Vimy, la percée inachevée...

1ère guerre mondiale et ses conséquences, jusqu'à la Grande Crise.

Message par Baron Percy » Mardi 06 Mars 2007 00:28:16

Ce qui apparaît de manière incontestable, c'est que Miquel, dans la première partie de son ouvrage, met directement en cause l'attitude de Joffre qui s'évertue à vouloir lancer une offensive d'envergure en Artois alors qu'il sait pertinemment bien ne pas disposer des moyens matériels et logistiques pour la mener à bien.
La production de munitions ne suit pas, il le dénonce à plusieurs reprises, en fait même le reproche à Alexandre Millerand le ministre de la Guerre, mais s'obstine néanmoins dans son projet.
Le général en chef est également décrit comme un despote qui ne supporte pas l'intrusion du politique dans ses décisions et on le surnomme volontiers le "dictateur de Chantilly".
Le président du Conseil, René Viviani, a cette formule pour le juger, lui et ses collaborateurs : "le GQG se considère comme un gouvernement à part auquel le gouvernement lui-même devrait être soumis. Il se croit omniscient et voudrait être omnipotent."
De fait, la nature pyramidale du commandement fait remonter tout engagement à la décision du général en chef qui doit être informé de tout et être obéi en toutes circonstances.
Il n'a de comptes à rendre hiérarchiquement qu'au ministre de la Guerre et au Conseil supérieur de guerre, présidé par le président de la République.
Mais son attitude hautaine et méprisante est peu prisée dans les hautes sphères et on songe à Foch pour le remplacer.
Cependant, son auréole de vainqueur de la Marne lui colle encore à la peau et empêche de prendre cette décision.
De son côté, Joffre reste bardé de certitudes : l'échec cruel subi en Champagne et les cent mille soldats perdus n'ont nullement remis en question sa volonté de percer le front ennemi par une offensive plus large.
Il est vivement critiqué par ceux qui se préoccupent de renforcer le front en hommes et en matériel. Paul Doumer, futur président de la République, et père de quatre fils mobilisés, le critique ouvertement au Sénat.
Mais Joffre refuse ces renforts. Il a besoin des effectifs des dépôts pour compenser les pertes des offensives, en cadres surtout. Et il menace de démissionner si l'on veut former une réserve confiée à un chef indépendant.
Le gouvernement est tiraillé par une contradiction : les uns blâment Joffre de multiplier les offensives meurtrières, et les autres (quelquefois les mêmes) se plaignent de l'immobilité de l'armée.
Convoqué à l'Elysée, il refuse de donner des explications, sous peine de risquer de manquer la "surprise" de son offensive.
Il se montre cependant "très catégorique" sur la possibilité de percer.
Résigné, Poincaré décide donc de lui faire à nouveau confiance.
Lors d'une visite qu'il fait au front, il est cependant interpellé par une remarque du général de Langle de Cary : le GQG demande aux généraux d'armée de lancer leurs troupes dans la mêlée, mais leur interdit de disposer des réserves à leur gré. Il rend ainsi problématique le sacrifice des troupes de choc qui ont réalisé la percée, puisqu'elles ne sont pas en mesure d'être secourues sans une autorisation spéciale qui exige forcément un délai. Cette obligation, imposée par le général en chef, serait responsable de l'échec de l'offensive en Champagne et elle peut avoir dans le futur les mêmes conséquences désastreuses.
Alors, pourquoi Joffre s'obstine-t-il ainsi dans son désir d'attaquer dans de telles conditions ?
Il faut savoir que depuis le début de la campagne, il a les yeux fixés sur la Russie.
Il avait en effet pleine conscience de l'efficacité de l'appui des Russes qui avait obligé Moltke II à déplacer à l'Est plusieurs unités qui lui avaient par après manqué pour forcer la victoire sur le sol français. Joffre considérait donc comme son devoir de rendre la monnaie de la pièce à l'allié en difficulté.
Mais comment aider un allié dont l'artillerie n'a plus de munitions alors que l'on est en déficit soi-même sur ce point ?
Un seul moyen, lancer une offensive en France qui empêchera l'ennemi de retirer de nouvelles troupes du front de l'Ouest pour achever les Russes.
L'offensive décidée en Artois en mai 1915 prend alors tout son sens...
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Message par BRH » Mardi 06 Mars 2007 09:29:57

En effet ! Vous avez parfaitement résumé la situation à la veille de l'offensive.

