L'Énigme des Invalides

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 Sujet du message : La bataille de Solférino
Message Publié : 06 Mars 2013 0:26 
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tiré des mémoires du suisse Henri Dunant (celui-ci assista en tant que médecin à la bataille de Solférino, il soigna lui-même de nombreux blessés sur le champ de bataille, mais beaucoup de blessés périrent fautes de soins, il décida alors de créer la Croix-Rouge).

Bataille de Solferino, 24 juin 1859 :

"La sanglante victoire de Magenta avait ouvert la ville de Milan à l'armée française, et porté l'enthousiasme des Italiens à son plus haut paroxysme; Pavie, Lodi, Crémone avaient vu apparaître des libérateurs, et les accueillaient avec transport; les lignes de l'Adda, de l'Oglio, de la Chiese avaient été abandonnées par les Autrichiens qui, voulant enfin prendre une revanche éclatante de leurs défaites précédentes, avaient accumulé sur les bords du Mincio des forces considérables, à la tête desquelles se mettait résolument le jeune et vaillant empereur d'Autriche.

Le 17 juin le roi Victor-Emmanuel arrivait à Brescia, où il recevait les ovations les plus sympathiques d'une population oppressée depuis dix longues années, et qui voyait dans le fils de Charles-Albert à la fois un sauveur et un héros.

Le lendemain, l'empereur Napoléon entrait triomphalement dans la même ville, au milieu de l'ivresse de tout un peuple, heureux de pouvoir témoigner sa reconnaissance au Souverain qui venait l'aider à reconquérir sa liberté et son indépendance.

Le 21 juin, l'empereur des Français et le roi de Sardaigne sortaient de Brescia, que leurs armées avaient quitté la veille; le 22, Lonato, Castenedolo et Montechiaro étaient occupés; et le 23 au soir, l'empereur qui commandait en chef, avait donné des ordres précis pour que l'armée du roi Victor-Emmanuel, campée à Desenzano et qui formait l'aile gauche de l'armée alliée, se portât, le 24 au matin, sur Pozzolengo; le maréchal Baraguey d'Hilliers devait marcher sur Solférino, le maréchal duc de Magenta sur Cavriana, le général Niel devait se rendre à Guidizzolo, et le maréchal Canrobert à Médole; la garde impériale devait aller à Castiglione.

Ces forces réunies formaient un effectif de cent cinquante mille hommes et de quatre cents pièces d'artillerie.

L'empereur d'Autriche avait à sa disposition en Lombardie neuf corps d'armée s'élevant ensemble à deux cent cinquante mille hommes, son armée d'invasion s'étant accrue des garnisons de Vérone et de Mantoue.

D'après les conseils du feldzeugmeistre baron Hess, les troupes impériales avaient en effet opéré, depuis Milan et Brescia, une retraite continue dont le but était la concentration, entre l'Adige et le Mincio, de toutes les forces que l'Autriche possédait alors en Italie; mais l'effectif qui allait entrer en ligne de bataille, ne se composait que de sept corps, soit de cent soixante-dix mille hommes, appuyés par environ cinq cents pièces d'artillerie.

Le quartier général impérial avait été transporté de Vérone à Villafranca, puis à Valeggio, et ordre fut donné aux troupes de repasser le Mincio à Peschiera, à Salionze, à Valeggio, à Ferri, à Goïto et à Mantoue.

Le gros de l'armée établit ses quartiers de Pozzolengo à Guidizzolo, afin d'attaquer, sur les instigations de plusieurs des lieutenants-feldmaréchaux les plus expérimentés, l'armée franco-sarde entre le Mincio et la Chiese.

Les forces autrichiennes, sous les ordres de l'empereur, formaient deux armées: la première avait à sa tête le feldzeugmeistre comte Wimpffen, ayant sous ses ordres les corps commandés par le prince Edmond de Schwarzenberg, le comte de Schaffgotsche et le baron de Veigl, ainsi que la division de cavalerie du comte Zedtwitz.

C'était l'aile gauche; elle avait pris position dans les environs de Volta, Guidizzolo, Médole et Castel-Goffredo. La seconde armée était commandée par le général de cavalerie comte Schlick, ayant sous ses ordres les lieutenants-feldmaréchaux comte Clam-Gallas, comte Stadion, baron de Zobel et chevalier de Benedek, ainsi que la division de cavalerie du comte Mendsdorff. C'était l'aile droite; elle tenait Cavriana, Solférino, Pozzolengo et San Martino.

Toutes les hauteurs entre Pozzolengo, Solférino, Cavriana et Guidizzolo étaient donc occupées, le 24 au matin, par les Autrichiens qui avaient établi leur formidable artillerie sur une série de mamelons, formant le centre d'une immense ligne offensive, qui permettait à leur aile droite et à leur aile gauche de se replier sous la protection de ces hauteurs fortifiées qu'ils considéraient comme inexpugnables.

Les deux armées ennemies, quoique marchant l'une contre l'autre, ne s'attendaient pas à s'aborder et à se heurter aussi promptement. Les Autrichiens avaient l'espoir qu'une partie seulement de l'armée alliée avait passé la Chiese, ils ne pouvaient pas connaître les intentions de l'empereur Napoléon, et ils étaient inexactement renseignés.

Les Alliés ne croyaient pas non plus rencontrer si brusquement l'armée de l'empereur d'Autriche; car les reconnaissances, les observations, les rapports des éclaireurs et les ascensions en montgolfières qui eurent lieu dans la journée du 23, n'avaient donné aucun indice d'un retour offensif ou d'une attaque.

Ainsi donc quoiqu'on fût, de part et d'autre, dans l'attente d'une prochaine et grande bataille, la rencontre des Autrichiens et des Franco-Sardes le vendredi 24 juin fut réellement inopinée, trompés qu'ils étaient sur les mouvements respectifs de leurs adversaires.

Chacun a entendu, ou a pu lire quelque récit de la bataille de Solferino. Ce souvenir si palpitant n'est sans doute effacé pour personne, d'autant plus que les conséquences de cette journée se font encore sentir dans plusieurs des États de l'Europe.

