L'Énigme des Invalides

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Message Publié : 21 Fév 2003 19:32 
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Ce texte, tiré de la réédition de mon livre, doit beaucoup pour ne pas dire l'essentiel à notre ami Talon Rouge que quelques-uns ici connaissent. Je le remercie chaleureusement de m'avoir autorisé à faire usage des précieuses indications qu'il a bien voulu communiquées.

"Cependant, il faut aborder le problème crucial du « criminel » dans le cerveau duquel aurait pu germer l’incroyable projet de s’approprier le corps du plus grand capitaine de tous les temps ; un homme assez puissant en Europe, disposant de moyens illimités pour parvenir à ces fins. Disons le de suite , cet homme a existé ; nous avons déjà évoqué cette hypothèse à plusieurs reprises. Il s’agit bien du roi d’Angleterre, le fameux Georges IV, célèbre par ses dissipations, sa débauche et ses perversités (et ses crimes…) !

Il convient donc de retracer brièvement sa vie, afin de dresser son portrait psychologique rien moins qu’inquiétant ! Car Georges IV se distingua très vite par son égoïsme délirant et sa cruauté incontrôlée.

L’héritier des trois couronnes x naquit le 12 août 1762. Le comte Huttington annonça que l’enfant était une fille, ce qui lui valut plus tard d’être exclu de la Cour, lui et toute sa descendance…

Son enfance fut triste, comme beaucoup d’héritiers des grands états : son père était très sévère, et sa mère Charlotte de Brunswick froide et impassible. Il lui était interdit de parler et de jouer avec les autres enfants, y compris ses propres frères x. Tout d’abord docile, il apprenait très vite, étant doué de qualités intellectuelles certaines, marquant des prédispositions pour l’apprentissage des langues, notamment le Français, et des arts.

Dès l’âge de 12 ans, il était un des hommes les plus riches d’Europe et, quand ce fut possible, dépensa sans compter, prenant très vite les mauvaises habitudes que peuvent entraîner la richesse et l’opulence. Plus tard, il collectionnera les maîtresses et les « amis » : ne le disait-on pas beau, courtois, affable, poli, distingué, plein d’humour et charmant ? Ce fut le cas, sans doute, au temps de son adolescence ; mais ses qualités furent vite assombries par son indolence qui le firent plonger dans la satisfaction immédiate de ses désirs exacerbés par son pouvoir et sa richesse !

Passant son temps entre Windsor, où il subissait le « drill royal » imposé par son père, et les écuries, car il adorait les chevaux, il lui était pourtant interdit de monter. Passé l’âge de 15 ans, il brillait comme un astre sur le point de percer les ténèbres d’une cour anglaise un peu compassée et noyée dans le « fog » londonien. Imprégné de culture française, il a du goût pour tous les arts d’agrément : peinture, sculpture, musique. Toujours extrêmement élégant, la mise très soignée, rompu à l’art de la danse, il s’habille à la dernière mode de Paris, s’exprimant de préférence dans un français parfait.

Mais, revers de la médaille, c’est un « psychotique » et comme tel, un manipulateur redoutable que rien n’arrête dans la satisfaction de ses désirs. A 16 ans, le jeune prince de Galles veut entrer dans l’armée. Son père s’y oppose : il s’ensuit des scènes effroyables où l’héritier de la Couronne trépigne, se roule par terre en gémissant et en se griffant, allant jusqu’à se jeter la tête contre les murs pour tenter de fléchir l’autorité paternelle ! Il finit par obtenir d’être colonel d’un régiment qui maneuvrera dans l’enceinte du château de Windsor.

Toutefois, cette passion ne dure pas : après avoir commandé le maniement d’armes toute une journée sous la pluie, notre prince réalise que sa mise si soignée en est toute dérangée, son uniforme défraîchi et l’image que lui renvoient les miroirs de Windsor ne lui convient pas ! Il ne se produira plus sur cette scène et son régiment sera dissous.

