L'Énigme des Invalides

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Message Publié : 18 Déc 2005 13:11 
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La question des places fortes

L’OFFICIER de RESERVE, janvier 1926 ; pages 38 à 43 (document communiqué par M. Daniel GRELIN)

On sait que des controverses se sont élevées sur l’efficacité des places fortes. Signalons à nos lecteurs deux plaidoyers, en faveurs des places fortes, qui viennent de paraître tout récemment. En effet, M. Le capitaine De Gaulle, dans la « Revue militaire Française » de Décembre1925, et M. le général Normand, dans la Revue des Deux Mondes » du 1er novembre 1925, ont consacré à cette question deux articles très intéressants. Nous publions quelques extraits du premier et une analyse du second.


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Le rôle historique des places Françaises

Par M. le Capitaine De GAULLE

La construction d’un système complet de fortification permanente fut, après le Traité de Francfort, un article essentiel du programme de notre restauration militaire. Le comité de défense, institué en 1872, et dont le rapporteur fut le général Séré de Rivières, fut amené, comme celui de 1818, à reprendre le grand dessein de Vauban et à l’adapter aux circonstances. Comme Vauban, comme Gouvion-Saint-Cyr, Séré de Rivières proposait de barrer par la fortification les voies d’invasion, hélas ! traditionnelles, de nos frontières du Nord et de l’Est, en utilisant, pour renforcer ces barrages, tous les obstacles naturels du terrain : cours d’eau, forêts, régions marécageuses faciles à inonder. L’ennemi serait ainsi amené à prendre l’offensive dans les intervalles laissés entre les barrages ; de la sorte on se proposait de « régler ses débouchés ».



Sur la frontière de l’Est, Séré de Rivières demandait la construction de deux fronts fortifiés : Verdun – Toul et Epinal – Belfort, exploitant les avantages de terrain qu’offraient respectivement la falaise des Hauts de Meuse et les Vosges. Une armée allemande, cherchant à passer entre les deux barrages, en prenant l’offensive par Neufchâteau pour gagner la haute vallée de la Marne, eût été obligée de franchir successivement : la Meurthe, la Mortagne, la Moselle, le Madon et la Meuse. Sur la frontière du Nord, le comité proposait l’établissement d’un barrage analogue englobant Maubeuge, le Quesnoy et Valenciennes, de manière à rendre facile la défense de cette région classique d’invasion qui conduit en Picardie et au cours de l’Oise par les vallées parallèles de la Sambre, de l’Escaut et de la Scarpe. De la sorte, l’ennemi, nous assaillant par la Belgique, aurait été amené, soit à déboucher par la région difficile de l’Ardenne, dont Séré de Rivières voulait qu’on tint la principale issue en fortifiant Mézières, soit à contourner, par la région de Lille, ou plus à l’Ouest, le système d’organisation du Hainaut. Dans cette dernière hypothèse, il eût été contraint d’étendre à l’excès l’envergure de son mouvement et se fût trouvé amené à déboucher vers Lille, dans une région de grandes agglomérations urbaines ou la manœuvre eût été malaisée, ou dans la basse plaine flamande que des inondations rendraient peu praticable. D’ailleurs, Lille, d’une part, et Dunkerque, d’autre part, devaient être solidement fortifiés.



Le général Séré de Rivières, prévoyant la possibilité de revers soit au Nord, soit à l’Est, voulait constituer une deuxième ligne de fortifications. Il demandait l’établissement, le long de la crête de la falaise de Champagne, d’un front englobant La Fère, Laon et Saint-Quentin, s’appuyant à gauche sur la vallée marécageuse de la Somme, à droite sur la forêt de la montagne de Reims. Un autre front : Langres – Dijon eût interdit à un ennemi victorieux sur le Saône l’accès des vallées de la Marne, de l’Aube et de la Seine.



Enfin, les ouvrages existant autour de Paris et de Lyon devaient être considérablement augmentés et renforcés.