Simple touriste, entièrement étranger à cette grande lutte, j'eus le rare privilège, par un concours de circonstances particulières, de pouvoir assister aux scènes émouvantes que je me suis décidé à retracer.

Je ne raconte dans ces pages que mes impressions personnelles: on ne doit donc y chercher ni des détails spéciaux, ni des renseignements stratégiques qui ont leur place dans d'autres ouvrages.

Dans cette mémorable journée du 24 juin, plus de trois cent mille hommes se sont trouvés en présence: la ligne de bataille avait cinq lieues d'étendue, et l'on s'est battu durant plus de quinze heures.

L'armée autrichienne, après avoir soutenu la fatigue d'une marche difficile pendant toute la nuit du 23, eut à supporter, dès l'aube du 24, le choc violent de l'armée alliée, et à souffrir ensuite de la chaleur excessive d'une température étouffante comme aussi de la faim et de la soif, puisque à l'exception d'une double ration d'eau-de-vie, ces troupes n'eurent presque aucune nourriture pendant toute la journée du vendredi.

Pour l'armée française, déjà en mouvement avant les premières lueurs du jour, elle n'eut autre chose que le café du matin. Aussi l'épuisement des combattants et surtout des malheureux blessés, était-il extrême à la fin de cette terrible bataille!

Vers trois heures du matin le premier et le deuxième corps commandés par les maréchaux Baraguey d'Hilliers et de Mac-Mahon, se sont ébranlés pour se porter sur Solférino et Cavriana; mais à peine leurs têtes de colonnes ont-elles dépassé Castiglione qu'ils ont vis-à-vis d'eux des avant-postes autrichiens qui leur disputent le terrain.

Les deux armées sont en alerte.
De tous côtés les clairons sonnent la charge et les tambours retentissent.
L'empereur Napoléon qui a passé la nuit à Montechiaro se dirige en toute hâte sur Castiglione.

A six heures le feu est sérieusement engagé.

Les Autrichiens s'avancent, dans un ordre parfait, sur les routes frayées. Au centre de leurs masses compactes aux tuniques blanches, flottent leurs étendards aux couleurs jaunes et noires, blasonnés de l'aigle impérial d'Allemagne.

Parmi tous les corps d'armée qui vont prendre part au combat, la garde française offre un spectacle vraiment imposant. Le jour est éclatant et la splendide lumière du soleil d'Italie fait étinceler les brillantes armures des dragons, des guides des lanciers et des cuirassiers.

Dès le commencement de l'action, l'empereur François-Joseph avait quitté son quartier général avec tout son état-major pour se rendre à Volta; il était accompagne des archiducs de la maison de Lorraine, parmi lesquels on distinguait le grand-duc de Toscane et le duc de Modène.

C'est au milieu des difficultés d'un terrain entièrement inconnu aux Alliés qu'a lieu le premier choc. L'armée française doit se frayer d'abord un passage au travers d'alignements de mûriers entrelacés par de la vigne et constituant de véritables obstacles; le sol est souvent entrecoupé de grands fosses desséchés et de longues murailles de trois à cinq pieds d'élévation, très larges à leur base et s'amincissant vers le haut: les chevaux sont obligés de gravir ces murailles et de franchir ces fossés.

Les Autrichiens postés sur les éminences et les collines, foudroient aussitôt de leur artillerie l'armée française sur laquelle ils font pleuvoir une grêle incessante d'obus, de bombes et de boulets.

Aux épais nuages de la fumée des canons et de la mitraille se mêlent la terre et la poussière que soulève, en frappant le sol à coups redoublés, cette énorme nuée de projectiles.

C'est en affrontant la foudre de ces batteries qui grondent en vomissant sur eux la mort, que les Français, comme un autre orage qui se déchaîne de la plaine, s'élancent à l'assaut des positions dont ils sont décidés à s'emparer.
Mais c'est pendant la chaleur torride du milieu du jour que les combats qui se livrent de toutes parts, deviennent de plus en plus acharnés.

Des colonnes serrées se jettent les unes sur les autres, avec l'impétuosité d'un torrent dévastateur qui renverse tout sur son passage; des régiments français se précipitent en tirailleurs sur les masses autrichiennes sans cesse renouvelées, toujours plus nombreuses et plus menaçantes et qui, pareilles à des murailles de fer, soutiennent énergiquement l'attaque; des divisions françaises entières mettent sac à terre afin de pouvoir mieux se lancer sur l'ennemi, la baïonnette en avant; un bataillon autrichien est-il repoussé, un autre lui succède immédiatement.

Chaque mamelon, chaque hauteur, chaque crête de rocher est le théâtre d'un combat opiniâtre: ce sont des monceaux de cadavres sur les collines et dans les ravins.

Ici c'est une lutte corps à corps, horrible, effroyable: Autrichiens et français se foulent aux pieds, s'entre-tuent sur des cadavres sanglants, s'assomment à coups de crosse, se brisent le crâne, s'éventrent avec le sabre ou la baïonnette; il n'y a plus de quartier, c'est une boucherie, un combat de bêtes féroces, furieuses et ivres de sang; les blessés même se défendent jusqu'à la dernière extrémité, celui qui n'a plus d'armes saisit à la gorge son adversaire qu'il déchire avec ses dents.

Là c'est une lutte semblable, mais qui devient plus effrayante par l'approche d'un escadron de cavalerie, il passe au galop: les chevaux écrasent sous leurs pieds ferrés les morts et les mourants; un pauvre blessé a la mâchoire emportée, un autre la tête écrasée, un troisième qu'on eût pu sauver, a la poitrine enfoncée. Aux hennissements des chevaux se mêlent des vociférations, des cris de rage et des hurlements de douleur et de désespoir.

Plus loin c'est l'artillerie lancée à fond de train et qui suit la cavalerie; elle se fraie un passage à travers les cadavres et les blessés gisant indistinctement sur le sol: alors les cervelles jaillissent, les membres sont brisés et broyés, les corps rendus méconnaissables, la terre s'abreuve littéralement de sang, et la plaine est jonchée de débris humains.

