrêté, prends le commandement. "

L'émotion qui étreint le commandant de la division des Écoles et son capitaine de pavillon au moment où ils quittent leur Provence est tempérée par la satisfaction d'avoir ainsi pu rendre le navire inutilisable sous les yeux de ceux qui avaient reçu mission de s'en emparer. Le sabordage est complètement effectué, l'équipage est évacué.

Soudain, un dernier incident vient ajouter au drame une note comique inattendue : les radeaux basculent un peu plus sous le poids des soldats allemands; le lieutenant glisse, cherche vainement à retrouver son équilibre... et tombe à l'eau sous l'œil goguenard de l'amiral Jarry.

TROIS ALLEMANDS POUR LE " STRASBOURG "

6 h 10. Pendant que se déroulait cette scène, un autre " détachement " s'avançait, aux appontements de Milhaud, à hauteur du Strasbourg.

- Une voix allemande, dit l'amiral de Laborde, appelle en français ; droit derrière sur le quai ; je suis à ce moment-là près de la catapulte; je réponds qu'on entend mal de si loin et qu'il faut venir sur l'appontement ouest en face de la coupée tribord. L'appelant finit par comprendre et je le vois venir le long de l'appontement avec deux autres; je vais à la plate-forme de la coupée tribord devant laquelle ils s'arrêtent. L'interprète appelle alors et dit que son commandant est là et veut parler au commandant du Strasbourg. Je réponds que je suis l'amiral et qu'il peut parler. Au bout d'un instant, il dit : " Amiral, mon commandant vous fait dire que vous devez rendre le bateau intact. " Je réponds aussitôt : " Le bâtiment est coulé. " En effet, le Strasbourg, toutes vannes ouvertes, est déjà sur le nez, l'avant enfoncé et échoué. Les mèches des pétards sont déjà allumées depuis un quart d'heure aux pièces, dans les fonds et dans les chaufferies... Les destructions au chalumeau sont faites depuis longtemps...

Les trois Allemands - qui, semble-t-il, pensaient obtenir, sur simple réquisition, la remise du Strasbourg intact - n'insistent pas !

FAUSSE ALERTE

6 h 12. Dans l'arsenal principal, le commandant Hamel qui n'a eu connaissance de l'ordre de sabordage qu'avec un sérieux retard - par le Vautour avec lequel il a pris liaison, puis enfin par un coup de téléphone du Dunkerque - craint de ne pouvoir rendre son bâtiment inutilisable avant l'irruption des Allemands. Or ce bâtiment c'est le Foch, le seul croiseur de 10.000 tonnes désarmé et en gardiennage.

Ne disposant que d'une faible partie de son équipage, le commandant Hamel ne peut espérer mener à bien un sabotage dans les règles ". Va-t-il même réussir à noyer ses soutes ? Sur le quai des machines où est amarré le Foch, un vacarme infernal retentit : motos, voitures amphibies... les Allemands débouchent en force - mais ils ne s'arrêtent pas. Hamel aura le temps de faire ouvrir les vannes et même les hublots afin de hâter le remplissage. Les principales destructions sont opérées sommairement. Après coup, le commandant du Foch regrettera presque de s'être tant pressé : deux heures se passeront avant que les Allemands se présentent à sa coupée.

LES SOUS-MARINS EN DIFFICULTÉ

Tandis que les quatre évadés du Mourillon poursuivent leur route hors de la souricière de Toulon, que sont devenus les sous-marins qui n'ont pu - car pour beaucoup il s'agit bien d'une impossibilité matérielle tenant soit à l'état du bâtiment soit à l'insuffisance de l'effectif - les imiter ?

Les cinq sous-marins en gardiennage qui se trouvent dans la darse des sous-marins au centre de Missiessy : Caïman, Fresnel, Thétis, Naïade et Sirène, ont été coulés sur place, silencieusement, par voie d'eau, sur l'ordre du commandant Lavoue. Celui-ci n'a été alerté à temps que grâce au sang-froid de l'ingénieur mécanicien Glize qui, sortant du centre des sous-marins de Missiessy, s'était trouvé brusquement au milieu des blindés allemands cher-chant leur chemin dans le dédale de l'Arsenal. Un officier de Panzer avait obligé Glize à monter sur son char :

- Le port des sous-marins !

- Ah..., avait fait Glize..., le " pont "...

Et il avait entraîné la colonne dans la direction opposée après avoir dit à mi-voix à un de ses hommes :

- Va prévenir le commandant Lavoue.

Quelques minutes plus tard, le " malentendu " était dissipé et la colonne allemande fonçait vers le centre des sous-marins.., mais ceux-ci étaient déjà coulés.

Dans les bassins Vauban, deux sous-marins, Aurore et Achéron, ont pu être coulés; par contre, quatre autres sont tombés intacts entre les mains des Allemands : Galatée et Eurydice, qui, bien qu'à flot l'un et l'autre, n'ont pu être touchés par les ordres de sabordage venant du centre de Missiessy, et Espoir et Vengeur, qui se trouvaient à sec dans le grand bassin N.W.

Pour ces deux derniers sous-marins, la destruction, faute de noyage, ne pouvait être opérée que par explosifs. À 6 h 15, le commandant Lavoue tente d'envoyer par vedette des grenades aux commandants du Vengeur et de l'Espoir, mais il est déjà trop tard : la vedette ne peut passer.

Restaient les quatre sous-marins du Mourillon qui n'avaient pas appareillé : le Diamant, qui était amarré entre le Casablanca et le Marsouin, s'est sabordé sur place. Les trois autres : Redoutable, Pascal et Poincaré, sont amarrés au quai sud de la darse du Mourillon. Les Allemands, bien qu'arrivés à pied d'œuvre depuis longtemps, n'ont tenté de s'en emparer qu'entre 6 heures et 6 h 20. Le sabordage a été entrepris sous le feu - rafales de mitraillettes et grenades. Le Redoutable (L.V. Caminati) a réussi à se saborder complètement et à couler, non sans que le lieutenant de vaisseau Xavier Jacquemin et le second maître mécanicien Marcel Chatillon eussent été blessés. Le Pascal a pu être également sabordé et coulé. Par contre, les Allemands sont montés à bord du Poincaré avant que le sabordage soit terminé, et ils ont arrêté le remplissage de la coque alors qu'il n'était encore réalisé qu'à demi.

LE " COLBERT ", L'" ALGÉRIE "... LA " MARSEILLAISE "

Aux appontements de Milhaud, à la suite du Strasbourg, aux ponts 5 et 4, les croiseurs des F.H.M. n'ont pas encore reçu la visite - même symbolique - des Allemands. En fait, un petit groupe s'était présenté très tôt, dès 5 h 40, à la coupée du Colbert, mais le commandant en second, le capitaine de frégate Barrière, descendu sur le quai, avait réussi à les dissuader de monter à bord. Il est vrai que cette conversation s'était trouvée ponctuée par les explosions du Strasbourg qui, à plusieurs reprises, avaient plaqué au sol les Allemands et leur interlocuteur...

L'officier allemand, qui avait commencé par insister pour parler au commandant, n'a pas demandé son reste lorsqu'il s'est entendu répondre que le Colbert aussi allait sauter.

Il est de fait, d'ailleurs, que la violence des explosions, notamment à l'avant du Colbert, a surpris les exécutants eux-mêmes : les masques des tourelles ont été déchiquetés et des morceaux de ferraille ont été projetés au loin sur le quai. La plage arrière flambe...

6 h 15. Au pont suivant - N° 4 - l'équipage de l'Algérie, à l'exception des équipes de sabotage et de sabordage, est déjà rassemblé sur le quai, encadré par les officiers.

Un capitaine allemand s'approche avec quelques hommes et demande lui aussi à parler au commandant. Le capitaine de vaisseau Malgouzou, nullement désireux de le voir monter à bord, descend l'échelle de coupée et, avec l'aide d'un interprète, engage une conversation qu'il va s'efforcer de faire traîner au maximum, sachant que, pendant ce temps, à bord, les équipes poursuivent les opérations de sabordage.

Le Hauptmann, visiblement, ne soupçonne pas ce qui se passe derrière son dos. Il fait connaître ses exigences :
- Tout l'équipage doit évacuer immédiatement le bâtiment. Les officiers doivent être rassemblés sur le pont, ils peuvent conserver leurs armes. Tout acte de sabotage est interdit...

Ne sachant plus quoi dire pour faire traîner la conversation, le commandant Malgouzou finit par apprendre à son interlocuteur la présence à bord de l'Algérie d'un amiral... lequel, d'ailleurs, arrive justement.

6 h 20. En effet, l'amiral Lacroix, après avoir constaté que l'équipe de destruction de la tourelle 4 - la dernière à intervenir - est prête à allumer son cordeau Bickford, est descendu au bas de la coupée tribord arrière pour voir où en est le commandant Malgouzou.

Il le trouve en conversation avec le Hauptmann et son interprète et voit, à l'arrière-plan, une vingtaine de soldats allemands.

L'amiral, selon sa propre formule, " prend le dialogue à son compte ", au milieu d'éclairs et de bruits de détonations venant de toute part :

- Nous venons prendre le bateau, dit l'Allemand.

- Un peu tard, répond l'amiral Lacroix, il coule.

- Va-t-il sauter ?

- Non.

- Nous allons monter à bord.

- Alors il va sauter.

- Les soutes à munitions ?

- Oui.

- Vous montez avec nous ?

- Si vous voulez, mais il va sauter.

6 h 25. Sur la plage arrière de l'Algérie, il ne reste plus que le capitaine de frégate Bergot, commandant adjoint, le capitaine de corvette de Guibert, sous-chef d'état-major de l'amiral Lacroix, l'ingénieur mécanicien principal Blanc, le lieutenant de vaisseau canonnier Sollier et un gradé canonnier.

" À ce moment, note l'amiral Lacroix, une grande colonne de fumée sort de l'avant provenant de l'incendie du poste central. Presque au même instant, le premier-maître canonnier de la tourelle 4 allume presque sous notre nez le cordeau Bickford. A la lueur des éclairs, vision d'effroi sur la figure de l'interprète; les soldats allemands disparaissent. " L'officier interroge :

- Le bateau va-t-il réellement sauter ? L'amiral le " rassure " :

- Oui, si l'incendie gagne, mais il coule vite.

- Quel dommage, quel dommage !

- Trop tard, tout est fini.

- Je vous emmène prisonniers.

- Bien.

L'amiral Lacroix et les commandants Malgouzou et de Guibert sont alors emmenés tandis que les troupes allemandes envahissent l'appontement 4. Mais aucun Allemand n'ose - de crainte des explosions - monter à bord de l'Algérie.

Le capitaine de frégate Bergot quittera le bord le dernier, à 6 h 30, avec le lieutenant de vaisseau Sollier. Mais deux minutes plus tard l'ingénieur mécanicien Blanc, s'apercevant qu'il est toujours vêtu d'un bleu de chauffe et qu'il a, dans le feu de l'action, laissé tous ses effets à bord, remontera sur l'Algérie pour prendre dans sa cabine quelques vêtements. Il quittera l'appontement, peu après, avec le capitaine de corvette de Lesquen, sous-chef d'état-major de la 1re division de croiseurs, l'enseigne de vaisseau Van Den Boagen, les seconds maîtres Peyrède et Shorno et le matelot-secrétaire Robin.

6 h 15. Sur la Marseillaise, à I'appontement suivant, tout se passe comme à l'exercice. Les Allemands ne se sont pas encore manifestés. Le commandant Montrelay note :

" Comptes rendus des divers chefs de services annonçant :

" - que la mise en place des explosifs est terminée.

" - que toutes les autres mesures sont prises. " Vérifié l'évacuation du bâtiment.

" Ronde dans les postes.

" Ronde dans les P.C. où je fais arrêter le sabotage des appareils qui est déjà presque complet.

" Donné l'ordre à l'enseigne de vaisseau Prade de mettre le feu aux bûchers préparés pour l'incendie de la direction de tir. a

À 6 h 20, le commandant de la Marseillaise donne l'ordre d'ouvrir les prises d'eau, de manœuvrer les vannes Morin pour les nouages, et d'allumer partout les explosifs.

- A partir de ce moment, souligne-t-il, tout est consommé. Le sabordage est irrémédiable.

Il n'en est pas partout de même, et sur quelques-uns des bâtiments en gardiennage, le sabordage n'est pas encore commencé. Il est vrai que le commandant Amiel ne disposait pas pour acheminer ses ordres, de moyens comparables à ceux des F.H.M.

LES ALLEMANDS ARRÊTENT LE NOYAGE DU " DUPLEIX "

Jusqu'ici, la singulière " méthode " employée par les Allemands a consisté le plus souvent, à détacher quelques hommes, parfois un officier, avec pour mission de s'adresser aux commandants des bâtiments et de les inviter poliment à faire évacuer les navires en s'abstenant de tout sabotage.

Le détachement chargé de s'emparer du Dupleix va faire preuve de plus de mordant.

A 6 h 20, les blindés s'arrêtent sur le quai à hauteur du croiseur qui est amarré dans la darse de Missiessy, entre les sous-marins et le La Galissonnière.

Le sabotage du Dupleix est déjà bien avancé. Le capitaine de vaisseau Moreau', voyant les Allemands se ruer à son bord, donne l'ordre de ramener de 20' à 10' les mèches pour le grenadage des pièces de 203, et, à 6 h 25, malgré la présence des Allemands et leurs menaces, l'allumage des explosifs est effectué, des soutes aux tourelles.

Mais les Allemands, pour une fois, ne sont pas disposés à s'en laisser conter. Ils ne se contentent pas, comme ailleurs, de parlementer. Ils exigent de visiter le croiseur, la mitraillette au poing, et voyant l'eau s'engouffrer dans les soutes, font refermer les vannes.

Il est inutile de protester ou d'essayer de leur faire entendre raison : les soldats sont trop contents d'avoir réussi à interrompre le sabordage pour écouter les explications que leur donnent - non sans angoisse - les marins du Dupleix.

Il faut donc, faute de se faire comprendre, s'incliner devant la volonté stupide du plus fort. Le noyage des soutes du Dupleix est arrêté, et les Allemands seront surpris de la rapidité avec laquelle les dernières équipes restées à bord du croiseur vont exécuter l'ordre d'évacuation...

C'est que le Dupleix est devenu, au milieu de l'Arsenal de Toulon, une véritable machine infernale : sur les autres bâtiments, le noyage des soutes où se trouvent les stocks de munitions et les torpilles doit permettre de limiter les effets des explosifs aux destructions des machines et des pièces, mais sur le Dupleix, lorsque les charges exploseront, c'est le bâtiment tout entier qui risque de flamber et de sauter...

Décidément, les terriens de la Wehrmacht ne sont pas faits pour ce genre d'opération !

LES ALLEMANDS CHERCHENT LE QUAI NOËL

Du bord de la Bayonnaise, qui est toujours à son poste de garde à hauteur de la grande jetée, le capitaine de corvette Nicolas Barrelon avait entendu, dès 6 heures, les premières explosions aux appontements de Milhaud. À 6 h 30, il note :

" Violentes explosions dans le secteur du quai Noël. Les explosions se succèdent ensuite dans tout l'Arsenal. Le secteur du quai Noël, c'est le domaine de la 3° escadre légère de l'amiral Négadelle. Tous les contre-torpilleurs et torpilleurs des F.H.M. ont reçu, au plus tard à 6 h 20, l'ordre signé par l'amiral de Laborde. Et sur tous les bâtiments les opérations de sabordage - plus rapides et plus faciles que sur les croiseurs - ont été menées à bien sans incident.

D'ailleurs l'isolement même de l'îlot du parc au char-bon, séparé de l'arsenal principal par le canal des subsistances et coupé des appontements Milhaud par la passe de Missiessy, a retardé considérablement l'arrivée des Allemands. L'évacuation des équipages a pu se faire par va-et-vient de petites embarcations, et les hommes se rassemblent, sac à terre, sur le quai Noël, tandis que retentissent les premières explosions à bord de leurs bâtiments.

Mais tous les contre-torpilleurs et torpilleurs des F.H.M. ne sont pas rassemblés au quai Noël. Le Kersaint et le Vauquelin sont aux Grands Bassins, le Gerfaut est à Missiessy, et le Vautour est dans l'Arsenal ainsi que le Casque, le Mameluk et le Verdun.

Ceux-là ont dû faire plus vite, car ils sont plus directement menacés. Le capitaine de frégate Bienaymé, qui commande le Vautour, a donné dès 6 h 20, au sifflet, l'ordre final. L'eau s'est aussitôt engouffrée dans les soutes dont les commandes de vannes de noyage ont été détruites.

" À 6 h 23, note le commandant Bienaymé, les dernières équipes descendent à terre encadrées par leurs officiers. Je descends le dernier par un ras et rejoins sur le quai mon équipage rassemblé par compagnies.

" Deux minutes plus tard, une colonne de pointe allemande comportant une dizaine de chars légers découverts armés de canons de 20 mm et d'automitrailleuses, parcourt le quai des machines venant de la direction de la porte Castigneau.

" Les Allemands nous mettent en joue.

" Je m'avance vers le char de tête et déclare en allemand :

" - Mon équipage n'a pas d'armes et mon bateau est sabordé.

" Le lieutenant chef de groupe m'ordonne de monter sur le char.

" Je rétorque :

" - Je dois rester avec mon équipage.

" Il réitère son ordre et ajoute :

" - Inutile de discuter. Ce sont les ordres que j'ai reçus. Nous avons fait votre amiral prisonnier dans un fort.

" Je passe le commandement au L.V. Jacquart et j'obtempère.

" La colonne repart pour contourner les bassins Castigneau et gagner en direction du quai Noël. Je salue, en le quittant, mon équipage au garde-à-vous, qui pousse trois hourras pour le commandant du Vautour.

" Il est 6 h 30. On entend de nombreuses détonations et des incendies s'allument vers Missiessy et Milhaud.

" Ma colonne avance prudemment, cherchant s'il y a des navires à flot. Je redoute qu'elle franchisse le canal des subsistances et atteigne le quai Noël si les ras du Pont du canal sont en place. Je retarde le moment où ils vont inspecter le pont (détruit, affirme un homme envoyé en reconnaissance), je les persuade que le quai Noël est une île et fais buter la colonne dans tous les recoins du quartier des subsistances en les contournant par l'est. "

OPÉRATIONS A TERRE

6 h 30. Les Allemands arrivent à Gambin, au P.C. du commandant de la D.C.A. Ils occupent les standards téléphoniques, mais quelques fiches sont laissées en place et le capitaine de vaisseau Orlandini, resté sur le mirador, gardera encore pendant une demi-heure la liaison par téléphone avec certains ouvrages, et saura que les destructions ont pu être effectuées avant l'arrivée des Allemands aux batteries de Six-Fours, Saint-Antoine, Ducuing, Cap Brun, Salins et Estérel.

Le commandant Orlandini recevra même la visite d'Allemands montés sur la butte pour voir le spectacle qu'offrent, dans le port de Toulon, les bâtiments qui commencent à flamber. Quelques soldats montent au moment où sautent, tout près, les pièces de 37 et de 25 de la section Malbousquet. Un sous-officier s'approche du commandant Orlandini et, lui montrant les navires en feu, se contente de dire :

- Triste !

Mais, au même moment, d'autres Allemands, moins sentimentaux, se chargent, la mitraillette à la main, de faire évacuer l'ouvrage.

Leur brutale intervention appelle, de la part du commandant Orlandini, cette constatation :

- C'est au cours de l'évacuation des chambrées que le second-maître Godfrin, qui n'évacuait sans doute pas assez vite, est tué par un Allemand d'une balle dans le dos.

Même nervosité de la part des Allemands, exactement à la même heure - 6 h 30 - à Saint-Mandrier, où quelques rafales de mitrailleuses sont tirées sur le terre-plein où est rassemblé l'équipage de la base aéronavale. Un matelot est blessé à la cuisse.

Peu après, la mauvaise humeur des soldats de la Wehrmacht - qui commencent sans doute à comprendre ce que signifient les flammes et la fumée qui s'élèvent au-dessus du port de Toulon - va trouver un dérivatif inattendu. En effet, les Allemands installés à la B.A.N. de Saint-Mandrier essuient tout à coup le feu d'une pièce de 25 tirant de la grosse tour du Mourillon. Un projectile atteint le ballon captif qui flambe comme une torche. L'incendie est rapidement maîtrisé, mais les Allemands de la B.A.N., furieux, ripostent par un tir d'obusier dirigé contre leurs camarades de la grande jetée !

VOUS N'AVEZ RIEN A FAIRE À BORD ! "

Sur la Marseillaise, jusqu'à 6 h 25, le capitaine de vaisseau de Montrelay a pu poursuivre l'exécution du sabordage sans être talonné par la présence des Allemands. À 6 h 30, un groupe de combat se présente à l'arrière du bâtiment. L'amiral Bléhaut, qui a son pavillon sur la Marseillaise, répond lui-même à l'officier allemand qui lui demande, en français, l'autorisation de monter à bord :

- Vous n'avez rien à faire à bord, ne montez pas.

La vue des mèches allumées suffit d'ailleurs à calmer pour un temps l'ardeur - toute relative - du groupe chargé de " s'emparer " de la Marseillaise. Prudents, les Allemands vont s'abriter derrière la maçonnerie du quai. Mais voyant que les minutes passent et que la Marseillaise n'explose pas, l'officier revient à la coupée :

- Je veux parler au commandant.

- Je suis l'amiral, répond Bléhaut, je vais faire prévenir le commandant.

" À ce moment, note le capitaine de corvette Terlier, chef d'état-major de la 3e division de croiseurs, la Marseillaise commençait à prendre de la gîte sur bâbord. Aucune vedette n'avait été armée faute de mécaniciens disponibles. La planche de débarquement commençait à basculer... "

- Amiral, dit Terlier à Bléhaut, si vous retardez votre départ vous ne pourrez plus descendre à terre sans vous mettre à l'eau !

Avant de quitter le bord, l'amiral Bléhaut demande une dernière fois à son chef d'état-major et au commandant en second de la Marseillaise s'ils sont bien sûrs que toutes les dispositions ont été prises pour rendre le croiseur inutilisable. En ayant obtenu la confirmation, il vérifie que sa marque soit battante, et se résout enfin à quitter la Marseillaise par la coupée tribord arrière, suivi du capitaine de corvette Terlier et du lieutenant de vaisseau Mallie.

Sur l'appontement, l'officier allemand s'approche :

- Amiral, je vous prie de bien vouloir me suivre.

- Pas avant que le commandant Montrelay ait quitté le bord, répond l'amiral Bléhaut.

6 h 35. Le commandant de la Marseillaise, à son tour, descend par la coupée tribord arrière. Les Allemands emmènent alors l'amiral Bléhaut. Quant au commandant Montrelay, désireux de vérifier si son croiseur continue bien à couler, et voulant attendre les premières explosions, il va rester pendant encore quelques minutes sur l'appontement. Il devra d'ailleurs user de son autorité pour empêcher la dernière équipe de sabordage, qui trouve que les choses ne vont pas assez vite, de remonter à bord.

À cet instant, le commandant de la Marseillaise est pris de scrupules :

- Je me suis souvenu, dira-t-il, que je n'avais pas fait écarter le bâtiment du quai au moment où l'ordre nous en avait été signalé, afin d'assurer plus facilement l'évacuation. Mais j'aurais dû ensuite faire au moins larguer les amarres de poste. J'étais inquiet de savoir si ces amarres n'empêcheraient pas le bâtiment de s'incliner.

Le commandant Montrelay reste donc encore sur l'appontement avec l'ingénieur mécanicien Bonnin, qui a lui-même manœuvré les dernières vannes au P.C. sécurité, le maître Bilh et deux seconds maîtres de l'équipe de sécurité.

LE SABORDAGE DU COMMANDANT-TESTE

6 h 30. Au quai est des Grands Bassins, près de l'angle Robert, le troisième bâtiment de la division des Ecoles, le transport d'aviation Commandant-Teste - un des rares rescapés de Mers-el-Kébir - achève son évacuation. Le commandant Deglo de Besse est sur sa passerelle depuis près de deux heures : il a assisté à l'appareillage des sous-marins du Mourillon et a même appuyé l'opération de sa D.C.A.

L'ordre d'exécuter le sabordage est donné au Teste de la Provence, au mégaphone, par le lieutenant de vaisseau d'Adhemar, dont la voix est reconnue par le commandant Deglo de Besse et par le capitaine de corvette Parès.

La prise des dispositions finales s'était trouvée compliquée par la nature même du personnel embarqué sur le Teste : le transport d'aviation est, en effet, le bateau école des apprentis marins. Ceux-ci ont été rassemblés dès 5 h 45. Le commandant, estimant sans doute qu'à cet âge il convient d'affronter les émotions l'estomac plein, a fait déjeuner tout son monde avant d'ordonner l'évacuation, qui s'est faite en ordre, par compagnie, conformément au plan établi. Chaque compagnie se range maintenant sur le terrain de sports, côté ouest.

Les malades ont été évacués sur l'infirmerie de la Défense Littorale. Une dernière ronde est effectuée : des soutes aux locaux disciplinaires, le bâtiment est visité par le commandant en second qui rend compte :

- Tout le monde a évacué.

La dernière équipe de sabordage effectue alors son travail. C'est à ce moment précis qu'apparaissent les Allemands. Ici encore, il ne s'agit que d'un détachement " symbolique " : un sergent et trois hommes...

On parlemente juste le temps nécessaire pour permettre à l'équipe de sabordage d'ouvrir les redressements - dernière opération à effectuer.

" 6 h 40. Tout est terminé, note le commandant Deglo de Besse, et l'équipe dernière rallie la salle d'armes, après s'être bien assurée que l'eau rentrait partout. Dans la salle d'armes, se trouvent quatre Allemands dont un sergent, l'équipe dernière, de dix hommes, et quelques officiers (C.F. Py, C.C. Parés, L.V. Lemière, I.M.P. Bault, L.V. Masson, I.M. Le Dantec, Abbé Foulon). Le sergent allemand ordonne à tous d'évacuer en laissant cinquante chauffeurs (Thierer). Je fais celui qui ne comprend pas, pour gagner du temps, et explique que le Commandant-Teste est " bateau-école " et n'a pas de chauffeurs.

À ce moment, la lumière s'éteint. Légère inquiétude du côté allemand, calmée par des lampes individuelles immédiatement allumées par les officiers présents.

" Je préviens que le bateau coule, et ils précipitent l'évacuation qui se fait rapidement dans l'ordre prévu par la tradition.

CHAPITRE VIII

ET AU PETIT JOUR...

C'EST entre 6 h 45 et 7 heures que le jour a commencé à se lever. Il y avait longtemps, semblait-il, que la dernière chenille éclairante - ultime lampion de la fête allemande - s'était éteinte, après s'être balancée, interminablement, au gré du vent, accrochée à son parachute.

En réalité, le décor tout entier était encore violemment éclairé moins d'une demi-heure avant l'aube. Mais il s'est passé tant de choses à Toulon depuis 4 h 30 qu'on y a perdu la notion exacte du temps écoulé.

C'est donc avec l'impression de découvrir un spectacle entièrement nouveau que les Toulonnais ont vu, aux premières lueurs bleues de l'aube, leur ville, leur port, la rade, émerger peu à peu de l'obscurité, revenue depuis si peu de temps.

Réveillés vers 5 heures, tirés de leurs lits par le fracas des explosions, le vrombissement des avions, les habitants de Toulon, bien qu'ils n'aient pas partagé - et que beaucoup même n'aient pas encore exactement imaginé - les émotions ressenties par les états-majors et les équipages des bâtiments de la flotte, ne se sont pas, pour autant, recouchés paisiblement.

Ils sont descendus dans la rue. Rares sont les Toulonnais qui, invités à évoquer leurs souvenirs de cette journée du 27 novembre 1942, ne commencent pas ainsi :

- Une fois réveillé, je me suis habillé en hâte et je suis allé aux nouvelles.

Et ceci est vrai non seulement pour ceux qui, habitant dans l'agglomération même de Toulon, pouvaient croire à une attaque aérienne massive sur la ville, mais encore pour les habitants de la périphérie et de la lointaine banlieue.

- J'ai vu des lueurs sur la rade, dit le docteur Tristani, j'ai entendu des explosions, sans savoir de quoi il s'agissait. Je me suis habillé et je suis descendu en ville. J'ai constaté que tout Toulon était sur les quais. Ce qui m'a le plus frappé, c'est le carrousel infernal des véhicules allemands : motos et voitures amphibies surtout. On ne pouvait s'empêcher de penser aux figurants du Châtelet...

Dans les rues, des groupes se sont formés et discutent. L'explication la plus souvent entendue des événements de la nuit et du matin est la suivante : " Les Allemands ont franchi le mur de l'Arsenal de vive force et ont pris les bateaux d'assaut. "

Le commissaire de la Marine Prade, lui, aux premières loges, avenue de la République, est resté longtemps penché à sa fenêtre. Lorsque le jour s'est levé, il a constaté que le cuirassé Provence, qu'il avait vu, à la lueur des fusées éclairantes, avec 30° de gîte, s'était peu à peu redressé. La gîte n'était plus que de 15° à 20°.

- À 7 heures, dit le commissaire Prade, Cépet paraissait tirer. Je me suis demandé à ce moment-là s'il s'agissait d'un débarquement anglo-saxon et je suis allé dans la rue. J'ai entendu dire immédiatement : Ce sont les Allemands qui viennent d'attaquer l'Arsenal. Ils font prisonniers tous les marins et tous les officiers qu'ils rencontrent. " Je me suis empressé d'aller à la police pour faire changer ma carte de circulation, ce que j'ai obtenu sans aucune difficulté au milieu de l'enthousiasme de tous les policiers.

Place Pasteur, derrière le port marchand et la darse du Mourillon, M. Rougetet, directeur de la station météo de la Mitre, s'est trouvé, vers 6 h 30, alors qu'il faisait encore nuit noire, au milieu d'un vague brouhaha dont il n'a pu, tout d'abord, déceler la nature. Il a constaté la présence de troupes et, à en juger par le nombre des points incandescents des cigarettes, a eu l'impression qu'il y avait beaucoup de monde...

- Quelques instants plus tard, les premières lueurs du jour m'ont permis de reconnaître les uniformes allemands. J'ai renoncé à prendre mon train pour Saint-Raphaël - où je devais me rendre pour faire une conférence - et, enfourchant ma bicyclette, je suis remonté dare-dare à la station de la Mitre, où le second-maître Canard et le météorologiste Bordarier m'ont rendu compte des observations qu'ils avaient pu faire, la station permettant de voir le port et la rade.

Tout près de la place Pasteur, boulevard Paul-Bert, Mme Boucard n'est pas encore descendue dans la rue. Elle continue à commenter l'événement - sans d'ailleurs savoir exactement quelle est sa nature... - avec ses voisines :

- Vers 7 heures, j'ai eu la visite d'un maître qui est venu me demander de lui prêter un veston civil et un béret de mon mari. Il avait perdu ou jeté sa casquette. Il avait l'air affolé et est reparti en courant après m'avoir laissé sa vareuse d'uniforme.

VU D'EN FACE...

La configuration de la rade de Toulon est telle que d'a en face " - de La Seyne, de Balaguier, des Sablettes ou de Saint-Mandrier - on voit parfaitement l'Arsenal et le Mourillon. A plus forte raison lorsque flammes et fumées s'élèvent des bâtiments mouillés dans le port.

- Le 27 novembre, dit M. Adolphe Blanc, instituteur honoraire, réveillé par les explosions, je me suis rendu aux Mouissèques (petit port situé près des Forges et Chantiers de la Méditerranée) où se trouvait mon bateau. Nous étions tous rassemblés sur le quai, tous ceux des Mouissèques, des pêcheurs pour la plupart. Des mitrailleuses crépitaient, des avions nous survolaient.

" Puis le jour s'est levé et nous sommes restés là à regarder l'incendie qui ravageait les navires de haut bord, souligné à chaque instant par de sourdes explosions. Bientôt, on vit sortir des Forges et Chantiers de la Méditerranée des marins, officiers en tête, encadrés par des soldats allemands. Des tanks surveillaient le rassemblement. Nous approchâmes prudemment pour apprendre que c'étaient les équipages de deux contre-torpilleurs, le Valmy et le Mogador qui venaient de se saborder.

" Un Allemand, sur un side-car, tournoyait tout autour des marins alignés, silencieux, nous défendant, par des manœuvres dangereuses pour nous, de nous approcher. Puis, sur un commandement guttural, le rassemblement s'ébranla et les marins furent dirigés sur le fort Napoléon.

Un autre témoin, M. Hubert Steinmetz, doit, lui, à un exceptionnel concours de circonstances de s'être trouvé brusquement transporté au cœur même du drame : dans le port et la rade.

Réveillé vers 5 heures par le bruit des explosions, il s'était levé peu après non pour satisfaire sa curiosité, mais bien, comme chaque jour, pour gagner à pied l'embarcadère d'où partait le vieux vapeur l'Alcyon qui devait l'emmener sur le lieu de son travail, à La Seyne.

- Arrivé place d'Armes, près du bâtiment de l'Amirauté, dit M. Steinmetz, j'aperçus dans l'ombre une silhouette armée qui me cria en allemand de tourner à droite, ce que je fis.

" Sur le quai, les explosions étaient de plus en plus rapprochées.

" Le petit vapeur embarqua ses passagers comme d'habitude et fila vers La Seyne. Il était 6 h 45. Le ciel était gris, le temps très doux et le jour commençait à poindre. Çà et là, des flammes immenses et des fumées noires épaisses sortaient des navires de guerre ancrés dans la rade ou amarrés aux quais de l'arsenal.

" Une poussière et une fumée noirâtre nous entouraient, mais le petit vapeur continuait; sa course, malgré les innombrables flammèches qui tombaient sur le pont.

" Arrivé sur le quai des chantiers de La Seyne, j'aperçus des officiers mariniers qui sortaient d'un contre-torpilleur en courant, alors que ce bateau s'inclinait fortement de bâbord. C'est alors que je compris que le sabordage était en train de s'accomplir d'une façon totale - et que les Américains étaient, pour l'instant, hors du jeu...

LES CROISEURS DE MILHAUD

Aux appontements de Milhaud, l'évacuation du Strasbourg est pratiquement achevée. Il ne va plus rester à bord, outre l'amiral de Laborde et les officiers de son état-major, que le commandant, son second, six officiers et quelques hommes.

À terre, l'équipage du Strasbourg a été d'abord rassemblé près du Foyer du marin des F.H.M., par compagnies, encadrées par les officiers désignés. Dès 6 h 15, la plupart des hommes - à l'exception des équipes de sabordage - ont été évacués vers Lagoubran. Les officiers ont été gardés près de la porte de Milhaud.

