L'Énigme des Invalides

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 Sujet du message : Les héroïnes de 1870...
Message Publié : 12 Déc 2009 16:36 
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Mme Veuve Imbert:

on remarqua un jour un personnage singulier qui, bien que revêtu d' habits masculins, avait la physionomie d' une femme d' une soixantaine d' années.
C' était une femme, en effet : Mme veuve Imbert, originaire du Mans, où elle naquit en 1844.
Mais pourquoi cette femme portait-elle des habits d' homme ? Je vais vous le dire. Et vous verrez qu' il s' agit là d' une belle histoire d' héroïsme qui s' achève bien tristement.
En 1870, Mme Imbert. habitait Metz. Patriote ardente, connaissant à merveille le pays, elle alla s' offrir pour porter des ordres ou pour renseigner l' armée française sur les mouvements de l' ennemi. Son concours fut accepté. Dès lors, revêtue d' habits d' homme, elle courut la campagne à cheval, accomplissant les missions les plus difficiles et les plus dangereuses.
En Août 1870, comme elle essayait de traverser les lignes ennemies pour pénétrer dans Thionville et remettre d' importantes dépêches au commandant de la place, elle fut prise, fouillée et elle eût été fusillée sans l' intervention d' un officier supérieur allemand qui lui fit grâce, mais prétendit la retenir prisonnière.
Deux ou trois jours plus tard, Mme Imbert parvenait à tromper la vigilance de ses gardiens. Elle sautait sur un cheval et regagnait, avant qu' on eût pu la rejoindre, les avant-postes de l' armée française.
De nouveau, elle reprit ses fonctions d' estafette. Mais, quelque temps après, les Allemands étaient maîtres de Metz. Mme Imbert dut abandonner son service et rentrer dans la ville. Elle y arriva à point pour connaître sa ruine. Les vainqueurs avaient incendié et pillé sa maison.
Dès lors, l' héroïne rentra dans l' obscurité. Cependant, son rôle dans l' histoire des batailles sous Metz fut rappelé, encore lors du procès de Bazaine, auquel elle fut appelée à déposer. Mais elle ne s' autorisa point des services rendus pour réclamer des faveurs. Elle laissa l' oubli et l' ingratitude officiels s' appesantir sur elle. Tout au plus demanda-t-elle la faveur de garder le costume masculin qui lui était devenu familier.
Je me trompe : elle eut quelque temps une mince recette buraliste insuffisante pour lui assurer l' existence, d' autant qu' elle avait recueilli, naguère, une jeune femme avec trois enfants, et que, la femme étant partie un beau jour, Mme Imbert avait gardé les petits à sa charge.
C' est ainsi qu' elle arriva au Mans, vêtue de ses habits d' homme, bien usés, bien élimés, et escortée des trois petits abandonnés dont elle est toute la famille.
On l' interrogea et l' on sut sa douloureuse histoire. La bienfaisance officielle fut sollicitée en sa faveur. On lui promit un bureau de tabac. Mais il paraît que les vacances sont rares en ce moment. Alors, on ne sait quand se réalisera cette promesse... Se réalisera-t-elle, seulement ?...
Cette femme est une héroïne. Elle a risqué sa vie pour sa patrie. Mais tous ces événements de 1870 sont si loin déjà... Ils sont d' un autre siècle. Et l' on a oublié les services rendus comme on a oublié les tristesses et les humiliations.
Aussi, on se contenta de lui promettre un bureau de tabac. Et la malheureuse, réfugiée dans une auberge avec les pauvres petits qu' elle a recueillis, aurait eu le temps de mourir de faim si la bienfaisance privée ne lui était venue en aide. Une souscription a été ouverte en sa faveur, dont le produit lui permettra d' attendre, espérons-le, la réalisation des promesses officielles.
Ce serait, ma foi, un joli spectacle que celui d' une héroïne de 1870 réduite à tendre la main.

