L'affaire Paxton...

Les Totalitarismes à l'assaut de l'Europe !

L'affaire Paxton...

Message par BRH » Dimanche 12 Octobre 2014 14:00:13

Par Emmanuel de Chambost :

http://siteedc.edechambost.net/Paxton/40000soldats.htm

1 Janvier 2006, je m'interroge

Me souvenant que le sujet avait déjà été débattu, le 8 janvier 2006, je formulais la question suivante sur les "histoforums" (http://histoforum.org/)

"Quels ont été les effectifs allemands présents en France entre 1940 et 1944 ?
Dans l'avant-propos de l'édition de 1997 de "La France de Vichy", Paxton articule une partie de son raisonnement autour de ces chiffres:

"Aucune évaluation raisonnable du Diktat nazi ne saurait passer sous silence la relative faiblesse des troupes d'occupation" écrit-il après avoir parlé de 30-40000 hommes après Août 41."

Comme Paxton est un historien connu et spécialiste de la période, a priori ce chiffre fait foi. En tous cas, il peut être repris par des historiens de seconde main ou vulgarisateurs de bonne foi.
Ce qui pose les questions suivantes:
- Le chiffre de 30-40000 après Août 41 est-il exact ? Sinon, quel est le vrai chiffre ? A-t-il été déjà publié ?
- Quelle est l'évolution des effectifs entre 1940 et 1944 ? "


Parmi les intervenants qui prennent part aux débats, Bruno Roy-Henry, qui déclare avoir mis le doigt sur l'erreur en 2000 et Loïc Bonal qui avait déjà réussi à faire une estimation des troupes allemandes en 2004, pour conclure que les effectifs de l'armée allemande n'avaient jamais été inférieurs à 400 000 hommes entre 1940 et 1944. J'ai recopié ces données chiffrées dans l'annexe: présence militaire allemande en France. Sur cette page, on peut également trouver quelques précisions sur La Mise au Pas, de Rita Thalmann, citée par Paxton.

J'en profite pour citer et remercier encore Thierry Decool, Loïc Lilian et Evelyne Py, Eric Denis et Denis Parpaillon qui avaient également apporté leur participation positive à la recherche de la vérité. Comme je regrettais que les chiffres qui résultaient de cette enquête coopérative étaient introuvables dans la littérature francophone, certains ont recopié sur leur site personnel les contributions les plus substantielles.



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2 La récidive permanente

Revenons à Paxton et à l'objet du délit. L'estimation des troupes allemandes en France à 45000 d'abord, puis à 60000 n'est pas une erreur que se serait glissé accidentellement dans une édition de 1972, mais une affirmation sans cesse répétée dans diverses publications et interventions tout au long de sa carrière..
1993 1997 1997 2000
2.1 1993, La France des années noires

Dans son article "la collaboration d'état", in "La France des années noires", p.357 de l'édition de poche Points-Seuil, Paxton écrit ceci:
"... Il est vrai que les Allemands disposaient de la force pour s'emparer de ce qu'ils voulaient, même quand le gouvernement de Vichy n'était pas d'accord... L'absurde (sic) coût de l'occupation dont le montant avait été fixé à 4 Millions de francs par jour...
...Mais les avantages tirés de l'armistice par le vainqueur ne reposaient pas sur le seul droit du plus fort. L'Allemagne réalisait une sérieuse économie puisque la France, bien qu'occupée, avait l'autorisation de s'auto administrer, maintenant l'ordre elle-même, produisant pour l'économie de guerre allemande, protégeant son empire et sa flotte contre les alliés sans que Hitler qui s'en réjouissait eut à débourser un seul mark, et en n'immobilisant qu'une très modeste force d'occupation constituée de troupes de second ordre [Note: Selon Rita Thalmann, la Mise au Pas, Paris Fayard, 1991, p.11, les effectifs des autorités d'occupation ne dépassaient jamais 40000 personnes. L'age moyen des troupes d'occupation était de 48 ans. Bernd Kasten, "Gute Franzosen": die französische Polizei..., Jan Thorbecke Verlag, 1993, p.56] Vichy s'était vu accorder en échange la permission de maintenir la France hors de la guerre ..."