A bord, l'amiral de Laborde note :

" Le jour commence à se lever ; des détachements allemands se voient sur le quai, mais restent derrière le barrage de flotteurs de filets de l'appontement. Plus tard, arrivent des tanks. Trois ensemble à un moment, puis il n'en reste plus qu'un près du four à ordures. De nombreuses motocyclettes passent dans un sens ou dans l'autre. Toute la journée, ce sera un va-et-vient assez incohérent sans aucune tentative d'envahir le bateau bien qu'un pont d'embarcations amarrées ait été établi entre le quai et la joue bâbord arrière depuis que le sabordage est terminé :

" A bord du Strasbourg, il n'y a eu d'incendie qu'au tableau de barre qui s'éteint tout seul, des câbles qui brûlent quelque temps dans la tourelle 5, enfin un incendie de mazout dans la chaufferie tribord avant qui crache de la fumée noire puis blanche pendant une heure et demie, puis s'éteint. "

Sur le Colbert, amarré au Pont 4, aussitôt après le Strasbourg, les explosions ont été plus violentes. Il semble qu'on y ait mis bonne mesure... Alors que les blindages du Strasbourg ont tous résisté, les blindages légers des tourelles du Colbert se sont presque tous ouverts au moment de l'explosion des pétards aux pièces de 90 et de 203. Le feu, allumé à 6 h 40 au P.C. sécurité, a gagné le mât et le bloc-passerelle. L'hydravion sur catapulte a été incendié à la même heure. Dans la matinée, le feu ravagera tous les hauts du croiseur.

Sur le quai, le jour venu, le commandant Barrière, qui a rassemblé l'équipage, lance un bref commandement. Les marins du Colbert, alignés, se figent au garde-à-vous et saluent leur bâtiment. À quelques mètres de là, un détachement de la Wehrmacht se prépare à encadrer les hommes du Colbert, mais soudain une voix rauque retentit, des bottes claquent, puis des fusils : les Allemands, beaux joueurs, présentent les armes.

L'Algérie, au pont 3, va également flamber comme une torche. Pour le moment, une épaisse fumée noire sort de la cheminée tandis qu'explosent les tourelles. Bientôt la fumée fera place à une colonne de flammes qui mettra le feu à la cheminée elle-même et à tous les hauts du navire. C'est sans doute le mazout des soutes qui a été enflammé par un des pétards.

A cent mètres de l'appontement 4, derrière un atelier, le groupe qui a quitté le bâtiment en dernier - le C.F. Bergot, le C.C. de Lesquen, le L.V. Sollier, l'I.M.P. Blanc, l'enseigne Van Den Bogaen, les deux maîtres d'hôtel Peyrède et Schorno et le matelot-secrétaire Robin - assiste à la fin de l'Algérie. Ils sont restés pour vérifier que toutes les charges explosent normalement afin de pouvoir en rendre compte au commandant Malgouzou que les Allemands ont emmené avec l'amiral Lacroix et le commandant de Guibert.

Le dernier croiseur des F.H.M. amarré aux appontements de Milhaud, la Marseillaise (Pont 3) est également totalement évacué. Son commandant, le capitaine de vaisseau Montrelay, resté sur l'appontement, après le départ de l'amiral Bléhaut, est encore là avec l'ingénieur mécanicien, Bonnier, le maître Bilh et deux seconds-maîtres.

Sous leurs yeux, le bâtiment s'enfonce. En visant un point de la coque par un point fixe de l'appontement, le commandant Montrelay constate que la bande, qui est déjà de 15° environ, augmente encore.

L'incendie a pris à la direction de tir. La tourelle III donne le signal des explosions qui, ensuite, se succèdent normalement.

- Je suis maintenant bien sûr que tout est terminé, dit le commandant Montrelay qui se dirige vers les bâtiments de la station d'air comprimé où il pense retrouver son équipage à qui il a fixé ce point de rassemblement au moment de l'évacuation.

Mais le commandant de la Marseillaise est arrêté au passage par un officier allemand armé d'une mitraillette.

- Cet Allemand, dit le commandant Montrelay, m'a paru très satisfait d'avoir enfin le commandant qu'il recherchait sans doute d'une façon particulière, car il a fait rompre les hommes qu'il avait disposés le long des voies ferrées du quai en leur criant à plusieurs reprises : Ich hate den Kapitan.

J'ai été accompagné, sans violence d'ailleurs, jusqu'à la sortie de l'Arsenal, porte de Milhaud, où j'ai retrouvé l'amiral Bléhaut et où nous avons été rejoints par l'amiral Lacroix et le commandant de l'Algérie.

Il commençait à faire jour.

Du pont du Strasbourg, l'amiral de Laborde n'a pas perdu de vue les trois croiseurs alignés à la suite de son bâtiment.

- Ils s'enfoncent en s'inclinant assez fortement, dit-il, mais à mesure du remplissage, le Colbert et l'Algérie se redresseront et finiront par couler droit comme le Strasbourg, qui ne s'est que très faiblement incliné un instant. Seule la Marseillaise ne se redresse pas et reste inclinée à plus de 45° sur bâbord.

LES CONTRE-TORPILLEURS EN GARDIENNAGE

À la suite des quatre mastodontes des F.H.M., les cinq contre-torpilleurs en gardiennage amarrés à Milhaud se répartissent ainsi : d'ouest en est, entre les ponts 2 et 1, on trouve successivement le Lynx, le Tigre et la Panthère, puis, à l'est du pont 1, le Vauban et l'Aigle amarrés à couple.

En dehors du Lion, à sec dans le bassin 2 de Missiessy, et du Mogador et du Valmy, aux chantiers de La Seyne, tous les contre-torpilleurs gardiennés sont donc groupés là, à proximité immédiate des croiseurs - bien placés, semble-t-il, pour avoir été tenus au courant, même sans radio ni téléphone, de l'évolution brutale de la situation.

Et, cependant, les premières lueurs du jour font apparaître les superstructures intactes du Tigre et de la Panthère qui dominent les trois autres bâtiments sabordés.

Que s'est-il passé ?

Le groupe des contre-torpilleurs en gardiennage, normalement commandé du Tigre par le capitaine de vaisseau Braxmeyer, commandant du 1er sous-groupe, est passé sous le commandement par intérim du capitaine de frégate Quatrefages, qui commande l'Aigle et le 2e sous-groupe. D'où, peut-être, quelques difficultés de... liaisons - encore que les cinq bâtiments soient vraiment très groupés.

Mais surtout le commandant Quatrefages parait avoir prévu l'éventualité d'une attaque allemande - puisqu'il avait insisté auprès de l'état-major de la 3e division de croiseurs pour qu'on l'alerte en cas de sabordage - tandis que le commandant par intérim du 1" sous-groupe, le capitaine de corvette Huet, commandant le Tigre, et son voisin le capitaine de corvette Cumunel, de la Panthère, obéissaient à d'autres préoccupations. L'un et l'autre, en effet, jusqu'au dernier moment, paraissent avoir été persuadés qu'il s'agissait d'une agression anglo-saxonne.

Après tout, l'amiral de Laborde, lorsque son chef d'état-major est venu le réveiller, a bien refusé, lui aussi, de croire à un coup de force allemand...

Seul du 1er sous-groupe, le lieutenant de vaisseau Dalle, commandant le Lynx, avait, comme le commandant Quatrefages, établi liaison avec la Marseillaise pour être alerté.

Effectivement, dès que l'ordre de sabordage a été donné, le commandant Terlier, chef d'état-major de la 3e division de croiseurs, a spécialement chargé le lieutenant de vaisseau Mallie d'avertir l'Aigle, tandis que du bord de la Marseillaise on appelait la passerelle du Lynx.

Le commandant Quatrefages, tout en hâtant le sabordage de l'Aigle et du Vauban, avait bien donné au commandant Huet l'ordre de saborder les contre-torpilleurs du 1er sous-groupe. Mais force est de constater que lorsque les Allemands sont arrivés sur l'appontement ils ont trouvé le Tigre et la Panthère intacts,. Et alors qu'ailleurs le sabordage s'est effectué sous le nez des soldats de la Wehrmacht, parfois même avec les Allemands à bord, là, il n'en a rien été.

À MISSIESSY

Entre les appontements de Milhaud et Missiessy, au pont tournant, la grue de 110 tonnes a été sabordée en exécution des ordres passés par la Direction du Port.

Viennent ensuite, à l'ouest, les deux darses voisines : darse des pétroliers et darse des sous-marins. Les cinq sous-marins en gardiennage ont été coulés grâce à la présence d'esprit de l'ingénieur mécanicien Glize. La darse des sous-marins parait donc curieusement vide.

Dans la darse des pétroliers, deux bâtiments auxiliaires, la Rance et la Durance, ont été sabordés sur l'ordre de leur chef de groupe, le capitaine de frégate Le Roch, qui commande, tout à côté, le mouilleur de filets Gladiateur.

Au jour, le spectacle qu'offre le Gladiateur est assez inattendu : le commandant Le Roch, moins confiant que d'autres dans la parole des Allemands, avait pris la précaution, quelques jours plus tôt, d'accumuler sur le quai de vieux fûts métalliques, constituant ainsi un barrage destiné à entraver la progression d'un éventuel agresseur. Effectivement, le dispositif a joué. Les soldats de la Wehrmacht ont dû déblayer le quai dans un fracas de ferraille assez réjouissant, pendant que le commandant Le Roch, alerté par le sous-marin le plus proche, avait le temps de faire saborder les deux pétroliers sous ses ordres et de couler son propre bâtiment. L'équipage du Gladiateur, évacué, est aligné sur le quai au moment où les Allemands arrivent enfin à franchir le barrage. Et le commandant du Gladiateur, du haut de sa passerelle - qu'il refuse d'ailleurs obstinément de quitter ! - parle à ses hommes...

Plus loin, le long du quai ouest de Missiessy, les imposantes superstructures du Dupleix, entièrement évacué, émergent totalement. Les pièces de 90 et de 203, grenadées après l'arrivée des Allemands à bord, ont commencé à exploser à partir de 6 h 27. Et les incendies allumés - toujours en présence des Allemands - au poste central et en différents autres points du bâtiment gagnent et commencent à prendre d'énormes proportions. Mais ce n'est rien encore : le feu n'a pas atteint les soutes à munition et le parc à torpilles auxquels l'intervention stupide des Allemands a épargné le noyage.

Dans les bassins de radoub, les deux croiseurs - La Galissonnière et Jean-de-Vienne, bien que relevant d'autorités différentes, ont connu un sort à peu près identique. Il est vrai que déjà, au moment de la transmission des ordres de sabordage, on les avait confondus ! l'un et l'autre sont coulés, l'avant débordant du bassin, rendant impossible la manœuvre des portes.

Et tandis que le La Galissonnière a coincé le remorqueur Gélinotte, le Jean-de-Vienne, lui, a bloqué une citerne : la Source.

Mais sur ces deux croiseurs - qui ont eu affaire aux Allemands de très bonne heure - les destructions n'ont pu être menées à bien. Les armes notamment sont intactes.

Entre les deux croiseurs, le contre-torpilleur en gardiennage, le Lion, à sec, a réussi, par contre, à détruire ses pièces, par pétardage, dès que son commandant, le capitaine de corvette Legay, a reçu communication, par le Jean-de-Vienne, de l'ordre de sabordage.

Enfin, au quai ouest, le Gerfaut, du capitaine de vaisseau Le Petitpas, commandant la 7e division de contre-torpilleurs est sabordé et coulé, incliné sur tribord. Le commandant Le Petitpas a été légèrement blessé à la tête par l'explosion d'une des tourelles.

Près du Gerfaut, la Direction du Port - qui, décidément, n'a rien voulu laisser à l'ennemi - a sabordé la grue de 30 tonnes et même la citerne Le Gave.

AU QUAI NOËL

Au petit jour, l'amiral Négadelle, commandant de la 3e escadre légère, petit être satisfait : en faisant ouvrir le " pont-Chinois " qui enjambe le canal des subsistances, il a réussi à faire croire aux Allemands - et le commandant Bienaymé l'y a aidé - que l'îlot du parc au charbon n'est relié à l'Arsenal que par le pont de radeaux aménagé à hauteur du pont tournant de la passe Missiessy. Du coup, les blindés ont erré, cherchant le passage, et un temps précieux a été gagné : aucun -Allemand n'a encore atteint le quai Noël.

À 7 h, l'amiral Négadelle quitte le Volta et prend place à bord de sa vedette en compagnie du chef et du sous-chef de son état-major, le capitaine de frégate Delaire, et le capitaine de corvette Oudet, et de son officier d'ordonnance, le lieutenant de vaisseau Rebut. A bord de la vedette montent également plusieurs officiers du Volta, et enfin le capitaine de frégate Gomart, commandant en second, et le capitaine de frégate Amet, commandant, qui quitte son bord le dernier.

À ce moment, la plage arrière du Volta entre dans l'eau et le contre-torpilleur commence à s'incliner sur tribord.

- Une fois à terre, dit l'amiral Négadelle, en compagnie des officiers de mon état-major, je vérifie que tous les bâtiments de la 3e E.L. du quai Noël sont bien sabordés.

Les bâtiments aux ordres de l'amiral Négadelle, amarrés au quai Noël au niveau du parc au charbon sont - à l'est du Volta - les quatre contre-torpilleurs Indomptable, Cassard, Tartu et Guépard, alignés dans cet ordre.

L'Adroit, seul torpilleur des F.H.M. au quai Noël, est amarré juste avant le Volta, à l'ouest.

L'Indomptable, commandé par le capitaine de frégate Gervais, est couché sur bâbord. Le Cassard a coulé droit, très vite, un signal battant à la drisse du mât : " Les ordres de l'amiral sont exécutés. " Par contre, le Tartu et le Guépard ont chaviré : les objections formulées par l'amiral Négadelle le 23 novembre lorsque l'amiral Abrial a prescrit de couler les bâtiments droit se trouvent donc confirmées, exception faite pour le Cassard.

Sur tous les bâtiments de l'escadre légère, le processus du sabordage a été à peu près identique :

- Évacuation des équipages, sauf, bien entendu, les équipes de sabordage.

- Mise en place des explosifs, allumage des mèches et noyage des soutes.

- Évacuation des équipes restées à bord.

Selon la longueur des mèches, les explosions se sont produites entre 7 et 10 minutes après le départ de la dernière embarcation.

Le second maître Dietemann, raconte ainsi les derniers instants de l'Adroit (ex-Épée) sabordé au poste 11, tout à côté du Volta :

- Dès que j'eus transmis au commandant Reboul (qui avait pris son commandement 48 heures plus tôt) le message " dispositions finales ", l'équipage avait reçu l'ordre de s'habiller, de faire les sacs et de se préparer à évacuer le bord.

" Il y avait eu liberté de cambuse, mais cette décision fut bientôt annulée pour éviter les incidents : l'évacuation de l'équipage par le va-et-vient des petites embarcations provoquait déjà, à bord, une circulation intense. Un de mes matelots des transmissions, voulant descendre une échelle trop vite, s'est blessé à la cuisse, assez sérieusement.

" J'ai porté moi-même au commandant, sur la passerelle, tous les messages O.T.C. transmis par le Strasbourg, y compris le dernier " cessons émissions O.T.C. ". À ce moment, la passerelle était déjà désarmée.

" Aux premières lueurs du jour, j'ai quitté le bord et suis passé sur le quai avec les derniers officiers restés sur l'Adroit pour surveiller l'allumage des grenades et le noyage des soutes, lorsque nous nous sommes éloignés du bâtiment les flammes commençaient déjà à lécher les torpilles... "

Sur le quai Noël, au petit jour, tous les équipages se trouvent rassemblés. C'est à ce moment que les premiers Allemands apparaissent. Ils séparent immédiatement les officiers.

Dietemann, qui parle l'allemand, se préoccupe de faire panser son blessé. Un Allemand, sans un mot, lui passe son propre paquet de pansement.

Déjà, des bruits incontrôlables circulent - ce ne seront pas les derniers bobards colportés au cours de cette matinée :

- Faites passer : les Allemands séparent les Alsaciens et les Lorrains. S'il y en a parmi vous, qu'ils détruisent leurs cartes d'identité.

Un peu plus loin, sur le quai Noël, quelques coups de feu sont tirés.

Il est vrai que les fantassins allemands, peu nombreux et visiblement assez peu rassurés, ont la détente sensible :

- Un chien mascotte aboie, note Dietemann..., un Allemand vide son chargeur.

Un Unteroffizier a repéré Dietemann. Il s'approche et lui dit, en allemand, d'un air consterné :

- En moins d'une heure, tout a été foutu !

Pendant ce temps, l'Adroit s'incline de plus en plus sur bâbord, puis commence à se redresser. L'eau affleure le pont.

L'amiral Négadelle, quelques instants avant que les Allemands fissent irruption sur le quai Noël, était allé jusqu'à la hauteur de la passe Castigneau, à l'extrême est du quai, au-delà du Guépard, afin de vérifier si les autres bâtiments de la 3e escadre légère se sont bien sabordés.

Il voit à sa droite, à l'extrémité du quai ouest des grands bassins, le Vauquelin et le Kersaint qui, amarrés à couple, ont chaviré l'un sur bâbord, l'autre sur tribord, et semblent s'épauler. De l'autre côté, dans la darse Vauban, l'amiral aperçoit les torpilleurs Casque et Mameluk et le contre-torpilleur Verdun. Tous sont inclinés et à demi immergés.

C'est en revenant, rassurés, de la vigie Castigneau que l'amiral Négadelle et les officiers qui l'accompagnent se trouvent en présence des Allemands. Les officiers sont invités à remettre leurs revolvers.

- Par l'intermédiaire de mon chef d'état-major parlant l'allemand, dit Négadelle, j'ai demandé à être conduit devant un officier avec lequel je pourrais discuter. Après une courte halte auprès d'un officier de marine allemand, à hauteur des torpilleurs en gardiennage, et qui ne s'occupait que de la situation de ces bâtiments dont une partie était encore dans les lignes d'eau normales, j'ai été conduit à la sortie de l'arsenal, près du Strasbourg, où de nombreux officiers avaient été déjà réunis.

Deux éléments importants sont à retenir de ce qui précède :

- D'une part, pour la première fois depuis le déclenchement de l'opération Lila, il est question d'un officier, non de la Wehrmacht, mais bien de la Kriegsmarine.

- D'autre part, l'amiral Négadelle a noté la situation normale - on serait tenté d'écrire " anormale " en ce matin du 27 novembre - de plusieurs torpilleurs en gardiennage amarrés au quai Noël.

Ces torpilleurs, au nombre de cinq, appartiennent à deux sous-groupes :

Le Foudroyant et le Hardi font partie du 1" sous-groupe, commandé du Foudroyant par le capitaine de frégate Arden, tandis que les trois autres - Siroco, Trombe et Bison - constituent le 2e sous-groupe, aux ordres du capitaine de corvette Hennequin.

Ces différents bâtiments n'ont pu être joints par le commandant Amiel qui a vainement tenté de leur passer, du Dunkerque, l'ordre de sabordage.

Et il en est, de plus, des commandants du Foudroyant et du Hardi comme de tant d'autres à Toulon ce matin-là : tous deux se sont longtemps obstinés à croire qu'il s'agissait d'une attaque anglo-saxonne. Ils n'avaient donc pris, spontanément, aucune disposition en vue du sabordage de leurs bâtiments jusqu'au moment où le commandant Arden, comprenant enfin qu'il s'agissait de tout autre chose que d'un raid de l'aviation alliée, a eu l'idée de se renseigner auprès de l'Adroit. Dès qu'il a eu connaissance de l'ordre général de sabordage, le commandant du 1er sous-groupe a fait le nécessaire pour rendre inutilisables les deux bâtiments, Foudroyant et Hardi. Sabordage sommaire, " bâclé ", mais réussi néanmoins grâce au retard avec lequel les Allemands ont atteint le quai Noël.

Mais au 2e sous-groupe, deux bâtiments sur trois, les torpilleurs Bison et Trombe sont encore intacts au moment où les Allemands arrivent. Le sabordage, entrepris avec un énorme retard faute de contact entre le Siroco et le Dunkerque, est arrêté par les Allemands avant destruction et noyage. Seul le Siroco, alerté quelques instants plus tôt que les deux autres, puisque le commandant du sous-groupe est à son bord, a eu le temps de se saborder.

Par contre, la division métropolitaine de police a pu joindre en temps utile - toujours au quai Noël - ses torpilleurs Bordelais et la Palme, qui sont tous deux sabordés, chavirés et coulés, toutes destructions effectuées. Et la Direction du Port, de son côté, a assuré le sabordage du dock de relevage de 100 tonneaux.

DANS LA DARSE CASTIGNEAU

Plus on avance vers l'est, et moins sont nombreux les bâtiments relevant des F.H.M. Dans la darse Castigneau, seul le contre-torpilleur Vautour, de la 3e escadre légère, a reçu directement les ordres du Strasbourg. Son commandant, le capitaine de frégate Bienaymé, circule, en ce moment même, sur un char allemand, et s'efforce d'égarer le détachement qui devait opérer au quai Noël.

Pen après son départ, tous les pétardements ont fonctionné à bord du Vautour qui est presque entièrement immergé avec sept mètres d'eau à l'arrière, et vient de chavirer d'un coup, sur bâbord, sous les yeux du lieutenant de vaisseau Jacquard. Le commandant en second est en effet encore là, sur le quai des machines, avec tout l'équipage que les Allemands ont encadré et se préparent à emmener à la porte Castigneau. Voisin du Vautour - et alerté par lui - le gros Foch repose sur le fond, l'eau atteignant les hublots supérieurs. Mais si le sabordage est effectué, les opérations de sabotage ont été par contre réduites au strict minimum lorsque le commandant Hamel a cru, à 6 h 12, que les Allemands qu'il voyait arriver en trombe sur le quai des machines allaient monter à son bord.

En fait, le commandant Hamel les attend toujours...

De l'autre côté du Foch, toujours au quai des machines, faisant en quelque sorte pendant au Vautour, le torpilleur la Poursuivante, de la division métropolitaine de police (13° D.T.), est lui aussi sabordé et chaviré, toutes destructions effectuées.

Enfin, là connue partout, la Direction du Port a exécuté les ordres du commandant Still : cinq de ses remorqueurs sont coulés', ainsi que la gabare Endurante.

Tout à côté, malgré les ordres particuliers qui excluaient le sabordage des petits bâtiments de la Ve flottille de patrouille, les dragueurs Havraise et Cap-Noir, ainsi que le Champlain, ont été sabordés... par contagion, pourrait-on dire.

Finalement, le spectacle qu'offre, au jour, la darse Castigneau qui abritait 15 bâtiments de toutes dimensions, du Foch au plus petit remorqueur, est impressionnant : tout y est pratiquement détruit ou coulé à l'exception de trois remorqueurs : le Goliath et, dans le bassin 2, le Provençal et Niobé.

DANS LA DARSE VAUBAN

Comme l'a constaté, de la vigie Castigneau, l'amiral Négadelle, les trois bâtiments de l'escadre légère amarrés au quai de l'artillerie dans la darse Vauban - le contre-torpilleur Verdun et les torpilleurs Casque et 31ameluck - sont sabordés. Le Verdun (comme le Cassard au quai Noël) a coulé droit. Le deux torpilleurs sont inclinés.

Sur les trois bâtiments, les opérations de sabordage déclenchées pourtant sans retard dès réception des ordres lancés par le Strasbourg, ont dû être achevées en présence des Allemands qu'il a fallu, ici aussi, lanterner en parlementant.

Pour les quatre sous-marins en gardiennage amarrés au bassin Vauban, demi-succès, demi-échec : l'Aurore et l'Achéron sont coulés, mais les Allemands occupent les deux autres : Eurydice et Galatée, dont ils ont pu empêcher le sabordage.

Sept petits bâtiments de la 1re flottille de patrouille sont intacts, conformément aux ordres permanents qui ne prévoyaient pas leur sabordage. Il y a là les trois dragueurs de la 12e section : Courlis, Homard et Granit, le Chasseur-25 de la XXXe S.D., les deux bâtiments de la 105e S.D. : Brin-de-jonc-des-moulinais, et le Josette-Claude qui avait appareillé à 6 h 15 avec le Jean-Bart-II, sur l'ordre du L.V. Brugerolles, pour aller remplir d'éventuelles missions de sauvetage en rade, mais qui, dans la nuit, ayant perdu de vue le Jean-Bart-II, avait rallié son chef de section.

Le Bernard-Danielle, du L.V. Brugerolles, est là également : c'est en effet parce que son propre dragueur était hors d'état d'appareiller que le chef de la 145e section, passant le commandement du Bernard-Danielle au commandant du Chasseur-25, est parti à bord du Jean-Bart-II.

Par contre, à Mange-Garry, domaine de la Direction du Port - on peut voir un enchevêtrement de remorqueurs coulés et basculés les uns sur les autres : il y a là 18 remorqueurs et deux gabares, tous sabordés. Un seul remorqueur - un bâtiment sur 21, le Robuste - est encore à flot.

Au sud de la darse Vauban, on voit, au moment où le jour se lève, les Allemands progresser par le quai nord des Grands Bassins, en direction de l'aviso d'Iberville qui est à couple de deux petits bâtiments : l'Aude et le Golo. Mais comme s'il s'agissait d'un spectacle minutieusement réglé, les trois bâtiments, ensemble, s'enfoncent dans l'eau sous l'œil des Allemands, à la minute précise où ceux-ci sont arrivés à leur hauteur.

En fait, il n'y a pas eu de surprise pour le capitaine de frégate Dauch, qui commande le d'Iberville et qui, vers 5 heures, avait été alerté par le commandant de la division métropolitaine de police. Les trois canons de l'aviso ont été détruits par pétards et les machines ont été sabotées avant l'ouverture des vannes. De même, la défense littorale avait pu joindre, à peu près à la même heure, les commandants de l'Aude et du Golo.

L'Aude, qui est amarré au quai, coule droit et reste partiellement visible. Le Golo, qui vient ensuite, s'écarte de l'Aude et chavire sur tribord tandis que le d'Iberville, d'un mouvement contraire, s'incline sur bâbord avant de couler et de disparaître complètement.

AUX GRANDS BASSINS

Les Allemands qui, à 7 heures, ont atteint les quais des Grands Bassins n'auront pas plus de chance avec l'imposant Dunkerque qu'avec les trois petits bâtiments du quai Nord.

En effet, le commandant Amiel vient d'en terminer avec le sabordage du cuirassé. Les sabotages au chalumeau et à la masse ont été effectués dans les règles aux machines, aux chaufferies et à la direction de tir. Les pétards ont été mis en place pour la destruction des canons et, à 6 h 55, les vannes du bassin ont été ouvertes pour rendre possible le noyage des soutes.

À 7 h 05, quand les Allemands apparaissent sur le quai ouest et longent les épaves accolées du Vauquelin et du Kersaint qui ont coulé quelques minutes plus tôt, tout l'équipage du Dunkerque procède à l'évacuation des sacs et des effets personnels et, au fur et à mesure, se rassemble sur le quai. À bord du cuirassé, les explosions se succèdent, de plus en plus fréquentes... de plus en plus violentes aussi :

- Le quai n'est pas miné ? demande le chef du détachement de la Wehrmacht.

- Non, répond laconiquement un marin du Dunkerque.

Mais l'Allemand n'est guère rassuré. Il s'impatiente en voyant le va-et-vient qui se prolonge, entre le bâtiment et le quai, pour le transport des sacs et y met fin brutalement. L'équipage du Dunkerque, encadré par les Allemands en armes, est emmené vers l'Arsenal.

Par contre, les Allemands ont eu plus de chance avec les sous-marins Espoir et Vengeur, à sec dans le grand bassin N.W. à bord desquels, faute de grenades, aucune destruction n'a pu être effectuée.

À L'ANGLE ROBERT

Plus loin, vers l'Est, à l'angle Robert, le vieux Condorcet est le seul survivant de la division des Écoles.

À 7 heures, le commandant Deglo de Besse, qui a terminé le sabordage de son transport d'aviation avec, à son bord, un sergent allemand et trois hommes de la Wehrmacht, est sur le quai toujours escorté de son escouade allemande, devant son bâtiment - le Teste - qui s'enfonce et commence à chavirer.

- Le sergent allemand note mon nom, dit le commandant Deglo de Besse, et me demande si on va sauter, ce à quoi je réponds que non. Il me menace d'être fusillé si le bateau saute.

À côté du Teste, qui achève de s'enfoncer en s'inclinant sur bâbord, la Provence est déjà coulée. L'amiral Jarry et le commandant Le Merdy sont d'ailleurs déjà loin : ils ont rejoint, à la porte principale de l'arsenal, le major général Dornon et les officiers rassemblés au poste de garde.

Sur le Teste comme sur la Provence, il n'y a eu aucune destruction des machines par pétards. Cela résultait des instructions données par l'amiral Jarry lorsque celui-ci avait reçu du chef d'état-major de l'amiral Marquis l'ordre verbal de se conformer, en cas de sabordage, aux instructions données par Laborde.

Voici ce qu'en dit l'amiral Jarry :

- Le fait qu'un doute restait dans mon esprit sur l'opportunité de ces destructions sur des bâtiments de faible valeur militaire (Provence, Commandant-Teste), le danger qu'elles pouvaient présenter pour le personnel en raison du voisinage très grand des trois bâtiments (Condorcet, Provence, Commandant-Teste) avec un personnel apprenti nombreux, m'amena à différer, jusqu'à nouvel ordre, la mise en place des pétards de destruction.

" Ils n'étaient donc pas en place le 27 novembre au matin. Ils étaient en soute.

" Par contre, le sabordage des deux bâtiments avait été bien étudié. Il a été exécuté comme prévu.

" Le sabotage de certains matériels d'artillerie, également prévu, fut aussi exécuté. "

Quant au vieux Condorcet, c'est parce qu'il n'est plus qu'un ponton qu'il est toujours là, à l'entrée de la chaîne vieille, et n'a subi, comme prévu, ni destruction ni sabotage.

À LA PORTE PRINCIPALE DE L'ARSENAL

Sur le quai, à l'aplomb des Grands Bassins, la porte Principale donne accès à l'Arsenal. C'est là, au poste de garde, que sont gardés à vue l'amiral Dornon et les officiers que les Allemands ont trouvés à la préfecture maritime et à la direction du port.

Vers 6 h 45, l'amiral Jarry a été conduit, lui aussi, à la porte Principale et il attend, comme l'amiral Dornon, sans savoir quelles sont les intentions des Allemands.

Soudain le Hauptmann qui avait consenti à faire apporter quelques chaises revient. Il appelle l'enseigne Piéters :

- Suivez-moi.

Tous deux sortent du poste par la porte sud. Le Hauptmann s'arrête devant le char et dit à Piéters :

- Vous allez aller chercher une voiture.

- Une voiture ? s'étonne l'enseigne, il n'y en a pas... - Si - le Hauptmann est bien renseigné - il y en a là-bas, au centre auto...

Mais Piéters montre à son interlocuteur les marins rassemblés qui grouillent tout autour de l'Arsenal.

- Que voulez-vous qu'on fasse d'une voiture dans cette foule.

Le Hauptmann appelle d'un geste trois soldats allemands qui s'approchent, le fusil dans la saignée du bras, comme des chasseurs en battue.

- C'est pour m'obliger à y aller ? demande Piéters.

- Non, c'est pour vous faire traverser la foule jusqu'au parc auto.

- Avec ces trois hommes ? Ils vont se faire écharper... vous ne voyez pas comme ces marins sont surexcités ?

- Bien, dit l'Allemand, alors allez-y seul... mais n'oubliez pas que vos camarades sont ici et répondent pour vous...

L'enseigne Piéters n'a qu'à s'exécuter. Il quitte le poste et se dirige vers le centre auto, aussitôt entouré par des marins anxieux, qui le questionnent.

- Qu'est-ce qu'on fait lieutenant ? Qu'est-ce qu'on attend pour leur rentrer dedans ?...

Piéters les calme de son mieux :

- Vous ne pouvez rien faire, vous êtes sans armes. Regardez ce char, au moindre mouvement il tire dans le tas.

Tout en prodiguant ici et là des paroles d'apaisement, Piéters arrive enfin au centre auto où il constate qu'effectivement trois voitures de liaison de l'état-major de la préfecture maritime sont garées, intactes. L'enseigne réussit à sortir une voiture - non sans avoir dû parlementer avec les gens du service auto qui, avec conscience - mais aussi une inconscience courtelinesque - demandaient son ordre de mission et lui rappelaient les formalités réglementaires.

Le retour en voiture, au milieu des marins, s'effectue difficilement, mais sans incident grave, et enfin Piéters réussit à garer sa traction devant le poste de garde, juste derrière le char allemand qui est toujours là.

- Ça va, se contente de dire l'officier allemand.

AU GRAND RANG ET AU PETIT RANG

S'il y a foule de marins autour de la porte Principale de l'Arsenal et sur la place d'armes, ce sont, par contre, les civils qui se pressent nombreux quai Cronstadt, tenus en respect par les sentinelles allemandes.

C'est que le quai Cronstadt est véritablement le lieu de rencontre entre la population toulonnaise et la marine : il donne sur la darse vieille, et marque la fin du périmètre réservé de l'Arsenal. Du quai Cronstadt, la population toulonnaise, en ce petit matin du 27 novembre, peut voir quelques-uns de " ses " bateaux - et d'abord, tout près, sous ses veux, ceux de la darse vieille, du grand rang et du petit rang. On se montre, au grand rang, les places vides, hier encore occupées par des bâtiments que les eaux ont déjà recouverts. On s'exclame en voyant, au petit rang, le désolant spectacle des avisos chavirés, à demi immergés.

Et pourtant, non seulement il n'y a là que de petits bâtiments, mais encore la proportion des sabordages est bien moindre dans la darse vieille que dans les autres bassins du port.

Cela s'explique en partie par les ordres donnés à la " flottille de patrouille, et aussi par la surprise : les Allemands, s'ils n'ont atteint Milhaud qu'à 5 h 45 et le quai Noël ou les grands bassins qu'à 7 heures, ont fait irruption sur le quai du grand rang dès 5 h 15.

Le capitaine de vaisseau Fontaine, qui commande, de l'Incomprise, la division métropolitaine de patrouille, n'avait cependant pas perdu son temps depuis 4 h 50 - c'est-à-dire depuis le coup de téléphone du commandant Le Nalec. Il avait réussi à alerter ses bâtiments dispersés dans tous les bassins - du Bordelais au quai Noël, jusqu'au d'Iberville au bassin Vauban - et dans la rade : le Mars au Lazaret, la Bayonnaise à la grande jetée. Mais au moment où les Allemands sont arrivés devant l'Incomprise en tirant en l'air des rafales de mitraillettes, le sabotage des pièces était à peine achevé et le sabordage proprement dit n'était pas commencé. L'Incomprise est donc toujours à flot. Par contre le torpilleur voisin, Baliste - C.F. Cusset - qui avait déjà ses pétards allumés a coulé à 5 h 30 sous l'œil des Allemands. Il a, au matin, disparu totalement. Disparu également le Chasseur-IV que le lieutenant de vaisseau Amiot a sabordé et coulé malgré les consignes données à la première flottille de patrouille.