A 17 ans, il rencontre son premier grand amour : il s’agit de Mary « Perdita » Robinson, une actrice et une beauté ! Mais elle refuse ses avances, à son grand désespoir ! Finalement, il pourra la rencontrer, mais toujours solidement chaperonnée ! S’ensuit une correspondance abondante où le prince ne ménage pas toujours l’objet de sa flamme. Perdita empile soigneusement les lettres qu’elle compte bien monnayer un jour. Pour être plus libre, le Prince obtient la jouissance d’une aile de Buckingham palace. C’est alors la vie à grands rênes. Il parcourt la city avec les plus beaux équipages, dans les tenues les plus magnifiques, participe aux bals masqués, joue beaucoup et boit ferme. Bien sûr, la rouée Mary lui cède, moyennant cadeaux et promesses de toute sorte.

Pour contrarier son père, il n’hésite pas à s’afficher avec la plupart des leaders Whigs, dont le fameux Fox. Il devient l’ami du duc d’Orléans, de 15 ans son aîné avec qui il partage passions et maîtresses. C’est à cette époque qu’il est surnommé « Prinny » qui proviendrait de « hate dady » par une contraction propre à l’argot anglais des bas fonds. Détestant le petit peuple, il parcourt East End x à toute vitesse, interdisant à ses cochers de s’arrêter, un mouchoir imprégné de parfum pour masquer les odeurs nauséabondes dégagées selon lui par la populace…

Après Mary, qui a su habilement négocier les lettres de son amant par l’intermédiaire de Fox, moyennant une forte somme, Prinny s’entiche d’une jeune veuve de 27 ans, Maria Fitzherbert née Smythe. Mais la belle reste insensible à ses avances et à ses cadeaux. Il est vrai que l’on commence à murmurer sur les jouvenceaux dont s’entoure George et l’on répète à voix basse que ces jeunes messieurs ont des mœurs bien particulières. Prinny va imaginer un stratagème pour faire succomber la belle, car celle-ci ne veut entrer dans son lit que la bague au doigt !

Dans la nuit du 8 juillet 1784, quatre élégants, la mine soi-disant défaite, cognent à la porte de Maria : ils l’informent, l’air catastrophé, que Prinny est sur le point de mourir et qu’il la réclame à grands cris avant de rendre son âme à Dieu ! La jeune veuve accepte de se rendre au chevet du prince de Galles à condition d’être accompagnée par son amie la duchesse de Devonshire. Rendue sur les lieux, elle découvre l’héritier de la Couronne baignant dans ce qui ressemble à du sang et qui la supplie de l’épouser ! Peut-on refuser les dernières volontés d’un mourant ? Elle s’incline. Il lui passe un anneau au doigt, en présence d’un soi-disant prêtre catholique, en lui assurant qu’il saura bien obtenir le consentement de son père : éberluée, Maria constate que les forces du malheureux lui reviennent miraculeusement. Se dressant sur son séant, il commande qu’on le conduise au domicile de sa belle !

Naturellement, un mariage avec une catholique n’a aucune valeur. Il pourrait être légal aux yeux de l’église Anglicane et de l’église Catholique. Mais il reste invalide en Angleterre car il viole deux lois : le Royal Mariage Act de 1765 et L’England Act of Settlement ; pour résumer, il faut le consentement du souverain et que la promise ne soit pas catholique ! Maria ne devine que trop qu’elle ne sera jamais l’épouse du prince de Galles. Elle s’enfuit donc avec son amie sur le continent. Prinny en est vert de colère. Par lettre, il va menacer sa promise, sa famille, assurant de déclarer tous ses membres « relaps ». Une première missive datée du 4 août 1784 ne contient pas moins que 18 feuillets ! Et la série continue pendant 16 semaines : Prinny n’accepte pas qu’on lui résiste. Il n’en éprouve que plus de désir pour l’objet de sa convoitise : il acquiert encore plus de prix si on prétend le lui retirer ou le lui interdire ! Il étend ses menaces à tous les Smythe, catholiques ou non… Pour éviter que ses proches ne souffrent de la folie persécutrice de Prinny, Maria se résigne à rejoindre l’Angleterre ; mais elle hésite encore.