Le gouvernement de la République approuva les propositions du général Séré de Rivières et n’hésita pas à engager les dépenses voulues pour les réaliser. L’action personnelle qu’exerça Gambetta à ce point de vue, l’intérêt passionné qu’il ne cessa de porter à cette œuvre grandiose et qu’il sut communiquer au monde politique et même à l’opinion publique, ne seront certainement pas un des moindres titres qu’il a acquis à la reconnaissance nationale. Vers 1880, l’ensemble des fortifications françaises du Nord et de l’Est était achevé. Les fronts Verdun – Toul, Epinal – Belfort, se trouvaient établis ; Maubeuge transformé en place de premier ordre, et plusieurs forts construits vers Condé et Valenciennes ; Lille et Dunkerque entourés de solide ouvrages ; La Fère, Laon, Reims organisés, ainsi que Langres, Dijon et Besançon ; Paris et Lyon étaient entourés de forts modernes. Que la France fût menacée par le nord, par le nord-est ou par l’est, elle trouverait de puissants points d’appui pour couvrir, d’abord, la concentration de ses armées, puis, étayer leurs manœuvre et, en cas de revers, couvrir leur retraite. Les frontières forcées, l’ennemi, d’où qu’il vint, se heurterait à une deuxième ligne de fortifications, à l’aide desquelles nos troupes pourraient se rétablir. Enfin, la capitale étant à l’abri des coups de main, nos forces de campagne, débarrassées de l’absorbante préoccupation de la couvrir, garderaient, en toutes circonstances, leur liberté de manœuvre.



Eclairés aujourd’hui par les événements de 1914, les Français doivent reconnaître la simple et pratique grandeur de la conception du général Séré de Rivières. C’était, en somme, celle de Vauban, reprise ensuite par Gouvion-Saint-Cyr et adaptée par Séré de Rivières aux conditions d’une époque où les armées nationales, ravitaillées vite et abondamment par le chemin de fer, pourvues d’une artillerie très mobile et très puissante, chercheraient à frapper au plus tôt le peuple ennemi au cœur par des manœuvres très simples, mais d’une extrême envergure.



Cependant, les années s’écoulant sans qu’on eût à faire l’épreuve des fortifications nouvelles, l’œuvre du général Séré de Rivières commença d’être battue en brèche. Bien des circonstances concouraient à cette disgrâce. Tout d’abord, la restauration accomplie de nos force militaire et la fin de l’isolement politique de la France, grâce à l’alliance russe, tournaient vers l’offensive l’attention des militaires et, sous prétexte d’attaquer, on en venait à négliger d’étudier et de préparer les conditions favorables pour se défendre. Par ailleurs, la doctrine de l’offensive systématique recueillait une faveur d’autant plus accusée que les esprit réagissaient alors contre les théories strictement défensives qui avaient paralysé nos armées en 1870. Comme Guibert et son école, beaucoup en venaient à considérer la fortification littéralement avec méfiance, alléguant que sa seule existence pourrait porter les chefs et les troupes à demeurer passifs, au lieu de provoquer le choc en attaquant quelles que fussent les circonstances. La découverte de l’obus à retardement, en 1885, capable de percer les voûtes des ouvrages de Séré de Rivières, rendant nécessaire une refonte de nos places et, par suite, des dépenses nouvelles, fournit à ce funeste mouvement d’idées un argument financier des plus redoutables.



Enfin, les illusions pacifiste, auxquelles céda volontiers le peuple français à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, eurent comme conséquence la diminution relative des crédits militaires. Comme on ne voulait plus voir dans les places qu’un appoint à la couverture de notre concentration et un pivot de manœuvres offensives, on jugea suffisant de tenir en état celles de la frontière de l’est : Toul, Verdun, Epinal, Belfort, puisque c’est dans l’est qu’on voulait se concentrer et attaquer. Dans le nord, Maubeuge seul fut quelque peu renforcé. Mais on laissa à l’abandon, Lille et Dunkerque ; on ne fit rien, à plus forte raison, pour compléter, vers Condé et Valenciennes, l’œuvre de Séré de Rivière ; on négligea les places de seconde ligne : La Fère, Laon et Reims notamment.