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2.2 1997, Avant propos de la France de Vichy

Avant-propos de "La France de Vichy", Le Seuil, édition de 1997, .collection Points-Histoire, p.11
"...Après le départ des unités massées en France pour l'opération Seelöwe, il n'y aura plus de forces d'occupation considérables, qu'elles soient militaires ou policières: la plupart des Allemands en état de combattre qui restaient sur le sol français furent envoyés sur le front russe à l'été 1941, ne laissant derrière eux que 60 bataillons de Landesschätz (30 à 40000 hommes trop âgés pour le front) 1 Et les troupes allemandes qui revinrent au front en 1943 pour parer à la menace d'un débarquement allié ne furent déployées que sur les cotes. Rita Thalmann avait donc quelque raison de se demander, en 1991, comment la "mise au pas" d'une nation de 45 millions d'habitants "avait pu atteindre de telles proportions en si peu de temps avec des effectifs ne dépassant pas 40000 hommes, même après l'occupation de la zone dite libre" 2. Sans une administration française pour faire fonctionner le pays et une police française pour maintenir l'ordre, la tâche aurait été impossible. Aucune évaluation raisonnable du Diktat nazi ne saurait passer sous silence la relative faiblesse des troupes d'occupation..."

[Note 1: leur age moyen était de 48 ans: Bernd Kasten, "Gute Franzosen": Die französiche Polizei und die deutsche Bezatzungsmacht in besetzen Frankreich. Sigmaringen, Jan Thorbecke Verlag 1993, p.56. Voir aussi Hans Humbreit, Der Militärbefehlshäber in Frankreich, 1840-44, Boppard am Rhein, Harald Bildt Verlag, 1968, p.46-51]

[Note 2: Rita Thalmann, La Mise au pas: idéologie et stratégie sécuritaire dans la France occupée, Paris, Fayard, 1991, p.11]

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2.3 Octobre 1997, le procés Papon

D'après Jacques Villette, qui milite pour la réhabilitation de Papon, lors de son audition au procès Papon, le 31 octobre 1997, Paxton aurait déclaré (http://www.maurice-papon.net/paxton.htm):

" Combien d’Allemands étaient présents en France sous l’occupation ? Aujourd’hui, des historiens se le demandent. Le chiffre qui revient le plus souvent est celui de 40 000 : 40 000 hommes dont l’âge moyen était de 48 ans. "

Je n'ai pas pu trouvé la déposition complète de Paxton lors du procés. Je ne m'avancerai donc pas trop pour interprêter la déclaration. Difficile également de dire si ce pourrait être un témoignage malheureux qui pourrait être à l'origine de la façon dont Paxton s'est par la suite enferré dans sa position.

[En avril 2009, Jacques Villette me dis comment accéder en ligne à la déposition. C'est intéressant. Voir La déposition de Paxton au procés Papon et les commentaires EdC.

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2.4 2000, Conférence au CHRD de Lyon

Le 4 novembre 2000; Paxton donne une conférence au CHRD de Lyon (Centre d'études sur la Résistance et la déportation. Selon le compte-rendu d'Evelyne Py, publié avec l'autorisation du conférencier, Robert Paxton a déclaré que

"Hitler a fait un calcul astucieux… Un armistice bien pensé empêchera les Français de former un gouvernement outre-mer et permettra de faire des « économies de moyens » en les laissant se gouverner eux-mêmes. Il suffit de se poser la question : Combien d’allemands sont présents en France ? Récemment , les dernières études montrent qu’ils n’ont jamais été plus de 60 000 et d’un âge moyen de 48 ans . On est donc loin de la force illimitée et invincible décrite par Aron. La France de Vichy administre et laisse les allemands libres pour la conquête."

ref: http://clioweb.free.fr/enjeux/laborie.htm
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Re: L'affaire Paxton...