Alors, la terreur s’amplifie : le frère cadet de Maria est retrouvé crucifié : Prinny vient lui-même lui annoncer la nouvelle et se délecte en racontant les derniers moments de l’adolescent agonisant. Naturellement, il n’y est pour rien et n’a pu empêcher un acte de sauvagerie perpétrée « probablement » par de trop zélés anglicans. Cette fois, terrorisée, elle cède : le mariage est célébré le 15 décembre 1784 par un pasteur anglican dans une chapelle anonyme de Londres. Les « époux », à l’instigation de Prinny, décident de garder secrète la cérémonie. Tout en conservant des résidences séparées, Maria s’établira à Brighton où elle possède une résidence ; le château princier n’est pas loin : à 700 m seulement.

Qu’à cela ne tienne ! Prinny ordonne de creuser un souterrain pour relier en toute discrétion les deux résidences afin de consommer tranquillement leur union… Cela ne va pas durer. Le roi a appris les frasques de son rejeton et ce dernier commence à s’ennuyer à Brighton. Son plaisir assouvi, il rêve d’autres conquêtes. Prinny décide donc de regagner la capitale et achète une nouvelle résidence pour Maria à Pall Mall, tout près de Carlton-house. La gentry accueille avec sympathie le jeune couple. Mais l’orage couve : Prinny s’entiche d’un dandy flamboyant, le beau Georges Brummell. « Beau » Brummell (Beau est son surnom) ne manque pas de se moquer de Prinny dès que celui-ci a le dos tourné, mais profite des largesses de son nouveau mécène et méprise un peu trop ouvertement Maria.

Carlton House croule sous les dépenses somptuaires, Prinny y fait déposer à prix d’or les toiles de maître, les plus beaux meubles de France, les boiseries les plus précieuses (et les plus coûteuses) ; il commande l’installation de verrières extravagantes. Il s’adonne aussi à sa nouvelle passion : les animaux naturalisés. Il fait venir des extrémités connues de la Terre entière les animaux les plus rares pour le simple plaisir de les faire empailler. Il devient l’heureux propriétaire d’un des derniers drontes de l’île Maurice et d’un « camélopard », un dromadaire tacheté ; inutile de dire que pour cette dernière espèce, il s’est fait escroquer…

Ses extravagances, ses folles virées nocturnes, lui coûtent une fortune. En 1787, le voici endetté de 180 000 livres (plus de 36 millions de francs). Buvant et baffrant de manière outrancière, Prinny a tendance à engraisser ; il n’est déjà plus le gracieux prince charmant que chacun se plaisait à espérer pour l’Angleterre. La question des dettes du prince de Galles est évoquée à la Chambre des Communes. Un honorable député s’interroge sur la nature exacte de ses relations avec Maria Fitzherbert. Fox répond pour son ami : en substance, il n’y a jamais eu d’engagement , George est parfaitement libre…

Pour en finir, George III accepte de régler les dettes du fils prodigue à la condition qu’il accepte de se marier. C’est un peu rude pour Prinny qui ne se soucie pas tant de Maria que de son amour-propre ! A la suite des manigances de sa maîtresse du jour, Lady Frances Jersey, ennemie jurée de Maria,, Prinny accepte de s’unir (sans trop se faire prier, Papa-roi lui aussi peut piquer des colères terribles), à Caroline de Brunswick, nièce de la reine d’Angleterre.

On dit pourtant que cette princesse est fort laide, méchante, stupide et malpropre… ce qui émotionne beaucoup notre dandy royal, qui pourtant ne fait pas toujours preuve de la même sensibilité ! Son union avec Maria n’est plus qu’un souvenir et ce qui compte avant tout, c’est son plaisir, la satisfaction aussi rapide que possible de ses désirs. Il s’ensuit qu’il devient cupide et paraît maladroit dans ses rapports avec son entourage. Sa vanité est sans bornes : peu importe le sort des autres, cela l’indiffère totalement.