Les troupes françaises gravissent les mamelons et escaladent avec la plus fougueuse ardeur les collines escarpées et les pentes rocheuses sous la fusillade autrichienne et les éclats des bombes et de la mitraille.

A peine un mamelon est-il pris par les français, et quelques compagnies d'élite ont-elles pu parvenir à son sommet, abîmées de fatigue et baignées de sueur, que tombant comme une avalanche sur les Autrichiens, les français les culbutent, les chassent d'un nouveau poste, les refoulent et les poursuivent jusque dans le fond des ravins et des fossés.

Les positions des Autrichiens sont excellentes, retranchés qu'ils sont dans les maisons et dans les églises de Médole, de Solférino et de Cavriana. Mais rien n'arrête, ne suspend ou ne diminue le carnage: on se tue en gros, on se tue en détail; chaque pli de terrain est enlevé à la baïonnette par les troupes françaises, les emplacements sont disputés pied à pied; les villages arrachés, maison après maison, ferme après ferme; chacune d'elles devient un siège, et les portes, les fenêtres, les cours ne sont plus qu'un affreux pêle-mêle d'égorgements.

La mitraille française produit un effroyable désordre dans les masses autrichiennes, qu'elle atteint à des distances prodigieuses; elle couvre les coteaux de corps morts, et elle porte le ravage jusque dans les réserves éloignées de l'armée allemande.

Mais si les Autrichiens cèdent le terrain, ils ne le cèdent que pas à pas et pour reprendre bientôt l'offensive; leurs rangs se reforment sans cesse, pour être bientôt encore enfoncés de nouveau.

Dans la plaine le vent soulève les flots de poussière dont les routes sont inondées, il en forme des nuages compactes qui obscurcissent l'air et aveuglent les combattants.

Si la lutte semble par moments s'arrêter ici ou là, c'est pour recommencer avec plus de force. Les réserves fraîches des Autrichiens remplissent les vides que fait dans leurs rangs la furie d'une attaque aussi tenace que meurtrière. L'on entend constamment tantôt d'un côté, tantôt d'un autre les tambours battre et les clairons sonner la charge.

La garde se comporte avec le plus noble courage. Les voltigeurs, les chasseurs et la troupe de ligne avec eux rivalisent de valeur et d'audace. Les zouaves se précipitent à la baïonnette, bondissant comme des bêtes fauves et poussant des cris furieux.

La cavalerie française fond sur la cavalerie autrichienne: uhlans et hussards se transpercent et se déchirent; les chevaux excités par l'ardeur du combat participent eux-mêmes à cette fureur, ils se jettent sur les chevaux ennemis qu'ils mordent avec rage pendant que leurs cavaliers se sabrent et se pourfendent.

L'acharnement est tel que sur quelques points, les munitions étant épuisées et les fusils brisés, on s'assomme à coups de pierres, on se bat corps à corps.

Les Croates égorgent tout ce qu'ils rencontrent; ils achèvent les blessés de l'armée alliée et les font mourir à coups de crosse, tandis que les tirailleurs algériens, malgré les efforts de leurs chefs pour calmer leur férocité, frappent de même les malheureux mourants, officiers ou soldats autrichiens, et se ruent sur les rangs opposés avec des rugissements sauvages et des cris effroyables.

Les positions les plus fortes sont prises, perdues, puis reprises, pour être perdues encore et de nouveau reconquises. Partout les hommes tombent, par milliers, mutilés, éventrés, troués de balles ou mortellement atteints par des projectiles de toute espèce.

Quant au spectateur posté sur les hauteurs qui avoisinent Castiglione, s'il ne peut suivre exactement le plan de la bataille, il comprend cependant que c'est le centre des troupes alliées que les Autrichiens cherchent à enfoncer, pour ralentir et arrêter les attaques contre Solférino, que sa position admirable va rendre le point capital de la bataille; il devine les efforts de l'empereur des Français pour relier les différents corps de son armée, afin que ceux-ci puissent se soutenir et s'appuyer mutuellement.

L'empereur Napoléon, avec un coup d'oeil également prompt et habile, voyant que les troupes autrichiennes manquent d'une direction d'ensemble forte et homogène, ordonne aux corps d'armée Baraguey d'Hilliers et de Mac-Mahon, puis bientôt à sa garde commandée par le brave maréchal Regnaud de Saint-Jean d'Angely, d'attaquer simultanément les retranchements de Solférino et de San Cassiano, et d'enfoncer ainsi le centre ennemi composé des corps d'armée Stadion, Clam-Gallas et Zobel, qui ne viennent que successivement défendre ces positions si importantes.

A San Martino, le valeureux et intrépide feldmaréchal Benedek, avec une partie seulement de la seconde armée autrichienne, tient tête, toute la journée, à l'armée sarde luttant héroïquement sous les ordres de son roi qui l'électrise par sa présence.

L'aile droite de l'armée alliée, composée des corps commandés par le général Niel et le maréchal Canrobert, résiste avec une énergie indomptable à la première armée allemande, commandée par le comte Wimpffen, mais dont les trois corps Schwarzenberg, Schaffgotsche et de Veigl ne peuvent parvenir à agir de concert.
Se conformant ponctuellement aux ordres de l'empereur Napoléon en gardant une position expectante qui n'est pas sans avoir sa raison d'être tout à fait plausible, le maréchal Canrobert n'engage pas dès le matin ses forces disponibles; cependant la plus grande partie de son corps d'armée, les divisions Renault et Trochu et la cavalerie du général Partouneaux finissent par prendre une très vive part à l'action.

Si le maréchal Canrobert est d'abord arrêté par l'attente de voir arriver sur lui le corps d'armée du prince Edouard de Liechtenstein non compris dans les deux armées autrichiennes, mais qui sorti le matin même de Mantoue préoccupait l'empereur Napoléon, le corps Liechtenstein à son tour est complètement paralysé par l'appréhension de l'approche du corps d'armée du prince Napoléon, dont la division d'Autemarre venait de Plaisance.