Dans le détail de l'exécution, on peut certainement reprocher à Pétain de ne pas avoir saisi les ailes de la victoire au bond, quand -l'espace de quelques heures- le front s'est révélé PERCE !

Mais l'inventaire de ses moyens démontre que l'exploitation ne pouvait être que fugace: au mieux, les positions conquises auraient été maintenues, car les renforts allemands déboulaient de partout ! Où étaient les contre-batteries destinées à faire taire l'artillerie allemande et à bombarder les communications de l'ennemi pour bloquer ses renforts ?

Trop loin du front et sans approvisionnement. Où était la cavalerie destinée à exploiter la percée ? Trop loin du front également. Elle ne recevra d'ailleurs aucun ordre de mouvement...

Dans ces conditions, il me semble exagéré de faire porter le chapeau de l'échec à Pétain. Il a fait ce qu'il a pu pour assurer un succès offensif de détail dont il n'avait pas prévu l'ampleur. Se faisant une idée tardive de la situation sur le terrain, il a certainement manqué de flair en ne lançant pas aussitôt les effectifs qui étaient à sa disposition, immédiatement sous sa main. Mais il ne lui appartenait pas d'engager toute l'armée française dans une ruée par cette brèche provisoire qui se présentait plutôt comme une hernie étranglée dans les lignes ennemies que comme une véritable rupture du front...
Tant que les Français constitueront une nation, ils se souviendront de mon nom !

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Message par Baron Percy » Mercredi 07 Mars 2007 00:05:52

Pour compléter le cadre général des forces en présence à la veille de l'offensive, il convient également de préciser que la position allemande est présentée comme une forteresse quasi inexpugnable.
Falkenhayn a tout fait pour rendre ses lignes imprenables, les transformant en une série de bunkers bétonnés.
De manière caricaturale, les tranchées françaises, incomplètes et molles sont faites pour attaquer, tandis que les tranchées bétonnées des Allemands sont aménagées uniquement pour la défense.
En outre, le front est protégé par des files presque ininterrompues de batteries lourdes ou de campagne.
Lors de leur offensive, les troupes françaises vont donc non seulement se heurter à une double ligne de tranchées particulièrement adaptées sur le plan défensif et bien approvisionnées en munitions mais aussi devoir faire face à un déluge de feu provenant des batteries camouflées derrière des crêtes sur toute la ligne de front.
Toutes les conditions sont donc réunies pour un massacre...
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Message par Baron Percy » Samedi 24 Mars 2007 00:04:03