En attendant de rencontrer sa promise, Prinny creuse un nouveau déficit de 360 000 livres : c’est le coût de son « Royal Pavilion » à Brighton : construit comme une « chinoiserie » ; les domestiques y sont grimés en coolis et Prinny déambule avec sa suite en palanquin. Lui-même se costume en mandarin et les années s’écoulent, notre héritier menant la dolce vita à la campagne entouré de ses maîtresses et d’une quarantaine de pages dont les services sont… très intimes (et tous n’ont pas quinze ans !).

Maria a été contrainte de l’y rejoindre en 1790, à la suite d’une nouvelle fausse tentative de suicide et des sempiternelles menaces de mort sur les membres de la famille Smythe ; elle doit bien s’avouer qu’un mort suffit autour d’elle, d’autant que Prinny a vraiment pris en aversion tous les Catholiques du Royaume dont il se promet parfois de faire un massacre sans précédent, comme Cromwell en Irlande ! Comme dérivatif, il s’est pourtant vu offrir le commandement du 10th Light Dragoons , régiment de cavalerie qui se transforme en 10th Hussars pour suivre la mode du temps et les inclinations fanfreluchiennes du prince…

En France, la Révolution prend un cours violent et une partie de la population anglaise regarde ce bouleversement avec sympathie ! Prinny s’éloigne encore davantage du peuple en prenant conscience que la Révolution française constitue un vrai danger. La décapitation de Louis XVI, dont il se gaussait, lui cause une vraie frayeur. Si ce roi a mérité son sort, que dire alors du prince de Galles ? Ne risque-t-il pas d’être coupé en morceaux ?

Il se met en tête d’aller combattre les Français. Mais, contrairement à ses frères, les ducs d’York et de Cumberland, qui possèdent une véritable formation militaire, l’expérience de Prinny est des plus réduite et se limite aux évolutions en ordre serré. Pourtant, il réclame le commandement de l’armée, pas moins ! Son père n’est pas encore complètement fou au point de lui céder ; ce serait une catastrophe ! Pour compenser, le roi accorde l’insigne privilège à son futur successeur de concevoir la tenue des hussards du 10ème ! Régiment qui ne quittera jamais sa caserne avant 1814…

Malheureusement, le jour des épousailles avec « la Brunswick » approche : le 5 avril 1795, Prinny rencontre pour la première fois sa promise : petite, laide, en effet elle sent très mauvais, ne se lavant que rarement et elle jure –paraît-il- comme un charretier. Lui, qui est devenu gras et transpire beaucoup, manque de défaillir à la vue d’un si parfait laidron. Il confie à un ami : « sers moi un brandy, je vais me trouver mal. » La future reine interroge : « c’est le gros ivrogne ? ». Pour noyer sa déception, Prinny fréquente tous les bordels de Londres et s’adonne aux vapeurs opiacées du laudanum.

Cependant le jour fatidique des noces approche : ce sera le 8 avril 1795 ! Prinny ne peut plus reculer ; il est vrai que ses dettes se chiffrent maintenant à 650 000 Livres, une paille ! Après une cérémonie cauchemardesque (mais menée grand train avec des éléphants richement carapaçonnées), il paraît que la nuit de noces se passe en compagnie de sept hommes et de la seule Frances Jersey pour épauler la « puante Caroline » ! Celle-ci parviendra-t-elle à attirer son mari dans la couche nuptiale ? En tout cas, neuf mois plus tard, naîtra Charlotte, l’unique enfant du couple. Prinny se vantera d’avoir honoré trois fois la dame princière…

Ce seront les premières et les dernières fois ! Et les désillusions ne sont pas terminées, car une fois les brumes de la cérémonie et de la nuit dissipées, le prince de galles apprend que s’il percevra bien 125 000 livres d’annuités, 13 000 seront retenues pour payer les impôts et 60 000 pour le remboursement de ses dettes. De sorte qu’il se retrouve seulement avec un revenu disponible de 52 000 Livres, au lieu des 78 000 dont il disposait auparavant.