***



La Grande Guerre surprit donc une France dépourvue de fortifications permanentes sur sa frontière la plus vulnérable, celle du nord, et privée de places de seconde ligne. Il n’est pas exagéré de dire que cette situation fut une des causes principales de l’invasion. Les faits sont aujourd’hui assez bien connus pour qu’on puisse porter un jugement sur le rôle que joua, dans la Grande Guerre, la fortification permanente française, là où elle existait encore, et mesurer celui qu’elle eût joué, sans doute, là où elle fut abandonnée.



Il convient de remarquer, en premier lieu, que l’économie générale de notre système des places inspira, pour une large part, toute la conception du plan d’opérations allemand et contribua par suite, au premier chef, à donner à la guerre le cours qu’on lui vit prendre. L’idée de Schlieffen, qui fut la base du plan stratégique allemand en août 1914, tendant à porter en Belgique la masse de manœuvre, visait, sans doute, l’enveloppement de nos armées par des voies d’invasion classiques et faciles ; elle était depuis longtemps en germe dans les esprits. Mais elle se précisa seulement quand l’achèvement et l’armement de nos fortifications modernes des fronts : Toul – Verdun et Epinal – Belfort eurent ôter à l’ennemi l’espoir de manœuvrer en Lorraine avec la rapidité et l’envergure qu’il jugeait nécessaires. Cette conception fut, d’ailleurs, singulièrement encouragée par le fait que nous négligions de plus en plus les fortifications de cette frontière du nord dont Vauban avait fait, naguère, le principal objet de ses efforts et qu’à part Maubeuge, d’ailleurs peu moderne et mal armé, la France n’avait pas une place que l’on pût défendre sur 250 kilomètres de frontière de Dunkerque à Montmédy, pas une place entre cette frontière et Paris. Ainsi, le fait que telles ou telles portions de nos frontières étaient ou n’étaient pas fortifiées commanda, en dernier ressort, le plan stratégique de l’ennemi.



Mais, si la fortification permanente joua un rôle essentiel dans la conception des opérations, elle ne pesa pas moins sur l’exécution. Sans doute, l’idée qu’on se faisait de la force des places intervint-elle souvent d’une manière plus efficace que leur défense elle-même. Mais, tel est le caractère commun à tous les moyens qui agissent, dans bien des cas, moins par leurs efforts matériels que par l’impression qu’ils produisent sur l’ennemi. Tel est le résultat de toute manœuvre qui frappe l’adversaire avant tout par l’effet qu’il en redoute.



Les sommes d’argent dépensées pour fortifier Paris furent mille fois justifiées dans les premiers jours de septembre 1914, où la droite allemande infléchit vers le sud-est la marche qu’elle dirigeait jusque-là vers la capitale, prêta le flanc à l’armée Maunoury et se placé, de la sorte, dans les conditions fâcheuses qui permirent notre victoire de la Marne. Sans doute, ce changement de direction n’eut-il pas pour seule cause l’existence des forts de Paris. Sans doute, le commandement allemand voulut-il avant tout poursuivre l’enveloppement de la gauche de Joffre qu’il croyait, à tort, au sud-est de la capitale. Mais, s’il ne poussait pas en même temps sur Paris, c’est, de son propre aveu, parce qu’il pensait n’y pouvoir entrer qu’après un siège et qu’il n’en avait pas les moyens.



Et, dans le même temps où Paris revêtait par ses fortifications une importance capitale à notre gauche, Verdun et les forts des Hauts de Meuse jouaient, à droite, un rôle prépondérant. L’armée Sarrail (IIIème armée) utilisait ces fortifications permanentes pour couvrir sa droite et ses derrières. Ainsi cette armée était en mesure de faire tout entière, au sud de Verdun, face au nord-ouest et d’y briser l’offensive du kronprinz allemand. Ce dernier, redoutant d’attaquer les forts de Verdun, se voyait contraint d’investir la place au nord-est, au nord et à l’ouest. Etiré à l’excès, il manquait justement des forces indispensables pour percer le front de Sarrail au sud-ouest du camp retranché. Jamais, évidemment, Sarrail n’aurait eu l’audace féconde de tenir dans cette situation, sa droite complètement enveloppée par l’ennemi, et sachant dans son dos toute la VIème armée allemande, s’il n’avait disposé des forts de Verdun.



