L'Énigme des Invalides

Nous sommes actuellement le 17 Nov 2018 19:19

Le fuseau horaire est UTC+1 heure




Publier un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 4 message(s) ] 
Auteur Message
Message Publié : 07 Mars 2005 18:56 
Hors-ligne
Rédacteur
Rédacteur
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 14 Déc 2002 15:30
Message(s) : 13638
La Bataille de Nuits : 18 décembre 1870


L'armée prussienne du Sud, sous les ordres du général von Manteuffel, couvre tout le secteur allant de la région d'Orléans à la frontière suisse. Sa mission est de couvrir la voie de communication principale de l'armée prussienne, qui passe par la Lorraine, et de procéder à la réduction des garnisons française du théâtre d'opération. La plus tenace de celles-ci est la forteresse de Belfort, qui résistera d'ailleurs jusqu'à l'armistice.

Mais la menace la plus immédiate pour les Allemands est la première offensive du général Guiseppe Garibaldi pour reprendre la ville de Dijon. Cheville ouvrière de l'armée du Sud, le XIV corps du général von Werder repousse Garibaldi le 27 novembre à la bataille de Pâques (15 kilomètres à l'ouest de Dijon). A compter de cette date, les Allemands se mettent dans une position d'attente pour se reposer et se réorganiser. C'est chose faite à la mi décembre, date à laquelle ils envisagent des opérations plus offensives. La première de celles-ci a lieu le 16 décembre et est dirigée sur Langres, nid de franc-tireurs qui mettaient à mal les communications prussiennes. Les Allemands dispersent les Français. Le 17 décembre, les Badois de von Glümer sont concentrés sur Dijon et reçoivent comme missions pour le lendemains de lancer une reconnaissance en force sur Nuits où les Français sont signalés. Les Allemands s'attendent à disperser les Français avec leur facilité habituelle. L'avenir leur donnera tort.

Car en face, le général Cremer a repris en mains les troupes françaises. Brillant officier, il est capitaine et aide de camp du général Clinchant au début des hostilités. Echappé de Metz, il se présente à Gambetta qui est séduit par la hardiesse de ses projets militaires. Il le nomme général de division à titre provisoire. Et c'est ainsi que ce tout jeune général va pouvoir s'illustrer, malgré l'inexpérience des troupes rassemblées sous son commandement.

A Nuits, Cremer dispose des mêmes effectifs que les Allemands, à savoir une division, et est fermement décidé à montrer que l'honneur des troupes françaises est intact. Ses effectifs sont les suivants :

1ère brigade

Gardes mobiles de Gironde 1 bataillon

32ème régiment de marche 3 bataillons

57ème régiment de marche 3 bataillons

2ème brigade

Volontaires du Rhône 1 bataillon

1ère légion du Rhône 3 bataillons

2ème légion du Rhône 3 bataillons

Aucune cavalerie n'est présente, mais trois batteries (une de 9 Livre et deux de 4 Livres), soit 18 canons, complètent l'effectif. Le moral est bon, sauf pour les légions du Rhône, minées par l'indiscipline. Quand à l'armement, il est excellent. Les régiments de marche et la première légions sont armées de Chassepots, tandis que les autres sont armés de carabines Spencer ou Remington d'importation. L'artillerie est d'origine française, sauf la batterie de 9 qui est là aussi une Armstrong (en acier) d'origine anglaise.

La disposition des Français est la suivante. Un bataillon du 32ème de Marche, avec deux canons, tient les hameaux de La Berchère, Boncourt et Agencourt. Entre Preneaux et la gare de Nuits, deux bataillons de la 2ème légion du Rhône avec six canons. Dans la gare elle-même, un bataillon du 32ème de Marche. Entre Vosne et la gare, le bataillon de volontaires du Rhône et le bataillon des gardes mobiles de Gironde. A Vosne même un bataillon de la 1ère légion du Rhône. A Nuits se trouvait le général Crémer avec une première réserve formée de deux bataillons de la 1ère légion du Rhône. Une seconde réserve se trouvait sur les hauteurs de Chaux avec le bataillon restants de la 2ème légion du Rhône et le bataillon restants du 32ème de Marche. Cette force était censée empêcher un débordement par l'arrière du front. S'y trouvait également 10 canons qui pouvaient battre tout le front français. On remarquera qu'il manque le 57ème de marche. Il est à Beaune et, prévenu tôt le matin, se met immédiatement en marche.