Que le monde est cruel : cette fois, Prinny est la dupe du roi. C’en est trop, cet acte inqualifiable exige une vengeance éclatante ! Le jeune époux quitte Londres pour Brighton et se décide à y vivre en ascète : il abandonne ses luxueux habits et sa table est réduite à la portion congrue au grand dam des parasites qu’il entretient autour de lui ; la plupart ne résistent pas à ce traitement et prennent le large…

Ce régime draconien ne dure que deux mois quand notre Prinny comprend que le roi se soucie peu de son « enfermement » volontaire. Reprenant le cours ordinaire de ses turpitudes, ses anciens amis ne tardent pas à réapparaître. Caroline décrit tout cette belle société : « tout le monde est constamment saoul et vulgaire ; tout le monde dort avec tout le monde, qui dans le même lit, qui sur un coin du sofa ». Elle s’autorise même à conclure : « cela ressemble plus à un mauvais bordel de campagne qu’à un palais » !

Après la naissance de Charlotte Augusta, le 7 janvier 1796, Prinny va encore étonner la Cour. Par testament, il lègue la totalité de sa fortune à Maria Fitzherbert. Royal, il accorde une compensation d’un shilling à son épouse Caroline de Brunswick ! Qui plus est, il lui interdira de s’occuper de l’éducation de leur fille et ne l’autorisera à voir l’enfant qu’une fois par semaine en présence de témoins qu’il aura désignés…

George peut-il être bigame ? C’est la question que se pose Maria ; Prinny la réclame avec tellement d’insistance qu’elle accepte de prendre conseil auprès du Pape ; ce dernier la rassure : son union avec l’héritier de la Couronne anglaise est bien valide en droit canon ! Elle accepte donc de reprendre la vie commune, en bonne chrétienne soumise aux enseignements de l’Eglise ! Il est vrai qu’elle lui a donné deux enfants…

Prinny a toutes les raisons d’être satisfait : jusqu’en 1796, il ne se connaît pas d’égal ; il en est sûr, il éclipse en beauté, en savoir et en majesté tous les autres princes d’Europe ! La vanité et la fatuité ne l’étouffent pas… C’est alors que va apparaître Bonaparte qui terrorise très vite le Parlement et la famille royale. Les philosophes anglais, jusque chez les Whigs, apprécient au contraire les talents du jeune prodige, ce « Buoparty » comme on le qualifie ainsi en Angleterre au début de sa fulgurante carrière !

Le prince de Galles éprouve alors une sorte d’agacement mêlé à une bouderie rêveuse envers le tout jeune général de 5 ans son cadet. Ainsi, il va s’instaurer par pallier dans les pensées du futur souverain l’image d’un homme jeune qu’on lui décrit comme morne et terne sur le plan physique mais possédant une âme de feu et une personnalité géniale comme on n’en a pas connu depuis des siècles. Certes, ce personnage à l’ambition démesurée pourrait bien constituer un danger pour la couronne, mais Prinny décide « d’apprendre Boney » ; donc, d’accumuler toutes les informations possibles sur ce rival, que ce soit sur sa manière de s’habiller, de boire, de manger, de connaître ses propos, ses goûts, et ainsi de s’approprier tous ceux ou toutes celles qui l’entourent, lui parlent, le visitent, le côtoient ou… font l’amour avec lui. Tout doit remonter à Prinny, au besoin en volant ou en achetant les moindres bribes d’informations concernant Bonaparte. Et le phénomène s’amplifie quand celui-ci devient Premier consul !

Cela devient une véritable obsession : on le verra même grimé en colonel des Chasseurs de la Garde avec le fameux bicorne. Quand Fox rentrera en France au moment de la Paix d’Amiens, Prinny se fera décrire par le menu la façon de s’exprimer du Premier consul, sa démarche, le cadre dans lequel il vit, implorant le grand parlementaire de lui révéler le secret de « Boney », l’intimité de l’homme, allant jusqu’à tout noter dans un livre qui sera comme « l’exutoire de ses désirs refoulés ».