Message par BRH » Dimanche 19 Octobre 2014 13:42:47

Polémique Zemmour : « Vichy, une collaboration active et lamentable »

LE MONDE | 18.10.2014 à 11h49 • Mis à jour le 19.10.2014 à 14h08

Dans sa longue complainte sur le déclin de la France, Eric Zemmour laisse percer un mince rayon de lumière : au moins la France de Vichy parvint-elle à sauver 75 % des juifs de France du monstre nazi…

Il est difficile de croire qu’il a véritablement lu les statuts de Vichy concernant les juifs. Aucune « préférence nationale » n’y apparaît. Toutes les mesures de Vichy concernant les juifs visaient autant les citoyens français que les immigrés, mise à part celle du 4 octobre 1940 ordonnant l’internement des « ressortissants étrangers de race juive ». Certaines dispositions, il est vrai, furent prises afin d’exempter les vétérans de guerre et les juifs qui avaient rendu à la France des services particuliers (qui n’étaient pas nécessairement citoyens français), ainsi que des familles installées dans l’Hexagone depuis cinq générations. Dans les faits, toutefois, peu de personnes bénéficièrent de ces exemptions, et il arriva que certaines d’entre elles finissent par être déportées.

Le régime de Vichy appliqua ses mesures de restriction aux juifs avec zèle. Des chercheurs français établirent le chiffre précis de ceux qui furent exclus de la fonction publique et interdits d’exercer leur profession. La commission Mattéoli a déterminé très exactement combien d’entre eux furent victimes de spoliations. Les juifs français, davantage intégrés que les immigrés, ont particulièrement souffert de ces mesures. Lorsque les déportations débutèrent, ils étaient déjà extrêmement fragilisés par la perte de leurs professions et de leurs biens.
ANTISÉMITISME CULTUREL FRANÇAIS

Les juifs assimilés comme Léon Blum furent les cibles d’un opprobre tout particulier. Xavier Vallat, le premier commissaire général aux questions juives, brouillait la différence existant prétendument entre l’antisémitisme culturel français et l’antisémitisme racial allemand. Vallat était convaincu que des juifs comme Blum, bien que nés français, étaient fondamentalement incapables de devenir d’authentiques Français.

Tous les historiens ayant travaillé sérieusement sur la France de Vichy détectent un changement à l’été 1942. Lorsque la « solution finale » commença à être mise en œuvre en France, avec les arrestations de masse, et la séparation des mères de leurs enfants. Même ceux qui s’étaient récemment plaints du nombre trop élevé à leurs yeux d’immigrés montrèrent de la répulsion. Cinq évêques dénoncèrent ces arrestations. Pierre Laval, le chef du gouvernement, n’obtint qu’un report de l’arrestation des juifs français. Les Allemands acceptèrent de déporter en priorité les juifs étrangers, pourvu que la police française assure un nombre suffisant pour remplir les trains. Ils dirent toujours très clairement à Laval qu’ils finiraient par s’occuper des juifs français aussi. Il n’y eut jamais aucun accord, ni écrit ni oral, sur cette question.

En fin de compte, les Allemands s’emparèrent de tous ceux qu’ils purent, français ou non. Un tiers des 76 000 juifs déportés était des citoyens français, dont, il est vrai, des enfants nés en France de parents immigrés. L’extermination de 25 % des juifs de France ne fut pas une issue positive. La France avait bien plus de possibilités de dissimuler les juifs que la Belgique et les Pays-Bas, où la présence allemande était plus forte. L’exemple de l’Italie permet d’établir une meilleure comparaison. L’occupation allemande y débuta plus tard, mais se termina plus tard aussi, en mai 1945. Ne pouvant compter ni sur l’aide de l’Etat italien ni sur celui de sa police, les nazis ne furent en mesure de mettre la main que sur 16 % des juifs d’Italie. Si en France la police de Vichy participa activement aux arrestations, elle le fit avec de moins en moins de zèle à partir du début de l’année 1943.