Mais !es quatre dragueurs de la XXXe S.D. - Altona, Caducée, Ariel et Lennyon sont encore là, comme sont là, en face, au petit rang, ceux de la 11e S.D. : Calmar et Chanterève, et ceux de la 13e S.D. : Paon et Roche-Bleue.

Il y a eu néanmoins, au petit rang aussi, une série de sabordages : cinq avisos ont chaviré et coulé au moment où les Allemands arrivaient sur le quai : les trois avisos de la 3e escadre, Impétueuse, Chamois et Curieuse, sont couchés sur le flanc, toutes destructions faites ainsi que les deux avisos des écoles, Yser et Dédaigneuse. C'est l'équipage d'un des petits bâtiments du petit rang - un escorteur, dont il ne connaît pas le nom - qui a poussé entre 5 h 30 et 5 h 45, les cris entendus, de la rue de la République, par le commissaire Prade :

- Hip ! hip ! hip ! Hourra !... Encore un que les Boches n'auront pas !

PENDANT CE TEMPS, LES SOUS-MARINS...

Au port marchand et au Mourillon, rien n'a changé depuis le départ (les cinq sous-marins évadés et le sabordage des quatre autres, restés à quai). Les Allemands occupent l'arsenal du Mourillon, les batteries de côte, les quais, la grande jetée et, entre ces différents points et le fort Lamaigue, motos et voitures de liaison circulent à tombeau ouvert.

Les sous-marins évadés sont, maintenant, en route depuis près de deux heures.

- Le jour se lève vers 7 heures, dit le commandant du Casabianca. Nous naviguons à 40 mètres d'immersion, route au Sud, et revenons prendre la vue périodiquement et écouter aux vacations les émissions d'ondes très longues sur nos cadres sous-marins.

" À 8 heures, nous revenons en route au Nord.

" Notre joie d'être sorti de notre prison serait sans mélange si nous n'entendions, sinistrement répercutées et transmises par l'eau, les effroyables explosions de la flotte qui n'a pas eu le temps matériel d'allumer ses chaudières pour appareiller et qui doit se saborder.

" Nous imaginons qu'elle est bombardée par les Allemands. Sur Toulon, un immense nuage de fumée noire s'élève...

À bord du Marsouin, le commandant Mine, après avoir noté : " 7 heures. Rien en vue ", profite du calme pour laisser la suite à son second et descendre du kiosque dire bonjour à ses " lions ".

À tous, de poste en poste, il répète :

- Vous avez tous compris : les Boches nous ont attaqués lâchement. Nous sommes libres des serments que des chefs prisonniers ont exigés de nous. Nous reprenons le combat et nous rejoignons l'Afrique du Nord. Grâce à vous tous, une fois de plus, le Marsouin est sain et sauf. Vive le Marsouin !

Au passage, le commandant Mine flatte de la main la chienne mascotte du bord, " La Musclée ", qui s'était planquée au moment de l'appareillage, mais a " fait surface " peu après, pour la plus grande joie de l'équipage.

Un des matelots, qui ont rallié le bord à la dernière minute, peut maintenant prendre le temps de raconter son réveil et sa course éperdue jusqu'au quai. Il conclut :

- Qu'est-ce qu'ils doivent râler, les copains qu'on a laissés à terre. Tant pis pour eux, ils n'avaient qu'à se grouiller.

Le commandant Mine est heureux de constater le " tonus " de son équipage. Mais lui-même n'est pas exempt de soucis. Le vieux Marsouin a été assez durement éprouvé et est loin de naviguer dans les conditions d'une croisière normale.

Un seul périscope est utilisable - et encore ! Il ne peut être hissé ou halé bas à volonté : il va automatiquement à bloc et il faut, pour le manœuvrer, avoir recours à des changements d'immersion. Les pompes doivent travailler à plein, car l'eau rentre par les lignes d'arbres. Quant aux réserves de gas-oil, elles ne permettent pas de faire beaucoup de fantaisie : le Marsouin dispose, au mieux, de cinq nuits de marche au diesel. Or, il lui faut, pour atteindre Alger, au moins trois jours en plongée et trois nuits en surface...

Casabianca, Marsouin, Iris et Glorieux poursuivent leur route - cap au nord pour le premier, cap au sud pour les trois autres - et voient, au même moment, l'énorme colonne de fumée qui s'élève dans le ciel de Toulon.

Du cinquième évadé, de La Vénus, le jour, en se levant, a fait apparaître une ultime trace. Le capitaine de vaisseau Clatin, commandant l'Océan à Saint-Mandrier note en effet : " Au jour, une large nappe huileuse était visible à 1.500 mètres environ dans l'est du phare de la jetée de Saint-Mandrier... "

SAINT-MANDRIER, LA SEYNE...

Pour sa part, le commandant Clatin, qui ne devait pas saborder son vieux cuirassé transformé en ponton-école, a fait envoyer par le fond - pour l'exemple - un petit bâtiment : la Roche-Françoise.

- La Roche-Françoise, dit le commandant Clatin, était un chalutier dragueur armé d'une pièce de 75 et de deux mitrailleuses; bien que petit bâtiment, c'était néanmoins un bâtiment auxiliaire que pouvaient utiliser les Allemands. À ce titre, il valait d'être sabordé. De plus, il y avait dans ce sabordage, exécuté sous les yeux de notre équipage, un élément moral que je n'avais pas le droit de négliger en ces circonstances...

Lorsque le jour se lève sur Saint-Mandrier, la Roche-Françoise achève de couler droit, le haut de la cheminée demeurant visible.

C'est alors qu'un Oberlieutenant de la Wehrmacht, accompagné d'un interprète, se présente à la coupée tribord arrière de l'Océan - d'où la planche donnant accès au bâtiment a été enlevée - et demande à parler au commandant.

Le capitaine de vaisseau Clatin s'approche :

- Votre amiral a capitulé, lui crie l'interprète, vous devez capituler vous aussi.

Le mot - mal traduit peut-être - est malheureux.

- Je ne capitulerai qu'au vu d'un ordre de mon chef, ou par la force, répond le commandant Clatin qui ajoute qu'il commande une école où il n'y a que des élèves civils.

Les Allemands, perplexes, se retirent. Ils reviendront, vingt minutes plus tard et ordonneront au commandant Clatin de quitter immédiatement son bord et de faire évacuer l'Océan.

Nouveau refus, note le commandant de l'Océan. Ils se décident enfin à mettre eux-mêmes la planche à poste et montent à bord, non sans mal. L'Oberlieutenant arrive... la main tendue. "

Le commandant Clatin, nullement enclin à fraterniser, proteste véhémentement contre la violation par les Allemands de l'engagement d'honneur réglant le sort du camp retranché de Toulon.

- L'officier, dit le commandant Clatin, me met alors la main sur l'épaule et, me déclarant " prisonnier de guerre ", me donne cinq minutes pour quitter le bord.

Pendant que se déroulait cette scène, l'ingénieur mécanicien général Le Floch repartait en side-car, cette fois pour aller voir le général commandant les troupes allemandes en opérations à Saint-Mandrier. Le général avait installé son P.C. avancé à la sortie du Creux-Saint-Georges.

- Je dirige, lui explique l'ingénieur général Le Floch, une école civile préparant des jeunes gens de familles peu fortunées et candidats à un engagement éventuel dans la marine.

- Vous n'avez aucun militaire avec vous ? demande le général.

- ...le cadre professeurs et instructeurs se compose d'officiers et de gradés de la marine détachés pour l'instruction.

Le général, finalement, se contentera de donner au directeur de l'E.M.C. l'ordre de livrer les armes et munitions qui peuvent se trouver dans son établissement.

- Lorsque je signalai au général allemand mon intention de hisser les couleurs françaises à 8 heures, ajoute l'ingénieur général Le Floch, celui-ci me répondit que j'en avais le droit car il ne venait pas en ennemi ! Depuis, le pavillon français flotte en permanence jour et nuit sur le bâtiment de la direction et les couleurs sont hissées et rentrées aux heures réglementaires à la porte principale de l'école avec le cérémonial habituel. Je prévenais ensuite que je comptais continuer l'instruction et suivre le programme normal.

" Vers 8 heures et demie, le chef du détachement allemand qui occupait l'école me demanda la livraison des armes et munitions en me signalant que les officiers pouvaient garder leur revolver. Une perquisition très sérieuse de tous les locaux fut ensuite entreprise par des patrouilles allemandes pour vérifier qu'aucune arme n'était cachée.

Le même général - qui paraît relativement accommodant - recevra, quelques minutes après l'ingénieur général Le Floch, le commandant Clatin, et ce dernier lui expliquera, à peu près dans les mêmes termes, qu'il dirige sur l'Océan une école " civile " de mousses.

- Nous avons été sur le point d'ouvrir le feu sur vous, lui répond le général, qui lui notifie ses ordres : tout le personnel militaire - instructeurs, officiers et marins - doit être débarqué et conduit, avec le commandant, au fort Napoléon.

Mais le commandant Clatin fait valoir que les mousses ne peuvent pas " sans dommage pour le bon ordre " être abandonnés à eux-mêmes. L'argument est de ceux auxquels un général allemand ne saurait rester insensible... Le commandant de l'Océan est donc finalement autorisé à regagner son bord où il restera, avec tout son équipage, jusqu'à nouvel ordre.

C'est mieux ainsi, non seulement pour le commandant Clatin et ses hommes, mais aussi pour ceux qui sont déjà rassemblés au fort Napoléon ou qui vont y arriver : en effet, tout le personnel de la base aéronavale de Saint-Mandrier, les marins des bataillons du front de mer, les servants des batteries de côte sont dirigés, au fur et à mesure - sans bagage ni sac - sur cette vieille bâtisse qui ne comporte aucun casernement utilisable et où il n'y a pas le moindre stock de nourriture.

Il y aura ainsi, dès les premières heures de la matinée, au fort Napoléon, 2.800 hommes et 80 officiers de toutes provenances.

Dans l'ensemble, les destructions ont été effectuées à peu près partout de Sanary aux îles d'Hyères, sauf à la Cride et à la batterie de 138 des Sablettes (partiellement sabotée), avant l'occupation des batteries et des ouvrages par les Allemands.

À La Seyne, les trois bâtiments amarrés au quai des chantiers - Mogador, Valmy et Lansquenet - sont sabordés.

Ce n'est cependant que vers 8 heures que les Allemands - qui avaient foncé directement sur Saint-Mandrier en pleine nuit - occupent La Seyne en force.

Aux chantiers, les bureaux et les ateliers avaient été ouverts comme chaque jour et chacun était à son travail lorsque le directeur, M. Larzillère, était venu donner l'ordre d'évacuer, invitant chacun à regagner son domicile - à pied car, cette fois, tous les services de transports étaient arrêtés, à commencer par l'Alcyon...

Il était exactement 8 heures.

- Au moment où je franchissais la porte principale des chantiers, relate M. Steinmetz, un lieutenant allemand descendait d'une auto et criait à des soldats qui venaient de sauter d'un des nombreux tanks qui arrivaient place Noël-Verlaque : " Vite, entrez là, prenez possession des bateaux, faites évacuer les maisons et ouvrez le feu à la moindre résistance. "

DANS LA RADE

Il n'a guère été question jusqu'ici - en dehors de l'évasion des sous-marins du Mourillon, de la destruction de la batterie de 13,2 de la grande jetée ou du bref accrochage qui a marqué le début du sabordage du Strasbourg - d'opérations militaires proprement dites. Cependant, le

canon tonne et la toux saccadée des mitrailleuses n'a pour ainsi dire pas cessé de se faire entendre.

Ce sont les quelques rares bâtiments auxquels leur mission impose de rester dans la rade qui ont essuyé les rafales et les tirs par lesquels les Allemands installés à la grosse tour et à Saint-Mandrier ont manifesté leur déconvenue à la suite du départ des sous-marins.

Le Mars, qui se trouve depuis la veille en grand-garde au Lazaret, a été d'abord sérieusement secoué par le bombardement aérien. Une grosse bombe, notamment, est tombée à moins de 200 mètres de lui, par bâbord. Puis, une fois le jour levé, des rafales de mitrailleuses, tirées depuis la grosse tour, ont balayé son pont à plusieurs reprises.

À 7 h 56, toutes dispositions de sabordage prises, le capitaine de corvette Palut a fait hisser les couleurs et a ordonné l'évacuation totale du bâtiment, à bord duquel étaient seules restées les équipes de sabordage. À 8 h 04, le Mars chavirait sur tribord et disparaissait complètement.

La Bayonnaise, de garde à la grande jetée, a vécu des minutes plus mouvementées, depuis le moment - c'était peu avant 6 heures - où le capitaine de corvette Nicolas Barrelon avait fait arborer les couleurs et avait déclenché un tir de D.C.A.

À l'aube, un patrouilleur signale sa présence non loin de la Bayonnaise et offre de s'approcher. L'officier qui commande ce patrouilleur n'est autre que le lieutenant de vaisseau Brugerolle, qui avait appareillé avec le Jean-Bart-H pour porter secours, éventuellement, aux bâtiments pouvant se trouver dans une situation critique. Une fois sur rade, le lieutenant de vaisseau Brugerolles avait amarré le Jean-Bart-11 au coffre, le long d'un chaland porte-filet :

Au petit jour, dit ce lieutenant de vaisseau, chef de la 145e section de dragage, j'aperçus le torpilleur de garde à la petite passe sur le coffre A, que je sus par la suite être la Bayonnaise. Pensant que ce torpilleur pourrait rencontrer quelques difficultés pour le sauvetage de son personnel, je lui signalai par projecteur : " Puis-je vous être utile, je me mets à vos ordres. " Il me répondit aussitôt : Venez le long... " À ce moment-là, une rafale de projectiles traceurs partit du sud de l'atelier des torpilles, en direction du torpilleur qui cessa de transmettre.

" J'appareillai aussitôt, après avoir mis mon personnel à l'abri sous le pont et n'avoir conservé avec moi à la barre que le maître de manœuvre, Raymond Rault, patron du Jean-Bart-11.

" Au bout de peu de temps, les armes automatiques tirant de l'atelier des torpilles nous prirent sous leur feu. Nous continuâmes notre route, dirigeant le navire, étant couchés sur le parquet de l'abri de navigation. Le feu continuant, je fis venir vers l'ouest, pour présenter l'arrière à l'assaillant, et prendre du tout.

" Lorsque j'essayai de me rapprocher de nouveau du torpilleur, les mitrailleuses lourdes reprirent le feu sur nous. Mon mât de charge s'abattit sur le pont, le martinet coupé, tandis que la passerelle supérieure était criblée de balles. Je donnai alors l'ordre de nous éloigner de la Bayonnaise, pour éviter que l'on tirât sur le personnel de ce bâtiment, et je fis route vers les appontements de Milhaud, les mitrailleuses tirèrent encore sur nous pendant quelque temps. "

Il était environ 7 h 40, lorsque le Jean-Bart-II - que l'on avait pris, de la Bayonnaise, pour le Bernard-Danielle - s'était approché du torpilleur, attirant par cette innocente manœuvre un déluge de mitraille qui devait faire, sur la passerelle de la Bayonnaise, deux blessés, dont un, le maître-fusilier René Gauthier, est sérieusement touché.

Le commandant Barrelon, voyant s'éloigner le patrouilleur qui eût pu l'aider à évacuer son personnel, va terminer sous le feu, avec ses propres moyens, le sabordage de son bâtiment et son évacuation.

Il note :

7 h 45. - Le jour s'étant suffisamment levé pour me permettre d'envoyer mon personnel sur la grande jetée, commencé l'évacuation du bâtiment (la grande jetée avait été très souvent balayée par des rafales de mitrailleuses au cours de la nuit).

7 h 55. - Au moment où j'ordonnais le sabordage à l'imitation de tous les bâtiments de combat, des rafales de mitrailleuses provenant de la grosse tour et peut-être aussi des grands bassins, sont tirées sur le pont milieu - fait mettre à l'eau du bord opposé tous les disponibles restant à bord pour les protéger du tir venant du nord et d'un tir éventuel provenant de Saint-Mandrier où je venais de voir arriver une colonne motorisée. Le mouillage d'engins à parachute reprend.

" 8 h 00. - Une nouvelle rafale de mitrailleuse est tirée vers l'AR du bâtiment (côté grande jetée).

8 h 06. - La Bayonnaise commence à chavirer - le reste du personnel se met à l'eau.

8 h 20. - La Bayonnaise se couche sur tribord - seule la vergue apparaît hors de l'eau. "

Le personnel de la Bayonnaise rassemblé, au complet, sur la grande jetée, sera emmené sur la vedette à la grosse tour. Et, une fois achevé ce transbordement, le commandant de la Bayonnaise - qui ne fait pas les choses à moitié - lancera la vedette, prises d'eau ouvertes, sur les rochers !

DRAMATIQUE SAUVETAGE

Le sabordage de la Bayonnaise ne constitue pas le dernier épisode héroïque de cette matinée mouvementée à la grande jetée. Il y a encore là le petit remorqueur de manœuvre du filet, le Dardennes, qui, après avoir ouvert la porte aux sous-marins et assisté à la destruction de la pièce de D.C.A. du Feu Vert, avait passé, selon la propre expression du patron Franceschi, " un moment désagréable "...

- On voyait la passe comme en plein jour quand les sous-marins ont franchi les filets, raconte Franceschi. J'ai donné l'ordre de déclencher la remorque et j'ai éteint les feux de position. Nous nous sommes éloignés le plus rapidement possible de la zone dangereuse. Les sous-marins ayant mis en plongée dès leur sortie étaient devenus invisibles pour les avions, mais à cette époque de l'année les eaux sont très phosphorescentes et les avions ont pris le sillage du Dardennes pour celui d'un sous-marin...

C'est en évoquant cette minute que le patron Franceschi avoue avoir passé un moment désagréable !

- J'ai cru bon, poursuit-il, de diriger toujours mon remorqueur sur le point de chute de la dernière bombe. Je suis convaincu qu'en manœuvrant ainsi j'ai sauvé mon remorqueur et mon équipage tout en attirant les avions sur nous, ce qui a permis aux submersibles de s'en tirer au mieux de leurs intentions.

" Puis, le jour venu, le torpilleur embossé nord-sud à l'intérieur de la grande jetée, abandonné par son équipage, s'est enfoncé rapidement dans l'eau, ainsi qu'un autre torpilleur amarré à l'extrémité est du quai du Lazaret.

Nous nous sommes alors dirigés sur le phare de la grande jetée où nous étions certains de trouver des morts ou des blessés. La margelle du phare était écroulée, mais nous avons réussi à accoster l'avant du remorqueur sur le mur démoli. Deux hommes ont sauté à terre : le matelot-mécanicien et le matelot-manœuvrier.

Combien de temps sommes-nous restés à attendre le retour des deux hommes ? Je ne saurais le dire - pas plus que je ne saurais dire combien de balles de mitrailleuse nous avons entendues siffler à nos oreilles !

Enfin, les deux matelots reviennent, transportant un blessé - lé gardien du phare - et me rendent compte qu'un autre blessé, un jeune marin, se trouve coincé entre deux blocs de la jetée.

" J'ai laissé les deux matelots sur la jetée et, avec le premier blessé, j'ai fait route sur l'École des Mécaniciens et Chauffeurs. Les mines magnétiques mouillées par les avions allemands commençaient à exploser au fur et à mesure, au contact de la masse des filets.

C'est seulement en arrivant à Saint-Mandrier et en débarquant leur blessé à l'infirmerie de l'E.M.C. que Franceschi et ses hommes ont appris que les Allemands avaient occupé Toulon !

- Vous revenez de loin !... leur dit le médecin-chef en prenant en charge le gardien du phare qu'une ambulance devait, quelques instants plus tard, transporter à l'hôpital Sainte-Anne.

Ils revenaient de loin... mais n'avaient qu'un désir : y retourner, pour récupérer les deux hommes et le blessé restés sur la jetée. Mais, hélas ! impossible, les Allemands refusant catégoriquement de laisser repartir le Dardennes.

Toutefois dans les circonstances les plus dramatiques, il se trouve toujours un élément inattendu et pittoresque - surtout dans un port méditerranéen...

- Les pêcheurs de Saint-Mandrier, poursuit Franceschi (qui trouve cela tout naturel), sachant qu'après l'explosion des mines magnétiques ils trouveraient du poisson mort à la surface, se sont précipités avec leurs barques en direction du barrage, et l'un d'eux a eu l'amabilité de prendre à son bord les deux matelots ainsi que le jeune marin blessé et de les débarquer au creux Saint-Georges, port de Saint-Mandrier.

" Quand j'ai vu mes deux hommes sains et saufs, je crois que j'ai éprouvé la plus grande joie de ma vie.

" Comme le premier blessé, le jeune marin a été dirigé sur l'hôpital Sainte-Anne. A-t-il survécu à ses blessures ? Je l'ignore... mais je sais que le gardien du phare demeure à Saint-14iandrier.

Et Franceschi de confesser qu'il ne connaît même pas le nom de cet homme qui lui doit sans doute la vie.

Le soir venu, Franceschi et ses matelots ont pu, avec la complicité des pêcheurs de Saint-Mandrier qui leur ont prêté des vêtements civils, quitter le Dardennes.

Mais non sans avoir ouvert une vanne et constaté que le remorqueur - dernier sabordé de la journée - coulait droit, sur place.

CHAPITRE IX

APRÈS LE SABORDAGE

7 HEURES. A la porte principale de l'Arsenal, l'enseigne Piéters s'interroge sur l'utilisation qui va être faite de la voiture qu'il vient de ramener non sans peine du service auto.

Sa perplexité sera de courte durée : le Hauptmann ressort déjà du poste de garde, avec les amiraux Jarry et Dornon qu'il fait monter à l'arrière de la traction. Lui-même s'assied à côté de Piéters.

- Et maintenant ? demande l'enseigne.

L'Allemand déplie une carte et montre un point : Ollioules.

- Fahren sie uns da. (Conduisez-nous là.)

Piéters se retourne, regarde l'amiral Jarry d'un air interrogateur. L'amiral hausse les épaules avec fatalisme. Piéters met en route, recule pour se dégager, et démarre. En arrivant à la porte Castigneau, où se tiennent toujours les gendarmes maritimes du poste de garde - mais désarmés - Piéters voit, rassemblés derrière les grilles, les ouvriers de l'arsenal, silencieux.

L'enseigne stoppe et, se tournant vers les amiraux, suggère .

- Vous devriez leur parler...

Passant la tête par la portière arrière, l'amiral Dornon dit quelques mots :

- Soyez calmes, rentrez chez vous. La situation est terrible... je vous promets que vous serez renseignés. Ou vous dira ce qu'il faut faire.

Un ouvrier se détache du groupe. Il ouvre la Louche pour poser une question... mais l'officier allemand s'impatiente et tape sur le bras de Piéters :

- Worwaerts ! (En avant !)

Piéters repart, et prend la direction d'Ollioules. En cours de route, il détourne légèrement la tête vers l'arrière de la voiture et dit entre ses dents :

- Ce type ne comprend pas un mot de français. Il est seul avec un mauvais pistolet. Et il y a trente litres d'essence dans la voiture...

Les deux amiraux gardent le silence pendant quelques secondes qui paraissent interminables à Piéters. Et soudain, l'amiral Jarry, d'une voix calme :

- Ce n'est pas la peine, mon petit... regardez derrière...

Piéters jette un coup d'œil à son rétroviseur qui lui montre, roulant à cinquante mètres derrière la traction, un side-car de la Wehrmacht équipé d'un fusil mitrailleur et suivi, à distance réglementaire, d'un véhicule léger de reconnaissance armé d'une mitrailleuse.

Le reste du trajet jusqu'à Ollioules s'effectue dans le silence.

AU P.C. ALLEMAND

À Ollioules, dès l'entrée du bourg, un spectacle surprenant attend les deux amiraux et leur chauffeur improvisé. En effet, non seulement des chars et des voitures amphibies encombrent toutes les rues qui avoisinent l'hôtel Carbonnel, comme au moment où l'amiral Marquis est arrivé, mais en outre, maintenant, la population est tout entière dans la rue. Les bistrots sont ouverts...

Devant le P.C., l'Allemand fait signe à Piéters d'arrêter. Il invite les deux amiraux à descendre et à le suivre, et laisse Piéters dans sa voiture, sans se soucier autrement de lui.

L'amiral Jarry décrit avec concision la scène qui va suivre :

- Conduits chez un général de brigade, ce dernier nous dit qu'il avait été chargé d'occuper Toulon. Je lui réponds : " Vous avez manqué à votre parole. Nous avions promis de défendre Toulon et nous étions décidés à le faire. " A quoi il me réplique : " Je ne puis discuter ce point. Je ne fais qu'exécuter les ordres. " Ce court dialogue a lieu en français.

" Après qu'on eut inscrit nos noms et nos fonctions, l'amiral Dornon et moi sommes conduits dans une chambre voisine.

Là, les amiraux Jarry et Dornon retrouvent deux des officiers généraux des F.H.M., l'amiral Lacroix et l'amiral Bléhaut qui, arrivés dans une voiture militaire allemande, escortés par un lieutenant de la Wehrmacht, les avaient précédés de peu.

L'amiral Lacroix avait, lui aussi, reproché en termes véhéments au général allemand la violation de la parole donnée. Et, sans doute, le commandant de la première escadre de croiseurs s'est-il montré plus prolixe que l'amiral Jarry, car il a fallu, lors de son entretien avec le brigadier allemand, recourir aux bons offices d'un lieutenant interprète.

- Je vous demande de bien vouloir me dire ce qui s'est passé, avait dit, fort aimablement, l'Allemand.

L'amiral Lacroix n'était pas d'humeur à user de précautions oratoires. Il avait enfin en face de lui un Allemand responsable et entendait avoir une explication serrée :

- Nous avions la parole d'honneur du Führer que vous n'essayeriez pas de vous emparer de la flotte. Vous avez essayé de le faire par surprise, malgré la parole donnée. J'ai eu mon bateau mis hors de combat à Mers-el-Kébir, j'ai vaincu les Anglais à Dakar, où je commandais en chef les forces navales. Vous deviez savoir qu'en aucun cas aucun bâtiment de notre flotte ne tomberait intact entre les mains de n'importe quel étranger, qu'il soit allemand, italien, anglais ou américain. Je vois là un officier de marine allemand; il peut vous dire ce qu'a fait la marine allemande à Scapa-Flow.

Le général allemand cherche visiblement à être conciliant - et à écourter le dialogue :

- Je vous estime, dit-il, et je crois en votre parole. Nous sommes navrés... vraiment navrés. C'est une affaire politique, qui sera réglée par nos gouvernements.

C'est à la suite de cette escarmouche verbale que les amiraux Lacroix et Bléhaut ont été conduits dans la chambre d'hôtel où Jarry et Dornon les ont rejoints - et où un soldat allemand, impassible, monte la garde.

Quelques instants plus tard, un général de division - celui, pensent les amiraux, qui a conduit l'opération - vient leur rendre visite.

- Nous sommes navrés... (décidément, c'est la formule !) L'occupation de Toulon a été rendue nécessaire pour des raisons politiques. Bien entendu, nous vous estimons et nous avons confiance en votre parole. Vous n'êtes pas nos prisonniers : vous serez simplement gardés à vue jusqu'à ce que nos gouvernements aient réglé cette affaire...

Cette fois, ce sont les amiraux français qui ne cherchent pas à prolonger la conversation : ils en savent assez et ne répondent même pas.

À peine le divisionnaire allemand est-il parti qu'à nouveau la porte de la chambre s'ouvre : c'est l'amiral Négadelle qui, arrivé à Ollioules depuis quelques minutes, a eu droit, lui aussi, à un entretien particulier avec le général de brigade, lequel lui a répété " qu'il regrettait beaucoup d'avoir eu à faire l'occupation de Toulon, que les Allemands avaient confiance dans la parole donnée par les amiraux français, mais qu'il s'agissait d'une nécessité politique ".

- Puisque vous avez confiance en nous, avait rétorqué l'amiral Négadelle, laissez donc tous nos officiers, quel que soit leur grade, au contact des équipages pour continuer à les encadrer.

Deux autres officiers généraux, les amiraux Danhé et Robin, isolés jusque-là dans d'autres chambres, devaient, peu après, rejoindre les trois amiraux des F.H.M., le major général et le commandant de la division des Écoles.

" C'EST DEUX FRANCS CINQUANTE... "

Qu'est devenu, pendant ce temps, l'enseigne Piéters ?

À tout hasard, pour le cas où il pourrait se mêler à la foule sans attirer l'attention, il a fait glisser sa vareuse sans quitter sa banquette avant. Mais deux sentinelles allemandes s'approchent, le font descendre et l'emmènent un peu plus loin, devant un mur, où ils restent debout près de lui, sans le quitter des yeux.

Il est plus de 8 heures du matin. Piéters, qui vit sur ses nerfs depuis que l'alerte lui a été donnée en pleine nuit, sent venir le " coup de pompe ". Immobile, sans sa vareuse, par cette froide matinée de fin novembre, il claque des dents.

Devant lui, les bistrots débitent des cafés chauds à tous les badauds. Piéters, n'y tenant plus, demande à ses gardiens s'il peut aller prendre un café.

- Ja wohl ! fait une des sentinelles.

Le café est commandé, versé, mais tandis qu'une main tient la tasse, une autre est tendue, paume ouverte.

- C'est deux francs cinquante...

Piéters a laissé son portefeuille dans sa veste, il n'a pas un sou sur lui... Sans un mot, le cafetier repart, et pose la tasse sur le comptoir.

Les Allemands n'ont rien perdu de cette scène. L'un d'eux appelle alors le patron du bistrot :

- Trois cafés !

Piéters, quelques instants plus tard, pouvait boire avec délice un ersatz de café fétide mais bouillant. Tandis que le cafetier apprenait à ses dépens comment, pour n'avoir pas voulu faire crédit pour un café, il était obligé d'en passer trois par profits et pertes.

Mais déjà le Hauptmann revient et fait signe à Piéters de le suivre. L'enseigne, comprenant qu'il doit renoncer à fausser compagnie à ses gardes du corps, reprend sa vareuse en passant devant la traction, et suit l'officier allemand jusqu'au premier étage de l'hôtel Carbonnel. Il trouve là un interprète de la Kriegsmarine, parlant un français impeccable, qui l'accueille très courtoisement :

- Ce qui arrive est terrible pour vous, mais nous autres, marins, nous comprenons.

Ceci dit avec un coup d'œil dépourvu d'indulgence du côté des officiers de la Wehrmacht qui l'entourent. En s'excusant, l'interprète fait entrer Piéters dans une chambre de l'hôtel et l'y enferme. L'enseigne va disposer là, pour la première fois depuis son réveil, d'un quart d'heure de répit pendant lequel, au lieu de devoir agir, il va pouvoir réfléchir.

ENCORE LE MESSAGE " DE LA PART DE LAVAL "

Un problème le préoccupe. Par deux fois, d'abord lorsqu'il a voulu que le Feldwebel ne l'empêche pas de vérifier l'authenticité de la communication reçue de Vichy, et ensuite lorsqu'il a fait irruption dans le bureau de l'amiral Dornon où les Allemands l'avaient précédé, Piéters a fait allusion à une communication émanant du gouvernement de Vichy. Il ignore si ce fait a été signalé aux autorités allemandes. Il n'exclut pas l'hypothèse d'une table d'écoute branchée sur le standard de la préfecture maritime. Il " sent " qu'on va le questionner sur le message de Vichy et se demande ce qu'il va devoir dire.

D'abord, ne pas nier : ce serait stupide si la communication a été captée.

D'autre part, donner une explication " qui se tienne ".

Sur la première idée exprimée dans le message " éviter tout incident ", pas de difficulté : dans l'esprit de Piéters, cela veut dire " puisque le sabordage est bien en cours, éviter de verser du sang, inutilement, pas d'échauffourées entre les marins français et l'armée allemande ".

La seconde partie du message : " Ceci modifie intégralement les ordres donnés antérieurement " lui paraît moins claire. Pour sa part, Piéters, après réflexion, pense que ces " ordres ", auxquels il est fait allusion, doivent être ceux donnés par Marquis et Laborde en application de l'accord du 12 novembre confiant à la marine française la défense du " camp retranché " de Toulon : Est-ce que le coup de force allemand ne doit pas, logiquement, annuler ces ordres - et les engagements pris par Marquis et Laborde ?

Toutefois, l'enseigne Piéters ne se dissimule pas que cette interprétation est assez subjective. Autant la phrase " éviter tout incident " lui a semblé claire, évidente, autant il est possible de manier l'exégèse quant au sens exact de cette deuxième partie du message.

Piéters en est là de ses réflexions lorsque l'interprète de la Kriegsmarine entre dans sa chambre. Ce n'est pas pour l'interroger, mais pour lui offrir... une pomme, que l'enseigne refuse sèchement.

Quelques instants plus tard, la porte s'ouvre à nouveau : on fait entrer un autre officier français qui va occuper la chambre à la place de Piéters : le capitaine de frégate Quatrefages, commandant le 2e sous-groupe de contre-torpilleurs en gardiennage. Le commandant Quatrefages est encore en tenue de combat, avec ses jumelles accrochées au cou et reposant sur sa poitrine. Il vient d'arriver à Ollioules dans une voiture blindée allemande, avec le capitaine de frégate Reboul, commandant le torpilleur l'Adroit et le capitaine de corvette Cumunel, commandant de la Panthère, mais on l'a séparé de ses compagnons.

L'enseigne Piéters, lui, est introduit dans une autre pièce où se tiennent, tous debout, cinq officiers allemands : un général et deux officiers de la Wehrmacht, et deux marins, l'interprète et un capitaine de corvette.

Piéters, sans montrer qu'il comprend l'allemand, attend qu'on l'interroge. Le général s'adresse à l'interprète :

- Demandez-lui en quoi consistait la communication téléphonique qu'il a reçue à son bureau.

- J'ai reçu, répond Piéters, une communication téléphonique concernant des instructions antérieures que je ne connaissais pas et qui ont été modifiées.

- Quelles instructions ?

- Je ne sais pas : je ne suis qu'un simple enseigne de vaisseau...

- Qui vous téléphonait ?

- Je pense que c'était quelqu'un de Vichy.

- Qu'avez-vous fait ?

- J'ai rendu compte au major général, l'amiral Dornon.

- Comprenez-vous l'allemand ?