Le terrain avantage la défense. La contre-pente de Chaux est occupée par des vergers qui forment un terrain peu praticable. En avant, les villages de Premeaux et Vosnes, ainsi que la ville de Nuits (4 000 habitants) peuvent être facilement défendus grâces à de nombreux murets qui entourent les maisons. Ensuite, la ligne de chemins de fer qui coupe le terrain en deux est une ligne de défense naturelle car elle forme un profond fossé au sud, un large talus au nord. Enfin, les hameaux de La Berchère, Boncourt et Agencourt peuvent eux-aussi êtres puissamment fortifiés.

Les forces badoises sont divisées en une Avant-Garde, un Gros et un Flanc-Garde (à droite du dispositif principal).

Avant-Garde (gén. Von Willisen)

Régiments des Gardes du Corps 3 bataillons.

1 Batterie d'artillerie et 1 escadron de cavalerie.

Gros (gén. Prince Guillaume de Bade)

2ème régiment de Grenadiers 3 bataillons

3ème régiment d'infanterie 2 bataillons

4 batteries d'artillerie et 5 escadrons de cavalerie.

Flanc-Garde (gén. Von Degenfeld)

3ème régiment d'infanterie 1 bataillon

4ème régiment d'infanterie 3 bataillons

1 batterie d'artillerie et 1 escadron de cavalerie.

L'avant garde et le gros des Badois se présente sur la droite française, par Soulon, la Rue et Epernay (nord, à l'est de la voie de chemins de fer). Le flanc-garde est dirigé en ordre dispersé du nord et de l'est. Un bataillon et un escadron suivent la grande route par Vougeot (au nord de Vosne, à l'ouest de la voie de chemins de fer) ; un bataillon est dirigé sur Concoeur (hauteur directement au Nord de Chaux) ; enfin deux bataillons et une batterie venaient de Curley et Villers-Fontaine (nord ouest).



La bataille

Les troupes badoises, qui quittent Dijon au lever du jour, arrivent aux abords de Nuits en fin de matinée. Le régiment des Gardes du Corps est le premier à se déployer et, à midi, attaque le hameau de Boncourt qu'il enlève rapidement aux hommes du 32ème de marche. Ce dernier se replie sur La Berchère et, soutenu par le bataillon des volontaires de Gironde, oppose une vive résistance aux Badois, avant que ces dernier ne se rendent maître de la position vers 13 heures 30. A cette heure, l'avant garde des Badois est toujours seule sur le champs de bataille et, faisant preuve d'une trop grande témérité, attaque la voie de chemin de fer solidement tenue par les Français. Ces derniers repoussent sèchement le régiment des Gardes du Corps qui se replie sur les positions conquises, d'où il engage une fusillade en attendant les renforts.

Ceux-ci débouchent sur le champ de bataille en milieu d'après midi seulement. La journée est déjà bien avancée et les Allemands, pour emporter la décision, se résignent à engager un assaut frontal. Il est 16 heures lorsque les Badois se déploient pour se ruer à l'assaut. Deux bataillons (un du régiment des Gardes du Corps et un du 2ème régiment des Grenadiers) sont dirigés sur la gare tandis que quatre bataillons (les deux derniers des Gardes du Corps et les deux dernier des Grenadiers) engagent les Français plus au nord, entre la gare et Vosne. Mais les Français opposent une résistance acharnée, d'autant plus que Cremer fait entrer en ligne ses réserves. Les deux corps d'élite badois n'arrivent à tourner l'obstacle de la voie de chemin de fer qu'avec l'appoint des réserves, formées du 3ème régiment d'infanterie. Il est déjà tard et les Badois se lancent à l'assaut de Nuits, repoussant une contre attaque d'un bataillon du 57ème régiment de marche qui fait enfin son apparition sur le champ de bataille. C'est dans la pénombre que les Badois repoussent les Français du village. Il est 18 heures, la nuit tombe enfin.