Ce sont les généraux Forey et de Ladmirault qui, avec leurs vaillantes colonnes, ont eu les prémices de l'engagement de cette mémorable journée; ils deviennent maîtres, après des combats indescriptibles, des crêtes et des collines qui aboutissent au gracieux mamelon des Cyprès, rendu pour jamais célèbre, avec la Tour et le cimetière de Solférino, par l'horrible tuerie dont ces localités furent les glorieux témoins et le sanglant théâtre; ce mont des Cyprès est enfin emporté d'assaut, et sur le sommet le colonel d'Auvergne fait flotter son mouchoir au bout de son épée en signe de victoire.

En tête marche la brigade du général Douay, lequel a pour officier d' ordonnance le lieutenant de Gallifet . Celui ci écrit :

« La division Ladmirault, qui fait partie du corps de Baraguey d'Hilliers, était spécialement chargée d'enlever la redoutable position qui a donné son nom a la bataille et a forte raison parce qu' elle était la clé du succès. La brigade que mon général commandait était donc de tête de colonne . Nous avons commencé notre attaque a six heures du matin et un quart d'heure après nous avions enlevé la première position . Il nous en restait encore cinq a prendre avant de rester maître des hauteurs . »

« Depuis ce moment jusqu'a midi et demi, le combat est devenu une mêlée sanglante, tantôt à coups de baïonnettes quand nous pouvions rejoindre les autrichiens, tantôt perdant beaucoup de monde quand nous gravissions ces cotes a pics des hauteurs desquelles les autrichiens nous fusillaient a l'abri et en choisissant leur but dans les officiers que leur uniforme faisait ressortir . »


« Mon spencer rouge m'avait, je crois, attiré une grande considération, car j'ai eu deux chevaux tués sous moi dès le début de l'affaire et j'ai du continuer à combattre comme un simple fantassin. »

« L' arrivé de la division Bazaine, vers dix heures du matin, nous a permis de faire le dernier effort et a midi et demi a peu prés, car j'ai oublié de regarder l' heure, nous étions complètement maître de cette formidable position et nous permettions aux corps d'armées et à ceux du roi de Sardaigne de continuer leur mouvement offensif . »

« Le corps d'armée du maréchal Baraguey d'Hilliers a perdu plus de 4000 hommes sur trois divisions . Dans ce chiffre, ma division figure pour 1600 hommes et, dans la division, ma brigade pour 950 hommes dont 52 officiers tant tués que blessés . »

Mais ces succès sont chèrement achetés par les pertes sensibles que font les Alliés. Le général de Ladmirault a l'épaule fracturée par une balle: c'est à peine si cet héroïque blessé consent à se laisser panser dans une ambulance établie dans la chapelle d'un petit hameau, et malgré la gravité de sa blessure, il retourne à pied au combat où il continue à animer ses bataillons, lorsqu'une seconde balle l'atteint à la jambe gauche.

Le général Forey, toujours calme et impassible au milieu des difficultés de sa position, est blessé à la hanche, le caban blanc qu'il porte sur son uniforme est percé de balles, ses aides-de-camp sont frappés à côté de lui; l'un d'eux, le capitaine de Kervenoël, âgé de vingt-cinq ans, a le crâne emporté par un éclat d'obus.

Au pied du mamelon des Cyprès et comme il portait en avant ses tirailleurs, le général Dieu, renversé de cheval, tombe blessé mortellement; et le général Douay est aussi blessé non loin de son frère, le colonel Douay, qui est tué. Le général de brigade Auger a le bras gauche fracassé par un boulet, et gagne son grade de général de division sur ce champ de bataille qui lui coûtera la vie.

Les officiers français, toujours en avant, agitant en l'air leur épée et entraînant par leur exemple les soldats qui les suivent, sont décimés à la tête de leurs bataillons où leurs décorations et leurs épaulettes les désignent aux coups des chasseurs tyroliens.
Que de drames, que d'épisodes de tous genres, que de péripéties émouvantes!

Au premier régiment de chasseurs d'Afrique, et à coté du lieutenant-colonel Laurans des Ondes qui tombe soudainement frappé à mort, le sous-lieutenant de Salignac Fénelon, âgé seulement de vingt-deux ans, enfonce un carré autrichien et paie de sa vie ce brillant exploit.

Le colonel de Maleville qui sous le feu terrible de l'ennemi, à la ferme de la Casa Nova, se voit accablé par le nombre, et dont le bataillon n'a plus de munitions, saisit le drapeau du régiment et s'élance en avant en s'écriant: Qui aime son drapeau, me suive!

Ses soldats, quoique exténués de faim et de fatigue, se précipitent à sa suite à la baïonnette: une balle lui brise la jambe, mais malgré de cruelles souffrances il continue à commander en se faisant soutenir sur son cheval.
Près de là, le chef de bataillon Hébert est tué en s'engageant au plus fort du danger pour empêcher la perte d'une aigle; renversé et foulé aux pieds il trouve encore la force de crier aux siens avant de mourir: Courage, mes enfants!

Au mamelon de la tour de Solferino, le lieutenant Monéglia, des chasseurs à pied de la garde, prend à lui seul six pièces d'artillerie, dont quatre canons attelés et commandés par un colonel autrichien qui lui remet son épée.

Le lieutenant de Guiseul qui porte le drapeau d'un régiment de la ligne, est enveloppé avec son bataillon par des forces dix fois supérieures; atteint d'un coup de feu, il roule à terre en pressant contre sa poitrine son précieux dépôt; un sergent se saisit du drapeau pour le sauver des mains de l'ennemi, il a la tête emportée par un boulet; un capitaine s'empare de la hampe, il est frappé lui-même et teint de son sang l'étendard qui se brise et se déchire; tous ceux qui le portent, sous-officiers et soldats, tombent blessés tour à tour, mais vivants et morts lui font un dernier rempart de leurs corps; enfin ce glorieux débris finit par demeurer, tout mutilé, entre les mains d'un sergent-major du régiment du colonel Abattucci.