Il appert que la faute majeure de Pétain fut de laisser la division marocaine livrée à elle-même car il estimait n'avoir pas intérêt à renforcer une troupe certes victorieuse, mais qu'il n'avait nullement les moyens de soutenir par le canon.
Autrement dit, ils ont eu tort d'être vainqueurs, ceux de la Marocaine.
On cherche désormais à minimaliser leur exploit, de le présenter comme une sorte d'anomalie heureuse, de ne pas insister sur la percée de quatre lignes de défense allemandes, sur le débouché possible dans la plaine, puisque l'on n'a pas les moyens de soutenir ce qui est fait.
On ne songe donc nullement à les renforcer, pas même à les dégager, mais à se servir d'eux comme abcès de fixation, pour immobiliser des forces ennemies.
Il n'en reste pas moins vrai que, selon Foch, l'insuffisance de l'artillerie est la cause principale de l'échec prévisible de l'offensive du 9 mai et de l'abandon de la percée obtenue grâce au courage des légionnaires et des tirailleurs.
Il l'exposera d'ailleurs clairement, trois mois plus tard, le 8 août 1915, dans un rapport circonstancié au grand quartier général : "Notre artillerie lourde, modérée dans ses effets parce que réservée dans la dépense de ses munitions, et à tir lent, s'est trouvée en face d'une artillerie lourde ennemie à tir rapide, abondamment pourvue de munitions qu'elle dépensait sans compter."
On est alors en droit de se demander pourquoi, forts de ces observations avant le déclenchement de l'offensive, aucun chef d'armée ou de groupes d'armées n'ait cru utile de demander le report de celle-ci à plus tard.
Quant à Joffre, il ne se laisse pas prendre de court et songe à exploiter ce succès inespéré pour étayer sa propre cause : cette percée soudainement obtenue par la surprise a fait la preuve de ce qu'il a toujours pensé et annoncé, à savoir que le front allemand n'est pas infrangible.
Il cherche ainsi à se disculper, rejetant la responsabilité sur autrui et donne tous les détails en sa possession pour que la postérité ne s'y trompe pas, se bornant à constater les faits, comme s'il n'y était pour rien.
En clair : responsable, mais pas coupable...
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Message par Baron Percy » Lundi 26 Mars 2007 23:46:14

Foch reconnaît toutefois qu'un point particulier appelle la discussion.
Il s'agit des tirailleurs, zouaves et légionnaires isolés sur la crête de Vimy.
"Si le 22è corps d'armée (de Pétain), ni la 10è armée (de d'Urbal) n'ont pu consolider et exploiter sans retard ce résulat (la percée de toutes les lignes allemandes), c'est faute d'une prompte arrivée des réserves, et peut-être, plus encore, faute d'une idée bien nette sur l'emploi de ces réserves."
Le premier reproche s'adresse implicitement à Pétain, et le second à d'Urbal.
Pour Foch, tout le mal vient de la note du GQG du 16 avril 1915 signée de la main de Joffre.
"En résumé, expliquait le général en chef, une brigade ayant la majeure partie de ses unités à proximité immédiate du front d'attaque serait prête à être engagée. Elle suffira probablement à la besogne de la première journée."
"En somme, conclut Foch sévèrement, le commandement à tous les échelons ne semble pas avoir envisagé qu'une attaque pût marcher à plus de quatre kilomètres à l'heure comme le fit celle de la division marocaine. Pétain n'est pas le seul à s'être fourvoyé dans ses estimations. D'Urbal le premier s'est trompé. La surprise de la percée française a été pour les Français plus que pour les Bavarois."

De son côté, Joffre, dans une note datée du 20 mai, dresse le bilan de l'offensive et reconnaît alors à posteriori qu'il y a "nécessité à placer les réserves en avant le plus possible".
Cette précaution n'a pas été prise et Joffre met en cause, sans les nommer, d'Urbal et Pétain. Ils ont commis une simple erreur qu'il faut redresser pour l'avenir.
Quant à exploiter la percée, c'est assurément une autre affaire.
"Il faut aussi, explique-t-il, organiser d'avance l'engagement des réserves générales destinées à exploiter le succès."
Il se garde d'ajouter que ces réserves, qui ne dépendaient que de lui, n'étaient à ce moment même pas en vue du champ de bataille.
Alors, est-ce la faute de Blondlat si sa division a été la seule à percer ?
Il n'a fait que se conformer aux ordres reçus et a demandé à cor et à cris les secours de sa seconde brigade, qui ne sont arrivés qu'après beaucoup de retard.
Joffre balaye cette objection en élargissant le débat, en parlant de cette tentative comme si elle était due à l'initiative heureuse, mais en définitive malencontreuse, d'un général qui n'avait aucunement les moyens de se maintenir sur la position conquise.
Devait-il alors rétrograder ? Il a reçu l'ordre de se maintenir à tout prix. Faute de constituer la pointe avancée d'une offensive réussie, son "imprudence" pouvait du moins servir de point de fixation pour les tirs ennemis.
C'est dire qu'ils étaient, lui et les siens, considérés en haut lieu comme d'avance sacrifiés.
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