Les autres actions de la journée n'ont donné aucun résultat. Le bataillon badois qui a pris Concoeur reste inutile sur la position conquise, tandis que les deux bataillons sensés tourner la position Française par Villers-Fontaine sont arrêtés par les Français embusqués dans les vignobles. Sur le moment, Cremer estime avoir été battu, sans avoir failli à l'honneur des armes françaises. Il profite de la nuit, et de l'arrivée des troupes fraîches du 57ème de marche, pour se replier en bon ordre. Il laisse quand même sur le champs de bataille 1500 hommes (dont moitié de prisonniers de la 2ème légion du Rhône), tandis que les Allemands déplorent la perte de 900 des leurs, dont deux généraux blessés (notamment le prince Wilhem) et deux colonels tués.

Mais le verdict tombe le lendemain. Après cette rude empoignade, les troupes allemandes, loin de s'avancer et de poursuivre leur avantage, refluent en arrière.

Camille Cremer, jeune général de 30 ans, audacieux et avisé, ne sera pas récompensé des services qu'il a rendus à la France. Rétrogradé au rang de chef d'escadron en 1871 pour sanctionner sa critique des partisans de la paix. Ecoeuré par cette attitude des capitulards à son égard, il démissionne de l'armée. Sa vie est brisée. Il meurt prématurément le 2 avril 1876 à Paris.




Haut
 Profil  
 
Message Publié : 11 Août 2010 8:58 
Hors-ligne
Rédacteur
Rédacteur
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 14 Déc 2002 15:30
Message(s) : 13638
L’armée de l’Est (Bourbaki) fait retraite. Elle doit rejoindre rapidement Bourg et Lyon. Les prussiens occupent la route Besançon - Lons. Elle passe donc par Pontarlier et Saint-Claude.

Pour protéger son flanc droit, elle envoie une division vers Saint Laurent par Nozeroy et les Planches. Les prussiens forcent la marche pour lui couper la retraite.

Commence alors pour cette région, une période de guerre, d’exactions, de réquisitions, sur laquelle le père Doudier, pour Foncine le haut et Chaux neuve, et l’abbé Bourgeois pour Chapelle des bois, donnent beaucoup de détails.

Pour les Planches, c’est la bataille que Marc Monnier a raconté dans "la Revue des Deux mondes" du 1er mai 1871 et dont H. Carrez, directeur d’école à Lons le saunier a fait en 1907 un livre.

Voici quelques extraits de ce livre :

La retraite s’effectua dans les journées des 27, 28 et 29 janvier. Trois colonnes partant des Planches se dirigèrent sur Saint Laurent par Foncine le bas, Entre deux monts et Chaux des Crotenay dans le désordre le plus lamentable.

Un témoin écrit : "Monsieur Génisset, maire des Planches, nous chargea de conduire les débris de la brigade Lasserre sur la route d’Entre deux monts. Après une demi-heure de marche dans une épaisse couche de neige, exténués de fatigue, nous dûmes, non sans peine, revenir aux Planches, tandis que les troupes se retiraient sur Saint Laurent".

La Billaude

Description de Marc Monnier :

"Ce n’était plus une armée, c’était une cohue : les officiers ne commandaient plus et marchaient en sabots, en pantoufles, au milieu des soldats sans chaussures, qui déchiraient des pans d’habits pour emmailloter leurs pieds gelés ; et cette neige implacable, qui était tombée sur eux tout l’hiver, s’amassait maintenant sous leurs pieds en poussière glacée où ils enfonçaient jusqu’aux genoux.

