L'Énigme des Invalides

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Message Publié : 08 Sep 2004 17:10 
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En effet, le Directoire avait envisagé l'invasion de l'Angleterre au moyen des canonnières de Muskeyn, officier d'origine anversoise qui avait servi sous Chapman (l'inventeur des canonnières suédoises). Une centaine de celle-ci avaient été construites sans donner toute satisfaction. Forfait, ingénieur de marine, avait tenté de les améliorer...

Toutefois, le nombre des canonnières était notoirement insuffisant. Le concept sera repris par Bonaparte avec la flottille de 1801 sous les ordres de Latouche-Tréville qui verra le nombre de canonnières augmenter. Celle-ci réussira comme ... arme de dissuasion en effrayant les Anglais, ce qui les amènera à traiter. Ajoutons qu'à 2 reprises, Nelson tentera de les détruire au mouillage, ce à quoi il ne parviendra pas, essuyant-là 2 des rares échecs de sa carrière !

Contrairement à ce qui est dit et répété jusqu'à la nausée, le concept des canonnières n'était pas une erreur et Latouche-Tréville croyait en l'efficacité de son plan d'invasion, lequel ne prévoyait que le transbordement de 35 000 hommes, qui ne furent jamais complètement réunis, pas plus que le nombre minimum de 500 canonnières atteint...

Mais c'est sur ces bases que le 1er Consul reprendra son plan d'invasion sur une plus grande échelle.

Napoléon avait parfaitement compris qu'il lui fallait saisir l'Angleterre à la gorge pour la terrasser : le meilleur moyen, c'était d'aller à Londres après avoir traversé le Pas de Calais!

La flottille devait remplir cet objet : tout était prévu, calculé pour remplir cette éclatante mission...

Rien, ni les courants, ni les marées, ni les vents, ni la Royal navy n'avaient été négligés. Tout entrait dans les prévisions du grand capitaine !

Seulement, il était bien clair que le passage ne se ferait pas sans un tribut payé à Neptune et la fortune de César pouvait bien suivre le destin de sa corvette...

Surtout, il était difficile d'espérer passer sans laisser au moins dix mille hommes au fond de l'eau !

Lassé par les criailleries de ses amiraux et craignant l'effet de telles pertes sur l'opinion publique, Napoléon se résolut à faire intervenir une de ses escadres pour protéger le passage afin de réduire les pertes !

Dès lors qu'il s'en remettait du succès de son plan à un amiral français, il était perdu !

Et c'est bien ce qui se passa : Villeneuve -timoré et indécis- ne combla pas les espérances mises en lui par son complice et ami, l'amiral Decrès...

Napoléon eut tort d'écouter son ministre : la flottille n'appareilla jamais !!!

Albion survécut à l'orage: nous en payons encore les conséquences !


Dernière édition par Bruno Roy-Henry le 08 Avr 2006 11:36, édité 1 fois.

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 Sujet du message : Des objections ?
Message Publié : 10 Sep 2004 8:43 
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Les effectifs britanniques ne leur permettaient pas de concentrer plus de 120 000 hommes devant Londres.

Ne serait-ce qu'avec 70 000 hommes, Napoléon n'en aurait fait qu'une bouchée: Wellington était en route pour l'Angleterre, revenant des Indes. L'armée anglaise n'avait pas encore l'expérience qui sera acquise plus tard en Espagne...

De plus, si l'on admet cette traversée, c'est en la supposant possible, donc, sans le secours d'une escadre française. Elle se serait déroulée bien avant août 1805.

Napoléon n'aurait nullement été prisonnier de sa conquête : la moindre goëlette lui permettant de revenir à Calais. Il se serait emparé de tous les ports anglais et aurait détruit les arsenaux de la marine anglaise...

Je vois mal celle-ci tourner autour de la Grande-Bretagne, sans pouvoir y faire escale et s'y ravitailler...

Je pense qu'une fois à Londres, Napoléon aurait trouvé le moyen d'y proclamer la République Anglaise !
En tout cas, c'était son intention. De même qu'il était prévu de reconnaître l'indépendance de l'Irlande. Je ne sais pas s'il entrait dans ses prévisions d'en faire autant pour l'Ecosse !

Je ne crois pas que Ulm, Austerlitz et Iena eussent été nécessaires : L'Angleterre vaincue, l'âme et la cassette des coalitions disparaissaient à jamais! La Prusse serait restée l'allié de Napoléon et l'Autriche se serait tenue tranquille !!!

Bien sûr... Cependant, de l'avis général -non seulement Napoléon n'aurait pas pu traverser la Manche- mais encore, aurait-il été prisonnier de sa conquête !

Nous raisonnons en supposant qu'il ait pu réussir cette traversée: c'est ma conviction ; à condition qu'il ait pris le risque de perdre 10 000 hommes au minimum ! C'est justement parce qu'il n'a pas osé prendre ce risque qu'il a planifié l'intervention d'une escadre dans la Manche...