Ernest Laut

Le Petit Journal illustré du 6 septembre 1908

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 Sujet du message : La mère Jarrethout...
Message Publié : 12 Déc 2009 16:40 
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Une autre héroïne de 1870 reçut aussi la croix des braves. C' est la mère Jarrethout, cantinière des francs-tireurs de Paris-Châteaudun, qui mourut en Août 1905, à l' âge de quatre-vingt-huit ans. Elle était donc, en 1870, âgée de cinquante-trois ans. Or - et ceci est un détail touchant qui valait, d' être relevé - la digne femme, en s' engageant comme cantinière au bataillon des francs-tireurs parisiens, avait si grand'peur de n' être point accueillie, en raison de son âge, qu' elle se rajeunit de dix ans et n' en avoua que quarante-trois.
Ce que tant d' autres font par coquetterie, elle le fit, elle, par amour du pays.
C' est du moins ce qui ressort de son engagement que j' ai eu la curiosité de consulter.
On a dit qu' elle avait pris du service aux francs-tireurs en même temps que son mari, mais on n' a pas tout dit. Lors des grandes levées patriotiques de 1792 et 1793, on vit des familles entières s' en venir à l' armée : le père, grenadier ; la mère, cantinière ; les enfants, fifres ou tambours. Il en fut de même de la mère Jarrethout et des siens. La brave femme avait deux fils d' un premier mariage : elle les amena également avec elle.
Elle était inscrite sous le matricule n° 14, sous le nom de Marie Jarrethout, âgée de quarante-trois ans, née à Paris, demeurant rue du Caire, 44, veuve de Pélicot, ancien sous-officier ; son mari - n.° 15 - sous le nom de Jarrethout (François), âgé de trente-trois ans, né à Mareuil ; un de ses fils - n° 17 - sous le nom de Pélicot (Emile), âgé de vingt-six ans, né à Nantes ; un second fils - n° 36 -- Pélicot (Louis), âgé de trente-trois ans, né à Nantes, ex-enfant de troupe au 47e.
L' âge seul de ce dernier eût suffi à dévoiler l' innocente supercherie dont avait usé sa mère dans la déclaration.
Mme Jarrethout avait d' ailleurs de bonnes raisons de se rajeunir. Le bataillon s' augmentait dans de telles proportions qu' il devint bientôt nécessaire d' engager une seconde cantinière.
Ce fut Mme Lecourt, âgée de vingt-cinq ans environ, femme d' un volontaire du bataillon, inscrite sous le n° 316.
Au moment du départ, le commandant décida que seule cette dernière accompagnerait les francs-tireurs, en raison de son âge qui devait lui permettre de mieux supporter les fatigues. Mme Jarrethout accueillit la nouvelle avec un véritable chagrin.
Elle alla trouver le commandant, se prévalut de son titre d' ancienneté, affirmant qu' elle se sentait de force à rendre les mêmes services que sa rivale. Les officiers, consultés, se prononçaient en faveur de Mme Lecourt. Enfin, le capitaine Ledeuil trancha la question en proposant de les prendre toutes les deux.
Ainsi fut fait. Le bataillon comptait 1,200 partants. La, cantinière du demi-bataillon de gauche fut Mine Lecourt ; la cantinière du demi-bataillon de droite, Mme Jarrethout.
On sait quelle fut la conduite héroïque de la brave cantinière pendant la tragique journée de Châteaudun. Mais ce qu' on ignore généralement, c' est que deux autres femmes, le même jour, firent, comme la mère Jarrethout, des prodiges de sang-froid, de courage et d' abnégation.
L' une, Laurentine Proust, était une jeune Dunoise qui, ne voulant pas abandonner son père, s' en fut avec lui aux retranchements. Tout le jour, elle courut de barricade en barricade, portant, pêle-mêle dans un panier, des vivres et des cartouches. Vingt fois la mort l' effleura. Une balle atteignit un franc-tireur au moment où elle lui donnait des munitions ; une autre, coupant net le filet qui retenait les cheveux de la jeune fille, les lui jeta sur les épaules. Elle n' eut pas un instant de faiblesse.
Et le soir, quand les Allemands furent maîtres de la ville, celle qui avait si vaillamment aidé à la résistance s' en fut, dans les ténèbres, ramasser et soigner les blessés.
L' autre femme, c' était Mlle Armanda Polouet, une charitable jeune fille, qui, toute la journée, sous la mitraille, recueillit les blessés et les morts.
Des trois héroïnes de Châteaudun, la mère Jarrethout, seule, se vit décerner la récompense suprême, la croix des braves. Les deux autres ont été complètement oubliées.

Ibidem

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Message Publié : 12 Déc 2009 16:44 
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Combien d' héroïsmes de cette époque eurent le même sort ?
Qui se souvient de Mme Louise de Beaulieu qui, engagée comme aide-major, fut blessée à Champigny et donna toute sa fortune pour établir des ambulances ? Pendant la Commune, elle sauva l' Hôtel des Ventes et la mairie du neuvième arrondissement qu' on voulait incendier, et elle faillit être fusillée par les Communards.
Elle eut, pour toute récompense, une médaille de première classe.
Qui se souvient de Mme Massey, engagée volontaire et blessée au feu ; et de cette actrice, Augusta Colas, qui se battit au plateau d' Avron et fut blessée elle aussi ?
Qui se rappelle le nom de Mme Biard, receveuse des postes comme Mlle Lix, qui alla porter aux généraux français la nouvelle de certains projets des ennemis que ses fonctions lui avaient donné l' occasion de surprendre ; de Mlle Weick, télégraphiste, qui, au péril de sa vie, trouva moyen de renseigner nos états-majors sur les mouvements des troupes allemandes autour de Schlestadt ; de Mme Bellavoine qui, ayant appris par des conversations d' officiers prussiens que le général de Failly allait être attaqué, partit en hâte l' en prévenir ?...
Et les cantinières ?... Mme Bonnemère qui, porteuse d' un message important et prise par les Allemands, avala le papier plutôt que de le livrer, malgré la menace des fusils dirigés sur elle... Mme Breucq qui fit la campagne à cheval dans les Éclaireurs de la Seine... Mme Petitjean, qui fit le coup de feu au plateau d' Avron ; Mme Philippe, qui se battit à Champigny et à Montretout ; Mme Renom, qui se distingua à Buzenval... Et toutes ces modestes héroïnes : Mmes Bontoux, Duchamp, Favrolle, Léonard, Mercurin, Métrinal, Revaux, Tajan, Vigne, cantinières des corps de l' active, des bataillons de marche ou des compagnies franches... Et la brave mère Laurin, du 3e zouaves, qui, à Froeschwiller, lutta victorieusement contre trois uhlans.
Quelques-unes de ces braves femmes reçurent la Médaille militaire. Mais d' autres n' eurent, pour toute récompense, que la satisfaction du devoir accompli.
Quant à la croix de la Légion d' honneur sauf la mère Jarrethout, aucune d' elles ne l' obtint.
En vérité, la dame de lettres qui, voici quelques mois, refusa si spirituellement l' étoile des braves, avait bien tort de craindre, en portant son ruban, qu' on ne la prît pour une cantinière de l' Année terrible...
Elle peut l' accepter sans redouter une assimilation fâcheuse pour son amour-propre. Cette croix d' honneur qu' on lui a offerte pour quelques livres, les cantinières, pas plus, d' ailleurs, que la plupart des héroïnes de 1870, ne l' ont jamais obtenue.
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 6 Septembre 1908

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