Le commandant de La Rochefoucauld Liancourt, intrépide chasseur d'Afrique, s'élance contre des carrés hongrois, mais son cheval est criblé de balles, lui-même tombe blessé par deux coups de feu, et il est fait prisonnier par les Hongrois qui ont refermé leur carré.

A Guidizzolo, le prince Charles de Windisch-Graetz, vaillant colonel autrichien, cherche en vain à la tête de son régiment à reprendre et à enlever la forte position de Casa Nova.

Cet infortuné prince, noble et généreux héros, brave une mort certaine, et quoique blessé mortellement il commande encore; ses soldats le soutiennent, ils l'ont pris dans leurs bras, ils demeurent immobiles sous une grêle de balles, lui formant ainsi un dernier abri; ils savent qu'ils vont mourir, mais ils ne veulent pas abandonner leur colonel qu'ils respectent et qu'ils aiment, et qui bientôt expire.

C'est aussi en combattant avec la plus grande valeur que les lieutenants-feldmaréchaux comte de Crenneville et comte Palffy sont gravement blessés et, dans le corps d'armée du baron de Veigl, le feldmaréchal Blomberg et son général-major Baltin.

Le baron Sturmfeder, le baron Pidoll et le colonel de Mumb sont tués. Les lieutenants de Steiger et de Fischer tombent vaillamment, non loin du jeune prince d'Isembourg qui, plus heureux qu'eux, sera relevé du champ de bataille encore avec un souffle de vie.

Le maréchal Baraguey d'Hilliers suivi des généraux Leboeuf, Bazaine, de Négrier, Douay, d'Alton, Forgeot, des colonels Cambriels, Micheler, a pénétré dans le village de Solférino défendu par le comte Stadion avec les lieutenants-feldmaréchaux Paldy et Sternberg, dont les brigades Bils, Puchner, Gaal, Koller et Festetics repoussent longtemps les attaques les plus violentes, dans lesquelles se signalent le général Camou avec ses chasseurs et ses voltigeurs, les colonels Brincourt et de Taxis, qui sont blessés, et le lieutenant-colonel Hémard, qui a la poitrine traversée de deux balles.

Le général Desvaux, avec sa bravoure habituelle et son admirable sang-froid, soutient à la tête de sa cavalerie et dans une lutte épouvantable le choc formidable de l'infanterie hongroise: toujours en avant de sa division dans les endroits les plus exposés, il seconde par l'élan irrésistible de ses escadrons l'offensive vigoureuse du général Trochu contre les corps d'armée de Veigl, Schwarzenberg et Schaffgotsche à Guidizzolo et à Rebecco, où se distinguent également, contre la cavalerie Mensdorff, les généraux Morris et Partouneaux.

L'inébranlable constance du général Niel qui tient tête, dans la plaine de Médole, avec les généraux de Failly, Vinoy et de Luzy aux trois grandes divisions de l'armée du comte Wimpffen, permet au maréchal de Mac-Mahon, avec les généraux de La Motterouge et Decaen et la cavalerie de la garde, d'arriver sur les mamelons de San Cassiano et de Cavriana en contournant les hauteurs qui forment la clef de ces positions, et de s'établir sur cette succession de collines parallèles où sont agglomérées les troupes des feldmaréchaux Clam-Gallas et Zobel; mais le chevaleresque prince de Hesse, l'un des héros de l'armée autrichienne, bien digne de se mesurer avec l'illustre vainqueur de Magenta, et qui s'est engagé si intrépidement à San Cassiano, défend contre des assauts redoublés les trois mamelons du mont Fontana.

Le général de Sévelinges y fait hisser sous les balles autrichiennes ses canons rayés, les grenadiers de la garde s'y attellent, les chevaux ne pouvant gravir ces pentes escarpées; et, pour que les batteries transportées si originalement sur ces collines puissent lancer la foudre sur l'ennemi, les grenadiers approvisionnent de munitions les artilleurs en faisant tranquillement la chaîne depuis les caissons restés dans la plaine.

Le général de La Motterouge demeure enfin maître de Cavriana, malgré la résistance acharnée et les retours offensifs des jeunes officiers allemands qui ramènent à diverses reprises leurs détachements au combat.

Les voltigeurs français de la Garde Impériale du général Manèque regarnissent, au moyen de celles des grenadiers, leurs gibernes épuisées, mais bientôt, de nouveau à bout de munitions, ils se lancent à la baïonnette sur les hauteurs entre Solferino et Cavriana et, quoique luttant contre des forces considérables, ils s'emparent de ces positions avec l'aide du brave général Mellinet.

Rebecco tombe au pouvoir des Alliés, puis retombe entre les mains des Autrichiens, pour être de nouveau enlevé, puis ressaisi, et demeurer en définitive en possession du général Renault.

A l'attaque du mont Fontana les tirailleurs algériens sont décimés, leurs colonels Laure et Herment sont tués, leurs officiers succombent en grand nombre, ce qui redouble leur fureur: ils s'excitent à venger leur mort et se précipitent, avec la rage de l'Africain et le fanatisme du Musulman, sur leurs ennemis qu'ils massacrent avec frénésie sans trêve ni relâche et comme des tigres altérés de sang.

Les Croates se jettent à terre, se cachent dans les fossés, laissant approcher leurs adversaires, puis se relevant subitement ils les tuent à bout portant.

A San Martino, un officier de bersagliers, le capitaine Pallavicini est blessé, ses soldats le reçoivent dans leurs bras, ils le portent et le déposent dans une chapelle où il reçoit les premiers soins, mais les Autrichiens, momentanément repoussés, reviennent à la charge et pénètrent dans cette église: les bersagliers, trop peu nombreux pour résister, sont forcés d'abandonner leur chef aussitôt des Croates, saisissant de grosses pierres qui se trouvent à la porte, en écrasent la tête du pauvre capitaine dont la cervelle rejaillit sur leurs tuniques.