Ils se traînaient ainsi confondus, dragons, lanciers, spahis, turcos et zouaves, mobiles et francs-tireurs, grands manteaux rouges ou blancs, cabans marrons, pantalons garance, vareuses bleues, toutes les coiffures du monde, depuis le fez arabe jusqu’au béret béarnais, tous les dialectes, les accents de France, depuis le vieil idiome de l’Armorique jusqu’aux cris stridents de l’Atlas et du désert : un tumulte de langues, de couleurs et surtout de misères ; car cette multitude en fuite, exténuée par un ou deux jours de jeûne, venait de bivouaquer plusieurs nuits dans la neige par 15° de froid !

Les traînards surtout serraient le coeur : ces pauvres mobiles, tout jeunes, des enfants trop frêles pour porter le fusil, et jetés tout à coup en un pareil hiver dans les montagnes ! Nous avons vu entrer en Suisse les adolescents qui sortaient de ces épreuves ; ils vivaient encore, mais décharnés, tremblants de fièvre, les yeux enfoncés et ternes ; ils marchaient encore d’un mouvement machinal, sans savoir où ils allaient : ils regardaient, mais sans voir ; ils se laissaient abattre par l’ennemi qui, de loin, par derrière, jusqu’à la dernière heure, sans un éclair de pitié, tirait sur eux ; les obus, partant par batteries invisibles, passaient par dessus la montagne et venaient éclater sur la route.

Ainsi défilait cette lugubre procession de corps inertes avec la stupeur et l’égoïsme du désespoir, abandonnant leurs morts, leurs mourants, s’abandonnant eux mêmes, refusant parfois la vie que vous veniez leur rendre, vous disant quand vous leur tendiez une gourde : "Laissez moi tranquille, mais que voulez vous donc ? je veux mourir."

Pendant que que notre armée effectuait péniblement son mouvement rétrograde, les Prussiens précipitaient leurs colonnes sur Salins et Arbois pour gagner Champagnole, s’emparer des défilés restés libres et barrer le chemin à l’armée de l’Est qui arrivait par la route de Mouthe à Saint Laurent.

Trouvant la route de Salins trop dangereuse, Manteuffel porta ses troupes sur Arbois et Poligny, de là à Champagnole. Le colonel de Wedel fut chargé d’occuper le col des Planches et grâce au désarroi qui régnait dans nos troupes, il put mener à bien une mission fort périlleuse en d’autres circonstances.

Entre le Pont de la Chaux et le hameau de Morillon, la route nationale n° 5 traverse un passage des plus difficiles pour une colonne en marche. On pouvait aisément faire sauter deux ponts situés à l’entrée et à la sortie des gorges de la Laime. Quelques centaines d’hommes, avec des munitions suffisantes, pouvaient tenir l’ennemi en échec pendant plusieurs heures, retarder l’occupation des Planches et permettre à l’avant-garde de l’armée française de s’emparer du défilé de Foncine pour continuer sa marche sur Saint Laurent.

Wedel n’hésita pas à engager sa cavalerie et une batterie de montagne dans le défilé de Cornu, sous la protection de son infanterie qu’il porta à droite par le plateau de Chatelneuf, à gauche par l’ancienne route. Toutes les troupes débouchèrent au Pont de la Chaux vers trois heures de l’après-midi.

Aussi, lorsque l’escadron du 2e Chasseurs d’Afrique envoyé en reconnaissance par le général Cremer arriva à la Chaux des Crotenay, il fut assez surpris de trouver la position occupée.

Nos chasseurs attaquèrent néanmoins l’ennemi et lui tuèrent une quinzaine d’hommes ; mais ayant eu un mort et plusieurs blessés, menacés d’ailleurs d’être tournés, ils se replièrent précipitamment et l’escadron, au lieu de s’arrêter aux Planches où l’ennemi allait arriver, rentra le soir même à Foncine le Haut.