Piéters hésite une seconde, puis pensant que le Hauptmann qui l'a accompagné a dû faire son compte rendu, il répond affirmativement.

- Vous êtes alsacien ?

- Non, je suis flamand.

- Que faisiez-vous dans votre bureau ?

- J'étais de permanence.

À ce moment intervient l'officier de la Kriegsmarine qui, jusque-là, était resté silencieux :

- Qu'allez-vous faire maintenant ?

- Je pense que vous le savez mieux que moi...

Sur ces mots, on raccompagne Piéters dans la chambre où il retrouve le commandant Quatrefages et où les rejoint peu après un capitaine de frégate.

" J'AI LA PAROLE D'HONNEUR DU CHANCELIER HITLER ! "

8 h 30. Dans le port, les quais de l'Arsenal sont loin d'être évacués. Les équipages sont rassemblés, encadrés, et les Allemands commencent à peine à diriger quelques colonnes vers le Ve Dépôt. Pourtant, la proximité des bâtiments sur lesquels l'incendie fait rage et où les charges d'explosifs continuent à sauter n'est pas de tout repos.

Tout à coup, une effroyable explosion retentit, sans commune mesure avec celles qui ont pu être entendues jusqu'ici : ce sont les soutes à munitions du Dupleix qui sautent...

À bord des bâtiments sabordés, il n'y a pratiquement plus personne. Sauf sur le Strasbourg où l'amiral de Laborde continue à arpenter la plage arrière avec quelques-uns des dix-sept officiers restés avec lui.

Sur le quai, les soldats allemands " vont, viennent et stationnent sans aucune logique apparente "... et prennent de nombreuses photographies du cuirassé qui est coulé droit, l'eau arrivant à un mètre environ au-dessous de la plage arrière. Par moments, les explosions de l'Algérie et du Colbert, qui s'accompagnent chaque fois d'une pluie d'éclats, dispersent les photographes amateurs ou les obligent à se jeter à plat ventre.

Les bagages de l'amiral de Laborde sont faits et embarqués dans sa vedette. Ceux des officiers restés à bord du Strasbourg ont été envoyés au dépôt avec les dernières évacuations de l'équipage. Et, maintenant, le commandant en chef des F.H.M. attend.

Quoi ?

- J'attends, dit-il, les événements, bien décidé à ne quitter le bâtiment que sur ordre du gouvernement ou par la force.

À 9 heures, une chaloupe armée par des Allemands accoste à bâbord. Un enseigne de la Kriegsmarine veut monter à bord du Strasbourg, mais les officiers de l'état-major des F.H.M. lui interdisent l'accès du bâtiment.

Après être reparti chercher des instructions, il revient vers 9 h 30, demande à parler personnellement à l'amiral de Laborde, et est introduit dans le bureau du commandant en chef qui relate ainsi la conversation :

- Amiral, dit l'enseigne, en allemand, le général vous enjoint de quitter le bord avec tous vos officiers.

L'amiral de Laborde lui répond dans la même langue :

- J'ai la parole d'honneur du chancelier, apportée par le lieutenant de vaisseau von Ruault-Frappart qui, assis dans ce fauteuil... ici-même..., a reçu la mienne. Je ne partirai que quand cet officier allemand - ou son chef, le capitaine de vaisseau Hoffmann -, seront venus m'expliquer pourquoi la parole du Führer n'a pas été tenue.

- Mais vos officiers, au moins, pourraient quitter le bord...

- Mes officiers font tous partie de mon état-major. Ils ne partiront qu'avec moi.

Voyant qu'il est inutile d'insister - et peut-être, aussi, estimant qu'il ne pèse pas assez lourd devant les cinq étoiles du commandant en chef, l'enseigne claque des talons et s'en va...

Cette première démarche sera suivie de beaucoup d'autres.

Un des officiers supérieurs restés à bord du Strasbourg - et qui a d'ailleurs souligné qu'il avait appris là seulement l'échange de paroles d'honneur auquel le commandant des F.H.M. attachait tant de prix - a parlé de " plaisanterie sinistre ".

La plaisanterie ne sera pas des plus courtes...

Il suffit, en tout cas, de lire le récit que l'amiral de Laborde en a fait - et auquel il a assuré une large diffusion, pour constater que le commandant en chef des F.H.M. ne songeait nullement à plaisanter.

Voici en quels termes il relate la deuxième visite de la journée :

- Un peu plus tard dans la matinée arrive un lieutenant de vaisseau ou capitaine de corvette (je n'ai pas bien regardé) à l'air déplaisant et insolent. Il est accompagné comme interprète d'un officier de l'armée qui parle moins de français que moi d'allemand, ce qui n'est pas beaucoup ; je continue donc à parler allemand. Il me fait assez insolemment la même demande de quitter le bord que le premier ; je lui réponds brutalement dans le même sens que tout à l'heure, et je lui demande pourquoi la parole du Führer a été violée; il me répond que Darlan a trahi et que les amiraux français sont des traîtres; je lui réponds avec violence que je ne suis pas un amiral Darlan et qu'il est faux que je n'aie pas tenu ma parole; un peu démonté, il se retire...

À AIX-EN-PROVENCE

À peu près à l'heure où l'amiral de Laborde recevait son premier visiteur allemand, tous les amiraux français se trouvant à l'hôtel Carbonel à Ollioules - à l'exception de l'amiral Marquis - étaient invités à descendre sur la place et à monter dans des voitures qui devaient les emmener vers une destination inconnue.

Mais, au moment où le signal du départ va être donné, un contre-ordre arrive : les Allemands ne laissent partir que la voiture à bord de laquelle ont pris place les amiraux Lacroix et Bléhaut. Le départ des autres officiers généraux est retardé, car il a été décidé que l'un d'entre eux devait rester à Ollioules. Il s'agit de l'amiral Dornon qu'un officier de la Wehrmacht fait descendre de l'auto et accompagne au P.C. du général.

Pendant ce temps, la première voiture a pris de l'avance. Elle roule bon train, solidement escortée, en direction d'Aix. Là, les amiraux Lacroix et Bléhaut seront d'abord conduits à l'hôtel des Thermes où le major von Castel, major de garnison, les recevra immédiatement.

" Nouveau dialogue ", constate l'amiral Lacroix, qui a, lui aussi, pris des notes. Le commandant de la 1re escadre de croiseurs va commencer par répéter au major von Castel ce qu'il a déjà dit à son premier interlocuteur d'Ollioules. Ainsi engagée, la conversation se limitera à une série de questions et de réponses - dont la plupart,

à en croire l'amiral Lacroix, seront faites, elles-mêmes, sous la forme interrogative :

- Comment se déroule le combat ? demande le major von Castel.

- Quel combat ?

- Comment se déroule la bataille ?

- Quelle bataille ?

- Celle de Toulon !

- Il n'y en a pas eu et il n'y en a pas.

- Et la flotte ?

On s'attend presque à ce que l'amiral demande " quelle flotte ? "...

- Tous les bateaux, tous sans exception ont été coulés par nous-mêmes, dit l'amiral. Pas un seul n'est entre vos mains.

" Stupeur sur tous les visages "... note l'amiral Lacroix. Mais le major veut des détails :

- Quel dommage ! le Strasbourg ?

- Oui, au fond.

- Et le Foch?

- Oui.

- Et l'Algérie ?

- Oui... tous, sans exception.

- Quel dommage, quel dommage l...

La conversation en reste là. Et les amiraux sont emmenés de l'hôtel des Thermes à la résidence qui leur a été assignée : l'hôtel Riviera - non sans avoir, en quittant le P.C. du major de garnison, répondu de la même façon aux questions posées par plusieurs officiers allemands " qui semblent consternés ".

À l'hôtel Riviera, les amiraux Lacroix et Bléhaut, bien-tôt rejoints par les amiraux Jarry, Danbé, Négadelle et Robin, seront gardés à vue dans une salle pendant que l'on préparera leurs chambres.

" Bien que surveillés étroitement, dira l'amiral Jarry, nous fûmes traités très correctement. "

RETOURS À TOULON

À Ollioules, l'amiral Dornon a enfin retrouvé, dans une chambre de l'hôtel Carbonel, l'amiral Marquis, qu'il n'avait pas encore vu. Le préfet maritime fait part au major général du résultat - à ses yeux satisfaisant - de ses conversations avec les Allemands : à l'exception des officiers généraux, les officiers vont être maintenus dans les mêmes cantonnements que leurs hommes; ceux qui ont déjà été amenés à Ollioules vont repartir pour Toulon; l'amiral Marquis va d'ailleurs être autorisé à leur parler avant leur départ. D'autre part, lui-même va également rallier Toulon et il a obtenu que le major général l'accompagne. Le préfet maritime s'occupera des questions civiles tandis que Dornon se chargera de l'Arsenal et de tous les problèmes qui vont se poser à propos du personnel des navires sabordés.

En fait, les amiraux Marquis et Dornon ne seront raccompagnés à Toulon que vers 13 heures.

Par contre, l'enseigne Piéters, lui, va quitter Ollioules beaucoup plus tôt.

Après son interrogatoire, il a retrouvé, toujours dans la même chambre, le commandant Quatrefages et son autre compagnon. Les trois officiers, qui viennent de vivre ces heures en des points très différents, vont aussitôt commencer à confronter leurs informations. Mais l'interprète revient. Il s'adresse à Piéters :

- Vous allez reprendre votre voiture et rentrer à Toulon.

- Pour y faire quoi ?

L'interprète a un geste évasif :

- C'est un ordre...

- Et les deux commandants ? demande Piéters en montrant ses compagnons.

L'interprète désigne le commandant Quatrefages :

- Pas celui-là... mais l'autre peut vous accompagner.

Les deux officiers français sortent de l'hôtel et, sur la place, devant la traction, se trouvent en présence d'un enseigne de vaisseau de la Kriegsmarine qui, très raide, se présente, puis, sans dire un mot, s'assied sur le siège avant, à droite à côté de Piéters qui reprend le volant. Le capitaine de frégate monte derrière, et Piéters démarre. Sur le seuil de l'hôtel, il voit le Hauptmann qui l'a accompagné et qui, de la main, comme à une vieille connaissance, lui fait un signe qu'il veut amical. Lentement, Piéters vire pour s'engager sur la route de Toulon encombrée de véhicules militaires allemands. Fugitivement, il voit passer un officier de la Kriegsmarine qui marche, la tête penchée, sans coiffure, très pâle, les traits tirés, avec, jetée sur les épaules, une capote feldgrau de la Wehrmacht : c'est, il en a la quasi-certitude, le capitaine de vaisseau allemand Hoffmann, l'officier allemand de liaison auprès de l'amiral Marquis qui, comme Ruault-Frappart, avait mystérieusement disparu de Toulon depuis quarante-huit heures.

Il est environ 9 h 20, la traction roule en direction de Toulon, suivie par un side-car. Sur le tansad, un soldat allemand porte sa mitraillette accrochée autour du cou.

L'enseigne de vaisseau allemand assis à côté de Piéters ne dit pas un mot.

Au bout de quelques minutes, le capitaine de frégate assis dans le fond de la voiture rompt le silence :

- Où allons-nous ?

L'Allemand ne dit rien.

Piéters, convaincu que son voisin ne comprend pas le français, demande au capitaine de frégate :

- Où habitez-vous, commandant ?

- Rue Peyresc.

- Quel numéro ?

Le capitaine de frégate donne la précision demandée. Piéters, arrivé boulevard de Strasbourg, s'engage d'autorité dans la rue Peyresc et s'arrête devant le domicile du capitaine de frégate :

- Au revoir, commandant, bonne chance, et mes respects...

Médusé, le passager descend, passe devant les occupants du side-car qui ne lui disent rien et rentre chez lui.

Piéters démarre et, brusquement, entend l'enseigne de vaisseau allemand lui demander, en excellent français :

- Vous êtes marié ?

Passé le premier instant de surprise, Piéters profite de la question :

- Oui... et justement j'ai sur moi ma solde et mes tickets d'alimentation pour ma femme et mon enfant. Ne puis-je aller les leur porter ?

- C'est loin ?

- Non... au Tourillon.

L'Allemand n'est pas plus renseigné pour ça, Néanmoins, il acquiesce d'un geste.

- Allons-y...

LE COMMANDANT MONTRELAY À BORD DU " STRASBOURG "

Sur le Strasbourg, la " sinistre plaisanterie " continue...

Peu après le départ du deuxième officier allemand, un capitaine de vaisseau français en tenue de combat, avec casque et capote, vient par le pont de chaloupes établi à bâbord arrière et enjambe la rambarde; c'est le capitaine de vaisseau Montrelay. Celui-ci explique à l'amiral de Laborde par quel concours de circonstances il se trouve là :

Après être resté sur l'appontement 3 tant que la Marseillaise avait continué à s'enfoncer, le commandant Montrelay s'était dirigé vers la porte dite " du Strasbourg " et y avait retrouvé plusieurs officiers de l'escadre. Là, un général allemand s'était approché et avait demandé qu'un officier français veuille bien aller à bord du Strasbourg pour faire, de sa part, une communication à l'amiral de Laborde.

Étant le plus ancien, et heureux de pouvoir ainsi aller voir l'amiral de Laborde, auquel il était personnellement très attaché, le commandant Montrelay s'était avancé...

Le général allemand avait alors fait dicter en français par son interprète au commandant de la Marseillaise, une injonction - que Laborde jugera d'ailleurs " correcte comme forme " - d'avoir à quitter le Strasbourg.

- Montrelay, dit l'amiral de Laborde, a écrit cela au crayon sur deux cartes de visite. Il en prend deux autres pour écrire ma réponse qui est exactement ce que j'avais dit aux deux premiers officiers, c'est-à-dire que je suis là sous la parole du Führer que les Forces de Haute Mer ne seront pas touchées, et que je ne quitterai le bord que quand le lieutenant de vaisseau Frappart, porteur de cette parole, ou son chef le capitaine de vaisseau Hoffmann m'auront donné une explication satisfaisante de ce qui s'est passé.

Le commandant Montrelay a, pour sa part, retenu ces différents points du message dont il s'est chargé. Il a toutefois précisé que l'amiral de Laborde, lorsqu'il avait évoqué la parole d'honneur du Führer que les F.H.M. resteraient libres, avait ajouté qu' " en retour il avait donné la sienne de ne rien entreprendre contre les forces de l'Axe et de défendre Toulon avec tous ses moyens contre les entreprises des Anglo Américains ou des Français adversaires du maréchal ".

Une fois ce message dicté, le commandant Montrelay - " très ému ", souligne Laborde - fait ses adieux à l'amiral et rapporte sa réponse au général allemand.

- Celui-ci, dit le commandant de la Marseillaise, n'a pu masquer l'impression que lui faisait cette réponse. La mise en cause du Führer, surtout devant un interprète simple soldat, lui a paru fort désagréable.

" Lorsque j'ai eu terminé la transmission de la réponse de l'amiral, ce général m'a exprimé ses regrets. Je ne sais pas s'il regrettait l'attitude de l'amiral ou s'il regrettait d'avoir à envisager l'emploi de la force pour faire descendre l'amiral à terre...

" Il m'a ensuite salué correctement, j'ai répondu à son salut et je me suis retiré. Je ne sais pas quelle heure il était exactement, mais j'ai l'impression que c'était vers 10 heures environ.

" JE SUIS UN PARATONNERRE "

L'amiral de Laborde a tenu à rappeler en cet instant les engagements pris par Marquis et par lui-même en échange de cette " parole d'honneur " du Führer à laquelle il attache tant d'importance... bien plus, en tout cas, que

le Führer.

C'est pour le commandant en chef des F.H.M. le moyen de réaffirmer sa fidélité au maréchal Pétain dont le portrait est là, sous ses yeux.

Le Maréchal, au même moment, s'entretient, à Vichy, avec un de ses collaborateurs, Jean Jardel - qui, assistant au petit matin au conseil présidé par Laval, avait reproché à l'amiral Le Luc d'avoir donné l'ordre d'arrêter le sabordage.

On pensera peut-être, en lisant le récit que Jardel a fait de cet entretien matinal avec Pétain, que le ton est un peu conventionnel pour une conversation en tête à tête avec un collaborateur intime. La longue phrase attribuée à Pétain sonne un peu comme une profession de foi - et ses termes paraissent en avoir été pesés comme s'ils devaient servir à la défense du Maréchal - et, accessoirement, à la justification de son interlocuteur.

Mais étant donné les circonstances dans lesquelles l'ancien directeur du cabinet de Pétain a été amené à relater cette conversation', force est bien d'admettre que la scène s'est déroulée comme il le dit, et n'a pas été " arrangée "..., si peu que ce soit...

" Le jour du sabordage de la flotte, dit Jardel, je me trouvais le matin dans le cabinet du Maréchal. Le Maréchal était triste : nous évoquions cette question ; et, à un moment donné, la question de son départ se posa.

" Le Maréchal me dit : " J'ai bien réfléchi à cette question. Mais j'ai donné ma parole que je ne quitterais pas le Peuple Français, que je souffrirais avec lui jusqu'au bout. D'autre part la voie du devoir n'est pas la voie la plus commode et la plus facile. Or, pour moi, partir, c'est de beaucoup la voie la plus facile ; c'est celle qui me délivrera du calvaire que je gravis. Eh bien, non ! je ne puis pas abandonner les Français ; je suis un paratonnerre pour les Français. L'Histoire dira plus tard que je leur ai évité de graves choses ; je peux encore leur en éviter. Je resterai, devrais-je en souffrir encore beaucoup plus. "

En ce matin du 27 novembre 1942, le paratonnerre ne semble guère efficace.

La foudre est tombée sur Toulon.

Mais aussi sur toutes les casernes de la zone jusque-là dite " libre ". Et, de même qu'à Toulon, l'opération déclenchée à 4 h 30 se poursuit encore : la plupart des garnisons des grandes villes de zone sud subissent, au moment même où Pétain se dit si conscient de son utilité, le déferlement de la Wehrmacht.

À Annecy, le capitaine Jean Monnet, du 27e bataillon de chasseurs, qui va, quelques instants plus tard, sauver le drapeau des trente bataillons de chasseurs confié, cette année-là, à la garde du 27e, a noté :

" Le 27 novembre, à huit heures et demie, j'étais dans le bureau de mon commandant. Le téléphone sonna. J'y allai sans pressentiment. Quelle nouvelle terrible, attendue et pourtant incroyable fondait sur moi : " Les Allemands sont en train de désarmer les garnisons de Lyon et de Vienne. " Voilà ce que j'eus à transmettre au commandant. Et ceci, une demi-heure plus tard : " Les Allemands occupent Grenoble. " Quelques minutes après, troisième coup de téléphone : " C'est Chambéry. " Dix minutes après, j'appelai, moi, Chambéry. Chambéry déjà ne répondait plus. Les Allemands avaient coupé les fils. "

À Grenoble, il est vrai, les Allemands ont eu une déconvenue : le général Laffargue a fait faire mouvement à toutes les troupes de la garnison – 6e bataillon de chasseurs, deux bataillons du 159, deux groupes d'artillerie - avec ordre écrit de combattre si les Allemands ou les Italiens prétendaient les désarmer.

- J'ai refusé, dit le général Laffargue, d'obéir à l'ordre de rentrer à Grenoble qui m'était donné par mon commandant de division... Mais, ultérieurement, l'officier que j'avais maintenu à Grenoble a reçu directement du général Delmotte communication de l'ordre donné par le ministre de démobiliser immédiatement les troupes et de verser les armes au parc d'artillerie sous contrôle. Ce texte, ne contrevenant pas aux articles 236 et 240 du code de justice militaire, ne nous a pas permis de persévérer dans l'attitude que nous avions prise jusque-là...

Le même jour, 27 novembre, un mandat d'arrêt est lancé contre le général Picquendar, qui s'est consacré jus-qu'ici au camouflage de matériel de guerre, sous le couvert de l'armée d'armistice.

A bien d'autres signes encore, on peut sentir que cette matinée du 27 novembre est décisive et prive le e gouvernement " de Vichy des derniers faux-semblants d'indépendance qui avaient encore pu abuser, après le 11 novembre, les plus aveugles - ou les plus veules.

Au lendemain du 11 novembre, les prisonniers du Portalet, Mandel et Paul Reynaud, avaient été livrés aux Allemands. Le 27, c'est sur Bourrassol que l'étau commence à se refermer : dès 6 heures du matin, la garde a été doublée, les visites interdites...

Dans une lettre qu'il adressera huit jours plus tard à Camille Soula, Léon Blum écrira, à propos de cette matinée du 27 novembre :

" Depuis vendredi matin, il y aura demain huit jours, isolement et séparation sont complets. Quant à ce qui se passe ici et autour d'ici, vous rappelez-vous ces deux vers de Cyrano (vous savez que j'ai eu une grande amitié pour Rostand) :

Nous assiégeons Arras. Nous-mêmes, pris au piège, Le Cardinal Infant d'Espagne nous assiège...

" Mettez que nous soyons Arras. Nous sommes investis par quelques pelotons de gardes (ceux de Carbon de Casteljaloux, bien entendu) qui sont eux-mêmes investis par le Cardinal Infant. Combien de temps cela durera-t-il ? Je ne sais. On a donné à mes amis d'excellentes assurances " en haut lieu ". Désirera-t-on les tenir ? Le pourra-t-on ? Quant à l'avenir, il m'est impossible de former le moindre pronostic raisonnable. Pour ma condition personnelle, bien entendu - en ce qui touche les affaires du monde, c'est autre chose.

" Comme ce dernier point est le seul qui importe, je ne me fais point de soucis et je prie les êtres qui m'aiment de ne pas s'en faire pour moi. Que j'aie de la peine, j'en conviens, mais " le coup est régulier ". Soyez bien certain d'ailleurs que je vis à mon ordinaire. Je lis, je travaille, je réfléchis même parfois, je mange, je dors, je marche... j'attends. "

" DIRECTION : LE Ve DÉPÔT "

À Toulon, le spectacle qu'offrent maintenant le port, l'Arsenal - et la ville elle-même - est assez surprenant.

Sur les quais et les appontements, tandis que les bâtiments continuent à brûler, que des explosions retentissent encore périodiquement - assorties parfois de projections d'éclats et de débris de toutes sortes, un épais nuage de fumée noire cache le ciel et ne dispense la lumière du jour qu'avec parcimonie.

Les équipages des bâtiments sabordés, encadrés par des Allemands - généralement peu nombreux - sont dirigés vers différents points de regroupement : stade des Minimes, Malbousquet, ou prennent directement le chemin du Ve Dépôt. L'artificier Massot, qui a réussi à pénétrer dans l'Arsenal par la Pyrotechnie, croise plusieurs de ces colonnes et est reconnu par des officiers mariniers auxquels il avait fait faire des " travaux pratiques " en prévision du sabordage. En passant à sa hauteur, certains lui crient :

- Ça a bien marché !

Ces mouvements, commencés en bon ordre, n'ont pas tardé à s'agrémenter d'une certaine fantaisie. Les Allemands, dont l'instinct grégaire naturellement si puissant s'est encore développé après plus de dix années de mise en condition par les nazis, assistent impuissants et navrés à cette débandade.

Ils en sont pourtant en grande partie responsables, car ce n'est pas en séparant comme ils l'ont fait partout les officiers de leurs hommes qu'ils pouvaient avoir quelque chance de voir ceux-ci rester groupés et disciplinés.

Il fallait également compter avec l'individualisme qui caractérise le tempérament français... Mais cette pagaye a aussi d'autres causes.

L'ordre, partout répété : " Direction, Ve dépôt " a, en effet, été interprété par tous les marins comme l'annonce d'un internement dont nul ne peut pronostiquer la durée. Les bruits qui se propagent, d'un quai à l'autre, aussi mystérieusement mais aussi sûrement que dans le désert, justifient d'avance toutes les inquiétudes :

- Les Allemands nous considèrent comme des prisonniers de guerre.

- Des trains vides sont arrivés en gare de Toulon pour nous emmener en Allemagne.

- Dès qu'ils auront pris nos noms, ils nous menaceront de représailles contre nos familles...

Le résultat est bien tel qu'on le peut imaginer : tous ceux qui entrevoient la possibilité de sortir de la colonne en profitent. Et il va de soi que le meilleur moyen de faire naître une telle possibilité est de marcher en ordre dispersé, de rester à la traîne, de suggérer aux Allemands qui sont débordés, dépassés - et ne parviennent pas à s'orienter - des itinéraires fantaisistes.

Un exemple suffira à montrer à quel point ce système a pu, parfois, être efficace :

- Lorsque le commandant Reboul, revenu d'Ollioules, a rejoint à Malbousquet l'équipage de l'Adroit, dit Dietemann, il a fait le compte de ses hommes. Nous étions dix-huit... sur un effectif de cent quatre-vingts... "

Le capitaine de corvette Nomura, chef du service d'ordre et de police de l'arrondissement maritime de Toulon, évaluera sommairement dans un premier rapport daté du 30 novembre, à deux ou trois mille le nombre des marins qui, au cours des opérations de ramassage " se sont échappés des mains des Allemands et répandus dans la ville de Toulon et ses environs "...

Encore faut-il dire que cette évaluation, faite plus de quarante-huit heures après le sabordage, ne reflète en aucune façon la situation à la fin de la matinée du 27, car beaucoup de marins touchés par les communiqués, les affiches, sauront qu'il n'est pas question d'internement et rallieront le Dépôt dès le 27 au soir ou le 28, afin de se faire envoyer en permission régulière ou démobiliser.

En ville, chacun s'efforce d'aider les marins fugitifs à se cacher, à changer de vêtements...

- Dans la matinée, tandis que je faisais la queue devant des boutiques d'alimentation, dit Mme Boucard, j'ai vu des marins qui couraient en tous sens et rentraient dans la première maison venue. D'autres s'étaient débarrassés de leurs vareuses ou en avaient arraché galons et boutons dorés.

Les Allemands font la chasse aux fuyards. Mais ceux-ci réussissent parfois, après avoir été repris, à s'évader à nouveau:

- J'ai vu sur la place Pasteur, dit M. Rougetet, des marins que les Allemands venaient de ramasser et qu'ils emmenaient dans des voitures amphibies, Soudain, un embouteillage, provoqué par la foule des civils, oblige le convoi allemand à s'arrêter. Aussitôt, des marins en profitent pour sauter des voitures et sont littéralement absorbés par la foule qui se referme sur eux.

LES MIDSHIPS

Cette foule va se livrer, peu avant 10 h 30, à une manifestation qui laissera un souvenir ineffaçable à tous ceux qui en auront été les témoins et, par la force des choses, peu ou prou, les acteurs.

Cela commence dès la sortie du fort Lamalgue lorsque apparaissent les premières voitures à bord desquelles les Allemands évacuent les élèves de l'École navale.

Le commissaire Prade est au Rond Point Bonaparte au moment où le convoi débouche :

- De petites autos d'accompagnement d'infanterie, transportant chacune deux midships, filaient en convoi de quinze ou vingt voitures gardées par des motocyclistes allemands en tenue de campagne. La foule énorme massée à l'entrée de la rue de la République applaudissait à tout rompre, hommes et femmes pleurant. Les midships, dans une tenue impeccable - avec gants blancs et cape - saluaient militairement. Suivant le convoi, des camions chargés de marins prisonniers suivaient le même itinéraire. Les marins chantaient la Marseillaise et, à la fin de chaque couplet, criaient : " Vive Darlan ! "

" L'enthousiasme populaire était à son comble.

Sur tout le parcours suivi par ces convois, les mêmes scènes se renouvellent, la même émotion étreint la foule toulonnaise.

À la porte principale de l'Arsenal, les conducteurs des voitures amphibies virent sur leur droite vers la place d'Armes, et remontent, par la rue Anatole-France et la rue Henry-Pastoureau, jusqu'à la place de la Liberté. Là, pendant près de deux heures, tous les marins pris par les Allemands en dehors de l'Arsenal resteront rassemblés, sous la surveillance - toute symbolique - de quelques sentinelles.

M. Grohando, dont les bureaux sont rue Henry-Pastoureau, a assisté, lui aussi, au " défilé " des midships - car on ne saurait donner un autre nom à cette évacuation de l'École navale :

- Les voitures amphibies se suivaient à une vingtaine de mètres d'intervalle. À l'arrière, deux midships, quelquefois trois. À l'avant, le chauffeur et un soldat allemand tenant sa mitraillette braquée dans la direction des passagers.

" Les gens, dans la rue, réagissaient de façon très différente. J'ai vu des femmes littéralement déchaînées. Les hommes, plus réservés, applaudissaient. Certains, instinctivement, se mettaient au garde-à-vous. Il y avait là des Allemands, mêlés à la foule... ils restaient très froids, distants, gênés.

Le directeur de la police d'État à Toulon a, bien entendu, rendu compte de cette manifestation dans le rapport qu'il a adressé le 29 novembre au préfet maritime. Mais il faut croire que ses agents étaient trop respectueux de l'ordre établi pour entendre les cris " subversifs " relevés par le commissaire Prade. Il n'est pas question, dans le rapport des " Vive Darlan ! " poussés par les marins. On y trouve simplement : " La foule, à leur passage, crie : " Vive la Marine ! ", " Vive la France !... "

" CE N'EST PAS NOUS, C'EST LA WEHRMACHT "

Cette manifestation a eu également comme spectateurs Piéters et l'enseigne allemand qui est monté dans sa voiture à Ollioules.

Tous deux - toujours escortés par le side-car qui les a suivis depuis l'hôtel Carbone], avaient fait, comme l'avait demandé Piéters, un crochet par le Nourillon. Et, après avoir rassuré sa femme - autant que cela se pouvait, étant donné cet équipage insolite -, Piéters était reparti en direction de l'Arsenal.

En arrivant en ville, il avait dû s'arrêter pour laisser passer l'interminable convoi des amphibies transportant les élèves de Navale. Et les deux enseignes, l'Allemand comme le Français, avaient pu constater les réactions de la foule massée sur les trottoirs.

Piéters s'est tourné vers son passager, tandis que l'on crie devant eux : " Vive la France !... Vive la Marine ! "

- Voilà ! Vous êtes content de voir ça ?

- Ce n'est pas nous, dit l'enseigne allemand, c'est la Wehrmacht.

Enfin, la traction débouche devant la porte principale de l'Arsenal. Le char allemand qui était le matin devant le poste de garde n'est plus là. La porte est gardée par une dizaine de soldats allemands.

- Où va-t-on ? demande Piéters.

L'enseigne allemand lui montre la place d'Armes. Piéters gare sa voiture à côté des deux autres tractions de l'E.M.

- Halte ! dit l'Allemand, qui descend, claque les talons, et, saluant Piéters, ajoute : Haber sie gluck. (Bonne chance.)

Après quoi, sans plus se préoccuper de Piéters, il monte dans le side-car qui démarre en trombe.

Il est à peine plus de dix heures. L'enseigne Piéters se retrouve seul, en uniforme, sur la place d'Armes, et il est aussitôt entouré par une foule de Toulonnais qui s'offrent à l'aider :

- On va vous donner des vêtements civils.

- Un chapeau.

- Venez, on va vous faire un café chaud.

- Il faut planquer cette voiture.

Piéters explique, non sans mal, qu'il n'a pas besoin de se cacher. Puis, échappant à la sollicitude de la foule, il fonce à la direction des Renseignements Généraux. Là, il explique aux policiers ce qu'il sait de la situation, ce qu'il a vu à Ollioules. Et il leur demande de s'occuper des deux voitures de l'État-Major.

La sienne, il la garde pour retourner chez lui et se mettre en civil.

À LAMALGUE

En même temps qu'ils évacuaient les élèves de l'Ecole navale, les Allemands ont fait partir les derniers officiers français qui se trouvaient encore rassemblés au fort Lamalgue. C'est ce qu'a constaté le commandant du torpilleur la Bayonnaise lorsqu'il est arrivé au fort peu après 10 heures, à la tête de son équipage regroupé à la Grosse Tour, après le sabordage du bâtiment.

Deux matelots de la Bayonnaise avaient été blessés lorsque le pont et la passerelle du torpilleur avaient été balayés par des rafales de mitrailleuses. En arrivant au fort Lamalgue, le commandant de la Bayonnaise a vainement tenté de les faire soigner : les Allemands ont refusé de donner à l'infirmier de l'École navale, resté à Lamalgue, les pansements nécessaires.

Les marins de la Bayonnaise ne seront d'ailleurs pas autorisés à s'arrêter à Lamalgue; on leur dit, comme aux autres :

- Direction : Ve dépôt.

Il y a cependant encore des Français dans les casemates du fort Lamalgue : les Allemands y ont, en effet, emprisonné quatre-vingts gendarmes de la gendarmerie maritime ainsi qu'un brigadier et quelques gardiens du groupe urbain de police. Mais on se préoccupe de les faire libérer en expliquant qu'il s'agit de troupes de police nécessaires au maintien de l'ordre public.

Ce sont peut-être les démarches entreprises pour leur libération qui expliquent la présence à Lamalgue du sous-préfet de Toulon. En tout cas, le commandant de la Bayonnaise note l'y avoir rencontré - et lui avoir raconté le départ des amiraux d'après le récit que venait de lui faire l'aumônier de l'École navale...

LES DEUX HOMMES LES PLUS OCCUPÉS DE TOULON...

Il n'y a plus rien à voir, pour le moment, ni à Lamalgue ni à l'Arsenal - qui est provisoirement désert - ni dans le port, où l'amiral de Laborde n'a reçu aucune nouvelle visite et où les quais se sont à peu près vidés.

Il était temps, d'ailleurs, car, à 10 h 30, une nouvelle explosion, plus violente encore que celle de 8 h 30, a secoué à nouveau le Dupleix et projeté des éclats à une distance considérable'. C'était cette fois le parc à torpilles qui sautait.

Mais le centre d'intérêt - et d'activité - de Toulon s'est maintenant déplacé, du port et de l'Arsenal, au Ve dépôt des Équipages. Et l'on peut dès à présent prévoir que le commandant du dépôt, le capitaine de vaisseau Croizet et son second, le capitaine de frégate Bonny, vont être, pendant plusieurs jours, les deux hommes les plus écrasés de travail et de responsabilités de tout Toulon.

Les colonnes affluent en effet, sans relâche, vers le dépôt. Or les Allemands, lorsqu'ils ont décidé de rassembler là tous les marins de Toulon, ne se sont absolument pas préoccupés de savoir s'il serait possible de les héberger et de les nourrir.

Le Ve Dépôt est fait pour recevoir au maximum deux mille cinq cents hommes. Le roulement normal est de mille huit cents rationnaires... et ce sont vingt-trois mille cinq cents hommes qu'il va falloir nourrir et loger pendant plusieurs jours.