C'est au milieu de ces combats si divers sans cesse et partout renouvelés qu'on entend sortir des imprécations de la bouche d'hommes de tant de nations différentes, dont beaucoup sont contraints d'être homicides à vingt ans!

Au plus fort de la mêlée, alors que la terre tremblait sous un ouragan de fer, de soufre et de plomb dont les volées meurtrières balayaient le sol, et que, de toutes parts, sillonnant les airs avec furie comme des éclairs toujours mortels, des lignes de feu ajoutaient de nouveaux martyrs à cette hécatombe humaine, l'aumônier de l'empereur Napoléon, l'abbé Laine parcourait les ambulances en portant aux mourants des paroles de consolation et de sympathie.

Un sous-lieutenant de la ligne a le bras gauche brisé `par un biscaïen et le sang coule abondamment de sa blessure; assis sous un arbre il est mis en joue par un soldat hongrois, mais celui-ci est arrêté par un de ses officiers qui, s'approchant aussitôt du jeune blessé français, lui serre la main avec compassion et ordonne de le porter dans un endroit moins dangereux.

Des cantinières s'avancent comme de simples troupiers sous le feu même de l'ennemi, elles vont relever de pauvres soldats mutilés qui demandent de l'eau avec instance, et elles-mêmes sont blessées en leur donnant à boire et en essayant de les soigner .

A côté se débat, sous le poids de son cheval tombé lourdement sur lui atteint par un éclat d'obus, un officier de hussards affaibli par le sang qui sort de ses propres blessures; et près de là, c'est un cheval échappé qui passe, entraînant dans sa course précipitée le cadavre ensanglanté de son cavalier; plus loin des chevaux, plus humains que ceux qui les montent, évitent à chaque pas de fouler sous leurs pieds les victimes de cette bataille furieuse et passionnée.

Un officier de la Légion étrangère est renversé par une balle qui l'étend raide mort; son chien qui lui était fort attaché, qu'il avait ramené d'Algérie et qui était l'ami de tout le bataillon, marchait avec lui; emporté par l'élan des troupes il tombe à son tour quelques pas plus loin frappé, lui aussi, d'une balle, mais il trouve encore la force de se traîner pour revenir mourir sur le corps de son maître. Dans un autre régiment, une chèvre, adoptée par un voltigeur et affectionnée par tous les soldats, monte impunément à l'assaut de Solferino au travers des balles et de la mitraille.

Combien de braves militaires qui ne sont point arrêtés par une première blessure, et qui continuent à marcher en avant jusqu'à ce que de nouveau atteints ils soient jetés à terre et mis hors d'état de poursuivre la lutte, tandis qu'ailleurs au contraire des bataillons entiers exposés au feu le plus meurtrier doivent attendre immobiles l'ordre d'avancer, et sont forcés de rester spectateurs tranquilles, mais bouillants d'impatience, d'un combat qui les décime.

Les Sardes défendent et attaquent dans des engagements et par des assauts, répétés depuis le matin jusqu'au soir, les mamelons de San Martino, du Roccolo, de la Madonna della Scoperta, lesquels sont pris et repris cinq et six fois de suite, et ils finissent par demeurer maîtres de Pozzolengo, quoique agissant par divisions, successivement et avec peu d'ensemble.

Leurs généraux Mollard, de La Marmora, Della Rocca, Durando, Fanti, Cialdini, Cucchiari, de Sonnaz, avec les officiers de toutes armes et de tous grades, secondent les efforts de leur roi, sous les yeux duquel sont blessés les généraux Perrier, Cerale et Arnoldi.

Dans l'armée française, après les maréchaux et les généraux de division, comment ne pas mentionner la part glorieuse qui revient aussi à ces vaillants généraux de brigade et à tous ces brillants colonels, à tant de courageux commandants et de braves capitaines, qui ont contribué si efficacement au résultat final de cette grande journée?

Et certes, il y avait de la gloire à combattre et à vaincre des guerriers tels qu'un prince Alexandre de Hesse, un Stadion, un Benedek, ou un Charles de Windisch-Graet

" Il semblait que le vent nous eût poussés " disait pittoresquement un simple petit soldat de la ligne, pour donner l'idée de l'entrain et de l'enthousiasme de ses camarades à se jeter avec lui dans la mêlée;

"l'odeur de la poudre, le bruit du canon, les tambours qui battent et les clairons qui retentissent, ça vous anime, ça vous excite!" Dans cette lutte en effet chaque homme semblait se battre comme si sa propre réputation était personnellement en jeu, et qu'il dût faire de la victoire son affaire particulière.

Il y a réellement un élan et une bravoure toute spéciale chez ces intrépides sous-officiers de l'armée française pour lesquels il n'existe pas d'obstacles, et qui, suivis de leurs soldats, se précipitent aux endroits les plus périlleux ou les plus exposés, comme s'ils couraient à une fête. C'est bien là sans doute ce qui constitue, en partie, la supériorité de l'armée française sur les armées des autres grandes nations du monde.

Les troupes de l'empereur François-Joseph se sont repliées: l'armée du comte Wimpffen a reçu, la première, ordre de son chef de commencer la retraite, avant même que le maréchal Canrobert ait déployé toutes ses forces; et l'armée du comte Schlick, malgré la fermeté du comte Stadion, trop faiblement secondé par les lieutenants-feldmaréchaux Clam-Gallas et Zobel, sauf la division du prince de Hesse, a dû abandonner toutes les positions dont les Autrichiens avaient fait autant de forteresses.

Le ciel s'est obscurci et d'épais nuages couvrent tout à coup l'horizon, le vent se déchaîne avec fureur, et il enlève dans l'espace les branches des arbres qui se brisent; une pluie froide et chassée par l'ouragan ou plutôt une véritable trombe inonde les combattants déjà exténués de faim et de fatigue, en même temps que des rafales et des tourbillons de poussière aveuglent les soldats, obligés de lutter aussi contre les éléments.