Pendant ce temps, Maubeuge, la seule place française qui fût en état de se défendre sur notre frontière du nord submergée, Maubeuge aux bétons insuffisants, aux cuirassements rares, Maubeuge dont la garnison se composait en majeure partie de troupes territoriales, mobilisées depuis quelques jours, et qui n’avaient pu acquérir aucune cohésion, Maubeuge résistait du 25 août au 7 septembre. La place avait retenu devant ses fortifications trois divisions ennemies et une artillerie puissante, prélevées sur ces armées de droite que l’offensive de Maunoury allait surprendre et à qui manqueraient quelques bataillons seulement pour sortir victorieusement du péril.



L’appui essentiel que Paris et Verdun fournirent à nos armées au moment décisif, la résistance dont fut capable Maubeuge mal fortifié, médiocrement armé et défendu, permettent d’affirmer que les opérations de l’été et de l’automne 1914 eussent pris une autre tournure, si la grande conception de Vauban avait été maintenue vivante au début du XXème siècle. Si les vallées de la Lys et de l’Escaut avaient été, comme celle de la Sambre, barrées par des place modernes, Lille et Valenciennes fortifiés, armés et tenus, bref, si la France du nord, entre Lys et Sambre, avait présenté à l’ennemi un front analogue à celui qu’offrait la France de l’est, de Verdun à Toul, la retraite de notre Vème armée et de l’armée britannique après Mons-Charleroi, eût été bien facile. En tous cas, le constant et rapide mouvement tournant de von Kluck sur l’aile gauche du maréchal French, par Condé et Bapaume, eût été tout au moins retardé du temps nécessaire pour faire tomber ou percer la barrage des fortifications du Hainaut. Ce ralentissement de la manœuvre ennemie aurait eu des conséquences incalculables pour notre rétablissement stratégique. Il eût permis au général Joffre de réaliser avant la Marne, en lui donnant le temps de concentrer sur la Somme l’armée Maunoury qu’il ne put avoir qu’à Paris. Il eût rendu possible la reprise de l’offensive au nord de l’Aisne, comme le prévoyait, d’abord, le commandant en chef français au lendemain de la bataille des frontières et, dans ce cas, Laon, La Fère et Reims auraient complètement joué, si on les avait tenus en état, le rôle que leur destinait Séré de Rivières.



D’ailleurs, en admettant même que l’existence et la résistance d’un front fortifié entre l’Escaut et la Sambre n’eussent en rien modifié la progression de la droite ennemie et, par suite, le cours des événements, Lille tout au moins, Lille armé et défendu nous fût resté et, lors de la course à la mer, notre front stabilisé à l’est de la capitale flamande, au lieu de l’être à l’ouest, aurait englobé Douai, rendant possible, de 1914 à 1918, l’exploitation des mines de Lens et de Liévin. Ce charbon-là eût payé vingt fois le béton et les cuirassement dont Lille était dépourvu.



En 1916, l’ennemi, résolu à en finir avec la résistance française, prit pour objectif notre principale place de guerre : Verdun. Une fois de plus, la France allait successivement y souffrir du dogmatisme absolue d’une théorie qui condamne les fortifications permanentes et s’y féliciter du pratique bon sens qui conduit à les employer.



Les circonstances faisaient, dans la confusion d’une bataille défensive, que le point essentiel du terrain qui attirait les plus rudes efforts de l’ennemi : la hauteur de Douaumont était pourvu d’un fort de premier ordre : abris à l’épreuve, flanquements minutieusement établis, observatoires cuirassés, défenses accessoires multiples et profondes, alors que tout notre position de résistance venait de nous être enlevée par l’ennemi, et que nous ne disposions plus, entre la ligne de feu et Verdun, d’aucune organisation en dehors des forts. Mais tous les ouvrages de Verdun avaient été systématiquement désarmés et privés de garnison. La patrouille allemande qui prit le fort de Douaumont y trouva le gardien de batterie seul et protégé du bombardement par 8 mètres de béton, tandis qu’aux environs, nos bataillons en rase campagne étaient hachés par les obus. La perte du fort de Douaumont nous contraignait, désormais, à nous battre dans les pires conditions de terrain, multipliait par un coefficient énorme la difficulté de notre rétablissement et les pertes que cet effort devait nous coûter.