Les chefs responsables du Ve Dépôt ne pourront résoudre les problèmes qui se posent à eux que si les Allemands veulent bien y prêter attention. Mais le contact est difficile. Il se trouvera cependant facilité grâce à l'intervention du commandant Bienaymé qui s'est mis spontanément à la disposition du commandant Croizet. Le commandant du Vautour parle en effet couramment l'allemand - et a l'expérience de vingt mois de commission d'armistice à Wiesbaden.



LE COURRIER DE VICHY

La matinée s'achève. Au Mourillon, l'enseigne Piéters est rentré chez lui et s'est mis en civil. Il a garé devant sa porte la traction de l'état-major. Soudain Piéters se rappelle que le courrier officiel de l'amirauté arrive chaque jour de Vichy, escorté par des gendarmes maritimes, en fin de matinée. Il décide d'essayer de récupérer les sacs.

Revenu en ville, il laisse sa voiture dans une rue peu fréquentée et va à pied à la gare qui est gardée militairement par la Wehrmacht. Sa connaissance de l'allemand lui permet, sous un prétexte quelconque, d'entrer et de passer sur le quai pour attendre le train venant de Vichy.

Le courrier est bien là : deux sacs postaux, que Piéters et les gendarmes, avec l'aide immédiate et précieuse de deux employés de la S.N.C.F., réussissent à sortir de la gare par une issue non gardée et à mettre dans la voiture.

À 11 heures, l'opération est terminée. Piéters conseille aux gendarmes d'aller se mettre en civil. Au moment où lui-même repart au volant de sa voiture, il rencontre, en civil, le C.V. Marloy, le fait monter, et lui demande conseil pour les sacs postaux.

Le commandant Marloy suggère d'aller les confier au sous-préfet. Mais celui-ci, prudent, ne manifeste qu'un enthousiasme mitigé - et Piéters repart avec ses sacs, non sans avoir donné rendez-vous à Marloy dans l'après-midi.

" C'EST DU TRAVAIL BIEN FAIT... "

On n'a pas vu, jusqu'ici, réapparaître un seul des Allemands de la commission d'armistice de Toulon ou du détachement de liaison auprès de la marine. Tout au plus, Piéters a-t-il cru voir, à Ollioules, ce capitaine de vaisseau Hoffmann que Laborde réclame à tous les échos.

Le premier à se montrer sera le Hauptmann Schmidt, un des " anciens " de la commission d'armistice.

Il arrive, en fin de matinée, en uniforme, à l'Arsenal, où il ne trouve, sous les ordres du plus ancien capitaine de vaisseau, le commandant Still, que deux officiers : les commandants Labbey et Ferrière.

Le commandant Ferrière présente ses camarades et expose la situation. L'ordre donné par les Allemands d'envoyer tout le monde sans exception au Ve Dépôt surprend le Hauptmann Schmidt qui reconnaît bien volontiers que ses interlocuteurs seront plus utiles s'ils restent à l'Arsenal. Il donne immédiatement des ordres en conséquence au sous-lieutenant allemand qui commande le détachement de l'Arsenal. Après quoi, l'Allemand demande à faire le tour de l'Arsenal " pour voir la situation des bateaux ". Il part donc en voiture avec le commandant Ferrière.

- À son retour, dit le commandant Labbey, il nous dit à peu près ceci : " C'est du travail bien fait : il ne reste plus rien qui mérite le nom de bateau. La marine française a été jusqu'auboutiste... "

Puis, plus tard, il ajoute :

" Je regretterai toute ma vie cette journée. D'ailleurs si vous voulez des renseignements sur moi adressez-vous au commandant de La Rochefoucauld. Il sait ce que je pense... "

CHAPITRE X

PREMIÈRES RÉACTIONS DANS LE MONDE EN GUERRE

LES rapports officiels, les comptes rendus, les récits des témoins, ne comportent que de rares mentions de ce qui a pu se passer à Toulon le 27 novembre, à midi. Tout au plus, ici ou là, une ou deux lignes, d'un médiocre intérêt; comme si, d'un commun accord, tous les acteurs du draine, épuisés par la tension nerveuse qui, depuis 4 h 30 du matin, les a maintenus sous pression,

avaient brusquement " débrayé " à midi.

L'amiral de Laborde, pour sa part, note simplement :

" À midi, nous déjeunons sommairement avec ce qu'on a pu trouver dans les cuisines... "

À la station de La Mitre, l'observateur météo de service écrit sur le registre :

" Fumées d'incendie gênent la visibilité et commencent à couvrir le ciel. "

Et le commissaire central de Toulon mentionne dans son rapport :

" Vers 12 heures, le bruit des explosions cesse tandis que la ville est couverte de fumée et que l'on aperçoit dans la rade des bâtiments de guerre couchés sur le flanc. "

" J'APPRENDS QUE VOTRE BATEAU COULE... "

À cet instant précis où, pour la première fois depuis tant d'heures, un silence pesant s'abat sur Toulon, le monde en guerre va brusquement apprendre qu'il s'y passe quelque chose ".

C'est l'amirauté française qui, de Vichy, donne l'alerte en émettant en clair sur ondes courtes, à deux reprises, à 11 h 50, puis deux fois encore à 12 h 02, le message suivant destiné au Strasbourg et à Marine-Toulon :

Pour amiral de Laborde

J'apprends que votre bateau coule. Je vous donne l'ordre de le quitter.

Philippe PÉTAIN. Pourquoi ce message ?

Parce que le commandant en chef des troupes allemandes chargées de l'opération Lila, l'Obergruppenführer Hausser, mis au courant de l'échec des trois démarches successives effectuées dans la matinée auprès de l'amiral de Laborde pour l'amener à quitter son bord, avait eu l'idée, en désespoir de cause, de demander à la délégation militaire allemande de Vichy de régler la question sur le plan gouvernemental.

Le commandant du 1er corps blindé avait même noirci le tableau en laissant entendre que Laborde était prêt, si on avait recours à la force, à se faire sauter avec le Strasbourg. Menace qui, après tout - en dehors de toutes considérations techniques, s'agissant d'un bâtiment dont les soutes étaient déjà noyées - pouvait être prise au sérieux de la part d'un amiral commandant en chef qui venait de faire saborder, sans combat, la totalité de la flotte dont il avait la charge.

Aussitôt alerté par les Allemands, l'amiral Abrial s'était précipité à l'hôtel du Parc, où le maréchal Pétain l'avait reçu immédiatement. Tous deux avaient arrêté, en quelques minutes - de peur, sans doute, que Laborde fasse harakiri ! - les termes de ce message. Mais ils n'avaient manifestement pas réalisé que l'ordre n'avait que bien peu de chances de toucher son destinataire.

En effet, ni le P.C. transmissions du Strasbourg, qui avait fait connaître six heures plus tôt à tous ses correspondants qu'il se sabordait, ni le centre de transmissions de la préfecture maritime, occupé depuis longtemps par les Allemands, ne risquaient de capter Vichy. Et les répétitions effectuées par six fois en l'espace d'une heure

n'y pouvaient rien changer...

Mais d'autres, à qui le message n'est pas destiné, vont, par contre, le recevoir. Et notamment le centre de transmissions de la préfecture maritime d'Alger qui n'a jamais cessé de garder l'écoute permanente des émetteurs de l'Amirauté.

L'amiral Moreau, préfet maritime d'Alger, est à table lorsqu'on vient lui apporter cet étonnant message. Quelques minutes lui suffisent pour rallier la villa Arthur où Darlan, lui aussi, est au milieu de son déjeuner...

Les deux amiraux sont perplexes : que le Strasbourg soit en train de couler ne serait pas pour les surprendre, mais ils ne parviennent pas à comprendre pourquoi le maréchal Pétain éprouve dans ce cas le besoin de dire - de Vichy ! - à l'amiral de Laborde de quitter son bâtiment.

Il faut bien reconnaître que la " situation " - entendue dans le sens que les dramaturges donnent à ce mot - créée à Toulon par l'attitude du commandant en chef des F.H.M., pouvait difficilement être imaginée.

Darlan et Moreau se perdent en conjectures et en arrivent à penser qu'il s'agit peut-être... d'un message conventionnel destiné à prévenir l'amiral de Laborde do l'imminence d'une agression allemande sur Toulon.

- Il faut prévenir tout de suite les Américains, dit

Darlan.

- Les Anglais auront peut-être le réflexe plus rapide, lui fait observer Moreau.

Darlan doit en convenir. Il charge le préfet maritime d'Alger d'aller immédiatement communiquer le message à l'amiral Cunningham qui se trouve à bord du Bulolo, le bâtiment de l'amiral Burrough.

Cunningham et Moreau vont se livrer à leur tour à une exégèse serrée du message de Pétain et, optimistes, ils en déduiront que, de toute façon, il est probable qu'une partie au moins de la flotte de Toulon aura pu appareiller.

L'amiral Cunningham décide donc l'envoi immédiat d'une reconnaissance sur Toulon, et fait donner ordre à l'escadre anglaise se trouvant à l'ouest de la Sardaigne, de faire route vers le nord.

Darlan, pendant ce temps, a préparé un message qui va être envoyé en clair aux bâtiments de Toulon. En voici le texte :

De P.M. 4e Région à amiral F.H.M.

Une fois de plus, les Allemands manquent à leur parole et occupent Toulon ; j'invite les F.H.M. à sortir et à rallier Oran où elles seront reçues en amies par les forces alliées.

François DARLAN. Xavier. 15.27-27.11.

À l'heure où cette " invitation " est lancée, il ne reste plus, on le sait, dans le port de Toulon, un seul bâtiment qui soit en mesure non seulement d'y répondre, mais même de capter un message radio...

Il est permis de penser, toutefois, en raison du sort réservé aux précédentes communications de Darlan, que ce dernier message n'eût sans doute pas produit plus d'effet s'il eût été transmis quelques heures plus tôt...

MAIS CE N'EST PAS CERTAIN...

La nouvelle, encore imparfaitement connue - et mal interprétée, comme on vient de le voir - n'a pas dépassé, à Alger, le cercle restreint des dirigeants politiques et des chefs militaires.

L'homme de la rue n'apprendra le sabordage de la flotte que plus tard, dans la soirée, en écoutant les bulletins d'informations des différentes stations de radiodiffusion - belligérantes ou neutres.

Presque partout ailleurs dans le monde, y compris en France occupée - surtout en France occupée, pourrait-on dire -, il en sera de même. Toutefois, aux États-Unis, le " flash " est lancé dès midi.

Un Français demeurant aux U.S.A., qui note et commente chaque jour les nouvelles entendues à la radio ou lues dans les journaux, écrit en effet à la date du 27 novembre :

Midi. Selon une radio de Vichy, toute la flotte française de Toulon serait coulée par les ordres de l'amiral de Laborde. Mais ce n'est pas certain. Les Allemands auraient occupé Toulon parce qu'ils auraient eu vent que la flotte allait décamper. Le général von Rundstedt commande en France.

" POUR NOUS, IL Y A UN AVANTAGE "

Que Darlan ait appris accidentellement, vers midi, le sabordage du Strasbourg et en ait déduit le déclenchement de l'agression allemande contre Toulon; qu'aux États-Unis, à la même heure, on ne considère pas encore comme " certain " le sabordage, il n'y a rien là de bien surprenant.

Mais il est moins naturel que le comte Ciano, ministre des Affaires étrangères d'Italie et gendre du Duce, n'ait appris, lui aussi, qu'à midi l'action entreprise à Toulon par ses alliés allemands !

C'est cependant ce que révèle la lecture du journal politique de Ciano :

27 novembre. Le fait du jour est l'entrée des troupes allemandes à Toulon. Au cours de la nuit, une communication de Hitler est arrivée chez le Duce, l'informant de la décision prise. La communication est venue par voie militaire et j'ai été tenu dans l'ignorance jusqu'à midi, heure à laquelle Cavallero m'a téléphoné. On ne sait pas encore très bien comment les choses se sont passées. Deux faits sont certains, c'est qu'il y a eu une certaine résistance et que la flotte française s'est sabordée tout entière. Je ne connais pas encore les réactions françaises devant cet événement, mais il ne me semble certes pas de nature à augmenter les sympathies pour Lavai et pour les Allemands. Pour nous, Italiens, il y a un avantage : quoi qu'il suive, c'est une puissance navale qui a disparu de la Méditerranée pour de nombreuses années. Il est toujours plus évident qu'il nous faut conserver précieusement notre marine.

En réalité, la lettre personnelle de Hitler à Mussolini n'est parvenue à son destinataire qu'au moment où Krug von Nidda, de son côté, remettait à Laval la communication du Führer.

Cela permet de mesurer la confiance très relative qui existait déjà entre les deux partenaires de l'Axe.

D'ailleurs l'amiral italien de Feo devait déclarer lui-même à Marquis que, " se trouvant à Hyères, il ne s'était douté de rien avant 9 heures du matin, le 27 "...

Un incident, dont le commandant Bonn-, commandant en second du Ve Dépôt des Équipages a été le témoin à la fin de la matinée, confirmerait, s'il en était besoin, la médiocre qualité des rapports existant, en novembre 1942, entre " frères d'armes " allemands et italiens, non seulement aux échelons élevés, mais encore au niveau des plus modestes exécutants :

- Vers dix heures ou dix heures trente, dit-il, nous avons vu arriver au Ve Dépôt des camions de l'armée italienne transportant les servants français des batteries côtières du secteur Est de Toulon.

" Lorsque les Italiens ont voulu repartir, après avoir fait descendre leurs " prisonniers ", les Allemands du poste de garde à l'entrée du dépôt leur ont barré le chemin, menaçants... Les Italiens n'ont été finalement autorisés à repartir qu'après de laborieuses palabres.

LES DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE

Ces lézardes qui révèlent, du sommet à la base, la fragilité du bloc germano-italien, il ne faut pas en chercher l'origine ailleurs que dans l'évolution de la guerre.

C'est à cette évolution même que les heures qui viennent de s'écouler à Toulon depuis l'aube doivent leur importance.

C'est elle qui explique l'attention passionnée avec laquelle on va suivre dans les chancelleries et les états-majors de toutes les capitales du monde en guerre - du côté des alliés comme dans le camp des dictateurs, et aussi chez les neutres - les premières informations qui vont commencer à parvenir, à partir de midi, sur le coup de force allemand et sur l'anéantissement de la flotte française.

Aussi bien du point de vue de la propagande - de la guerre psychologique -, qu'en ce qui concerne la stratégie proprement dite, le succès de l'opération Lila, la capture de la flotte de Toulon intacte, et son armement immédiat sous pavillon à croix gammée eussent permis à Hitler de compenser, dans l'immédiat, la réussite presque accidentelle de l'opération Torch. A plus longue échéance, le nouveau rapport des forces navales en Méditerranée n'eût pas manqué de peser sur l'évolution du conflit, ne fût-ce que pour en retarder l'issue.

Force est bien de constater, au moment où la flotte française de Toulon devient ainsi le point de mire du monde entier, qu'il n'existait plus pour elle, ce matin, que cette amère alternative : tomber aux mains des Allemands ou disparaître. Mais on ne peut oublier qu'il y a peu de jours encore c'était une triple option qui s'offrait à ses chefs.

Certes, le monde libre va accueillir avec soulagement la nouvelle du sabordage : il saura gré à ceux qui disposaient de ce poids de deux cent trente mille tonnes de l'avoir jeté à la mer plutôt que de l'avoir laissé glisser sur le mauvais plateau de la balance. Mais comment ne pas songer, avec quelque tristesse, à la relativité de cette satisfaction. Car il y avait aussi le bon plateau de la balance... et qui eût pu, grâce à la flotte de Toulon, donc grâce à la France, pencher un peu plus - un peu plus vite.

D'autant que le point d'équilibre, si péniblement atteint - et après tant de mois - par les Alliés, commence même à être dépassé : les tiraillements que l'on a pu constater entre Allemands et Italiens en sont un signe. Le bilan de la situation militaire sur tous les théâtres d'opérations, tel qu'on peut le dresser, en cette journée du 27 novembre, en apporte la confirmation.

Hier, 26 novembre, Ciano - encore lui - notait :

Les nouvelles d'Afrique sont, dans l'ensemble toujours plus mauvaises. En Tunisie comme en Tripolitaine, la position de nos troupes devient toujours plus critique, tandis que la pression de l'ennemi augmente. Hier soir, quarante chars américains sont arrivés aux portes de l'unis. Fougier, qui est un réaliste et qui est honnête, estime que, dans quelques jours, nous serons repoussés de Tunis et, dans un mois, de toute l'Afrique. Mussolini doit aussi être plus ou moins de cet avis, car en me téléphonant au sujet de l'accord commercial avec la Roumanie, il m'a dit : " Inutile de trop insister pour augmenter le contingent de pétrole : je crois que l'année prochaine, nos besoins auront nettement diminué.

Aujourd'hui 27, en Tunisie, avec la 78e division britannique, appuyée par une cinquantaine de chars américains et un détachement de parachutistes, le général Anderson a atteint Tebourba. Il a même poussé un raid d'automitrailleuses jusqu'à l'aérodrome de Djedeida - à vingt kilomètres de Tunis ! - où trente-trois stukas ont été détruits sur le terrain. Et en Tripolitaine, Montgomery vient de reprendre le contact avec l'Afrika Korps devant El Agheila.

Pour Rommel, écrit Paul Carel, il n'y avait plus qu'un objectif raisonnable : revenir aussi vite que possible à Tripoli ou à Tunis et, de là, ramener l'armée sur le continent. Le 27 novembre, les agents de liaison de Rommel reçurent l'ordre suivant : tenir prêts un avion de transport et un avion d'accompagnement dans la nuit du 27 au 28...

Le 28, Rommel sera devant Hitler. Et Hitler refusera d'entendre ses arguments.

En ce qui concerne le front de l'Est, le a Journal de Ciano " est plus nuancé :

L'offensive russe dans le bassin de la Volga et du lion continue avec des résultats vraiment remarquables, paraît-il. Mais ici, nous ne savons rien de précis. Nous devons nous en tenir à ce que disent les Allemands...

Ciano a raison de se montrer sceptique, car Hitler, en Russie - et justement dans les bassins du Don et de la Volga -, est en train de commettre la plus impardonnable des erreurs de stratégie.

Hier, au septième jour de leur contre-offensive, les Russes ont rejoint, au nord de Stalingrad, les défenseurs de la ville : toute la 6e armée allemande est désormais prise au piège, entre Don et Volga.

Ce matin même, le général von Manstein, le meilleur stratège allemand, a pris le commandement effectif du groupe d'armées du Don. Et c'est aujourd'hui que le Führer va prendre la décision que von Manstein redoute. H va s'obstiner à vouloir garder Stalingrad, comme il s'obstinera, demain, à rester en Afrique du Nord, contre l'avis de Rommel.

Voici en quels termes désabusés von Manstein évoque la réception des ordres d'Hitler :

Le 27 novembre nous reçûmes de l'O.K.W. un télé-message qui constituait la réponse à notre communication du 24. Hitler paraissait ne pas avoir changé d'idée. Si l'on abandonnait Stalingrad, déclarait-il pour justifier sa décision, il faudrait reconquérir à un prix encore beaucoup plus élevé ce qui nous avait coûté de si grands sacrifices en 1942. Telle n'était pas la question - à supposer même qu'une répétition de l'offensive de 1942 eût été possible. Elle était de savoir si nous serions capables de rétablir la situation à l'aile méridionale du front de Russie - sur n'importe quelle position - et, pour cela, il semblait indispensable de dégager la 6e armée.

Enfin, sur le troisième théâtre d'opérations de la guerre mondiale, dans le Pacifique, l'allié asiatique d'Hitler et Mussolini constate lui aussi, à la veille du premier anniversaire de Pearl Harbour, le renversement de la situation.

La troisième bataille navale des Salomon a été définitivement perdue il y a huit jours. Le but poursuivi par les américains depuis les Midway est atteint : la marine japonaise n'a plus, ne peut plus avoir, l'initiative des opérations.

Et, sur terre, le nom de Guadalcanal, où les marines sont passés à l'action contre la 38e division japonaise désormais condamnée, fait écho, avec un surprenant parallélisme, à celui de Stalingrad.

LONDRES, ALGER, LA RÉSISTANCE...

Important dans la conjoncture mondiale, l'événement qui vient de se dérouler à Toulon l'est plus encore si on l'envisage d'un point de vue purement français.

Depuis le débarquement allié en Afrique du Nord, grâce aux efforts conjugués des conseillers politiques du commandement américain et de la junte vichyste dont Darlan a pris la tête " au nom du Maréchal ", Alger est devenue, plus que Vichy, la capitale de la lutte contre la " France Libre ".

Cette situation a commencé à avoir de premières répercussions à Londres. Selon le mot du général de Gaulle : a La bonne velléité anglaise ne devrait pas résister longtemps à la pression américaine... "

Le 19 novembre, le cabinet britannique avait interdit la diffusion, par la B.B.C., d'une déclaration des organisations de la Résistance française réaffirmant :

" Le général de Gaulle est le chef incontesté de la Résistance "... et contenant cette phrase explosive :

" En aucun cas nous n'admettrons que le ralliement des responsables de la trahison militaire et politique soit considéré comme une excuse pour les crimes passés. "

Deux jours plus tard, une nouvelle interdiction frappait une allocution - cependant déjà enregistrée - du général de Gaulle lui-même, dans laquelle le chef des Français Libres affirmait avec force que la libération nationale ne devait pas être déshonorée.

Depuis lors, le général de Gaulle n'a plus eu recours aux antennes britanniques. Il reviendra cependant devant le micro de la B.B.C. ce soir même, pour tirer la leçon du sabordage de Toulon. Et Churchill, qui s'est montré si conciliant devant les exigences de Roosevelt en ce qui concerne la politique à suivre en Afrique du Nord, va commencer à évoluer : n'a-t-il pas avoué lui-même de quel poids pesait, dans son esprit, l'autorité qu'il attribuait à Darlan sur " sa " flotte ?

Le Premier britannique sait désormais à quoi s'en tenir : il n'a plus rien à gagner à faire " un mile à quatre pattes " pour se rapprocher de Darlan...

Ce dernier sent bien, d'ailleurs, qu'à partir du moment où il ne subsistera plus rien du mythe de son pouvoir sur la flotte, ses amis eux-mêmes ne tarderont pas à ne plus voir en lui, effectivement, qu'un " expédient provisoire ". Aussi écrira-t-il dès aujourd'hui à son meilleur avocat auprès de Roosevelt - l'amiral Leahy - afin d'atténuer, si faire se peut, l'impression que n'aura pas manqué de produire la destruction, malgré ses ordres, ses appels et ses " invitations ", de son dernier atout.

Dans cette lettre du 27 novembre, Darlan va s'efforcer de démontrer à Leahy - et, par lui, au président des États-Unis - qu'il représente encore quelque chose. Il évoque sa " popularité personnelle " qui, écrit-il, " s'est grandement accrue en France ", et fait état " d'inspections de caractère purement militaire et n'ayant été accompagnées d'aucune espèce de publicité ", au cours desquelles il dit avoir été " chaudement acclamé par de nombreux spectateurs ".

Ce plaidoyer s'achève sur l'énumération des dernières cartes dont Darlan prétend encore disposer :

La France est à bas. On vient de me dire qu'une partie de la flotte française s'était sabordée à Toulon, mais heureusement l'Empire français subsiste et une partie importante de la flotte se trouve encore à Dakar et à Alexandrie.

À vos côtés et avec votre aide, nous sommes sûrs que la France revivra complètement. Si le président Roosevelt et M. Churchill font confiance à l'équipe qui travaille avec moi, je suis certain que nous amènerons à votre cause - qui est aussi la nôtre - la totalité des sujets français, les musulmans en particulier.

Leahy sera d'autant plus sensible à cette argumentation qu'il lui faut bien - à moins de reconnaître courageusement sa propre faillite - continuer, coûte que coûte, à accréditer, à travers Darlan, la légende d'une France unanimement groupée derrière " le Maréchal ".

Quant au sabordage lui-même, l'amiral Leahy n'y verra que ce que Darlan affecte d'y voir : la preuve de la fidélité des marins aux ordres de l'amiral de la flotte... au besoin malgré lui !

Le 27 novembre, écrit l'ancien ambassadeur de Roosevelt à Vichy, nous apprîmes que les Allemands avaient pénétré dans le port militaire de Toulon et qu'une partie de l'escadre qui s'y trouvait avait été sabordée par ses équipages. Le fait vérifiait ce que Darlan m'avait dit à plusieurs reprises, à savoir que les navires seraient coulés plutôt que de risquer de tomber en des mains étrangères. Nous avions essayé de faire ordonner par l'amiral à ces navires de rallier la flotte alliée de Méditerranée. Ils ne le firent pas. Leurs commandants n'obéirent pas à leur chef, ce qui me rappela les paroles de Darlan prononcées quand il était Premier ministre, selon lesquelles l'ordre de se saborder était définitif et ne pouvait être révoqué par personne, même pas par Darlan lui-même, parce que celui-ci pouvait être l'objet d'une contrainte au moment de l'éventualité d'une capture de la flotte.

Mais il importe au fond assez peu, le 27 novembre 1942, que Darlan s'efforce ainsi de maintenir le " marché monstrueux ! " qu'il a conclu avec les Américains. En effet, de même que la guerre vient enfin de " prendre le virage ", de même les événements de cette matinée, qu'il s'agisse du sabordage de Toulon ou de la liquidation de l'armée d'armistice, vont achever de forger l'unité de toutes les forces de la Résistance intérieure française.

Déjà, le 19 novembre, dans leur déclaration adressée au général de Gaulle, des mouvements de Résistance, des syndicats, des partis politiques avaient affirmé que le chef des Français Libres groupait " plus que jamais tout le pays derrière lui ".

Et aujourd'hui même, 27 novembre, au cours d'une réunion du comité de coordination des mouvements de Résistance de la zone Sud, il va être décidé de verser immédiatement à l'armée secrète - dont le chef, le général Delestraint 1, vient d'être désigné par le général de Gaulle

- tous les groupes paramilitaires des mouvements.

Toutefois, pour que la liste des signataires de la déclaration du 19 novembre - ou celle des participants à la réunion du 27 - soit le reflet exact de toutes les organisations, ou, à défaut d'organisations constituées, de toutes les tendances engagées dans la lutte contre l'ennemi, deux éléments manquent à l'appel : d'une part les communistes

- parti communiste et F.T.P.F. - et, d'autre part, ceux des officiers et sous-officiers de l'armée d'armistice qui, jusque-là, avaient gardé l'espoir que le maréchal Pétain leur donnerait un jour l'ordre de reprendre le combat.

Le 27 novembre, pour ceux-ci comme pour ceux-là, il ne peut plus subsister le moindre doute. En ce qui concerne les communistes, ils ont, depuis exactement quarante-huit heures - depuis leur entrevue, le 25 novembre, avec le colonel Rémy, représentant des Forces Françaises Combattantes - dissipé toute équivoque en adressant au général de Gaulle deux documents : une lettre du comité militaire national des F.T.P.F., et un procès-verbal de l'entrevue du 25.

Voici - citées par le colonel Rémy 2 - les dernières lignes de la lettre des F.T.P. :

Les F.T.P. se battent, font la guerre, et savent mourir avec un courage et un cœur de soldat. C'est pourquoi ils demandent au grand soldat que vous êtes de ne pas laisser ignorer qu'ils font aussi partie de la France Combattante.

Leur plus ardent désir de soldats obscurs, inconnus, confondus dans la foule ardente des patriotes, afin de pouvoir mieux frapper l'ennemi, est de voir se former à l'appel de la France Combattante et sur tout le territoire français l'Armée Française de la Libération pour en finir avec l'ignoble occupant dont la France tout entière est souillée. Le seul droit auquel prétendent les Francs-Tireurs et Partisans de France sera d'y prendre leur place pour se battre avec honneur et discipline.

Quant aux résistants de l'armée d'armistice, c'est ce matin même, à l'aube, qu'a sonné pour eux l'heure du choix. Certes, la plupart d'entre eux, selon le mot d'un de leurs chefs, commenceront par " regarder vers l'état-major d'Alger ". Mais ils ne regardent plus - et c'est déjà beaucoup -, vers Vichy, dont Alger continue à se réclamer.

DE MIDI A MINUIT...

DOUZE HEURES vont encore s'écouler - interminablement -, avant que s'achève cette journée.

Du sabordage lui-même, il n'y a plus grand-chose à dire : tout est maintenant consommé et il ne reste, dans le port de Toulon, à de rares exceptions près, que des épaves.

Mais sur une de ces épaves - et non la moindre, puisqu'il s'agit du Strasbourg - la marque de l'amiral commandant en chef des F.H.M. continue à flotter. Et il n'en faudra pas plus pour occuper l'après-midi et la soirée.

Le message de Pétain étant resté, et pour cause, sans effet, les Allemands, après avoir respecté la trêve du déjeuner, ont renouvelé dès 14 heures les démarches auprès de l'amiral de Laborde.

C'est celui que Laborde appelle " l'officier de marine insolent " qui revient. " Toujours rogue, ajoute le commandant en chef, mais plus correct... "

- Cette fois, amiral, il faut partir. Vous avez, vos officiers et vous, une demi-heure pour quitter le bord.

Et l'Allemand de regarder ostensiblement sa montre-bracelet.

Un silence, puis Laborde questionne :

- Avez-vous l'ordre d'employer la force ?

- Non...

- Alors, ce n'est pas la peine de regarder votre montre, puisque je vous ai déjà dit que je ne m'en irais pas de bonne volonté... sauf ordre du Maréchal, bien entendu.

Ce dernier membre de phrase produit sur le capitaine de corvette de la Kriegsmarine un effet dont Laborde est le premier surpris. L'Allemand part, sans insister, bien persuadé qu'une issue est enfin en vue.

Une heure, néanmoins, va s'écouler encore avant que de nouveaux négociateurs se présentent à la coupée arrière du Strasbourg.

Pendant ce temps, le commandant Seyeux a donné l'ordre aux six officiers du Strasbourg et aux quelques hommes de l'équipage, qui étaient restés au moment de l'évacuation du bâtiment, de quitter le bord sous la conduite du commandant en second, et de rejoindre le Ve Dépôt.

Mais voici les Allemands qui reviennent. Il s'agit, cette fois, d'un jeune officier de marine qu'accompagnent deux interprètes de la Wehrmacht, dont Laborde dit : À eux deux, ils n'en font pas la moitié d'un...

Laborde dédaigne donc leurs services et continue à parler en allemand.

Quant à l'officier de marine, il est - à en croire Laborde - intimidé.

- Amiral, dit-il, je vous apporte l'ordre du maréchal Pétain d'avoir à quitter votre bord.

Laborde prend l'enveloppe que lui tend l'Allemand, et en sort un papier dactylographié sur lequel il lit... ceci :

KPS. H. Qu., den 27.11.1942. 13.10 Uhr.

Folgender Fernspruch des Marschall Pétain an Admiral de Laborde wurde soeben von General feldmarschall von Rundstedt übermittelt, da Marschall Pétain nach Toulon keine Fernsprechverbindang erhält :

Anfahre soeben, dass Ihr Schiff sinkt. Ich befehle Ihnen, unverzüglich von Bord zu gehen.

PÉTAIN.

Für die Richtigkeit :
Der Chef des Generalstabes.

Message suivant du maréchal Pétain à amiral de Laborde vient d'être transmis par le General Feldmarschall von Rundstedt, attendu que le maréchal l'étain ne peut obtenir communication téléphonique avec Toulon : " J'apprends à l'instant que votre bateau coule. Je vous donne l'ordre de le quitter sans délai. Pétain. " Pour transmission conforme. Le chef d'état-major.

Laborde s'étonne :

- Si ce message émane bien du maréchal Pétain, pourquoi est-il écrit en allemand ?

- Je ne sais pas.

- Dans ces conditions, poursuit Laborde, rien ne me force à croire que ce message est vrai. Je ne le crois pas et je ne m'en irai pas.

" D'ailleurs, pourquoi est-ce que le lieutenant de vaisseau Frappart ne vient pas ?

- Je ne sais pas...

- Eh bien moi, je le sais ! dit Laborde, c'est parce qu'il a honte...

Une heure encore va s'écouler avant l'entrée en scène d'un nouveau personnage " un grand et gros colonel allemand assez sympathique " - et qui parle un français que Laborde, lui-même, pourtant difficile, juge " assez bon ".

- Je suis chargé des transmissions et on m'envoie pour rétablir votre téléphone afin que vous puissiez parler au maréchal Pétain.

Laborde lui montre le câble téléphonique qui part du Strasbourg.

- Regardez... malgré l'écartement du quai, il n'a pas raidi... Notre téléphone a été coupé vers 5 h 30 ce matin, mais la coupure a du être faite quelque part dans l'Arsenal, probablement par vos troupes...

Le gros colonel des transmissions nanti de ces renseignements, repart... Il n'en reviendra pas moins, quelques instants plus tard, sur l'appontement, flanqué d'un autre officier et d'un ouvrier en civil qui commencera à travailler dans la boîte de jonction.

Et les heures continuent à passer...

L'AMIRAL MARQUIS S'ORGANISE

Revenu à Toulon avec le major général Dornon, l'amiral Marquis se prépare à s'installer, avec l'accord des Allemands, dans la partie ouest de la préfecture maritime (bureau aéro, comar, etc.). Les occupants se réservent le reste - y compris le propre bureau du préfet maritime. Mais la marine obtient de conserver le P.C. transmissions de la préfecture maritime, ainsi que le standard téléphonique.

C'est l'enseigne Piéters qui va être chargé d'organiser ces bureaux. Piéters s'était présenté au préfet maritime peu après le retour de ce dernier à Toulon : le commandant Marloy et lui avaient remis à Marquis les fameux sacs postaux contenant le courrier de l'Amirauté - dont la majeure partie devait être brûlée séance tenante.

Bientôt, d'ailleurs, tous les officiers de marine qui se trouvent à Toulon et n'ont pas été dirigés sur le Ve Dépôt viennent se mettre à la disposition du préfet maritime, qui ne peut tous les employer.

Les pouvoirs dont va disposer Marquis, dans Toulon, sont en effet très limités - et plus encore les moyens qui lui seront laissés pour remplir sa tâche. Cette tâche, il la définit ainsi lorsque le capitaine de corvette Nomura vient se présenter à lui :

- Je me considère toujours comme exerçant mes pouvoirs civils dans Toulon et, dans ces conditions, je constitue autour de moi un cabinet civil composé d'officiers en tenue civile.

Ce cabinet va comprendre :

Le commandant de Maupeou comme chef de cabinet, le capitaine de frégate de Geoffroy, le capitaine de corvette de Faget, tous deux interprètes d'allemand et chargés des liaisons avec la Kommandantur ; le capitaine de corvette Nomura, chargé de diriger la police et la gendarmerie ; le lieutenant de vaisseau Lamiot, comme officier d'ordonnance ; le lieutenant de vaisseau Normand, à qui seront confiées différentes missions, et l'enseigne de vaisseau Piéters chargé de procéder à l'installation matérielle des bureaux dans la préfecture maritime.