Les Autrichiens, battus par la tempête, se rallient néanmoins à la voix de leurs officiers, mais vers cinq heures l'acharnement est suspendu, de part et d'autre, par des torrents de pluie, par la grêle, les éclairs, les tonnerres et par l'obscurité qui envahit le champ de bataille.

Pendant toute la durée de l'action le chef de la maison de Habsbourg montre un calme et un sang-froid admirables; la prise de Cavriana le trouve, avec le comte Schlick et son aide-de-camp le prince de Nassau, sur une hauteur voisine, la Madonna della Pieve près d'une église entourée de cyprès.

Lorsque le centre autrichien eut cédé, et que l'aile gauche ne conserva plus aucun espoir de forcer la position des Alliés, la retraite générale fut décidée, et l'empereur, dans ce moment solennel, se résigne à se diriger, avec une partie de son état-major, du côté de Volta, tandis que les archiducs et le grand-duc héréditaire de Toscane se retirent à Valeggio.

Sur plusieurs points la panique s'empare des troupes allemandes, et pour quelques régiments la retraite se change en une complète déroute; en vain leurs officiers qui se sont battus comme des lions, cherchent à les retenir; les exhortations, les injures, les coups de sabre, rien ne les arrête, leur épouvante est trop grande, et ces soldats qui pourtant ont combattu courageusement, préfèrent maintenant se laisser frapper et insulter plutôt que de ne pas fuir.

Le désespoir de l'empereur d'Autriche est immense: lui qui s'est comporté en véritable héros, et qui a vu, toute la journée, les balles et les boulets pleuvoir autour de lui, il ne peut s'empêcher de pleurer devant ce désastre; transporté de douleur, il s'élance même, au travers des routes, au-devant des fuyards pour leur reprocher leur lâcheté.

Lorsque le calme eut succédé aux explosions de cette véhémente exaltation, il contemple en silence ce théâtre de désolation, de grosses larmes coulent sur ses joues, et ce n'est que sur les instances de ses aides-de-camp qu'il consent à quitter Volta et à partir pour Valeggio.

Dans leur consternation des officiers autrichiens se font tuer de désespoir et de rage, mais non sans vendre chèrement leur vie; plusieurs se tuent eux-mêmes de chagrin et de colère, ne voulant pas survivre à cette fatale défaite, et la plupart ne rejoignent leurs régiments que tout couverts du sang de leurs blessures ou de celui de l'ennemi. Rendons à leur bravoure l'hommage qu'elle mérite.

L'empereur Napoléon se montra, pendant toute la journée, partout où sa présence pouvait être nécessaire: accompagné du maréchal Vaillant, major-général de l'armée, du général de Martimprey, aide-major-général, du comte Roguet, du comte de Montebello, du général Fleury, du prince de la Moskowa, des colonels Reille, Robert, de toute sa maison militaire et de l'escadron des cent-gardes, il a constamment dirigé la bataille en se portant sur les points où il fallait triompher des obstacles les plus difficiles, sans s'inquiéter du danger qui le menaçait sans cesse; au mont Fenile, le baron Larrey, son chirurgien, eut un cheval tué sous lui, et plusieurs cent-gardes de l'escorte furent atteints.

Il logea à Cavriana dans la maison où le jour même s'était arrêté l'empereur d'Autriche, et c'est de là qu'il adressa une dépêche à l'Impératrice, pour lui annoncer sa victoire.

L'armée française campa sur les positions qu'elle avait conquises dans la journée: la garde bivouaquait entre Solférino et Cavriana, les deux premiers corps occupèrent les hauteurs voisines de Solférino, le troisième corps était à Rebecco, et le quatrième à Volta.

Guidizzolo demeura occupé jusqu'à dix heures du soir par les Autrichiens dont la retraite fut couverte, à l'aile gauche, par le feldmaréchal de Veigel, et à l'aile droite par le feldmaréchal Benedek qui, resté maître de Pozzolengo jusqu'à une heure avancée de la nuit, protégea la marche rétrograde des comtes Stadion et Clam-Gallas, dans laquelle se comportèrent très honorablement les brigades Koller et Gaal et le régiment Reischach. Sous la conduite du prince de Hesse les brigades Brandenstein et Wussin s'étaient dirigées sur Volta, d'où elles facilitèrent le passage du Mincio à l'artillerie par Borghetto et Valeggio.

Les soldats autrichiens errants sont rassemblés et emmenés à Valeggio; les routes sont couvertes soit de bagages appartenant aux différents corps, soit d'équipages de ponts et de réserves d'artillerie, qui se pressent et se culbutent pour atteindre au plus vite le défilé de Valeggio; le matériel du train est sauvé par la construction rapide de ponts volants.

Les premiers convois, composés d'hommes légèrement blessés, commençaient en même temps à entrer dans Villafranca, les soldats plus grièvement atteints leur succédèrent, et pendant toute la durée de cette nuit si triste l'affluence en fut énorme; les médecins pansaient leurs plaies, les réconfortaient par quelques aliments et les expédiaient, par les wagons du chemin de fer, sur Vérone, où l'encombrement devint effroyable.

Mais quoique dans sa retraite l'armée ait enlevé tous les blessés qu'elle peut transporter avec ses voitures et des charrettes de réquisition, combien de ces infortunés sont laissés gisant abandonnés sur la terre humide de leur sang!

Vers la fin de la journée et alors que les ombres du crépuscule s'étendaient sur ce vaste champ de carnage, plus d'un officier ou d'un soldat français cherchait, ici ou là, un camarade, un compatriote, un ami; trouvait-il un militaire de sa connaissance, il s'agenouillait auprès de lui, il tâchait de le ranimer, lui serrait la main, étanchait son sang, ou entourait d'un mouchoir le membre fracturé, mais sans pouvoir réussir à se procurer de l'eau pour le pauvre patient.

Que de larmes silencieuses ont été répandues dans cette lamentable soirée, alors que tout faux amour-propre, que tout respect humain était mis de côté!