Cette fascination, cette fixation sur un tel personnage, entraîne comme un dédoublement de personnalité avec Bonaparte : Prinny s’imagine à sa place, ou même prenant sa place : la place légitime qui revient à George de Hanovre, celle d’un très grand conquérant redouté et admiré de tout l’univers. Mais il y a loin du modèle à la pâle copie : celle-ci n’est qu’un gros paon qui se pavane dans sa luxure, alors que le modèle prend l’envol de l’Aigle…

Le phénomène d’adulation-répulsion ne cessera pas à mesure que Napoléon ajoute chaque jour à sa gloire ; cela n’empêche pas Prinny de continuer sa carrière de débauché et de persévérer dans ses plus folles excentricités. Ne va-t-on pas jusque à dire qu’il adore se travestir, en femme, notamment ? Mais il préfère les uniformes rutilants : le colonel Fox (une autre de ses identités) est célèbre pour sa chasse aux jeunes vierges dans les hôtels particuliers de Londres. Et sa propension à faire empailler tous les animaux rares ou exceptionnels sur lesquels il peut jeter son dévolu ne cesse pas, bien au contraire !

Avec l’âge, l’obésité lui donne un aspect moins ragoûtant, ce qui l’enfonce encore plus dans l’alcool et la drogue. Et son désir de surpasser Napoléon dans tout ce qu’il entreprend ne s’amoindrit pas. Plus tard, dans ses crises de démence de plus en plus fréquentes, il prétendra avoir participé à la bataille de Waterloo, incognito, en simple soldat, et avoir poussé « Boney » à la retraite par sa simple présence ! C’est peu dire qu’il jalousera férocement Wellington…

Cependant, il étonne encore ses « amis » par sa lâcheté et son invraisemblable ingratitude. Lorsqu’il parvient enfin à être nommé régent du royaume, en 1810, il tourne le dos aux Whigs qui s’imaginaient déjà exercer le pouvoir grâce à son appui. Certes, minoritaires au Parlement, les libéraux anglais s’étaient bercés de l’espoir de circonvenir les plus modérés des Tories pour s’assurer d’une majorité favorables à leurs idées et aux désirs de Prinny…

Le futur Georges IV n’en fera rien, bien au contraire. Jusqu’à sa mort en 1830 et même devenu roi en 1820, il maintiendra sa confiance à ses ministres tories, tout en leur laissant complètement le soin de diriger le royaume, surtout dans la haine et la surveillance de la France impériale ou libérale !

Quand on sait aussi la manière dont il refusera à son épouse Caroline de Brunswick d’être couronnée avec lui et que celle-ci décèdera fort opportunément trois mois après ce couronnement solitaire, alors qu’il lui intentait un procès en répudiation, on est en droit de se poser des questions : le cancer à l’estomac de la reine, si tard découvert et si tôt meurtrier, apparaîtra à certains comme « providentiel ». Et comment ne pas noter que Napoléon disparaît du même mal à Sainte-Hélène !

Oui, reconnaissons-le, un tel monarque, qui n’était pas seulement un libertin et un débauché comme tant d’autres à l’époque, mais aussi un pervers et un criminel, un tel souverain présente le profil-type du suspect idéal !

Et comment ne pas frémir au récit de cette anecdote de l’ouverture de la tombe de Charles 1er Stuart, un de ses lointains parent et prédécesseurs ?

« Pendant que M.Frith résidait à Windsor pour exécuter le tableau du mariage royal (nota : celui de Victoria et d’Albert de Saxe-Cobourg], il vit de ses yeux et toucha de ses mains une étrange relique.