Le général Pétain, dès qu’il eût pris la direction de la bataille, ordonna de réarmer tous les ouvrages de la place et de les pourvoir à nouveau d’une garnison. Cette heureuse confiance du vainqueur de Verdun dans la fortification permanente allait être justifiée et récompensée. Le rôle que jouèrent dans la bataille le fort de Vaux, celui de Souville, l’ouvrage de Froideterre, est connu du monde entier. L’action de l’artillerie sous tourelle des forts des deux rives de la Meuse, l’abri qu’offrirent aux combattants et aux réserves les casemates des ouvrages, les commodités qu’y trouva le commandement pour s’y exercer dans de bonnes conditions, l’allègement des pertes et des épreuves des troupes qui tenaient le terrain dans de pauvres tranchées, grâce à la dépense inouïe de munitions faite par l’ennemi pour détruire la fortification permanente de Verdun, furent pour notre défense des avantages inappréciables.



Peut-être n’a-t-on pas assez remarqué le rôle moral des places fortes au cours de la Grande Guerre, la part que prit leur résistance dans l’excitation des énergies nationales. Il en avait toujours été ainsi, d’ailleurs, lors des grands périls de la patrie. Sans vouloir remonter au siège d’Alésia qui, seul, mit les Gaulois d’accord contre l’envahisseur romain, ni même à celui d’Orléans dont la vigoureuse défense provoquait le mouvement patriotique d’où surgit Jeanne d’Arc et qu’elle exploita, on doit observer que la résistance héroïque de Boufflers à Lille, en 1708, le siège de Landrecies, en 1712, redressèrent l’énergie défaillante de la France menacée. La capitulation de Verdun, en 1792, fut le signal d’un grand élan patriotique, et cet élan, s’il provoqua la lie de la populace parisienne aux massacres honteux des journées de septembre, détermina, sur toute l’étendue du territoire, un vaste enrôlement de volontaires. La résistance de Paris, en 1870-1871, avait été le motif et la justification des efforts déployés par la France après Sedan.



En 1914, il paraît certain que la confiance de la Belgique dans la puissance de ses places fortes fut un élément essentiel de la décision prise par son roi et approuvée par le peuple de repousser les démarches allemandes et de prendre les armes contre l’envahisseur. Le 4 août, le gouvernement belge télégraphiait à Paris, Londres et Saint-Pétersbourg : « La Belgique est heureuse de pouvoir déclarer qu’elle assurera la défense des places fortes. » De fait, c’est la défense de Liège qui fut à la fois la preuve et le ciment de l’esprit de résistance belge.



L’énergie française, au cours de la bataille sur les deux rives de la Meuse, en 1916, eût-elle été ce qu’elle fut s’il ne s’était point agi justement de garder Verdun, boulevard historique de la patrie et place capitale de son système de fortifications ? Un instinct national profond soutenait le courage des combattants. La vigueur de cet instinct ne se fût point, sans doute, aussi nettement manifestée dans d’autres zones de la ligne de bataille.



L’encouragement de l’esprit de résistance d’un peuple par l’existence sur son territoire de fortifications permanentes, la cristallisation, l’excitation, de ses énergie par la défense des places sont des faits que les politiques, comme les militaires, ont le devoir de reconnaître dans le passé et de préparer dans l’avenir.



***



Ainsi la France, au cours de ces trois derniers siècles, s’est vue sauvée plusieurs fois par la fortification permanente et a cruellement déploré, à différentes reprises, de l’avoir négligée. Ainsi la nature du terrain, le tracé de nos frontières, la force et les ambitions de nos voisins, la centralisation extrême de notre vie nationale paraissent imposer, de tous temps, à cette fortification l’économie générale que déjà concevait Vauban, que reprit Gouvion-Saint-Cyr, que Séré de Rivières fit sienne : barrage des voies classiques d’invasion, établissement d’une deuxième ligne de défense entre la capitale et les frontières, Paris mis, tout au moins, à l’abri d’un coup de main. L’accroissement du nombre et de la puissance des moyens n’a jamais ébranlé la valeur de ces principes, la guerre récente vient de la mettre, une fois de plus, en évidence.