À 16 h 45, Marquis appelle Vichy et fait, en quelque sorte, le point de la situation à Toulon, à l'usage de l'amiral Abrial et du gouvernement :

COMMUNICATION TÉLÉPHONIQUE DE L'AMIRAL MARQUIS, PRÉFET MARITIME DE TOULON, À L'AMIRAUTÉ FRANÇAISE.

Transmise à 16 h 45, le 27 novembre 1942.

1 ° L'amiral Marquis envoie d'extrême urgence un officier à la Kommandantur Marine de l'Arsenal de Toulon pour essayer de transmettre à l'amiral de Laborde l'ordre du Maréchal.

L'amiral de Laborde est toujours sur le Strasbourg avec son état-major seulement.

2° Tous les bâtiments ont été coulés ou sabordés en raison de la brutalité de l'attaque.

3° La réaction terrestre française a été quasi nulle (quelques isolés seulement). Au total : 3 tués, 20 blessés à Sainte-Anne ; mais il y en a peut-être d'autres ailleurs.

4° Tous les officiers généraux ont été emmenés à Aix, sauf l'amiral Marquis laissé par courtoisie à la préfecture maritime, ainsi que l'amiral Dornon qui s'occupe de l'Arsenal en liaison avec le commandant de la marine allemand.

L'amiral Marquis garde le pouvoir civil.

5° Les officiers ont été autorisés à garder leurs armes. Sont rassemblés dans les casernes avec leurs hommes.

6° Le commandant de la Place est un colonel.

7° L'amiral Marquis a été pris avant toute occupation et emmené à Ollioules auprès du général allemand.

8° Toutes communications téléphoniques ont été rétablies. Le président Laval est en communication avec le sous-préfet de Toulon.

9° L'amiral Marquis compte se rendre à 18 heures à la sous-préfecture où on pourra entrer en communication avec lui.

1645/27/11.

L'amiral Abrial profitera de cette possibilité de contact téléphonique pour régler aussitôt les questions de personnel : son chef adjoint de cabinet, le capitaine de frégate Hilly, demandera donc à Marquis de mettre immédiatement tout le personnel de la marine de Toulon en permission de trois mois, avec trois mois de solde, " afin que personne ne puisse supposer qu'il n'appartenait plus à la marine ".

AU Ve DÉPÔT

L'amiral Dornon va devoir s'efforcer de régler, pour sa part, tous les problèmes relatifs à l'Arsenal. Il sera donc beaucoup plus directement en rapport avec la Kriegsmarine.

Celle-ci - jusqu'ici... si discrète - commence en effet à arriver en force : les Allemands exécutent ponctuellement l'ordre d'opérations qui prévoyait, dans l'après-midi du 27, l'envoi à Toulon de plus de cinq mille marins (ceux qui viennent de transiter par Marseille) destinés à constituer les équipages des bâtiments pris intacts par la Wehrmacht...

En attendant de reprendre le train - puisque, visiblement, on n'aura pas besoin d'eux - les marins allemands sont rassemblés au collège Rouvière. Mais, par contre, officiers, techniciens spécialistes des travaux maritimes (commandés par le L.V. Gumbrich) s'installent nombreux à l'Arsenal et à la P.M.

Dornon, pour établir la liaison avec eux, " emprunte " au commandant Croizet le capitaine de vaisseau Bienaymé - qui parle l'allemand et a pratiqué les gens de la Kriegsmarine pendant vingt mois à Wiesbaden. Les tâches auxquelles le major général, assisté du commandant Bienaymé, va devoir faire face, sont nombreuses.

- Je dois, dit le commandant Bienaymé, aider l'amiral Dornon à préparer les multiples questions posées par :

" - l'arrivée massive des marins allemands;

" - le fonctionnement des subsistances;

" - le démarrage de l'Arsenal selon les directives du préfet maritime.

Mais, dans l'immédiat, ainsi qu'il était prévisible, c'est sur le Va Dépôt que retombe - et cela durera encore pendant plusieurs jours - la besogne la plus considérable. Celle surtout qui va exiger le plus de qualités d'organisation...

Il s'agissait de parer au plus pressé. De nourrir les gens et de les coucher. La solution du problème que pose le logement de ces effectifs considérables va être facilitée par quelques mesures de dégagement : le commandant Croiset obtiendra des Allemands l'autorisation de renvoyer les officiers et équipages des sous-marins dans leurs centres de Missiessy et du Mourillon, puis la majeure partie des équipages de la 3e escadre légère sera logée à la caserne de la Direction du Port. Quant à l'équipage de la Marseillaise, on l'installera dans une caverne aménagée pour le stockage des mines sous-marines, et qui, présentement, est vide...

Au soir, tout le monde sera casé, et chacun - au besoin dans un couloir, un réfectoire ou un hangar - aura un lit ou une paillasse. Ceux qui sont arrivés au dépôt après le sabordage de leur bâtiment, vêtus seulement de bleus de chauffe, et parfois même plus sommairement encore, ayant dû tout abandonner à bord, reçoivent des vêtements très libéralement prélevés sur le stock du dépôt d'habillement de la marine. C'est autant, se dit-on, que les Allemands n'auront pas...

CORRECTS, MAIS...

Il n'a pas fallu longtemps, en effet, pour que les Toulonnais - civils aussi bien que marins - soient fixés sur le comportement de ce soldat allemand dont le contact leur avait été, jusqu'ici, épargné. D'un certain point de vue, celui, par exemple, des amiraux à qui ont été prodigués, de la coupée de leurs bâtiments à Ollioules et à Aix, les marques extérieures de respect, les Allemands se sont montrés " corrects ". On sait, d'ailleurs, que ce n'est ni à Toulon ni en 1942, que ce qualificatif a été appliqué pour la première fois, à plus ou moins bon escient, aux soldats d'Hitler.

Mais la " correction ", vraisemblablement recommandée par des chefs à qui le superflu ne faisait pas défaut, n'a pas duré longtemps devant l'attrait du pillage.

La ruée des Allemands sur les bagages, les effets personnels, a commencé parfois sur les appontements mêmes, au moment de l'évacuation des navires :

- La conduite du détachement allemand chargé de s'emparer de la Marseillaise (et dont le mordant a été nul) a été méprisable, note l'amiral Bléhaut. De nombreux bagages, des effets personnels - dont les miens - ont été délibérément volés.

Encore eût-on pu penser qu'il ne s'agissait là que de quelques réactions individuelles, fâcheuses certes, mais ne permettant pas d'incriminer dans leur ensemble les troupes chargées de l'opération Lila.

La suite devait autoriser toutes les généralisations... c'est par camions entiers, en effet, que les " seigneurs " de la Wehrmacht ont emporté, dans un indescriptible désordre et au mépris de toute discipline, vivres, denrées d'intendance, vêtements... En quelques heures, les stocks de l'État ou des collectivités, les cambuses, les coopératives, cantines, foyers, ateliers, magasins ont été pillés, déménagés. Alertés par des officiers français, qui assistaient scandalisés à cette curée, les officiers allemands ont tenté, en diverses occasions, de faire cesser cet état de chose. Mais ils l'on fait mollement. Et, il faut bien le dire, sans grande efficacité. Parfois même, ce sont des Français qui, faisant preuve d'autorité, ont réussi à faire lâcher prise aux pillards. Ce fut le cas à l'Arsenal, où les commandants Still, Labbey et Ferrière ont plus fait, pour exiger un minimum de discipline de la part des soldats allemands que les officiers de la Wehrmacht. D'ailleurs, dès midi, les Allemands eux-mêmes ont demandé que les forces de gendarmerie légère et sédentaire soient affectées au maintien de l'ordre à l'intérieur de l'arsenal principal.

Un incident, survenu au Ve Dépôt, montrera qu'il n'y a là aucune exagération : le commandant Bonny - qui venait à peine d'empêcher le déménagement de la bibliothèque - voit deux Allemands qui traversent la cour en transportant une pendule, visiblement volée dans le carré d'un bâtiment. Le commandant en second du dépôt envoie aussitôt deux matelots français arrêter les pillards et récupérer la pendule. L'officier allemand - un Hauptmann - détaché auprès du commandant du Ve Dépôt, mis au courant de l'incident, qui aurait pu mal tourner, n'a pu que donner raison au commandant Bonny...

Des scènes semblables de pillage individuel ou collectif se sont déroulées dans toute la zone de Toulon, aussi bien dans la presqu'île de Saint-Mandrier qu'à La Seyne, aussi bien à Lamalgue qu'à la caserne Grignan.

Les Toulonnais assistent avec une rage impuissante à cette foire d'empoigne et voient partir sous leurs yeux les impressionnants stocks de vivres accumulés par la marine.

Or nous sommes, il ne faut pas l'oublier, en novembre 1942, et la France, aussi bien en zone Sud qu'en zone Nord, souffre d'une pénurie de denrées alimentaires que le marché noir ne compense que pour les privilégiés de la fortune - ou du régime.

Le président de la Chambre de commerce de Toulon, M. Moreni, en voyant ainsi passer sous ses fenêtres les camions, les voitures amphibies, les véhicules de toutes sortes chargés de vivres, de boîtes de conserves, de balles de farine, de sacs de riz, ne peut s'empêcher de songer à l'entrevue qu'il a eue quelques jours plus tôt, entre le 11 et le 26 novembre, avec l'amiral Marquis.

- Amiral, avait dit M. Moreni, vous croyez sans doute comme moi que l'invasion de Toulon par les Allemands est inévitable - et imminente... Je viens donc officiellement vous demander de distribuer, avant qu'il soit trop tard, à la population toulonnaise, les stocks de vivres de

la marine.

Marquis avait mal pris la chose :

- Invasion imminente ? Inévitable ? Allons donc... il n'en est pas question ! Les Allemands font confiance à la marine française et je peux bien vous garantir qu'après l'accord intervenu pour la défense du camp retranché, Toulon ne sera jamais occupée par les Allemands...

jamais...

Et comme M. Moreni insistait, l'amiral Marquis d'ajouter :

- Votre démarche tombe mal : j'allais justement vous faire part d'une décision qui va exactement en sens inverse... Étant donné l'interruption de tous rapports entre la métropole et l'A.F.N., il faut nous préparer à une sorte de blocus. Nous recevrons de moins en moins de vivres en provenance de nos possessions d'outre-mer. J'ai donc été amené, pour préserver les stocks de la marine, à décider qu'il ne vous serait plus cédé, comme cela s'est fait jusqu'ici, de vivres et de denrées d'intendance pour les colis des prisonniers.

M. Moreni n'avait pu que prendre acte de cette décision... non sans avoir demandé au préfet maritime de bien vouloir, " pour la bonne règle ", lui en adresser la confirmation écrite !

...

CHASSEURS D'IMAGES...

À diverses reprises, au cours de cette journée, malgré la visibilité réduite, le nuage de fumée masquant le ciel - malgré l'interdiction formelle des Allemands, malgré aussi le risque très réel qu'il y avait à approcher des bâtiments en feu à bord desquels se produisaient encore, ici et là, des explosions - quelques petits bateaux ont circulé dans le port. C'est à eux que l'on doit d'avoir aujourd'hui quelques images saisissantes des bâtiments encore ravagés par l'incendie, et du port écrasé sous une chape de fumée noire.

Parti des Mouissèques, sur son " pointu ", avec un vieil appareil photographique d'amateur, M. Adolphe Blanc a passé ainsi l'après-midi à photographier les navires, s'approchant des coques brûlantes, inconscient - il en convient lui-même - du danger couru.

Un autre photographe, professionnel celui-là - un reporter parisien, M. Piernic, qui, se,trouvant à plus de 50 kilomètres, avait vu la fumée s'élever sur Toulon, et avait foncé, sur sa motocyclette, vers a l'événement " - a réussi, non sans peine, à trouver, quai Cronstadt, un pêcheur qui accepte de sortir sou bateau... à la seule condition de ne pas être payé !

M. Piernic a publié, au lendemain de la Libération, l'extraordinaire série de documents photographiques recueillis par lui dans le port de Toulon, ce jour-là. Mais il n'a pas rapporté que des photos. Il a aussi jeté sur le papier les impressions ressenties au cours de cette " promenade " :

" De la pomme des mâts à la cale, l'Algérie, grand croiseur de 10.000 tonnes, flambe comme une torche. Un formidable ronflement accompagne ces lueurs de fonderie, dont l'haleine diabolique parvient jusqu'à notre rafiot pourtant éloigné de plus de cent mètres.

" À gauche, à droite, d'autres volcans : le Dupleix, le Colbert, la Marseillaise, projettent de partout leurs tourbillons incandescents...

" Dominant de son altière stature ce gigantesque ossuaire d'acier, les 26.500 tonnes du Strasbourg se détachaient en blanc comme une émouvante apparition."

D'autres photographies ont encore été prises, de la ville même ou du Mourillon, tandis que les bâtiments brûlaient encore dans le port. C'est ainsi que monté sur les toits du Palais de la Bourse, M. Moreni a filmé le port et la rade. Le film a été acheminé le soir même par les soins d'un des réseaux de renseignements de la France combattante qui s'est chargé de l'envoyer à Londres.

SUR LE STRASBOURG, À LA NUIT TOMBANTE...

À bord du Strasbourg, jusqu'au crépuscule, il ne s'est rien passé de plus : la réparation du téléphone s'est révélée aussi longue que difficile : elle n'est pas encore achevée. Soudain, les phares d'une auto apparaissent sur le quai. La voiture s'arrête devant l'appontement du Strasbourg, un officier allemand et un civil en descendent.

Le civil n'est autre que le commandant de Maupeou - le chef du " cabinet civil " que Marquis vient de reconstituer.

Maupeou et l'Allemand montent à bord du Strasbourg et sont aussitôt introduits dans le bureau de l'amiral de Laborde.

- Amiral, dit le commandant de Maupeou, l'amiral Marquis, qui a été ramené à Toulon par les Allemands comme gouverneur civil de la ville, vous supplie de quitter votre bord. Le Maréchal vous en conjure, pour ne pas nuire aux négociations en cours... le président Laval, l'amiral Abrial, l'amiral Platon vous le demandent aussi... un message de Vichy dans ce sens...

Mais Laborde n'est pas homme à se laisser convaincre aussi aisément :

- Avez-vous reçu vous-même ce message de Vichy ?

- Non, amiral.

- Est-ce l'amiral Marquis en personne qui l'a reçu ?

- Je ne saurais vous le dire...

- Dans ces conditions, conclut Laborde, j'ai tout lieu de penser que les Allemands ont montré à Marquis le même message qu'à moi - or je considère ce message comme un faux. Donc, je ne pars pas...

En désespoir de cause, le commandant de Maupeou demande à Laborde de désigner un de ses officiers qui se

rendra à la préfecture maritime et qui lui rapportera une certitude.

Laborde accepte. C'est l'amiral Guérin qui quitte le Strasbourg avec le commandant de Maupeou et le figurant allemand qui l'escorte.

Une heure plus tard, au moment même où réapparaissent sur le quai les phares de la voiture qui raccompagne l'amiral Guérin, la sonnerie du téléphone, - enfin réparé ! - retentit dans le bureau du commandant en chef des F.H.M.; Marquis est au bout du fil, et confirme :

- .l'ai bien reçu moi-même, en personne, la communication de Vichy. Le message du Maréchal est authentique.
Cette fois, Laborde est convaincu. Mais de là à quitter le bord...

- Il fait nuit noire, dit-il à Marquis, et soit en vedette, soit en auto, je ne peux rentrer chez moi, à Tamaris, que si un officier allemand m'accompagne. Sinon, je risque d'être arrêté... j'attends donc qu'un officier allemand vienne me chercher.

Marquis le rassure... à moitié : un officier allemand viendra le chercher, c'est entendu. Quant à rentrer chez lui, c'est autre chose...

Laborde raccroche, et écoute le compte rendu de l'amiral Guérin. Celui-ci confirme en tous points ce que vient de dire le préfet maritime. Il ajoute quelques renseignements complémentaires : ce sont les Allemands qui ont téléphoné à Vichy pour provoquer ces ordres du Maréchal.

- Ils ont même ajouté, précise Guérin, bien renseigné, que vous menaciez de vous faire sauter avec le Strasbourg.

" Pour un bâtiment noyé jusqu'au deuxième pont, remarque Laborde, c'est vraiment puéril... " et le commandant en chef d'ajouter : " Le temps passe, et l'officier annoncé ne vient pas. La nuit est très noire, éclairée seulement par les grandes lueurs rouges de l'incendie de l'Algérie, qui continue à faire rage avec des explosions parfois

violentes.

" Il est 19 heures, nous dînons sommairement dans les mêmes conditions que pour le déjeuner. "

VRAIES ET FAUSSES NOUVELLES

19 heures. C'est le moment où dans l'Europe en guerre, avec la nuit tombée qui permet, malgré les plus savants brouillages, l'écoute de toutes les stations d'ondes courtes, les propagandes des nations belligérantes se déchaînent, tandis que les neutres s'efforcent - parfois sans grand

succès, on va le voir - d'interpréter au mieux des informations rigoureusement contradictoires.

A Vichy - Vichy occupée par les Allemands - la censure veille. Une dépêche, envoyée de Toulon dans la journée par le correspondant de Paul Lorenzi, et qui apportait d'exactes précisions sur le sabordage, a été immédiatement bloquée par les censeurs.

Mais si la censure veille, elle veille mal... En effet, en fin de journée, à l'hôtel de la Paix, alors que Simon Arbellot, du service de presse, se préparait à regagner son bureau après avoir fait aux journalistes accrédités sa conférence quotidienne... pour ne rien leur dire, ou à peu près, un des assistants, M. La Chapelle, prenait sa place :

" Un journaliste accrédité, M. La Chapelle, écrit Simon Arbellot, sort un papier de sa poche, une dépêche de Toulon interdite par la censure, et dont il a pu s'emparer sur le bureau d'un censeur distrait ou complaisant. Elle émane du correspondant de l'O.F.I. à Toulon. C'est le récit du sabordage dans sa grandeur tragique. Émouvant aussi dans sa simplicité télégraphique; c'est l'irruption nocturne des blindés allemands dans Toulon endormi, les combats au petit jour dans l'Arsenal, l'arrivée des avant-gardes ennemies au port, les amiraux, officiers et marins français à leurs postes : à bord, le sabordage au moment précis où l'assaillant s'approche.

" Les journalistes écoutent en silence. Le lecteur, la voix étranglée par l'émotion, termine en disant : " La Marine, messieurs, vient de sauver l'honneur. Vive la France ! "

" Une longue ovation répond, dont l'écho franchira les murs de l'hôtel de la Paix. Une demi-heure après, le journaliste est appréhendé par la police, conduit au poste et incarcéré, pour lui apprendre à lire une dépêche interdite, pour lui apprendre à dire la vérité en public.

" Devant la protestation unanime de ses confrères, à laquelle je me joins en tête, il est d'ailleurs remis en liberté, le lendemain matin. "

Quant à la censure, elle s'est chargée paradoxalement,à son habitude, de remplir les colonnes des journaux en leur imposant la publication d'un certain nombre de dépêches, et elle a, selon l'usage établi, fixé jusqu'aux moindres détails de la mise en page.

Voici, d'ailleurs, les consignes diffusées dans la journée et la soirée du 27 novembre !

CONSIGNE N° 1004. - Les journaux titreront sur

cinq colonnes les événements de la journée. Surtitre : " Ce que coûte à la France la trahison des chefs de l'Afrique Française ; titre : " Dans une lettre au Maréchal de France, chef de l'État, le chancelier Hitler expose les raisons pour lesquelles il a décidé l'occupation de Toulon et la démobilisation de l'armée française. La lettre du Führer au Maréchal sera publiée sur trois colonnes en tête. Dans les deux colonnes suivantes on publiera le communiqué du ministère de l'Information et celui du Conseil des ministres.

Le communiqué du " Conseil des Ministres " - le premier qui se soit déroulé sans que Pétain en ait assuré la présidence - faisait notamment état de la mesure de déchéance de la nationalité française prise, sur la proposition du Garde des Sceaux Joseph Barthélémy, à l'encontre de Darlan et de Giraud.

Quant à l'autre communiqué, attribué à l'Information, il avait été à l'origine d'un incident assez vif : l'amiral Abrial avait fait passer à la présidence du Conseil un projet de communiqué se terminant par ces mots, relatifs aux amiraux et à tout le personnel : " qui n'avaient fait qu'exécuter les ordres reçus ".

Guérard, secrétaire général du gouvernement, avait cavalièrement fait savoir à Abrial que le communiqué serait remis à la presse... mais amputé de cette dernière phrase.

- Dans ces conditions, supprimez le communiqué, avait répondu Abrial.

Mais celui-ci, par la suite, a réfléchi : il faut un communiqué, pour qu'on sache que le gouvernement a approuvé le sabordage. D'où une nouvelle conversation téléphonique avec Guérard :

- Réflexion faite, je tiens à mon communiqué. S'il ne passe pas intégralement, je préfère démissionner.

Laval, mis au courant, avait aussitôt appelé Abrial. Et, finalement, on s'était mis d'accord sur cette formule : le communiqué d'Abrial passerait in extenso... mais on y ajouterait cette phrase : " Ces ordres sont d'ailleurs les mêmes pour tous les bâtiments de la flotte, où qu'ils se trouvent. "

Pour les journaux à éditions multiples, la consigne n° 1.004 devait être, un peu plus tard, " rafraîchie " :

CONSIGNE N° 1.005. - Pour la présentation des événements, le titre donné précédemment reste valable, Les journaux pourront l'utiliser sur quatre ou cinq colonnes. Le surtitre pourra être remplacé pour les journaux qui le désireront par le surtitre suivant : " La défection de l'armée d'Afrique et ses conséquences " ou encore par " Après la défection de l'armée d'Afrique ". Les autres dispositions de la consigne 1.004 restent en vigueur. Les nouvelles dépêches relatives aux événements seront publiées par la suite, en corps de page. Aucun commentaire ne devra être fait jusqu'à nouvel ordre.

CONSIGNE N° 1.006. - La dépêche O.F.I. : Les épreuves de notre marine est obligatoire, comme toutes les dépêches se rapportant aux événements de la journée en France. Elle devra être présentée à la suite de la dépêche relative au sabordage des navires à Toulon.

Ces consignes - destinées à la presse écrite - permettent de penser quel a pu être le ton de la radio. Ce n'est pas de Radio-Vichy, et moins encore de Radio-Toulouse, que les auditeurs pouvaient attendre beaucoup de précisions sur le drame de Toulon.

Quant à Radio-Paris et aux autres stations de zone nord directement exploitées par les Allemands, elles avaient reçu, pour " étoffer " leurs émissions, un texte qu'elles répétaient périodiquement et qui, en même temps qu'il donnait la nouvelle du sabordage, paraphrasait la lettre d'Hitler à Pétain.

Ce texte, uniformément diffusé dans toute l'Europe occupée par les Nazis, n'était autre que le communiqué quotidien du haut commandement des forces armées allemandes :

QUARTIER GÉNÉRAL DU FÜHRER.

Le haut commandement des forces armées allemandes communique en date du 27 novembre :

Après l'agression anglo-américaine contre l'empire colonial français, des troupes allemandes et italiennes ont pénétré dans la France non occupée auparavant pour la protéger, avec l'appui des troupes françaises, contre de nouvelles attaques anglo-américaines.

Des commandants en chef de forces terrestres et navales françaises avaient donné leur parole d'honneur qu'ils s'incorporeraient avec leurs unités dans le cadre de la défense générale. Sur ordre du Führer, les forces armées françaises ont été alors non seulement laissés intactes, mais même renforcées et réarmées. La défense autonome du secteur fortifié particulièrement important de Toulon, ainsi que de la flotte française de la Méditerranée, avait été confiée aux forces françaises.

Entre temps, les manquements à la parole d'honneur donnée et les tentatives de fuite sont devenus de plus en plus fréquents de la part d'officiers supérieurs français. De même, il est devenu évident que, sous l'influence anglo-saxonne, les forces armées françaises, prêtes à la collaboration, ont été systématiquement excitées à la révolte et que cette influence s'est également fait sentir, au cours des jours derniers, au sein de la flotte à Toulon.

Attendu que cette scission politique des forces armées françaises menaçait de plus en plus la sécurité des troupes d'occupation allemandes et italiennes et minait l'autorité du gouvernement français, le Führer et le Duce ont donné l'ordre, la nuit dernière, d'occuper la forteresse de Toulon, d'empêcher la flotte française de mettre à exécution son projet de quitter la rade de Toulon et de démobiliser les contingents de l'armée française qui ne paraissaient pas sûrs.

Les troupes allemandes et italiennes ont exécuté cet ordre très rapidement, ont étouffé la résistance qui se manifestait en quelques endroits de la part d'éléments excités sous l'influence anglo-saxonne et ont mené à bien, au bout de quelques heures seulement, les tâches qui leur avaient été imposées.

La ville et le port de Toulon se trouvent solidement aux mains de nos troupes depuis les premières heures de la matinée.

Une partie de la flotte française s'est sabordée, malgré les ordres contraires du gouvernement français.

La démobilisation des formations françaises décomposées est en cours et sera achevée sous peu.

Ce n'est donc ni par les émissions officielles de Vichy ni par celles de zone Nord ou d'Allemagne que les radios suisse ou anglaise ont obtenu des " détails " sur le sabordage de Toulon.

C'est cependant à " un message de Vichy " que la B.B.C. se réfère pour donner, des événements de la journée, une version aussi fantaisiste que dramatique :

Un message de Vichy daté du 27 a déclaré :

De bonne heure ce matin de grosses formations de bombardiers allemands ont survolé le port de Toulon et lancé des fusées éclairantes pour illuminer les bâtiments de guerre français. D'autres bombardiers ont lâché des mines magnétiques à l'entrée de la rade. D'autres appareils ont bombardé les fortifications qui entourent le port. Les canons de D.C.A. français ouvrirent le feu; certains navires appareillèrent pour prendre le large. À ce moment, une colonne blindée allemande arriva dans le port et des soldats armés de mitraillettes arrivèrent sur les quais du bassin Vauban où se trouve le Dunkerque en réparation. Tout à coup, une violente explosion déchira l'air ; c'était le cuirassé Strasbourg qui venait de se saborder; d'autres explosions se succédèrent, les bâtiments de guerre se faisaient sauter. Certains bâtiments, n'étant pas en mesure de se saborder immédiatement, ouvrirent le feu sur les Allemands qui essayaient de prendre pied à bord jusqu'à ce que la destruction devînt possible. Il y a un grand nombre de morts et de blessés. Les marins ont sacrifié leur vie pour empêcher leurs bâtiments de tomber aux mains de l'ennemi ; tous les commandants restèrent sur leur passerelle jusqu'au bout, la plupart d'entre eux ont péril.

La Suisse (Sottens), de son côté, confirmait : " de véritables combats se sont déroulés, les équipes de sabordage se sont sacrifiées ainsi que les commandants des bâtiments qui, pour la plupart, périrent sur leur passerelle ".

Quant aux stations soviétiques, elles diffusaient, d'après l'agence Tass, le récit d'une gigantesque bataille, avec duel d'artillerie entre les bâtiments de l'escadre et des batteries lourdes amenées sur les côtes par les Allemands... sans oublier le pilonnage par les avions de bombardement...

On pourrait multiplier les exemples : au soir du 27 novembre, il n'y a pratiquement pas une seule émission de radiodiffusion qui ait rendu compte de façon exacte des événements de Toulon.

PREMIÈRES PRISES DE POSITION

Plus importantes sont les premières déclarations officielles faites dès la soirée du 27.

A la radio d'Alger, Darlan ,a voulu lui-même annoncer le sabordage :

Habitants de l'Afrique française,

Hitler vient de décider d'occuper Toulon et de désarmer la France.

L'armée est licenciée, la flotte de Toulon, après s'être défendue héroïquement, s'est sabordée ou a coulé en essayant de quitter le port.

Il était facile de prévoir que l'octroi d'une zone libre à Toulon était un piège pour tenir nos navires sous les canons allemands.

J'avais invité la flotte à partir. Son chef n'a pas cru devoir m'écouter. Il a cru sauver nos navires. Il les a perdus et a causé la mort de nombreux officiers et marins.

Après l'occupation de la totalité de la France, maintenue découpée en zones pour détruire l'unité du pays, après l'arrestation du général Weygand, après les modifications apportées aux pouvoirs du chef du gouvernement, après le désarmement de nos forces armées, le but de l'Allemagne apparaît clairement : écraser la France.

Nous serons sans pitié pour tous ceux qui, inconsciemment ou non, servent les desseins de nos éternels ennemis. Aucun de nous ne doit plus hésiter à faire son devoir : écraser l'Allemagne et l'Italie et délivrer le pays.

L'Afrique française est le seul point du monde où notre drapeau flotte librement, où l'armée porte ses armes, où la marine arbore son pavillon, où l'aviation peut utiliser ses ailes. Nous sommes le seul espoir de la France. Sachons nous montrer dignes d'elle.

À la même heure, de Londres, retentit une autre voix, et qui n'a pas de peine à couvrir celle d'un Darlan constatant - fin novembre 1942 - que ceux avec qui il a " loyalement collaboré " depuis l'armistice de 1940, sont, en réalité, nos " éternels ennemis "...

Rompant le silence observé depuis plus d'une semaine par la radio de la France Combattante, le général de Gaulle s'adresse au peuple français :

La flotte de Toulon, la flotte de la France vient de disparaître.

Au moment où les navires allaient être saisis par l'ennemi, le réflexe national joua dans les Mmes des équipages et des états-majors. En un instant, les chefs, les officiers, les marins virent se déchirer le voile atroce que, depuis juin 1940, le mensonge tendait devant leurs yeux.

Ils ont compris en un instant à quel aboutissement honteux ils se trouvaient acculés.

Privés, sans doute, de toute autre issue, ces marins français ont, de leurs mains, détruit la flotte française afin que soit au moins épargnée à la patrie la honte suprême de voir ses vaisseaux devenir des vaisseaux ennemis.

La France a entendu le canon de Toulon, l'éclatement des explosions, les coups de fusil désespérés, l'ultime résistance. Un frisson de douleur, de pitié, de fureur l'a traversée.

Ce malheur, qui s'ajoute à tous ses malheurs, achève de la dresser et de la rassembler - oui, de la rassembler - dans la volonté unanime d'effacer par la victoire toutes les atroces conséquences du désastre et de l'abandon.

Vaincre ! Il n'est pas d'autre voie. Il n'y en a jamais eu d'autre !

ON DÉCROCHE LE MARÉCHAL...

20 heures. À bord du Strasbourg. Tout est calme. L'amiral de Laborde et ses collaborateurs immédiats achèvent leur dîner improvisé. Le commandant Seyeux est dans sa chambre, avec quatre ou cinq officiers et encore deux ou trois hommes d'équipage. Soudain, le commandant du Strasbourg entend un brouhaha sur la plage arrière. Il sort dans la nuit et sent immédiatement dans ses reins les canons de deux mitraillettes. Cette fois les Allemands sont montés en force et paraissent décidés à en terminer.

Le commandant Seyeux écarte les mitraillettes et se dirige, suivi par les deux Allemands, vers le bureau de l'amiral de Laborde. Il y a là, déjà, un officier de la Kriegsmarine, le pistolet à la ceinture, des grenades à main émergeant de ses bottes...

- Dans ces conditions, nous partons, dit l'amiral de Laborde au commandant du Strasbourg qui, pour sa part, ne demande que ça.

- Vous pouvez emporter ce que vous voulez, dit l'Allemand à l'amiral de Laborde, en l'aidant à mettre son manteau.

- Je le pense bien ! s'exclame Laborde. Rassurez-vous : mes bagages sont déjà dans ma vedette...

L'amiral, avant de quitter son bureau, jette un regard circulaire pour s'assurer qu'il n'oublie rien...

" Il ne reste, dit-il, que le portrait du Maréchal, que je décroche... [L'Allemand] veut me le prendre pour le donner à un soldat, mais je refuse et le donne à un de mes officiers...

" Je sors, encadré de soldats qui, sans oser me toucher, n'ont pas l'air rassurés sur mes intentions. "

L'amiral de Laborde est soucieux de ne pas rater sa sortie :

" Je me dirige, écrit-il, vers le pont de chaloupes à bâbord arrière, mais jugeant la gymnastique à faire peu décente, je reviens, toujours encadré, vers la coupée bâbord, où se trouve la vedette. Mes bagages l'encombrent trop et je dis à Hourdin de faire un premier voyage avec eux et j'attends.

" La vedette va au quai derrière le Strasbourg, puis revient. Je serre la main à tous les officiers qui s'alignent devant la coupée et j'embarque avec Guérin. Seyeux commande : " Sur le bord !... "

Une fois sur le quai, Laborde, et l'amiral Guérin qui l'accompagne, rejoignent à pied la porte de fer du mur, où attendent les autos.

Il est 20 h 15. Le commandant Seyeux peut enfin quitter - le dernier - son bâtiment. Les derniers officiers et les quatre matelots encore à bord l'ont précédé sur le pont de chaloupes, et l'attendent sur le quai pour se rendre, avec lui au Ve Dépôt et y rejoindre l'état-major et l'équipage du Strasbourg. Mais les Allemands, sans raison apparente, refuseront de laisser partir les quatre matelots et les obligeront à remonter à bord où ils seront enfermés dans une chambre'.

OLLIOULES, PUIS AIX

Avec exactement 12 heures de décalage, Laborde et Guérin arrivent à l'hôtel Carbonel à Ollioules, où les attend - depuis le matin - le général allemand. Celui-ci les reçoit debout dans la pièce qui lui tient lieu (le bureau... et aussi, semble-t-il, de salle à manger : " J'ai manifestement interrompu son dîner, note Laborde, car on voit sur l'appui des fenêtres, mal cachés par les rideaux, des assiettes et des verres à moitié pleins... "

Autour de leur général, trois officiers allemands, dont un interprète, sont figés au fixe.

Le dialogue, dont on trouve, sous la plume de l'amiral de Laborde, un compte rendu détaillé, s'engage aussitôt :

- Les autorités allemandes, dit le général, reconnaissent que vous avez accompli votre devoir en sabordant l'escadre, et vous témoignent leur respect.

L'interprète traduit.

Laborde ne dit rien.

- Mais, poursuit le général, à mon grand regret, je ne peux vous laisser librement regagner votre domicile : ce sont des ordres supérieurs... je dois vous faire conduire immédiatement à Aix, où sont déjà, depuis ce matin, les autres amiraux.