A cinq heures du soir, les Prussiens s’avançant en deux colonnes, par entre deux monts et le col des Etroits, se heurtaient aux dragons envoyés par le général de Longuerue pour rallier le convoi du 15e corps, et aux francs-tireurs détachés du bataillon envoyé le matin même au col du Chateau de l’Aigle".

A Foncine le Haut, le maire reçoit la fameuse dépêche "armistice conclu", dont seuls les Prussiens savent qu’il ne s’applique pas à l’armée de l’Est.

Et la débâcle continue.

Les Français se dirigent vers la Suisse qui les accueille. Mais ils doivent abandonner leurs armes et leurs chevaux. Ceux-ci seront récupérés en grande partie par les habitants du pays. Ceux des officiers sont en général blancs et facilement reconnaissables.

On les appellera des "Bourbakis".

Un épisode de la retraite sur la Suisse

Dans le numéro 128 du "Jura Français" d’octobre 1970, et à l’occasion du centenaire de l’occupation prussienne, Monsieur René Robbe, de Chaux-Neuve, communique un récit dressé par le capitaine d’artillerie Camps, des circonstances dans lesquelles son unité dut se replier sur la Suisse. Ce document avait été remis par son auteur au capitaine Labattut, de Chaux-Neuve, qui l’a confié aux archives de sa commune natale. René Robbe accompagne ce récit de commentaires qui en accroissent l’intérêt. En voici des extraits :

Il s’agit d’un détachement d’artillerie que commande le colonel Millot et qui compte une batterie de campagne et une batterie de montagne, cette dernière sous les ordres du capitaine Camps. Il fait partie de la division du général Crémer, unité d’élite qui a, le 18 décembre 1870, affronté victorieusement, à Nuits-Saint-Georges, les Prussiens de Werder. Depuis le 27 janvier, elle se replie vers l’est.

Le 28 janvier, tandis que le poste de commandement de Cremer est à Saint-Laurent en Grandvaux, le détachement Millot se trouve au village de Houtaud, à 2 kms à l’ouest de Pontarlier. Il reçoit l’ordre de gagner les Planches en Montagne où il doit relever la cavalerie qui tente de bloquer le défilé de la Saine. On se met en route à huit heures du matin ; on espère arriver en fin de journée à Foncine le Haut. Mais l’épaisse couche de neige qui recouvre tout le pays va singulièrement retarder sa marche. Le chemin est étroit, bordé de congères d’un mètre et demi de hauteur et sans cesse encombré de traînards et de véhicules isolés. En sorte qu’à la tombée de la nuit, le détachement doit s’arrêter à Chaudron, petit village proche de la Source Bleue. Il n’a couvert dans la journée qu’une douzaine de kilomètres.

Au matin du 29 janvier, la marche reprend dans des conditions aussi difficiles. On doit s’arrêter au bout de 24 km, à Chaux-Neuve.

Le colonel Millot a pu atteindre Foncine le Haut. De bonne heure, le 30 janvier, le capitaine Camps s’y rend avec la batterie de montagne. A son arrivée, il apprend que l’ennemie a occupé les Planches en Montagne et poussé jusqu’à Foncine le Bas. Il apprend aussi qu’un armistice à été conclu le 27 janvier. En transmettant cette dernière nouvelle, le général crémer ignore t’il, ou feint-il d’ignorer, que l’armistice ne s’applique pas à l’armée de l’Est ? Toujours est-il que Millot envoie un officier à Foncine le Bas pour prendre contact avec l’ennemi ; mais à Foncine le Bas on se refuse à toute conversation et le parlementaire est dirigé sur le commandement allemand de Champagnole. L’ennemi cherche manifestement à gagner du temps. En attendant, on met Foncine le Haut en état de défense. Les hommes trouvent dans les caves de la fruitière un copieux ravitaillement en fromages ; mais on va manquer de foin pour les attelages.