Une porte a livré passage à tous les malheurs qui frappèrent la France à travers son Histoire ; c’est la porte par où avaient fui les enseignement du passé.


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Le rôle des fortifications pendant la Grande Guerre

Etudiant plus spécialement le parti que l’on peut tirer des places pour la conduite des opérations, le général Normand montre tout d’abord combien la force de notre barrière du Nord-Est a donné à réfléchir aux Moltke et aux Schlieffen lorsqu’il s’est agi pour eux d’élaborer des plans d’opérations contre la France. Empruntant le témoignage du général von Kuhl, l’auteur nous représente les Allemands, aux environs de 1900, estimant qu’il était impossible d’attaquer « le puissant front fortifié français » d’où, pour eux, la nécessité de la tourner par la Belgique. En 1905, Moltke veut également éviter « une attaque de front sur le rideau fortifié français de l’Est ». Enfin, à la veille même de l’ouverture des dernières hostilités, le 4 août 1914, le ministre allemand des affaires étrangères, von Jagow, ne déclarait-il pas, afin d’expliquer la passage par la Belgique, que la « force des forteresses françaises » aurait suscité aux armées impériales des difficultés formidables. On juge par ces citations de l’utilité et de la puissance de la barrière construite sur notre frontière de l’Est par le général Séré de Rivières, au lendemain de 1870.



Mais, dira-t-on, ce sont là des jugements et des opinions d’avant-guerre. Que vont devenir nos places fortes dès le début des opérations et quel rôle vont-elles jouer ? A ce sujet, le général Normand écrit : « Tantôt par leurs canons et tantôt par leur unique présence, nos forteresses ont gêné, retardé, affaibli la marche allemande avant et après la bataille des frontières, elles ont aspiré des forces qui ont fait défaut au moment critique de la bataille de la Marne, elles ont finalement permis ce rétablissement qui devait rendre possible un jour lointain notre victoire finale ».



Au début de la guerre, il faut également envisager le rôle des forteresses belges :Liège et Namur. « On a beaucoup disputé pour savoir le retard que Liège avait causé dans le débouché de l’armée allemande. » Le général Normand donne un avis autorisé sur la question. A ses yeux , le rôle de Liège a été considérable. « sans la place, les Allemands eussent pu prévoir une concentration plus avancée. Sans la place, leurs troupes mobilisées clandestinement depuis le 28 juillet, quoique le décret ne date que du 1er août, eussent pu entreprendre leur débouché avant le 13. Sans la place, leur marche, non resserrée entre le pédoncule de Maëstricht et les forts au nord de Liège, qui ne tombèrent que le 15, eût pu être plus rapide. Enfin sans la défense belge, dont l’héroïsme est d’autant plus méritoire que l’armée, peu préparée, n’était certainement pas de taille à lutter seule contre un pareil colosse, l’ennemi n’aurait pas payé ce passage du sang qu’il y a versé. Concluons donc que Liège a bien mérité la croix de la Légion d’honneur que lui décerna la France le 7 août 1914, en témoignage du grand service rendu. »



Et Namur ? « Pendant la bataille de Charleroi, Namur couvre utilement la droite de notre 5ème armée (général Lanrezac) et facilite son changement de front. » Et nos places du Nord ? « Nos forteresses, si démodées qu’elles soient dans cette région, commencent pourtant à troubler les opérations de l’aile marchante allemande. Dès le 22 août, Kluck songe à se couvrir contre Maubeuge pendant qu’il poursuit son grand mouvement de conversion. » Et le 23 août, il se couvre à gauche contre cette place avec le IXème corps actif ; à droite, il lui faut prendre des précautions contre Anvers avec le IIIème corps de réserve. Si Lille n’a pu être utilisé comme il aurait dû l’être, c’est que cette ville est successivement déclassée, reclassée et de nouveau déclarée ville ouverte au cours du mois d’août.