Du coup, Laborde ne laisse pas à l'interprète le temps de traduire. Il répond, en allemand :

- Est-ce la coutume, en Allemagne, de punir des soldats pour avoir accompli leur devoir ? Je ne suis pas prisonnier de guerre et vous n'avez aucun droit sur moi puisque sur la parole du Führer, les F.H.M. devaient rester libres, et que je n'ai pas, moi, renié ma parole d'honneur...

Laborde parle de von Ruault-Frappart, mais constate vite que son interlocuteur n'est pas au courant. L'amiral revient donc au thème qu'il ressasse depuis le matin :

- Vous, et ceux qui vous ont donné ces ordres, vous reniez la parole donnée par le Führer... : je ne pensais pas que les soldats allemands pouvaient renier la parole de leur chef suprême. J'avais, jusqu'ici, une haute idée de l'honneur des soldats allemands, mais je me vois obligé d'en changer...

L'Allemand réussit à placer un mot :

- Après Scapa-Flow, l'amiral allemand et ses équipages ont bien été traités comme prisonniers de guerre. Laborde saute sur cette comparaison :

- Vous n'êtes pourtant pas des Anglais ! d'ailleurs, ajoute-t-il, cela n'a aucun rapport puisque le devoir imposé à l'amiral allemand par l'armistice de 1918 était de conserver ses bâtiments intacts tandis que le mien était de les saborder plutôt que de les laisser tomber aux mains de qui que ce soit...

L'entretien va se prolonger, sur le même ton, pendant une heure et demie. Jusqu'au moment où entre dans la pièce l'officier qui doit accompagner Laborde à Aix.

- Vous devez le suivre, dit le général.

- Je ne le suivrai que parce que vous disposez de la force, répond Laborde qui, au moment de quitter la place ajoute : Je m'en vais donc, mais il sera écrit dans l'Histoire, par vous et par vos chefs, que votre Führer a deux paroles... cela je ne peux pas le croire !

Satisfait d'avoir eu le dernier mot, l'amiral de Laborde monte en voiture avec l'officier qui l'escorte. L'amiral Guérin doit aussi être conduit à Aix, mais après être allé récupérer ses bagages au dépôt.

Le voyage à Aix, dit Laborde, dure plus de deux heures avec un conducteur qui se trompe à chaque bifurcation, malgré les plaques. Je le remets en route chaque fois... "

Il était près de minuit lorsque l'amiral de Laborde a quitté Ollioules.

À la même heure, exactement, est parti de Vichy, sous le timbre du ministre des Affaires étrangères, un message qui en dit long sur le désarroi qui s'est emparé du gouvernement.

Les destinataires en sont les représentants diplomatiques du gouvernement de Vichy à Bangkok, Shanghai, Tokyo, Helsinki, Stockholm et Kaboul - Dublin, Berne et Rome n'ayant pu être touchés, faute de liaison.

En voici le texte :

Il est probable que vous avez déjà reçu ou que vous ne tarderez pas à recevoir des instructions n'émanant pas du gouvernement français. Il va de soi que vous n'en tiendrez aucun compte. Veuillez me faire parvenir par le télégraphe le texte des communications qui auraient ce caractère...

Pierre Laval..

CHAPITRE XII

LE LENDEMAIN, LES JOURS SUIVANTS

AU MATIN DU 28 NOVEMBRE, la presse du monde entier consacre ses plus gros titres aux événements survenus la veille à Toulon. Du côté allié, l'impression produite par le sabordage - et par les combats meurtriers qui, croit-on, l'ont accompagné - est considérable.

La presse anglaise du matin salue avec lyrisme le geste accompli à Toulon par les marins. On peut lire dans le Daily Mail :

L'honneur et la grandeur de la France brillent d'une gloire nouvelle dans le port de Toulon. Les marins ont préféré mourir sur leurs bâtiments en flammes plutôt que de laisser l'ennemi mettre le pied sur leurs navires. Cette action ne peut inspirer que fierté à tous les Français.

Même enthousiasme de la part du Daily Mirror :

Toutes les nations unies doivent la plus grande gratitude aux marins de Toulon qui viennent de porter à Hitler un coup terrible. L'étendard de la France s'est levé à Toulon.

Le Times se montre sinon plus réticent, tout au moins plus lucide, en regrettant que les chefs de la flotte de Toulon n'aient pas cru devoir aider à la reconquête de la France en se rangeant au côté des alliés mais, ces réserves exprimées, il n'en rend pas moins un vibrant hommage à l'escadre française.

Les journaux londoniens du soir ne feront que reprendre ces thèmes en les amplifiant, et en mettant, comme il se doit, l'accent sur le " sensationnel " - en l'occurrence le nombre supposé des victimes.

Sous le titre " Mort et sacrifice ", l'Evening Standard écrira :

Le soleil brille glorieusement sur la tombe des héros, enflammant le grand cœur de la France pour la victoire et la liberté...

Et l'éditorial de l'Evening News s'achèvera sur ces mots :

Saluons les hommes de Toulon qui, dans la mort, furent fidèles.., saluons le peuple français qui a donné la preuve finale de sa résurrection.

" SOURDE SATISFACTION... "

Ce ton délirant de la presse britannique ne laisse pas d'irriter un peu les Français de Londres.

" Je me rappellerai toujours, écrit l'un d'eux, le vibrant alléluia poussé par la presse anglaise ce jour où nos navires de guerre sombrèrent dans la rade de Toulon, et, par contraste, l'infinie tristesse qui régnait à Carlton Gardens. "

Et le général de Gaulle, évoquant ces réactions anglaises après le sabordage de Toulon, note dans ses Mémoires de Guerre :

Quant à moi, submergé de colère et de chagrin, j'en suis réduit à voir sombrer au loin ce qui avait été une des chances majeures de la France, à saluer par les ondes les quelques épisodes courageux qui ont accompagné le désastre et à recevoir au téléphone les condoléances, noblement exprimées, mais sourdement satisfaites, du Premier ministre anglais.

Néanmoins, le discours que Winston Churchill prononcera le 29 novembre à la Chambre des Communes, apportera à la France Combattante, après la période de tension due aux accords passés avec Darlan, d'appréciables apaisements.

Il y sera question de la " pitoyable mystification que constitue le gouvernement de Vichy ", de l'influence souveraine que ne manquera pas d'exercer sur tous les Français, après ce qui vient de se passer, " l'esprit de ce que nous avons appelé " La France Combattante ".

Je crois comme le général de Gaulle, dira encore Churchill, que les écailles qui recouvraient les yeux de ses compatriotes sont enfin tombées, et qu'ils commencent à y voir clair. Franchement, il était temps !

Et le Premier ministre, pour conclure, évoquera la perfidie consommée avec laquelle la flotte française a été entraînée dans le piège qui s'est refermé sur elle. " Mais cette flotte, dira-t-il, qu'une incroyable folie, et pire qu'une folie, a conduite à sa triste fin, a sauvé son honneur par un sacrifice suprême. De la fumée, des flammes et des explosions de Toulon, la France renaîtra. "

DU CÔTÉ AMÉRICAIN

Aux États-Unis, le ton de la presse, le 28 novembre, ne le cède en rien à l'enthousiasme britannique. Mais si - comme à Londres - quelques arrière-pensées viennent altérer la spontanéité des réactions officielles, elles procèdent de considérations très différentes.

On ne tient pas registre, aux États-Unis, du nombre de bâtiments dont la présence sur les mers sera susceptible un jour, une fois la paix revenue, de porter ombrage au pavillon. Mais on se sent fourvoyé, à Washington, et en particulier à la Maison Blanche, dans une aventure politique dont le pseudo réalisme n'est guère conforme à l'éthique des démocraties en guerre. Et puisqu'il n'est pas question - pas encore - de reculer, autant tirer parti de tout ce qui se présente, à commencer par le sabordage.

Les commentateurs officieux inspirés par la Maison Blanche ou le State Department affectent donc de voir, dans ce qui est la faillite de Darlan, la preuve de la clairvoyance dont les dirigeants américains ont fait preuve lorsqu'ils ont " fait confiance à la Marine ".

" La plupart des réactions ici, note Roussy de Sales à la date du 28 novembre, furent marquées par le mauvais goût. On parle d'une victoire, d'une preuve de régénérescence. Quelqu'un hier m'a téléphoné pour me féliciter. John Gunther, hier soir, à la radio, rend hommage à Darlan d'avoir donné l'ordre du sabotage. Eu fait, Darlan avait demandé à la flotte de se rallier à lui et hier il a blâmé l'amiral de Laborde, commandant à Toulon, de ne pas lui avoir obéi. J'ai téléphoné à Gunther pour lui expliquer de quoi il s'agissait. Il ne savait rien, il pensait que Darlan était un allié fidèle. "

Mais quelles que soient les réactions des Français dont les nerfs ont été mis à fleur de peau par le comportement des Américains en Afrique du Nord, il n'en reste pas moins que le sabordage de la flotte va déclencher, aux États-Unis, un puissant mouvement d'opinion en faveur de la France - mouvement qui, finalement, servira les gaullistes plus que Darlan.

Le New York Times, le plus grand journal de New York, publie par exemple, le 28 au matin, un éditorial dans lequel on peut lire ceci :

Le souvenir de la journée d'hier vivra pendant mille ans dans la mémoire des Français. Ce haut fait prouve les sentiments d'honneur et de patriotisme des Français, et prouve d'une façon tragique que la France est du côté de ses anciens alliés...

À Alger même, à en croire deux témoins qui pour être indiscutablement " engagés " n'en sont pas moins de lucides observateurs et des reporters-nés, les réactions populaires ont de quoi décevoir Vichystes et Américains :
" Le sabordage de la flotte de Toulon, écrivent Renée et Pierre Gosset, est un coup fort grave pour ce qui restait du prestige de Darlan, dont les ordres sont trahis par ceux-là mêmes dont il pouvait espérer le plus de fidélité. Lorsque la terrible nouvelle déferle sur Alger, l'homme de la rue a, pour une fois, un jugement d'une étonnante sûreté. On peut bien, pour la circonstance, galvauder les mots " gloire " et " honneur ", il pense une fois pour toutes qu'il vaudrait mieux parler de honte que d'orgueil. Et les détails qui filtreront pendant les semaines qui suivront ratifieront le jugement populaire. "

Cela n'empêchera pas le général Eisenhower, quelques jours plus tard, dans un " message à la population d'Afrique du Nord ", de féliciter les Français d'avoir " oublié leurs divergences politiques " pour se rallier aux troupes qu'il commande, et d'ajouter :

Nous partageons votre orgueil pour le geste héroïque de votre flotte à Toulon. Nos deux peuples qui aiment tant la liberté sont unis et voient de plus nos forces animées par un seul but : celui vers lequel vous conduisent l'amiral de la Flotte Darlan, le général Giraud en coopération étroite avec nos forces...

LES RUSSES NE SONT PAS EN RESTE

Le troisième grand allié - l'Union Soviétique - a salué le sabordage de Toulon avec un lyrisme qui dépasse, si faire se peut, celui des anglo-américains.

Il est vrai que l'Agence Tass a battu, à propos des événements de Toulon, tous les records d'imagination journalistique !

Il y avait eu, déjà, les premiers " détails " fournis, dès le 27 au soir, sur le combat d'artillerie opposant l'escadre aux batteries allemandes.

Le 28, l'agence russe continue sur sa lancée :

Un ordre de l'amiral de Laborde signé peu avant sa mort, précise une dépêche Tass, circule parmi les marins français. L'amiral dit : " Et c'est à vous, marins, soldats, citoyens français, que nous transmettons, en mourant, le drapeau de la liberté !...

Le même jour, à 16 h 50, la même agence diffusera en français et en anglais, sous le titre " La France a parlé ", un long article du grand écrivain soviétique Ilya Ehrenbourg. On y trouve, certes - comment en serait-il autrement puisque les informations reçues à Moscou font toutes état de sanglants combats ? - toute une première partie dans laquelle Ehrenbourg exalte le sacrifice des marins et de leurs chefs morts les armes à la main ou engloutis avec leurs bâtiments...

Mais on y trouve aussi une prise de position dont on ne peut - en novembre 1942 - sous-estimer l'importance :

Ce ne sont pas seulement des bateaux français qui ont coulé la nuit dernière, écrit Ilya Ehrenbourg. Ce fut aussi l'idée de la " Nouvelle Europe " d'Hitler. Durant deux ans, les Allemands ont parlé au monde entier de leur collaboration avec Vichy. Deux années durant ils ont affirmé qu'ils avaient fait la paix avec le peuple français. La France a répondu : Plutôt aller vers le tond de la mer que vers Hitler. Plutôt la mort que le déshonneur. " La nuit dernière, la France tout entière a pris sa place dans les rangs des alliés combattants.

Les explosions de Toulon seront entendues par les soldats du général de Gaulle qui prêteront serment de tirer vengeance des Allemands pour les navires morts.

Les explosions de Toulon seront entendues par les Alliés qui, profondément émus par la grandeur de la France, répondront à la perte de la flotte française par de nouvelles victoires.

Les explosions de Toulon arriveront jusqu'aux héros de Stalingrad qui anéantissent les bourreaux de la France et dans la fumée des combats les héros de Stalingrad s'écrieront : " Gloire aux marins de Toulon ! Gloire à la liberté ! Mort aux Allemands !

EN FRANCE OCCUPÉE

Il faut bien aussi, quelque répugnance que l'on puisse éprouver à en feuilleter les collections, ouvrir les journaux de la collaboration.

En zone Sud, la plupart des journaux s'en tenaient à la collaboration " passive ", laissant la censure prendre sur elle tout le poids du péché. Il suffit donc, en somme, de lire les consignes données par les censeurs pour avoir une idée très précise du contenu - et même de l'aspect - des journaux.

Un incident, toutefois, a marqué, dans la presse de zone Sud, cette journée du 28 novembre - un incident qui a directement trait au sabordage de Toulon et dont la conséquence sera, si l'on ose dire, un autre " sabordage " : celui du Temps.

En effet, les deux codirecteurs du Temps, Mireaux et Chastenet, s'étaient mis d'accord au moment de l'entrée des Allemands en zone Sud pour interrompre la publication du Temps. Encore leur fallait-il un prétexte plausible, pour éviter une mesure de réquisition. Ils vont le trouver dans le refus de publication par la censure de l'éditorial préparé, le 28 novembre, à la suite du sabordage.

La censure, l'agence officielle - l'O.F.I. (ex-Havas) - les propagandistes du gouvernement de Vichy sont d'ailleurs fort gênés dans cette affaire. Car ils veulent à la fois ménager les Allemands et n'osent pas, pour autant, désavouer Laborde.

Un témoin - qui n'est pas suspect de partialité contre les gens de Vichy - décrit ainsi l'ambiance de la " capitale " ce 28 novembre :

Samedi 28 novembre. - Pendant toute la matinée, ce ne seront que nouvelles contradictoires : pour les uns, Toulon a été le théâtre d'une véritable bataille, il y aurait de nombreux morts. Pour d'autres, il y aurait eu à Toulon de graves incidents, mais le nombre des morts serait limité à six.

Dans les ministères règne une sorte de torpeur. Les fonctionnaires, pour la plupart, ont perdu leur sang-froid.

On apprend, dans la journée, l'arrestation de journalistes et du correspondant de l'O.F.I. à Marseille; de fausses dépêches créées de toutes pièces seraient transmises et divulguées en dehors du contrôle officiel.

C'est une impression de laisser-aller qui domine aujourd'hui. La logique va-t-elle reprendre le dessus ? Il paraît que quelques conseillers essaient de convaincre le Maréchal de l'inutilité de conserver le poste qu'il occupe. Ce sont toujours les mêmes qui pratiquent depuis des mois la politique du pire.

On commente la décision prise en Conseil des ministres de destituer de la nationalité française Darlan et Giraud. On s'étonne que cette décision ait été prise sous la responsabilité propre du président Laval sans que le Maréchal ait eu personnellement à s'associer officiellement à cette décision.

D'où de difficiles exercices d'équilibre dont un exemple topique est fourni par un éditorial de Paul Creyssel, consacré à Toulon. On y trouve en effet un surprenant cocktail, révélateur du désarroi qui régnait à Vichy, au soir du 27 novembre : d'abord, la flatterie suprême à l'usage de la marine :

Nous qui n'appartenons pas à votre grand corps, nous avions pris depuis deux ans l'habitude, quand nous cherchions la noblesse de la France, de regarder le Maréchal et de regarder les marins...

Puis l'hommage rendu à Abrial et à Laborde :

L'amiral Abrial, au bureau de Colbert, l'amiral de Laborde, à la tète des Forces de Haute Mer, auraient garanti votre fidélité, même si tous vos gestes, depuis l'armistice, et tant de beau sang répandu, n'en avaient scellé la promesse.

Ni le défenseur de Dunkerque, ni celui de Dakar, n'étaient capables de dissidence. Ils ne suivent pas certains hommes. Et tous leurs hommes les suivent. Voilà ce que nous savions.

Voilà ce que savaient aussi les chefs des puissances qui avaient spontanément décidé de vous laisser maîtres de Toulon.

Viennent ensuite les bonnes excuses trouvées à Hitler :

La défaillance de nos troupes africaines, la trahison de l'ex-amiral Darlan, des rumeurs mal fondées mais inquiétantes, des documents dont nous ne pouvons encore apprécier ni l'authenticité ni la force probante, ont conduit le chancelier Hitler, engagé dans une guerre sans merci, à prendre dans des conjonctures qu'il estimait périlleuses, une décision qui lui paraissait urgente, comme elle vous a semblé brutale. Croyant nécessaire d'agir, il ne pouvait qu'agir très vite. La fatalité de la guerre exigeait cette promptitude là où l'intérêt de la politique aurait commandé une négociation sans hâte.

Et enfin, référence directe aux ordres transmis par l'amiral Le Luc au matin du 27 novembre, le regret que le sabordage n'ait pu être évité, comme le voulait Pierre Laval :

C'est ainsi que faute d'avoir reçu à temps le contre-ordre qui eût sauvé vos navires et permis à M. Pierre Laval de négocier pour qu'ils vous fussent laissés, vous avez appliqué vos consignes, vous avez accompli votre devoir, vous avez sacrifié, en vous sabordant, un bien plus précieux que vos vies.

En zone Nord, il ne s'agit plus seulement d'excuser Hitler et d'approuver Laborde, mais bien de dénoncer la trahison. Laquelle ?

Celle des marins de Toulon, bien sur, qui ont soustrait leurs navires aux légitimes besoins de l' " Europe " en guerre.

Marcel Déat, dans l'Œuvre, pleure - le mot y est ! - " sur nos navires qui auraient pu avoir un autre destin, autrement glorieux ". Et il explique l'attaque de Toulon en reprenant à son compte, purement et simplement, les affirmations d'Hitler !

Le camp retranché de Toulon, écrit-il, avait été confié aux soldats et aux marins français. Leurs chefs viennent de se montrer indignes de cette confiance. Ils étaient prêts à livrer notre grand port de guerre aux Anglais et aux Américains : les ordres donnés en font foi.

Jean Luchaire, dans les Nouveaux Temps, dénonce lui aussi des ordres secrets et une collusion - malheureusement imaginaire ! - entre les chefs de la marine et les alliés.

Mais sa conclusion est franchement " optimiste " :

De cet horrible drame peut sortir non point un mal, mais, comme l'écrit le Führer, au contraire, un bien pour la France.

LA COLÈRE DE L'AMIRAL DE LABORDE

Si la lecture de la presse, en zone Sud aussi bien qu'en zone Nord, a eu de quoi provoquer une fois de plus, au lendemain du sabordage, la colère de nombre de ses lecteurs, elle va susciter chez un de ceux-ci une véritable crise de fureur... mais pour d'autres raisons.

La scène va se dérouler à Aix, à l'hôtel Riviera, où Laborde et Guérin ont rejoint les amiraux Lacroix, Bléhaut, Négadelle, Jarry, Robin et Danbé.

Le régime est celui de la surveillance et non de la détention : les amiraux peuvent recevoir des visites, écrire, téléphoner... Il leur est simplement interdit de franchir l'enceinte du jardin.

Laborde - toujours sévère dans les jugements qu'il porte sur les jeunes officiers allemands - a déjà noté que l'enseigne de vaisseau de la Kriegsmarine, qui commande la garde de l'hôtel Riviera, a paraît un peu empêtré de sa responsabilité "...

Dans la matinée du 28, les propriétaires de l'hôtel

Riviera, M. et Mme Swellen, qui sont aux petits soins pour leurs hôtes, apportent à Laborde un journal : le Petit Marseillais; l'amiral y voit le texte de la lettre d'Hitler à Pétain - dont il n'a pas eu connaissance - et en commence la lecture...

Soudain, Laborde blêmit. Voici ce qu'il vient de lire :

Je vous transmets ci-jointes les preuves que, depuis l'entrée des troupes allemandes, le 11 novembre 1942, de nouvelles assurances solennelles ont été données et cela sous la forme de déclarations sur l'honneur que l'on a à nouveau violées le même jour, par des ordres

qui viennent d'être découverts.

Il est établi que l'amiral a, une fois de plus, trompé l'Allemagne et l'Italie en donnant l'assurance que la marine française lutterait à Toulon contre toute attaque ennemie. Car tandis que, le 11 novembre, il faisait cette déclaration, un ordre était lancé, le 12 novembre, de n'ouvrir le feu en aucun cas sur un débarquement éventuel des forces anglaises et américaines.

De nombreux autres manquements aux obligations de l'armistice ont été découverts depuis lors.

L'amiral...

Certes, Hitler n'a cité aucun nom, mais il ne peut s'agir que de Laborde...

Celui-ci, de sa plus belle voix de commandement, appelle à travers le hall l'enseigne allemand et lui met son journal sous le nez :

- Tout cela est faux, complètement faux... c'est un tissu d'abominables mensonges... votre Führer n'a pas le droit de déshonorer quelqu'un gratuitement !...

L'Allemand, abasourdi, ne comprenant rien à ce que Laborde lui dit, prend le journal et va essayer de déchiffrer tranquillement, dans un coin, l'article qui provoque la colère de l'amiral.

Mais déjà celui-ci, n'y tenant pas, revient à la charge :

- Je vais téléphoner au chef de mon gouvernement, au président Laval. Je tiens à ce que vous assistiez à la conversation... je parlerai lentement exprès, pour que vous compreniez.

- Je lis couramment le français, répond l'enseigne, fort embarrassé... mais je ne le comprends pas assez bien pour faire ce que vous me demandez. Je vais demander par téléphone qu'on m'envoie un interprète.

Celui-ci, un lieutenant aviateur de la commission d'armistice, ne tarde pas à arriver. L'amiral de Laborde lui décerne, pour une fois, une bonne note de français.

C'est en présence de cet officier interprète et de l'enseigne que Laborde parle à Laval. Il manifeste son indignation devant les imputations calomnieuses contenues dans la lettre d'Hitler, et conclut :

- Personne, fût-il chancelier du Reich, n'a le droit de me déshonorer par des mensonges !

En somme, ce que l'amiral de Laborde ne " digère " pas, c'est qu'Hitler ait pu le croire capable de donner l'ordre de ne pas combattre les alliés...

Déjà un peu calmé par la scène violente qu'il a faite à l'enseigne allemand, et par son coup de téléphone avec Laval, Laborde va trouver un excellent exutoire : il s'installe devant une table et rédige un ordre du jour aux F.H.M.:

CUIRASSÉ 3 STRASBOURG "
AMIRAL

28 novembre 1942.

États-majors et équipages des Forces de Haute Mer.

Nous avons eu hier à accomplir, pour rester fidèles à notre serment d'obéissance au Maréchal, l'acte le plus douloureux pour un cœur de marin, celui de détruire lui-même son bâtiment pour l'empêcher de tomber aux mains de l'étranger. Vous l'avez fait avec une discipline et un dévouement plus méritoires que bien des actes d'héroïsme.

Au nom de la France et de la Marine, je vous en remercie. Vous venez d'entendre diffuser par la radio et par la presse l'affirmation que l'acte de force qui nous a réduits à cette extrémité était justifié par le fait que j'avais violé, dès le 12 novembre, la parole d'honneur que j'avais donnée en votre nom le 11, et que les Forces de Haute Mer devaient appareiller dans la nuit du 26 au 27 pour se joindre aux forces anglaises.

Vous savez tous que ces deux affirmations sont fausses et que je ne vous ai jamais donné l'ordre de ne pas combattre les Anglo-Américains ; que le seul allumage général des feux survenu depuis le 11 avait été motivé par le faux renseignement qu'une escadre anglaise avait été vue se dirigeant vers les côtes de Provence ; enfin que le 27 les feux étaient éteints sur tous les bâtiments et qu'aucune disposition d'appareillage n'avait été prise.

Dans tous ces tragiques événements l'honneur des Forces de Haute Mer et le mien restent donc intacts. Vous en serez, en toutes circonstances, les témoins irrécusables.

Signé : J. DE LABORDE.

Les nerfs de l'amiral de Laborde s'apaiseront d'autant mieux, d'ailleurs, que faute de machine à écrire et, a fortiori, de duplicateur, il va recopier sa prose à la main en autant d'exemplaires qu'il y avait de commandants de groupes sous ses ordres - plus un pour son chef d'état-major...

Puis Laborde recopie une dernière fois son ordre du jour, en s'appliquant, car ce dernier exemplaire est destiné au maréchal Pétain... Il partira le jour même, avec cette lettre d'envoi :

Monsieur le Maréchal,

J'ai l'honneur de vous envoyer l'ordre du jour que j'ai adressé aux états-majors et aux équipages des Forces de Haute Mer à la suite de la destruction de nos bâtiments. Nous y avons été contraints par la nécessité d'exécuter votre ordre de ne les livrer à aucun étranger et par l'obligation de rester fidèles au serment que nous vous avons fait.

Je vous prie de bien vouloir agréer, monsieur le Maréchal, l'hommage de mon profond respect.

Signé : J. DE LABORDE.

LABORDE N'A PAS " DÉMÉRITE "

La protestation véhémente de l'amiral de Laborde a été prise au sérieux.

Laval, après le coup de téléphone d'Aix, a alerté de Brinon. Celui-ci s'est d'autant plus volontiers associé à la protestation de l'amiral de Laborde qu'il considère que ce dernier est " connu des militaires et des marins allemands comme très acquis à la politique européenne... Ne s'était-il pas offert à prendre lui-même le commandement d'un corps expéditionnaire en Afrique dont il avait établi le plan d'action en relation avec les forces allemandes. On ne pouvait le considérer comme suspect. Personne ne se l'explique, non seulement parmi les Français, mais aussi dans les cercles allemands qualifiés de Paris ".

Brinon s'est donc rendu chez le ministre Schleier, et celui-ci a expédié le soir même à Ribbentrop le long télégramme suivant :

TÉLÉGRAMME
(appareil G)

Paris, le 28 novembre 1942 - 19 h 45 SUPERECLAIR

Arrivée 28 novembre 1942 - 20 h 15

N°5.530 du 28-11

Pour M. le Ministre des Affaires étrangères du Reich

Le président Laval me fait communiquer par l'ambassadeur de Brinon que l'amiral de Laborde s'est adressé au président au sujet du passage

contenu dans la lettre du Führer et relatif à un amiral dont le nom n'est pas indiqué. L'amiral

Laborde a déclaré à Laval que l'on suppose souvent que c'est lui dont il est question dans la lettre du Führer au maréchal, Pétain. Il a toujours été un partisan absolument loyal et convaincu de la politique du président Laval pour une étroite collaboration entre l'Allemagne et la France et il se sent blessé dans son honneur parce que son nom n'a pas été mentionné et que, de ce fait, bien des milieux ont l'impression qu'il pourrait s'agir de lui. Il fait demander s'il ne serait pas possible de faire une rectification ou une mise au point correspondante. Le président Laval, qui est convaincu de l'honnêteté de l'amiral de Laborde en qui on peut avoir toute confiance, fait demander en conséquence que la demande que lui a transmise l'amiral de Laborde soit portée à la connaissance du Führer.

Brinon s'est renseigné à plusieurs reprises de la part de Laval, quand la lettre originale annoncée arrivera avec les annexes, étant donné que Laval attache une grande importance à connaître le plus rapidement possible les documents de base dont le Führer a parlé dans sa lettre au Maréchal.

Je serais reconnaissant que l'on me donne rapidement des instructions ou des renseignements.

SCHLEIER.

Remarque : transmise sous le n° 3765 au Sonderzug Berlin, le 28-11-42.

Cette démarche restera sans autre suite que la communication, le 18 décembre, par le ministère des Affaires étrangères du Reich, des " Annexes " annoncées par Hitler dans sa lettre à Pétain, et concernant d'une part les événements d'Afrique du Nord et, d'autre part, la " trahison " des chefs de la marine.

Dans ce dernier document - le seul qui présente ici quelque intérêt - les Allemands, après avoir refait, à leur manière, l' " historique " des négociations ayant abouti à l'accord sur le camp retranché, font état des manifestations gaullistes auxquelles s'étaient livrés quelques membres des équipages de divers bâtiments, dont le Strasbourg et le Colbert.

Le fait devait être d'ailleurs confirmé par l'amiral de Laborde lui-même dans son rapport du 28 décembre.

D'autre part, les Allemands veulent voir l'indice d'une attitude " ouvertement hostile à l'Allemagne " dans la mise en batterie, face à la terre, des brownings de la plage arrière du Strasbourg. Ils affirment en outre - et c'est manifestement faux - que le Marsouin a appareillé " avant même le début de l'action allemande ".

Enfin le rédacteur de la note en arrive au point qui vise plus particulièrement " l'honneur " de l'amiral de Laborde :

...Mais ce qui devait être décisif pour la décision des gouvernements des puissances de l'Axe, ce fut le fait que, finalement, d'une manière absolument incontestable, non seulement par des rapports verbaux, mais à la suite du contrôle exercé sur le trafic postal, ces gouvernements eurent connaissance de ce qu'au mépris des déclarations sur l'honneur données dès la veille, l'ensemble des forces françaises de Toulon avait, dès le 12 novembre au soir, reçu oralement l'ordre de rester tranquille en cas d'attaque anglaise et américaine et de ne tirer en aucun cas. Effectivement, le feu n'a pas été ouvert sur les avions reconnus avec certitude comme anglais et américains qui ont survolé Toulon.

Il devint par là manifeste qu'à Toulon également la confiance des puissances de l'Axe devait rencontrer la même fausseté que celle qu'avaient déjà témoignée les chefs militaires français en Afrique du Nord, notamment l'amiral Darlan, les généraux Juin, Noguès et Barré, pour ne rien dire du général Giraud. Eux aussi n'avaient apparemment épargné aucune manifestation de loyalisme envers le maréchal Pétain et le gouvernement de Vichy, et avaient même continué de les produire au moment où ils menaient déjà avec les Anglais et les Américains des négociations de haute trahison, et où ils désobéissaient directement aux ordres qu'ils avaient effectivement reçus. L'ordre donné à Toulon le 12 novembre démontre clairement que la parole d'honneur donnée au représentant de l'armée allemande, que Toulon serait défendu contre toute agression, n'était qu'une manœuvre tactique qui contraignit impérativement les gouvernements des puissances de l'Axe à prendre là contre des mesures ultérieures.

Il n'y avait évidemment pas là la moindre esquisse de réparation morale, pas l'amorce de cette " rectification " ou de cette " mise au point " que Laval avait demandée au Führer.

Mais Laborde avait reçu, entre temps, des apaisements. Dès le 28 novembre, Laval avait personnellement répondu aux lieu et place de Pétain à la lettre d'Hitler. On verra que, dans cette réponse du 28 novembre, Laval fait état

c'est, si l'on peut dire, de bonne guerre - des ordres donnés pour arrêter le sabordage. Mais on verra surtout, en lisant le paragraphe consacré à Laborde, que le coup de téléphone reçu dans la matinée avait impressionné Laval...

Monsieur le Chancelier,

La flotte française de Toulon s'est sabordée.

De Mers-el-Kébir à Toulon, la Marine a suivi une voie douloureuse. Le 3 juillet 1940, le 27 novembre 1942 sont, pour elle, des jours de deuil.

Mais l'événement du 27 novembre est le plus grave. Il équivaut à une grande défaite navale, non seulement pour la France, mais, j'ose le dire, pour l'Europe.

L'amiral de Laborde, commandant la flotte de haute mer, est un grand chef. À l'ordre de l'ex-amiral Darlan l'invitant à rallier la dissidence, il n'avait répondu que par un mot, qui exprimait à la fois son mépris pour un chef indigne et sa résolution.

Les officiers et marins de Toulon, dans leur immense majorité, sont fidèles et loyaux.

Certes, il existait un trouble chez certains d'entre eux. Comment n'en eût-il pas été ainsi, puisque tant de Français loyaux ne parviennent pas à distinguer leurs amis et leurs ennemis ? Mais ce trouble, il était facile, pour les chefs, de le dissiper, et, à de rares exceptions près, ils n'y manquaient pas.

J'ai envers vous, monsieur le Chancelier, un devoir : celui d'être franc.

J'ai la conviction que la flotte française aurait pu jouer un grand rôle dans la défense de la France et de l'Europe et dans la reconquête de l'Empire. Elle aurait ajouté d'autres pages illustres à une histoire riche en héroïsmes. En attendant, elle eût accepté - avec son abnégation traditionnelle - de dures disciplines, celle même de ne pas naviguer, pour prouver son loyalisme à l'égard du Maréchal de France et permettre à son gouvernement de vous apporter un témoignage irréfutable de sa fidélité. Les circonstances ne l'ont pas permis.

Quand, en effet, immédiatement après avoir reçu votre lettre, avec le retard prescrit par vous sur les événements, j'ai fait appeler l'amiral Abrial, afin de transmettre à Toulon les ordres qui eussent permis de sauvegarder l'honneur et peut-être l'existence de la flotte, l'Amirauté venait d'être informée de l'occupation effective de l'arsenal de Toulon, de l'isolement de son haut commandement, le sabordage était déjà commencé.

J'étais alors impuissant à arrêter l'irréparable.

La flotte s'est donc sabordée, non pas contrairement aux ordres qu'elle avait reçus, mais conformément aux instructions permanentes qui, depuis l'armistice, lui prescrivaient de ne tomber à aucun prix aux mains d'une puissance étrangère, quelle qu'elle fût. Elle a fait tout son devoir.

Veuillez agréer, monsieur le Chancelier, l'assurance de ma haute considération.

Signé : LAVAL.

Deux jours plus tard, le 1er décembre, nouveau réconfort pour Laborde. IL s'agit cette fois de la réponse de Pétain a sa lettre du 28 novembre :

Vichy, le 1er décembre 1942. Amiral,

J'ai reçu votre ordre du jour aux Forces de Haute Mer en date du 29 novembre 1942.

Je vous en exprime mon contentement.

Avec une discipline et un dévouement plus méritoires que bien des actes d'héroïsme, pour obéir à mes ordres permanents, et rendus publics, et aux ordres du gouvernement, vous avez, en détruisant les navires qui vous étaient confiés, tenu haut le pavillon de la France.