Plus stupéfiant encore, le régime de Vichy envoya spontanément 10 000 juifs étrangers de la zone libre de l’autre côté de la ligne de démarcation pour les livrer à une mort certaine. Une telle mesure n’eut pas d’équivalent en Europe de l’Ouest, et n’en eut que peu en Europe de l’Est. On peut tenter d’expliquer ce zèle en l’interprétant comme une réaction à l’avalanche de réfugiés dans les années 1930. La France en accueillit proportionnellement plus que les Etats-Unis, mais pas davantage en nombre absolu, comme le prétend M. Zemmour. Après 1940, Vichy tenta de convaincre l’Allemagne de « reprendre » ses réfugiés. Au printemps 1942, Berlin obtempéra et put compter sur le plein concours de Vichy.
DES GENS DE BIEN

Bien comprendre la situation allemande permet de saisir l’importance pour eux de la collaboration policière française. Une constante pénurie de main-d’œuvre sévissait en Allemagne. Engagée dans des combats de grande ampleur sur le front de l’Est, elle comptait en France sur Vichy et sa police pour combler ce manque. Ce fait n’est pas de mon invention, contrairement à ce qu’insinue M. Zemmour ; il ressort avec évidence des archives allemandes. « Etant donné que Berlin ne peut pas détacher du personnel », écrivit le 7 juillet 1943 Heinz Röthke, l’officiel chargé de diriger les actions allemandes contre les juifs, « l’action [d’arrestation de juifs] devra être exécutée presque exclusivement avec des forces de la police française ».

Il existe, dans cette lamentable histoire, quelque chose dont il est permis de se féliciter. Je pense ici aux efforts que menèrent de nombreux Français pour venir en aide aux juifs, particulièrement aux enfants. Michael R. Marrus et moi-même leur avons dédié notre ouvrage paru en 1981, Vichy et les Juifs (Calmann-Lévy), car nous ne concevions pas que la critique de Vichy puisse équivaloir à une critique de la France et des Français (comme le pense Zemmour). L’aide humanitaire apportée aux juifs ne fut pas une spécificité française, mais elle joua un rôle important reconnu par Vichy qui traqua et arrêta parfois ces gens de bien.

Le livre d’Eric Zemmour rencontre le succès parce qu’il exploite avec habileté la peur du déclin. Le lecteur est porté par sa verve, son talent pour l’invective, son don de conteur et son goût de la provocation. Mais tout ce qui est abordé dans ce livre l’est au travers des verres déformants. Sa nostalgie de l’autorité masculine ne fait guère de proposition constructive pour surmonter les problèmes du moment. Je ne crois pas qu’ils seront nombreux à vouloir sérieusement revenir à l’époque d’avant 1965 alors que les femmes ne pouvaient ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leurs maris, un changement que Zemmour semble regretter. Une fois que l’énergie criarde de ce livre aura fait son petit effet, l’engouement du moment disparaîtra.

Vues de l’étranger, les idées noires exploitées par Zemmour ne semblent pas si exceptionnelles. Jadis puissance militaire et culturelle, la France en est venue à occuper une position certes honorable mais moyenne. Aucun Etat n’échappe au relâchement des liens nationaux et sociaux, au commerce mondialisé et à l’individualisme débridé. Aux Etats-Unis aussi, on redoute la déchéance. Le Tea Party est parvenu à bloquer le gouvernement fédéral. Le système électoral américain est archaïque. Le président n’est pas apprécié par la population. Un mouvement « néoconfédéré » vigoureux s’enorgueillit de la cause sudiste telle qu’elle fut défendue au cours de la guerre civile des années 1861-1865. Ce mouvement accuse les historiens qui critiquent la société esclavagiste d’être quelque peu antiaméricains. Eric Zemmour se sentirait chez lui en leur compagnie.

(Traduit de l’anglais par Fédéric Joly)

Robert O. Paxton, professeur émérite d’histoire Columbia University (New York)
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