Le 31 janvier, Millot se dispose à tourner les positions allemandes pour atteindre Morez où Cremer s’est porté. Or le bruit court, de village en village, que Morez est aux mains des Allemands ! On saura plus tard que la nouvelle est fausse et procède d’une étrange méprise : on a aperçu, venant de Morez, des cavaliers dont l’uniforme, qui surprend, a fait croire que ce sont des ennemis ; or il s’agissait de chasseurs d’Afrique envoyés par crémer au devant du détachement de Millot. Sur ces entrefaites, ordre est reçu de gagner la Suisse.

Regroupé à Chaux-Neuve, le détachement Millot va donc mettre le cap sur l’est ; la frontière est, à vol d’oiseau, à une dizaine de kilomètres. On se met en route vers onze heures du soir. Guidé par un paysan de Châtelblanc, on s’engage en rase campagne, à travers les étendues de neige. Dès la sortie de Chaux-Neuve, on a dû abandonner les chevaux qui n’en pouvaient plus, incapables qu’ils étaient, même à huit, de tirer une pièce, même allégée de son caisson ; on a enseveli les canons, si soigneusement que l’ennemi ne les découvrira pas. Les mulets porteurs des pièces de montagne, ont résisté quelque temps ; mais si la neige gelée permet aux hommes de ne pas s’y enfoncer à chaque pas, il n’en est pas de même pour les mulets ; on va les abandonner à leur tour à la ferme du Chalet Brûlé, les pièces étant cachées dans un puits où on les récupérera quelques jours plus tard pour les livrer aux autorités fédérales, comme on l’aura fait des armes portatives. Ainsi les hommes escaladent-ils le Risoux, par quelque 1350 mètres d’altitude. Au matin du 1er février, on se retrouve en territoire Suisse. Après deux heures de repos, on arrive au village du Sentier, sur les bords du Lac de Joux.

Personne n’est resté en panne au cours de cette dure étape. Précédemment on avait dû hospitaliser quelques artilleurs ; cinq d’entre eux devaient succomber, qui furent par la suite enterrés à Chaux-Neuve.

Ces hommes qui avaient avancé péniblement, à la queue leu-leu, pendant toute une nuit, retrouvèrent, une fois arrivés au Sentier, assez de cran pour défiler en ordre parfait aux acclamations chaleureuses des autorités suisses.

Dans le même temps, le gros de l’armée de Bourbaki avait pénétré en Suisse par le col de Jougne et Vallorbe. Surmontant leur extrême fatigue, quelques éléments d’infanterie sous la conduite du général Cremer s’étaient refusés à cesser la lutte et voulurent rallier Lyon où une armée nouvelle était en formation. Ils contournèrent les positions des troupes allemandes qui occupaient Saint Laurent en Grandvaux et menaçaient d’atteindre Morez. Ces résistants réussirent à gagner Lyon, par les Rousses et Gex. Sursaut héroïque que devait rendre vain la reconduction de l’armistice du 29 janvier 1871 et son exécution ultérieure.

_________________
"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

Napoléon.


Haut
 Profil  
 
Message Publié : 29 Mai 2015 13:39 
Hors-ligne
Rédacteur
Rédacteur
Avatar de l’utilisateur

Inscription : 14 Déc 2002 15:30
Message(s) : 13638
Un ouvrage qui rend compte des mérites du général Cremer et de ses combats :

https://books.google.fr/books?id=cNwaAA ... &q&f=false

A sa lecture, on se rend compte que Camille Cremer avait l'étoffe d'un Bonaparte : rompu aux techniques d'état-major, actif et ferme tout à la fois, il était doté d'un coup d'oeil au-dessus de tout éloge. Sachant créer immédiatement un ascendant sur les troupes rangées sous ses ordres, il savait récompenser les subordonnés qui étaient amenés à servir avec lui, tout en leur inspirant une grande confiance qui leur donnait des ailes. A la fin de la campagne dans l'est, il se trouva commander trois divisions ! Assurément, si Gambetta avait eu l'audace de le préférer à Bourbaki, ce jeune général de 30 ans aurait été capable de vaincre et de libérer Belfort, tout en se mettant en position de marcher jusqu'à Strasbourg, accomplissant ainsi le grand mouvement stratégique imaginé par le tribun, mais si mal exécuté...