Un jour qu’il dessinait dans la chapelle de Saint-Georges, un huissier s’approcha de lui et li demanda s’il désirait voir un fragment du corps de Charles Ier. Cet homme semblait parler sérieusement. L’artiste l’avait souvent vu dans la chapelle ; il avait remarqué la grande chaîne d’argent qui pendait au cou et dont l’extrémité disparaissait dans la poche du gilet.
-que voulez-vous dire, demanda-t-il. Comment pourrais-je voir ce dont vous me parlez ?
L’huissier exhiba un médaillon qu’il ouvrit et montra un petit objet noir.
-ceci, dit-il, est un morceau du cou de Charles Stuart, roi d’Angleterre et d’Ecosse.
-Comment possédez-vous un pareil objet ? demanda William Frith ?
Voici. Sous la régence de Georges IV, étant garçon charpentier, je travaillais avec mon patron dans le château, lorsque nous fumes appelés un jour dans les caveaux, situés juste au-dessous de l’endroit où nous sommes. Nous y trouvâmes le prince régent avec deux ou trois personnes de sa suite et plusieurs domestiques portant des flambeaux. Tout ce monde-là semblait chercher quelque chose. A la fin, l’un des gentlemen dit, en montrant l’un des cercueils rangés le long du mur : « le voilà. » Une lumière qu’on approcha fit paraître cette inscription : « Charles, roi, 1648. Autant que je puis me rappeler, c’était bien cette date [nda : en fait, la date de la mort de Charles Ier est le 16 janvier 1649]. Le prince dit alors à mon patron : « ouvrez le cercueil et faites-le avec précaution. » Nous exécutâmes cet ordre. Le couvercle fut soulevé et… je vous assure qu’il y eut un saisissement général. Vous avez vu dans le château des portraits de Charles Ier, n’est-ce pas ? Eh bien, vous pouvez croire qu’ils sont très ressemblants. C’étaient bien cette moustache et cette barbiche si connues. L’un des yeux était grand ouvert, l’autre n’existait plus. Le visage était parfaitement conservé, seulement très bruni. Un large ruban noir entourait le cou. « Prenez la tête », dit le prince. Mon maître obéit, mais il semblait très effrayé, car ses mains tremblaient. Tout à coup, le prince dit : « voyez, l’œil s’en va !» En effet, l’œil unique du roi Charles s’évanouit en poussière. En même temps les mains tremblantes de mon maître laissèrent échapper la tête qui roula sur les dalles du caveau. L’humidité grasse dont elle était imprégnée, dit-il, l’empêchait de la tenir. Le prince ne fut pas content ; il malmena mon maître qui n’était pourtant pas la cause de l’accident ; puis il dit à l’un des gentlemen de remettre la tête dans le cercueil, ce qui fut fait. Là-dessus, ils s’éloignèrent tous, nous laissant mon patron et moi, près du coffre funèbre. Au moment où nous nous retirions à notre tour, celui-ci s’écria : « en voilà un morceau ! » En même temps, il ramassait un débris de chair qui s’était détaché du cou et qu’il me donna. Je l’ai religieusement conservé depuis. Ainsi, vous pourrez dire que vous avez vu un morceau du corps de Charles Ier. »

L’intermédiaire des chercheurs et des curieux, n°489, 25 septembre 1888, pp. 547 et 548, tirés de la Revue britannique Notes and Quiries."

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Message Publié : 22 Fév 2003 5:09 
Talon_Rouge parlait d'un livre



auteur:Steven Parissien

Titre: George IV : inspiration of the regency

480 pages

ISBN 0312284020

In English, of course.....


http://images-eu.amazon.com/images/P/03 ... ZZZZZZ.jpg

l'ouvrage de référence de ce livre,

The Memoirs of George IV (Vol. 1) Robert Huish (1832)


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 Sujet du message : Georges le fourbe
Message Publié : 11 Mars 2003 13:17 
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Inscription : 14 Déc 2002 15:30
Message(s) : 13676
Pas beaucoup d'amateurs, ce pauvre Prinny...

Un dégoût généralisé pour le personnage, sa vie, son oeuvre ?

Ou une absence de curiosité de la part des membres éminents de ce forum ? :neutral: :14: :15:


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