La Patrie se souviendra que les Forces de Haute Mer, obéissant aux ordres de leur chef, sont restées sourdes à l'appel de la dissidence, puis se sont sacrifiées plutôt que de faillir à leur parole et de forfaire à l'honneur.

La France meurtrie regarde avec reconnaissance Sa Marine qui, dans le sacrifice et le deuil, lui montre encore, avec l'exemple et le chemin de l'honneur, les voies du salut.

Veuillez agréer, mon cher Amiral, l'expression de mes sentiments affectueux.

Signé : Philippe PÉTAIN.

Et avant même d'avoir reçu cette lettre, l'amiral de Laborde avait pu prendre connaissance d'un ordre du jour de l'amiral Abrial qui comportait également - quoique plus implicitement - une approbation de son attitude :

1er décembre 1942.

ORDRE DU JOUR

Le suprême sacrifice auquel le culte de l'honneur vous a conduits termine un chapitre de notre histoire maritime où les Français ne trouveront que des exemples de courage, d'abnégation et de discipline qui forcent le respect du monde entier. Conservez avec fierté le souvenir d'avoir porté l'uniforme que vous allez quitter et gardez dans vos cœurs l'esprit d'union qui a fait de la marine une grande famille.

Groupés derrière le Maréchal chef de l'État, soyez fidèles aux devises qui étaient inscrites sur tous vos bâtiments :

Honneur et Patrie,

Valeur et Discipline.

Bientôt de nos traditions immortelles et fécondes renaîtra une marine nouvelle.

ABRIAL.

Néanmoins, l'amiral de Laborde - sans doute en raison même des sentiments évoqués par Brinon - devait garder sur le cœur les " imputations calomnieuses " d'Hitler. On en trouvera la preuve dans une lettre adressée par lui, quelques semaines après le sabordage, à une des feuilles les plus engagées dans la voie de la collaboration militante : France-Révolution.

Dans le numéro du 24 janvier 1943 de ce journal, on pouvait lire, en effet, cet extrait d'une " mise au point " de Laborde :

Dans votre article du 13 décembre de France-Révolution, vous reproduisez, en les adoptant, les arguments par lesquels la radio et la presse étrangère ont prétendu justifier le coup de force contre Toulon qui a rendu nécessaire le sabordage des Forces de Haute Mer que j'avais l'honneur de commander.

Or ces arguments étaient faux, comme peuvent en témoigner les six mille officiers et marins des Forces de Haute Mer; ils peuvent jurer que, depuis deux ans, je n'ai jamais cessé de leur communiquer nia haine des anglo-saxons antérieure même à Mers-el-Kébir, que je n'ai jamais donné l'ordre de ne pas les combattre, bien au contraire, et que je n'ai jamais songé à faire appareiller la flotte pour les joindre.

RAPPORTS ET COMPTES RENDUS

À Aix, l'amiral de Laborde, une fois son ordre du jour rédigé - et recopié - a entrepris la rédaction de son " rapport sommaire " qui sera joint aux autres comptes rendus établis au sujet du sabordage.

Ce rapport s'achève sur le récit des démêlés de Laborde avec les Allemands entre le 28 novembre et le 5 décembre. Car c'est le 5 décembre seulement que l'amiral sera autorisé à quitter Aix, et encore, sous réserve d'une " interdiction de séjour : il ne devra pas résider dans la zone de Toulon.

Ses compagnons de résidence forcée ont quitté l'hôtel Riviera dès le 29 novembre. La veille, l'enseigne allemand était venu dire à l'amiral de Laborde que trois amiraux étaient réclamés à Toulon pour participer aux travaux de démobilisation. Laborde, avec l'accord de tous, avait désigné l'amiral Jarry et les deux chefs d'état-major : Robin et Guérin.

À 10 heures du matin, le dimanche 29, une voiture allemande était venue les chercher. Les quelques marins allemands de garde leur avaient rendu les honneurs.

Un deuxième départ - en taxi à gazogène, cette fois - devait suivre, quelques heures plus tard : dans l'après-midi du même jour, les autres amiraux, à l'exception de l'amiral de Laborde, étaient autorisés à leur tour à quitter Aix.

À Toulon, tandis que se poursuivaient les opérations de démobilisation et que s'établissaient les nouveaux rapports avec l'occupant, Marquis, comme Laborde, s'est préoccupé de " rendre compte ".

Mais sa position de " gouverneur civil ", les responsabilités qui étaient encore les siennes, les menaces qui pesaient sur le personnel de la Marine, sur les ouvriers de l'Arsenal, sur le matériel, les approvisionnements allaient l'amener à faire beaucoup plus qu'un récit objectif des faits, une " démonstration ".

Démonstration adressée à l'Amirauté de Vichy, mais destinée, dans l'esprit de l'amiral Marquis, à être mise sous les yeux des Allemands.

Il n'est donc pas possible de retenir, même comme ayant une simple valeur d'indication, les termes de ce rapport, daté du 4 décembre 1942.

Collaborateur immédiat de l'amiral Marquis, l'amiral Robin a donné, à ce sujet, en quelques phrases, des éclaircissements définitifs :

- Je vois encore, a-t-il dit, l'amiral Marquis me disant, à propos de ce rapport du 4 décembre : " Je l'ai établi pour fournir à l'Amirauté française tous les arguments possibles, pour qu'elle puisse discuter le point de vue des Allemands. " Par conséquent, tout naturellement, ce rapport a été présenté " pour montrer que la bonne foi des amiraux du côté des Allemands avait été complète, pour montrer qu'on n'avait pas résisté à Toulon, pour montrer que le sabordage de la flotte n'était pas une manœuvre dirigée contre eux mais que cela résultait d'ordres permanents. Cela, ce sont trois conclusions nettes. Tous les faits ont été présentés pour cela ".

Parallèlement, l'amiral Rouyer avait été chargé par Marquis de rédiger un autre rapport, transmis à l'Amirauté le 27 décembre 1942.

Les amiraux Marquis et Robin ont tenté d'étendre à l'ensemble du rapport Rouyer la présomption qui atteint le rapport Marquis du 4 décembre. Mais ce n'était que partiellement justifié. Car s'il est exact que sous la plume de l'amiral Rouyer on retrouve les préoccupations énoncées par l'amiral Robin à propos du rapport Marquis du 4 décembre, il n'est pas moins vrai que l'amiral Rouyer ne s'est pas contenté de rédiger lui-même un long texte comportant des appréciations personnelles et une interprétation volontairement tendancieuse des faits. Il s'est efforcé aussi, et c'est l'essentiel de son travail, de rapporter ces faits eux-mêmes. Et, pour y parvenir, il a dépouillé et réuni en annexes tous les rapports particuliers établis par les marins ayant exercé, le 27 novembre, une responsabilité à Toulon : de l'amiral de Laborde au commandant du plus petit patrouilleur, en passant par les officiers ayant commandé à terre la D.C.A., le front de mer, le dépôt, etc.

Le travail considérable effectué pendant le mois de décembre 1942 par l'amiral Rouyer est donc loin d'être négligeable. Et l'amiral Rouyer lui-même, lorsque la question lui a été posée, a très nettement fait le départ entre les faits - qu'il a rapportés aussi exactement que possible - et les commentaires...

DERNIÈRES FUMÉES

Dans le port et la rade de Toulon, plusieurs jours après le sabordage, les fumées des derniers incendies n'étaient pas encore dissipées.

Ce sont les croiseurs qui ont brûlé le plus longtemps : à bord du Colbert, de l'Algérie et du Dupleix, des explosions ont retenti encore pendant toute la journée du 28 novembre. Mais le feu a continué à ravager les bâtiments longtemps après : le 3 décembre, la Marseillaise brûlait toujours ; le 7 décembre, de la carcasse calcinée du Colbert on voyait encore sortir des flammes, et l'incendie de l'Algérie n'a pris fin que le 16 décembre

Pendant plus d'une semaine après le sabordage, les flammes ont été visibles la nuit en divers points du port, mais surtout aux appontements de Milhaud. Et une épaisse colonne de fumée noire a continué, durant le même laps de temps, à s'étendre sur la ville et la rade de Toulon et jusque sur la rade d'Hyères.

Trois ou quatre jours après le sabordage, M. Massot, l'artificier qui avait été chargé d'apprendre aux équipes de sabordage l'art et la manière de rendre un bâtiment inutilisable, accompagnait l'ingénieur en chef Lyner de la Barbée à l'arsenal de Toulon pour prendre les premières dispositions d'urgence en vue du désamorçage, à bord des navires sabordés, des charges explosives ayant donné lieu à ratés.

- Pour cela, dit M. Massot, nous nous adressâmes à un officier supérieur allemand qui portait le titre de commandant de l'Arsenal. Cet officier, qui ne parlait pas le français, demanda à l'ingénieur en chef qui, lui, connaissait bien la langue allemande, si c'était moi qui avais participé aux opérations préliminaires au sabordage...

Heureusement, l'Allemand s'est contenté de la réponse négative faite par l'ingénieur en chef, et n'a pas insisté longtemps, car il était pressé de nous voir procéder à la neutralisation des éléments actifs restés à bord des bâtiments...

M. Massot a alors constitué, avec ses hommes et ses adjoints les plus dévoués, ses équipes de démineurs. Leur tâche n'allait pas être de tout repos !

- Les premières opérations, poursuit M. Massot, c'est-à-dire l'enlèvement des charges de sabordage intactes, ont été effectuées assez rapidement étant donné que l'accès sur certains bâtiments a été facilité par les parties émergeantes comportant en particulier les matériels de tir.

Toutefois, j'ai constaté peu de ratés pour le sabordage des matériels de tir, devenus inutilisables par la destruction des culasses ou des âmes des canons.

" Les opérations secondaires, c'est-à-dire l'enlèvement des munitions à bord, dans l'âme des canons prêtes à être tirées, les munitions des soutes, les engins tels que grenades, mines, bombes, se sont effectuées au fur et à mesure de la remise à flot des bâtiments sabordés. C'est dire que notre tâche s'est poursuivie pendant plusieurs années : jusqu'en 1944. Et pendant des mois, sous les bombardements alliés, les équipes de déminage n'ont pratiquement pas cessé d'intervenir.

Aujourd'hui encore, il arrive que l'on fasse appel à M. Massot, à la suite d'un dragage, pour qu'il vienne procéder à l'enlèvement et au désamorçage d'engins et de projectiles divers...

DE LA FERRAILLE...

Une fois éteints les derniers foyers d'incendie, lorsque les techniciens allemands et italiens ont voulu procéder à l'inventaire de ce que la Marine française leur avait laissé, dans le port de Toulon, ils ont eu vite fait de constater à quel degré de perfection avait été poussée la technique du sabordage.

Quelques rares bâtiments étaient intacts, ou aisément récupérables : notamment les contre-torpilleurs Tigre, Panthère, Lion, et les torpilleurs Trombe et Bison. Les autorités maritimes de Toulon, et l'amiral Abrial à Vichy allaient, pendant des semaines, les disputer à la convoitise des Italiens.

Restaient les épaves. Avant même que fût écarté tout danger d'explosion à bord des bâtiments qui brûlaient encore, une première vague de récupérateurs " s'était abattue sur les navires sabordés pour en arracher tout ce qui prenait, en cette période de pénurie de matières premières, une particulière valeur - à commencer par les métaux non ferreux.

Puis Allemands et Italiens ont envisagé une récupération systématique plus importante.

En décembre 1942, l'amiral de Penfentenyo, de passage à Toulon, reçoit la visite du capitaine de corvette Bichard, " l'as du renflouement des navires " à la compagnie des Abeilles.

- Amiral, dit le commandant Bichard, les Allemands nous demandent de renflouer les navires de la flotte. Nous n'avons pas du tout envie de travailler pour les Allemands... que faut-il faire ?

L'amiral de Penfentenyo est perplexe. Il pose la question à l'amiral Bléhaut, qui s'est fait annoncer quelques minutes après l'arrivée de Bichard.

- Bléhaut, dit Penfentenyo, vous tombez bien : voilà un cas de conscience qui se pose, vous allez m'aider à résoudre ce problème...

Finalement tous trois arrivent à cette conclusion qu'il vaut mieux accepter, pour éviter qu'Italiens ou Allemands fassent eux-mêmes le travail, et pour que les travaux de renflouement soient menés dans le double souci, d'une part, de détruire les appareils de conduite de tir et les pièces secrètes ayant pu échapper au sabotage, et, d'autre part, de faire en sorte que les bateaux ne soient pas relevés tant que les Allemands ne seront pas partis...

Néanmoins, les Italiens, excellents spécialistes, se sont réservé la majeure partie des travaux. Ils out récupéré des tonnes et des tonnes de métal, allant jusqu'à découper en rondelles les grosses pièces - en particulier celles du Strasbourg - pour les envoyer en Italie, à la fonte.

À la fin des hostilités, de grandes entreprises de récupération de ferraille ont passé des marchés avec la marine nationale pour la récupération et l'enlèvement des épaves des bâtiments sabordés.

Ces épaves, sommairement renflouées à l'aide de batardeaux et à grand renfort d'air comprimé envoyé dans des compartiments étanches, ont été remorquées suivant leur tonnage dans un bassin, puis mises à sec et découpées au chalumeau.

D'autres épaves, remises à flot, ont été dirigées sur des chantiers de démolition des environs de Toulon. On peut y voir encore, sur les terre-pleins, des matériels, des pièces diverses, des objets, récupérés sur les bâtiments sabordés le 27 novembre 1942 et entassés en attendant les acheteurs qui les font partir, lot après lot, vers de lointaines fonderies...

" QUELLES QUE SOIENT LES DIFFICULTÉS QUI NOUS ATTENDENT... "

La vision sinistre des ferrailleurs découpant au chalumeau les coques calcinées et rouillées des bâtiments qui furent l'orgueil de la marine française ne mérite pas que l'on s'y attarde.

Mieux vaut retourner une dernière fois auprès de ceux dont le sillage se confond avec le chemin de la gloire : les sous-marins, en route vers de nouveaux combats.

A bord du Marsouin, le commandant Mine a fait afficher dans les postes un ordre du jour. Il en a scrupuleusement pesé tous les termes afin, dira-t-il, " d'éviter de froisser ceux qui ne peuvent encore admettre l'aberration des chefs qu'ils vénèrent ".

Néanmoins, le commandant du Marsouin a jugé indispensable d'analyser la situation en ne se limitant pas au strict point de vue militaire :

Après les violations allemandes, a-t-il écrit, le gouvernement de Vichy est resté en fonction dans l'entière dépendance des Allemands qui contrôlent le pays. Ces violations nous libèrent d'un serment envers un gouvernement dont le manque de liberté ne petit faire de doute...

Le vendredi 27 au matin, les Allemands, ayant terminé la mise en place de leur dispositif en zone libre, prenaient l'initiative de désarmer notre armée d'armistice et notre marine, et, rompant avec les arrangements trompeurs passés avec l'amiral Marquis, préfet maritime, et avec l'amiral de Laborde, commandant en chef des Forces de Haut Mer, attaquaient avant l'aube l'Arsenal de Toulon, s'assurant ainsi que fort peu de bâtiments pourraient s'échapper.

Vous savez le reste : quelques sous-marins, qui étaient disponibles et dont les commandants avaient pris toutes dispositions utiles, parvenaient à appareiller dans un temps record, et à forcer les passes sous une grêle de bombes de très gros calibre.

Une fois de plus, le Marsouin a été à la peine.

HONNEUR À TOUS À BORD !

Et l'ordre du jour s'achève sur ces mots :

Quelles que soient les difficultés qui nous attendent, notre devoir est de continuer la lutte, pour le succès des armes de la France et la libération de notre patrie.

Vive le Marsouin !

Vive la France !.

LE COMMANDANT.

Le Casablanca, après avoir, comme prévu, croisé au arge entre le cap Sicié et l'île du Levant avec l'espoir l'attaquer l'ennemi - ou d'aider des rescapés en diffiulté - a repris, le 28, à 2 heures, sa route au sud, vers Alger, vers la reprise du combat.

- Car nous voulons tous, dit le commandant L'Herminier, dans les mois qui vont suivre, donner son sens entieràt notre évasion. Nous voulons mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu... Tous, du dernier breveté au commandant !

Mais il reste une difficulté à surmonter, et non la moindre : l'émetteur du Casablanca est grillé, et le sous-marin ne peut entrer en contact avec les Alliés. Le commandant L'Herminier va donc vivre encore quelques heures d'angoisse à la pensée que peut-être, lorsqu'il se présentera sur la côte d'Afrique sans avoir le moyen de se faire reconnaître, il sera pris à partie par les forces navales et aériennes des Alliés.

Dans la nuit du 29 au 30, la radio du Casabianca - qui ne peut émettre, mais reçoit correctement - intercepte un message du Marsouin : le commandant Mine s'annonce pour le 30 en fin de journée à Alger.

Le Casabianca, lui, tentera le tout pour le tout dès le matin.

À 7 h 18, en plein milieu de la ronde des corvettes anglaises qui protègent l'escadre entre Matifou et Caxine, le Casabianca fait surface. Deux hommes bondissent sur le pont et agitent un pavillon français sur l'avant du canon.

La reconnaissance, par une corvette anglaise qui s'est approchée à trois cents mètres, prête à tirer, est laborieuse. Mais lorsque, enfin, le commandant anglais réalise qu'il s'agit d'un french submarine venant de Toulon, il perd tout son flegme et, de joie, lance sa casquette en l'air, tandis que son équipage pousse des hurrahs.

À 9 h 45, le Casabianca vient s'amarrer au poste 9 de la jetée nord d'Alger. Tous les bateaux devant lesquels il est passé l'ont salué, équipages à la bande, et lorsqu'il a franchi la passe, le premier évadé de Toulon a été accueilli par une sonnerie de clairons : un détachement de marins présentait les armes, des officiers, dont un amiral, saluaient... Quelques heures plus tard, le Marsouin, à son tour, ralliait Alger. Le Glorieux, on le sait, ne devait rejoindre l'Afrique du Nord qu'après son escale forcée en Espagne.

CHAPITRE XIII

LE BILAN

OFFICIELLEMENT, le sabordage de la flotte a fait, du côté français, 6 morts et 26 blessés, dont les noms, les grades et les affectations ont été rendus publics, le 30 novembre 1942 par un communiqué officiel de l'amiral Marquis reproduit dans toute la presse française de la zone Sud, sur injonction de la censure.

Depuis lors, à quelques variantes près quant au nombre (les blessés" ces chiffres ont été admis. En réalité le nombre des morts est plus élevé. En effet, sur la liste publiée par -l'amiral Marquis on ne voit figurer qu'un seul mort appartenant à la D.C.A. : le second maître mécanicien Godfrein, abattu d'une balle dans le dos lors de l'occupation du P.C. Gambin. Or le commandant de la D.C.A., le capitaine de vaisseau Orlandini, a fait état, dans son compte rendu de 4 morts ou disparus à la section de 13,2 de la Grande-Jetée (et 8 blessés, alors que 7 seulement figurent sur la liste officielle). De même, dans le rapport établi par l'aéronautique navale il est fait mention d'un ouvrier de la E.A.N. de Berre, mortellement blessé par les Allemands lors de l'occupation de la base.

Enfin, le commandant Bonny a indiqué 2 que trois marins avaient été tués - un au dépôt et deux sur le terrain de Malbousquet — par projection d'éclats au moment de l'explosion des soutes et du parc à torpilles du Dupleix.

Le chiffre des morts doit donc être rectifié si l'on tient compte non du sabordage proprement dit, en se limitant aux équipages des bâtiments sabordés, mais de l'ensemble des opérations consécutives à l'agression allemande du 27 novembre.

C'est d'ailleurs à une conclusion identique qu'est parvenu l'amiral de Laborde :

- Je crois, a-t-il dit, qu'il y a eu une douzaine de tués, si je me souviens bien, pour l'ensemble de la région.

Il semble que l'on puisse s'en tenir à cette approximation, qui double le chiffre généralement admis.

Le bilan purement matériel, pour considérable qu'il soit, n'a pas de quoi surprendre : d'une part, en effet, le chiffre global du tonnage coulé a déjà, dès les premières pages, été cité, et, d'autre part, on a pu voir s'allonger de minute en minute, en suivant les opérations du sabordage, la liste des bâtiments détruits.

Le tableau récapitulatif que l'on trouvera page 314 est néanmoins éloquent.

Il n'est pas sans intérêt de dénombrer, également, les bâtiments restés intacts - et d'évaluer leur tonnage global.

Si l'on excepte les deux vieux cuirassés transformés en pontons ! - et qui n'avaient plus de bateaux que le nom - 39 bâtiments présents à Toulon le 27 novembre 1942 ont survécu au sabordage de la flotte. Mais dans ce nombre, sont compris 17 patrouilleurs de la 1re F.P., pour lesquels les ordres permanents excluaient tout sabordage. De plus, ces 39 bâtiments ne représentent à eux tous qu'un tonnage global d'environ 25.000 tonnes, ce qui donne une idée assez exacte de la proportion dans laquelle le sabordage a été exécuté. (Cette proportion, pour les bâtiments des F.H.M. est de 100 %.)

Enfin, il serait injuste de limiter ce bilan matériel aux seuls bâtiments sabordés. L'amiral Marquis a en effet légitimement souligné l'importance des destructions exécutées sur son ordre par le personnel à terre - front de mer et batteries de côte, D.C.A. :

- Je suis, a-t-il dit le seul officier général, en France à avoir fait détruire le matériel de terre au moment de l'avance allemande. Celui-là, il ne pouvait pas appareiller... Eh bien, je l'ai fait détruire. Ailleurs on l'a livré !...

Il est exact que les destructions avaient été ordonnées par Marquis et qu'elles ont joué dans une très forte proportion : toutes les batteries de la côte, de Sanary aux îles d'Hvères - sauf La Cride et le 138 Sablettes - ont été rendues inutilisables. Et, pour la D.C.A., 8 batteries de 90 et 75 (sur 10) ont été détruites, ainsi que toutes les sections légères, sauf trois : Grosse Tour, Croupe Lamalgue et Balaguier, et 18 projecteurs sur 24.

UN ÉCHEC CUISANT POUR HITLER

Ces chiffres sont impressionnants, et l'on serait tenté de les trouver affligeants s'ils ne traduisaient, en définitive, l'un des plus cuisants échecs ressentis par Hitler au cours de la Deuxième Guerre mondiale.

Or, ce qui fait l'importance réelle, la véritable valeur d'une opération de guerre - et le sabordage du 27 novembre 1942 en fut une - c'est sa portée stratégique, sa répercussion sur l'évolution du conflit, c'est la modification du rapport des forces qui a pu en résulter... ou, au contraire, qui a été évitée.

De ce point de vue, le sabordage de Toulon, acte négatif par essence, s'est soldé, paradoxalement, par un bilan positif.

On peut épiloguer sur les causes de la réussite du sabordage. Il est certain que l'obstination avec laquelle l'O.K.W. (Oberkommando der Wehrmacht) a passé outre aux objections de l'O.K.M. (Oberkommando der Marine), pour finalement monter toute l'affaire sans la participation des marins l a été pour beaucoup dans l'échec de l'opération Lila.

Le commandant L'Herminier l'a dit :

Si le port avait été bloqué par les marins allemands, nous n'aurions pu nous échapper.

Et l'amiral Rouyer l'a confirmé dans un passage de son rapport qui n'est pas sujet à caution : Le manque de compétence des assaillants en matière maritime a permis, dans bien des cas aux commandants français de gagner du

temps en parlementant lorsque les sabordages n'étaient pas achevés. "

On peut aussi relever une assez exceptionnelle accumulation de coïncidences heureuses et d' accidents " favorables qui, notamment au moment du déclenchement de l'alerte générale, ont opportunément pallié les insuffisances du dispositif mis en place par les amiraux Marquis et Laborde...

Il n'en reste pas moins que même si, appliquant à l'ensemble de la flotte la formule du commandant du Casabianca, on sait reconnaître la part du hasard ou de la chance dans le succès ", ce succès reste incontestable.

Il n'est, pour s'en convaincre, que d'imaginer quel parti Hitler eût tiré, pour sa stratégie et pour sa propagande, en ce mois décisif que fut novembre 1942, de la capture d'une flotte de guerre de près de 250.000 tonnes, pour laquelle, déjà, les équipages allemands avaient été dirigés sur Toulon.

Quel communiqué de victoire eût salué la réussite du plan allemand ! Et combien est révélatrice de la désillusion ressentie au grand quartier général du Führer cette sèche mention transcrite, à la date du 27 novembre 1942, sur le " Journal de guerre de l'O.K.W. " :

Ce matin l'opération Lila a été exécutée suivant les plans avec une faible résistance. La flotte française s'est sabordée en grande partie. Le cuirassé Strasbourg repose sur le fond.

UNE AMÈRE INSATISFACTION

Pourquoi faut-il alors que ce harakiri gigantesque, salué avec enthousiasme dans toutes les capitales du monde libre, et enregistré par l'O.K.W. comme une défaite, nous laisse une impression d'amère insatisfaction ? Et qu'un arrière-goût de cendre vienne altérer le plaisir que l'on pourrait éprouver à savourer la déconvenue d'Hitler ?

Cela tient sans doute à ce que chaque fois que revient le mot de sabordage, un autre mot : appareillage, lui fait écho et souligne l'inepte grandeur d'un sacrifice qui eût pu être évité.

Lorsqu'on fait le compte de l'énergie, du courage - voire de l'Héroïsme - et, parfois, de l'intelligence qui furent dépensés pour préparer puis exécuter ce suicide collectif de la flotte française, comment s'empêcher de penser que la même énergie, le même courage, la même intelligence eussent pu être mis en œuvre, non pour détruire les bâtiments mais bien pour les sauver ?

Il eût suffi, pour cela, qu'un ordre fût lancé du Strasbourg quinze jours plus tôt. Un seul ordre - attendu, ardemment espéré par l'immense majorité des officiers et des équipages -, et les forces de Haute Mer, aussitôt imitées par tous les autres bâtiments en état d'appareiller, eussent quitté la souricière de Toulon et rallié les ports

libérés de l'Afrique du Nord.

Au prix d'un combat contre les bombardiers et les Stukas de l'Axe ? Probablement. Mais nul ne songerait à dire que ce risque eût été de nature à faire hésiter nos marins. Et il devait être prouvé, moins d'un an après le sabordage de Toulon, qu'un tel combat valait d'être livré. Cette démonstration ne peut d'ailleurs qu'accroître notre amertume, car ce que la flotte française n'a pas tenté, le 11 novembre 1942, c'est la flotte italienne qui devait le réussir, le 8 septembre 1943 en appareillant de La Spezia sous le feu de la Luftwaffe.

Certes, le cuirassé-amiral Roma, à bord duquel flottait la marque de l'amiral Bergamini, commandant en chef, devait être coulé, et le cuirassé Italia sérieusement touché, mais une fois payé ce tribut à la liberté, la majeure partie de la flotte italienne se retrouvait, trois jours plus tard, au mouillage sous les canons de Malte...

Un tel rapprochement ne peut être fait sans tristesse. Il est, néanmoins, nécessaire, lorsqu'il s'agit de dresser honnêtement, sans hypocrite indulgence, le bilan du sabordage de Toulon.

LA SEULE QUESTION

Établir cette comparaison revient, en effet, à formuler, en guise de conclusion, la seule question qui mérite vraiment d'être posée : pourquoi avoir ainsi acculé la flotte française au suicide ? Pourquoi avoir contraint les marins de Toulon à accomplir, pour sauver l'honneur du pavillon, ce geste désespéré et stérile et les avoir ainsi frustrés de la part qui leur revenait dans la victoire de la France et de ses alliés ?

À cette question, quelques hommes seulement peuvent répondre : ceux-là mêmes de qui il dépendait, en novembre 1942, que la flotte de Toulon fût sauvée ou détruite.

Et, d'abord, le maréchal Pétain.

Dans la note, écrite de sa main et qui se trouve annexée au procès-verbal de son interrogatoire en date du 8 juin 1945, le maréchal Pétain a, lui-même, fixé, pour l'Histoire, sa position :

Pourquoi n'ai-je pas donné l'ordre à la flotte, dès le 11 novembre, de gagner l'Afrique ?

Pour des raisons techniques l'ordre n'était point exécutable et la flotte eût été vouée à la destruction. Donc, en fait, le départ eût amené les mêmes conséquences que le sabordage.

En outre, cet ordre eût été le signal de la reprise des hostilités contre l'Allemagne, et eût exposé la France désarmée à de terribles représailles sans aucun bénéfice pour la cause alliée.

Entre deux maux, le Politique doit choisir le moindre. Il m'a paru moins grave que la flotte se sabordât conformément aux engagements, plutôt que de l'envoyer à sa perte et de déchaîner sur la France des violences sans précédent, notamment le retour en captivité des 700.000 prisonniers dont j'avais obtenu la libération et la substitution d'un gauleiter au gouvernement français.

Ainsi, ai-je épargné le pire et aidé à la victoire commune empêchant l'Allemagne d'augmenter son potentiel de guerre par la capture de notre flotte. Je n'en considère pas moins le sabordage comme un sacrifice inévitable et comme un deuil national.

Après Pétain, c'est à Pierre Laval qu'incombaient, en novembre 1942, à Vichy, les plus lourdes responsabilités gouvernementales. Laval, dont les coups de téléphone, depuis Munich, et l'action personnelle auprès des membres de son gouvernement avaient été déterminants, s'est, lui

aussi, expliqué au sujet du sabordage de la flotte :

Ma défense, a-t-il écrit, est-elle plus difficile quand il s'agit de l'accusation portée contre moi, d'avoir, avec Pétain, préféré voir la flotte se détruire elle-même à Toulon plutôt que de jouer un rôle utile à la France et à ses alliés a ? Ma réponse est très simple au contraire, pour la seule et bonne raison que je n'ai jamais eu à m'occuper de la flotte de Toulon, sauf le 27 novembre 1942 pour avoir, lorsque l'événement était accompli, reçu la communication du ministre allemand Krug von Nidda m'avisant qu'elle était cernée par une troupe allemande.

C'est l'amiral Darlan qui avait toute la flotte, y compris celle de Toulon, sous son autorité et sous son contrôle, jusqu'au jour où, se rendant à Alger, il y fut surpris par le débarquement anglo-américain. Ensuite, ce fut le Maréchal qui s'attribua, en parfait accord avec moi, le rôle de chef de toutes nos forces militaires, aériennes et navales.

Je n'eus donc pas à intervenir pour donner des ordres à la flotte de Toulon.

Et, plus loin, Laval poursuit :

D'Alger ou de Londres, il était facile de parler de la cause des Alliés, comme il est plus commode de le faire en 1945, de Paris, quand les Allemands n'y sont plus, mais, à moins de vouloir la rupture de l'armistice avec toutes les conséquences dramatiques qu'elle devait entraîner pour l'ensemble des populations françaises, il était impossible au gouvernement français d'agir ainsi que l'aurait souhaité la France.

Cela lui était impossible, non pas seulement parce qu'il avait signé l'armistice et pris des engagements, mais parce que la France était tout entière occupée, sans armes, sans force, à la discrétion du vainqueur d'hier. Une telle décision nous eût conduits à faire crucifier la France.

S'il était impossible au Maréchal, seul responsable du commandement de la flotte, d'agir autrement, les navires, eux, pouvaient tenter de s'échapper. L'opération était périlleuse - impossible ont dit les techniciens. Certaines unités la tentèrent pourtant.

Ainsi, tandis que le maréchal Pétain revendique l'entière responsabilité non seulement des ordres donnés mais encore de leur exécution, Laval laisse entendre - en 19-15 - que, selon lui, les marins eussent été bien inspirés en manifestant plus d'esprit d'initiative et moins de discipline.

C'est aux amiraux - à ceux qui ont tenu dans leurs mains le sort de la flotte de Toulon - qu'il appartient de répondre.

Ils l'ont fait, quels qu'aient été leurs sentiments personnels, sinon dans les mêmes termes tout au moins en invoquant les mêmes raisons : fidélité au maréchal Pétain, obéissance aux ordres reçus, respect de la discipline militaire.

L'amiral Auphan qui, tout à la fois, s'est dépensé sans compter pour tenter d'arracher à Pétain l'ordre d'appareillage, et a cependant pris ou couvert les décisions qui ont conduit au sabordage - maintien de Laborde à son poste, accord sur le camp retranché -, a justifié ainsi sa position :

Mon devoir, a-t-il écrit, était de penser à la flotte et je l'ai fait. Mais le devoir du Maréchal était de penser à la France tout entière, et il me répondait en évoquant les représailles qu'un geste inconsidéré, équivalant à une reprise des hostilités en métropole, aurait pu provoquer...

Quant aux deux " grands subordonnés" de Toulon, Marquis et Laborde, voici quelles ont été leurs explications :

- Si l'on estime, a dit l'amiral de Laborde, qu'un grand chef militaire, avec ses troupes, avec ses bâtiments, avec ses avions, parce qu'il estime que la politique du gouvernement n'est pas ce qu'elle doit être, a le droit - non pas le droit mais le devoir, c'est ce que l'on veut insinuer - de livrer à une puissance étrangère quelle qu'elle

soit, les bâtiments, les avions, les troupes qu'on lui a confiés, je crois que c'est la fin de la discipline militaire dans un pays.

L'amiral Marquis, pour sa part, n'a pas feint de croire qu'il s'agissait, en novembre 1942, de " livrer les bâtiments à une puissance étrangère ". N'a-t-il pas dit, d'ailleurs, qu'il était personnellement favorable à l'appareillage, contre l'avis de Laborde ? Mais il a, lui aussi, dégagé sa responsabilité personnelle en se retranchant derrière le strict respect de la discipline militaire :

- Le malheur, devait-il dire ; le malheur à certains points de vue, au point de vue de l'appareillage de la flotte sûrement, c'est que, dans la marine, on est très discipliné...

Le débat qui est ainsi ouvert, sur l'obéissance et le droit au refus d'obéissance, sur la discipline militaire et la légitimité de certains actes d'indiscipline est de ceux qui ne seront jamais clos.

Péguy a pu écrire : " Je désobéirai si la justice et la liberté l'exigent ", et Charles de Gaulle a prouvé le 18 juin 1940 que le refus d'obéissance pouvait être à la fois - rencontre moins rare qu'on ne l'imagine - l'attitude la plus courageuse et la plus politique.

Mais ni l'exemple donné par celui-ci ni la profession de foi formulée par celui-là ne sauraient dispenser quiconque se trouve aux prises avec un tel problème de le résoudre seul, sans autre interlocuteur que sa propre conscience.[/b]
Tant que les Français constitueront une nation, ils se souviendront de mon nom !

Napoléon
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