Enfin, au cours de la terrible retraite dans les neiges du Jura, son sang-froid aurait encore permis de sauver 50 000 hommes de l'internement en Suisse, si de faux renseignements n'avaient perturbé la marche de certains de ses subordonnés. Du moins, permit-il de ramener 16 000 hommes, seuls débris de l'armée de Bourbaki. Ainsi, reçut-il le commandement du corps d'armée qui s'organisait à Chambéry pour assurer la défense du Rhône de la frontière suisse, jusqu'à la moitié de son cours avant d'atteindre Lyon.

Et c'est cet homme qui fut plus tard sanctionné en étant rétrogradé au grade de chef d'escadron, mesure inique qui entraîna sa démission de l'armée ! Amer et déconfit par cette fausse position, Cremer fut rapidement emporté par les conséquences d'une dépression en disparaissant prématurément le 2 avril 1876.

Au cimetière du Père Lachaise, j'ai eu le plus grand mal à retrouver sa tombe, totalement abandonnée, où ne figure même pas son nom, au point que je doute encore de l'endroit exact de son inhumation (il serait inhumé dans une concession au nom de François de Croes)* ! Pareil oubli d'un grand soldat serre le coeur et ne peut être compris que comme une manoeuvre politique de l'époque... Devenu républicain de coeur et de convictions, suite à nos grands désastres de 1870, Cremer fut l'objet de la vindicte d'une droite revancharde et plus tard, oublié d'une gauche qui n'attachait plus le même prix au patriotisme pur et désintéressé des Lorrains...

* J'ai eu la chance dans mes recherches, de croiser Mme Guénola Groud, conservatrice du Patrimoine à la ville de Paris, qui a pu identifier la concession n°810 CC 1865. Il s'agit de la sépulture de François de Croes, décédé en 1889 (cadastre 141 de la division 49). Après ses propres recherches, elle m'a certifié que c'était bien là que reposaient les restes du général Cremer. Au moins, cette sépulture est-elle sauvée de la destruction, suite à un arrêté du Maire en date du 2 novembre 2012.

Ps : le triste individu qui a condamné Cremer à la réforme, c'est le général Ernest Courtot de Cissey. Pendant la guerre de 1870, il fait partie de l'armée du Rhin, et fait prisonnier avec Bazaine à Metz. Il est libéré à la fin de la guerre, et prend part à la répression de la Commune. Député à partir de juillet 1871, il est plusieurs fois ministre de la Guerre (notamment du 5 juin 1871 au 24 mai 1873) , et brièvement président du Conseil dans un ministère de droite et de centre droit (22 mai 1874 - 10 mars 1875).

_________________
"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

Napoléon.


Haut
 Profil  
 
Message Publié : 05 Juin 2015 11:40 
Hors-ligne
Chercheur
Chercheur

Inscription : 14 Déc 2012 12:41
Message(s) : 359
Ce général Crémer est en effet largement méconnu... Et pourtant, si j'ai bien compris, c'était un partisan de Gambetta ? Il mériterait quand même plus de reconnaissance. En 1876, c'était encore les monarchistes qui dominaient l'Assemblée Nationale ; mais ensuite ? Dans les années 1880, avec le triomphe des républicains, l'exemple de Crémer aurait dû être exalté, non ? Bizarre, en tout cas...


Haut
 Profil  
 
Afficher les messages publiés depuis :  Trier par  
Publier un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 4 message(s) ] 

Le fuseau horaire est UTC+1 heure


Qui est en ligne ?

Utilisateur(s) parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 1 invité


Vous ne pouvez pas publier de nouveaux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas éditer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages dans ce forum

Recherche de :
Aller vers :  
cron
Propulsé par phpBB® Forum Software © phpBB Group
Traduction et support en françaisHébergement phpBB