Au moment de l'action, des ambulances volantes avaient été établies dans des fermes, des maisons, des églises et des couvents du voisinage, ou même en plein air à l'ombre de quelques arbres: là, les officiers blessés dans la matinée avaient subi une espèce de pansement, et après eux les sous-officiers et les soldats; tous les chirurgiens français ont montré un dévouement infatigable, plusieurs ne se permirent, pendant plus de vingt-quatre heures, aucun instant de repos; deux d'entre eux qui étaient à l'ambulance placée sous les ordres du docteur Méry, médecin en chef de la garde, eurent tant de membres à couper et de pansements à faire qu'ils s'évanouirent; et dans une autre ambulance, un de leurs collègues, épuisé de fatigue, fut obligé, pour pouvoir continuer son office, de se faire soutenir les bras par deux soldats.

Lors d'une bataille un drapeau noir, fixé sur un point élevé, indique ordinairement le poste des blessés ou les ambulances des régiments engages dans l'action, et par un accord tacite et réciproque on ne tire pas dans ces directions; quelquefois néanmoins les bombes y arrivent, sans épargner les officiers comptables et les infirmiers, ni les fourgons chargés de pain, de vin, et de viande destinée à faire du bouillon pour les malades.

Ceux des soldats blessés qui sont encore capables de marcher, se rendent d'eux-mêmes à ces ambulances volantes; dans le cas contraire on les transporte au moyen de brancards ou de civières, affaiblis qu'ils sont souvent par des hémorragies et par la privation prolongée de tout secours.

Sur cette vaste étendue de pays si accidentée, de plus de vingt kilomètres de longueur, et après les phases de bouleversement qu'entraînait un conflit aussi gigantesque, soldats, officiers et généraux ne peuvent savoir qu'imparfaitement l'issue de tous les combats qui se sont livrés, et pendant l'action même c'est à peine s'ils pouvaient connaître ou apprécier bien sûrement ce qui se passait à côté d'eux; cette ignorance s'était compliquée dans l'armée autrichienne par la confusion ou l'absence de commandements généraux, exacts et précis.

Les hauteurs qui s'étendent de Castiglione à Volta étincellent de milliers de feux, alimentés par des débris de caissons autrichiens, et par les branches d'arbres que les boulets et l'orage ont abattues; les soldats font sécher à ces feux leurs vêtements mouillés, et dorment sur les cailloux ou sur le sol; mais ceux qui sont valides ne se reposent pas encore, il faut trouver de l'eau pour faire de la soupe ou du café, après cette journée sans repos et sans nourriture.
Que d'épisodes navrants et de déceptions de toute espèce! Ce sont des bataillons entiers qui n'ont point de vivres, et des compagnies auxquelles on avait fait mettre sac à terre et qui sont dénuées de tout; ailleurs c'est l'eau qui manque, et la soif est si intense qu'officiers et soldats recourent à des mares boueuses, fangeuses et remplies de sang caillé.

Des hussards qui revenaient au bivouac, entre dix et onze heures du soir, et qui avaient dû, quoique accablés de lassitude, aller en corvée chercher de l'eau et du bois à de fortes distances pour pouvoir faire du café, rencontrèrent tant de mourants tout le long de leur chemin, les suppliant de leur donner à boire, qu'ils vidèrent presque tous leurs bidons en s'acquittant de ce devoir charitable.

Cependant leur café put enfin se faire, mais à peine était-il prêt que des coups de feu se faisant entendre dans le lointain, l'alerte fut donnée; aussitôt les hussards sautent à cheval et partent précipitamment dans la direction de la fusillade, sans avoir eu le temps de boire leur café qui est renversé dans le tumulte; mais bientôt ils s'aperçoivent que ce qu'ils avaient pris pour l'ennemi revenant à la charge, était tout simplement des coups de fusil partis des avant-postes français, dont les vedettes faisaient feu sur leurs propres soldats cherchant aussi de l'eau et du bois, et que ces sentinelles avaient cru être des Autrichiens.

Après cette alerte, les cavaliers revinrent harassés se jeter sur la terre pour y dormir le reste de la nuit, sans avoir pris aucun aliment, mais leur retour ne s'effectua pas sans rencontrer encore de nombreux blessés qui demandaient toujours à boire.

Un Tyrolien qui gisait non loin de leur bivouac, leur adressait des supplications qui ne pouvaient plus être exaucées, car l'eau manquait entièrement; le lendemain matin on le trouva mort, l'écume à la bouche et la bouche pleine de terre; son visage gonflé était vert et noir; il s'était tordu dans d'atroces convulsions jusqu'au matin, et les ongles de ses mains crispées étaient recourbés.

Dans le silence de la nuit on entend des gémissements, des soupirs étouffés pleins d'angoisse et de souffrance, et des voix déchirantes qui appellent du secours. Qui pourra jamais redire les agonies de cette horrible nuit!

La victoire française de Solferino libéra la Lombardie, mais les pertes étaient très lourdes, pas moins de 40 000 hommes étaient tués ou blessés dans la plaine . 22 000 autrichiens étaient tués ou blessés. 13 000 français étaient également du nombre, il faut compter également 4000 sardes."

_________________
"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

Napoléon.


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 Sujet du message : Re: La bataille de Solférino
Message Publié : 24 Mars 2013 17:45 
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Inscription : 08 Août 2010 13:24
Message(s) : 60
Merci beaucoup pour cet extrait.
Une petit rectification toutefois: Henri Dunant n'était pas du tout médecin. http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Dunant/117351

C'est probablement ce qui a motivé son action car un médecin à la suite des armées était malheureusement habitué à ce genre de "boucherie" et n'en aurait, sans doute, pas été aussi ému. C'est ce choc qui semble avoir engendré une telle volonté pour changer les choses chez Dunant.

_________________
Cordiales salutations,

Henri André


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 Sujet du message : Re: La bataille de Solférino
Message Publié : 25 Mars 2013 8:44 
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Inscription : 14 Déc 2002 15:30
Message(s) : 13637
Très juste. Infirmier bénévole conviendrait mieux !

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"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

Napoléon.


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