Par contre, quelle est l’importance des places allemandes d’Alsace et de Lorraine ?Les fortifications allemandes, écrit le général Normand, ont joué un grand rôle dans les décisions du haut commandement français lorsqu’il s’est agi de choisir les directives d’attaque contenues dans notre plan XVII. Metz, Strasbourg et les places de Basse-Alsace ne nous laissaient « qu’un certain nombre d’étroits couloirs d’accès pour des attaques frontales ». Ces couloirs étaient : celui de Luxembourg-Neufchâteau, celui de Morhange, celui de Sarrebourg, celui de la plaine d’Alsace.



Après l’échec de notre manœuvre initiale, le danger apparaît pour nous. « On songe alors aux forteresses. » On demande à des places comme Givet, Longwy de tenir le plus possible. Le général Normand montre « l’effet matériel qu’eut Verdun sur les opérations d’ensemble de l’armée allemande ». Invoquons encore le témoignage de von Kuhl qui écrit, en expliquant pourquoi, le 30 août, la IIème armée allemande prend comme direction Reims au lieu de Paris et la IIIème Rethel au lieu de Château-Thierry : « Ce changement s’explique en partie par la forte réaction adverse, mais surtout parce que l’ennemi (des Français) se maintenait sur la haute Moselle et à Verdun. » Dans la marche sur Paris et la Marne, les armées allemandes ont perdu du temps pour organiser l’attaque de places comme La Fère, Reims, vides de défenseurs. « Combien une défense, même sommaire, même simulée, eût-elle donc causé de retard à cet ennemi si mordant », se demande le général Normand qui constate qu’on a abandonné « sans résistance la ligne Reims – Laon – La Fère et même le massif boisé de Saint-Gobain qui constitue le bastion avancé de Paris ».



Paris a joué un rôle capital au cours de la bataille de la Marne. Son camp retranché a réalisé « l’union stratégique de French et de Maunoury ». Le général von Kuhl écrit à ce propos : « De nouveau, c’était une forteresse qui retardait et resserrait la marche en avant, la forteresse géante de Paris. On avait constaté l’impossibilité de la contourner par la basse seine. Maintenant notre aile droite se heurtait juste dessus. »



Pendant la bataille de la Marne, les Allemands attaquent nos forts de la Meuse. Le Camp des Romains cède et sa chute a pour conséquence la prise de Saint-Mihiel, mais la fameuse « hernie » enserrée entre les forts des Paroches et de Liouville qui tiennent bon ne peut être élargie. « c’est ainsi que la ligne de la Meuse restera quatre ans le rempart de l’aile droite française, écrit le général Normand, Belfort formant réduit en arrière de la portion d’Alsace reconquise. Telle est l’influence essentielle qu’ont eue nos forteresses à cette époque, après avoir été initialement la cause de l’invasion de la Belgique. »



Anvers a tenu douze jours devant 85 000 Allemands alors que la place était construite pour tenir un an contre une armée de siège de 300 000 hommes. Faut-il en conclure que son rôle a été nul ? Non, dit le général Normand. La place « a pourtant retenu des forces allemandes qui ont fait défaut à la bataille de la Marne où un corps d’armée supplémentaire eût pu faire changer de camp la victoire. Elle les a empêchées de profiter du moment propice pour marcher sur Calais. Elle les obligea ultérieurement à la bataille de l’Yser… L’armée belge a pu y reprendre haleine avant de reprendre la lutte. »



Nous en arrivons maintenant au rôle qu’a joué Verdun au cours de l’année 1916. Lorsque les Allemands commencent leur attaque, il existe chez nous une idée fausse ancrée depuis les chutes successives de Liège, de Namur, de Maubeuge et des places fortes russes, à savoir que « les forts sont hors d’état de résister aux pièces colossales germaniques ». « Tout le monde fuit, à cette époque, les forts comme des points dangereux, paratonnerres attirants la foudre, cibles sans rémission condamnées. » Et pourtant, rien n’est plus inexact. Même en admettant que des projectiles de gros calibres bouleversent suffisamment les maçonneries, une garnison énergique peut encore tenir un assez long temps dans un ouvrage. « La Malmaison entre Brimont entre les mains des Allemands, la Pompelle entre les mains des Français, prouveront pourtant que même de vieux forts démodés peuvent trois ans durant défier les assauts les plus formidables des deux adversaires. »



Donc, en février 1916, nous craignions de défendre les forts et, pour les empêcher de tomber entre les mains de l’ennemi, on préférait les faire sauter. C’est le sort qui était réservé à nos plus beaux ouvrages de Verdun. Mais le général Pétain arrive . « Il était temps. Ramenant les esprits à une plus juste conception des fortifications permanentes, il prescrit aussitôt de décharger les fourneaux, de réarmer et de réparer les forts, d’y mettre des garnisons et des chefs capables de les défendre ; il rappelle que les abris, les obstacles, les observatoires, qu’ils offrent présentent une importance considérable justifiant une défense acharnée, même en cas d’encerclement. « La violence du bombardement n’a pas permis de réarmer des ouvrages comme Thiaumont et de Vaux. Mais le 23 juin 1916, le forts de Froideterre réparé arrête l’assaut ennemi grâce à l’intervention subite de sa tourelle de 75, « prépare même les contre-attaques dans une zone complètement abandonnée par nos troupes et où toute fortification de campagne a été anéantie, affirmant ainsi la supériorité incontestable de la fortification permanente sur la fortification improvisée ».



La conclusion du général Normand est que « la fortification permanente a joué un rôle essentiel dans tous les temps, sur toutes les terres, dans toutes les guerres… Verdun, où tous les gros canons du monde ont en vain volatilisé leurs obus sur notre béton du temps de paix , prouve la valeur tactique des ouvrages faits d’avance. Nous avons constaté en outre leur valeur stratégique… Aucune autre guerre (celle de 1914 – 1918) n’a peut-être mieux prouvé l’utilité indiscutable des places fortes et porté à un pareil degré leur effet stratégique. Même celles qui cèdent jouent un rôle important auparavant. Leur existence contribue à la victoire de la Marne en retenant la valeur de sept corps d’armée à cet instant critique … La masse allemande s’engouffre sans s’en douter entre Verdun et Paris qui tiennent . »



Cependant, avant 1914, avec les idées en cours à la veille des hostilités on est bien obligé de constater que les forteresses n’avaient qu’une toute petite place dans nos pensées : les directives du plan XVII, pour les premières opérations de nos armées n’en faisaient aucune mention. Si on y faisait allusion, c’était pour les subordonner à des commandant d’armée ou pour en tirer des troupes. La guerre a remis les choses au point.



Le général Normand pose une dernière question : qu’avons-nous fait, depuis la paix, pour organiser notre frontière neuve de 1918 en Alsace-Lorraine et pour remettre en état nos vieilles forteresses de la frontière du Nord ? Va-t-on se désintéresser de tout ce qui concerne la fortification ? est-ce l’occupation de la Rhénanie qui nous garantit contre tout risque d’invasion ? Espérons-nous progresser et vaincre sur tout le front et n’avoir jamais besoin de nous appuyer à des camps retranchés ? Rappelons-nous que les « chefs les plus offensifs ont toujours été de grands bâtisseurs de places fortes ». Le général Normand écrit encore : « L’idée que les ouvrages de campagne peuvent remplacer des ouvrages permanents est une des plus graves et des plus dangereuses erreurs auxquelles puisse entraîner l’étude superficielle de la guerre… Une bonne fortification est, avec une forte armée, le meilleur bouclier contre la guerre. »



En résumé, pas plus que les canons, les fortifications n’assurent à elles seules la victoire, mais elles y participent. Il faut donc en avoir. D’autre part, elles coûtent très cher . Ne nous laissons pas arrêter par cette considération car, comme le constate le général Normand, « les millions dépensés en paix sont des milliards économisés en guerre ».


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