Ensuite, la plupart des historiens conviennent que Napoléon -à condition d'avoir concentré 70 000 hommes au minimum- aurait écrasé l'armée Anglaise, eût-elle été forte de 120 000 hommes!

En effet, les 2/3 de cette armée n'avaient jamais combattu, la tactique de la contre-pente était encore ignorée et Wellington ne rentrera des Indes que fin août 1805 (et c'est en septembre qu'il croisera Nelson). Que Moore ou le duc d'York ait commandé -comme l'a souligné Douville-, le résultat n'était pas douteux.

Quant à rétablir ou pas la République anglaise, Napoléon se serait adapté -je pense- à l'état de l'opinion publique. Si une faction importante de la population fut venue la réclamer, il y aurait consenti... De même qu'il aurait pu composer avec les Libéraux en maintenant le trône des Hanovre...

Quant à l'unanimisme des Anglais autour de leurs institutions et de leur souverain, je n'y crois pas trop, car en 1797, une grande partie de la navy s'était révoltée et les prolétaires anglais n'étaient pas loyalistes au point de verser la dernière goutte de leur sang pour le gros Georges et l'aristocratie... Sans omettre de rappeler que le prétendant Stuart en 1744 était parvenu jusqu'à Derby avec une poignée de Highlanders !!!

Sur quelles bases Napoléon aurait pu faire la paix ?

- Conservation de toutes les colonies françaises; restitution de celles dont les Anglais avaient pu s'emparer.

- Restitution de tous les navires français à la France et de tous les autres aux puissances concernées.

- Indépendance probable de l'Irlande.

- Restitution de Malte et paiement d'une indemnité de guerre.

Mais, avec des si...


Dernière édition par Bruno Roy-Henry le 10 Sep 2004 9:05, édité 1 fois.

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Message Publié : 10 Sep 2004 8:58 
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Albertuk a écrit :
Bon, alors continuons notre debat des "si"...

Citer :
Nous raisonnons en supposant qu'il ait pu réussir cette traversée: c'est ma conviction;

Je suis aussi convaincu qu'il aurait reussi, avec l'un ou l'autre des plans, a traverser la Manche et gagne Londres.

Citer :
à condition qu'il ait pris le risque de perdre 10 000 hommes au minimum ! C'est justement parce qu'il n'a pas osé prendre ce risque qu'il a planifié l'intervention d'une escadre dans la Manche...

A t'il vraiment considéré cette option sérieusement? C'eut été se livrer au sort de cette traversée car, non seulement il devait compter sur la perte humaine considérable, mais aussi probablement sur la perte d'une partie de son staff voire de sa propre personne... au hasard des canons de navires anglais sur les petites embarcations. Et quid de son artillerie et ses chevaux: comment les faire passer?
Je ne sais pas en final s'il avait pensé sérieusement à forcer la Manche sans neutraliser la Navy pendant quelques heures. Ceci avait été son plan et il le présenta ainsi dans ses discussions avec O'Meara (et Malcolm) sans jamais mettre en cause l'avis de ses généraux dans cette décision


Pourtant, c'était bien le plan dans sa version initiale: passage en force massif, avec la flottille seule !C'est pourquoi la plupart des embarcations étaient prévues avec -au minimum- une pièce de 24 à l'avant: un boulet de cette taille, tirée au niveau de la ligne de flottaison, était de nature à faire du dégât: imaginez une frégate anglaise avec une dizaine de trous dans sa coque, c'était de nature à la ralentir -pour le moins-; mais ceci impliquait certainement le sacrifice de quelques chaloupes-canonnières et celui de nombreux bateaux-canonniers ! En fait, tout aurait dépendu de l'état de la mer: par petit temps, la mer calme ou peu agitée aurait permis à ces frêles embarcations d'être d'excellentes plate-formes de tirs, tout en manoeuvrant rapidement à l'aide de leurs avirons...

Quant à l'artillerie, les bateaux-canonniers transportaient à leur poupe un canon de 8 destiné à être débarqué avec 2 chevaux...

Quant à Napoléon, il devait embarquer sur une corvette extrêmement rapide, elle-même escortée... On peut supposer assez d'habileté à ses marins pour éviter la croisière anglaise... Mais, ce n'était pas sans risques !

Albertuk a écrit :
Citer :
Ensuite, la plupart des historiens conviennent que Napoléon -à condition d'avoir concentré 70 000 hommes au minimum- aurait écrasé l'armée Anglaise, eût-elle été forte de 120 000 hommes!


D'accord.


Heureux de vous l'entendre dire !

Albertuk a écrit :
Roy-Henry a écrit :
En effet, les 2/3 de cette armée n'avaient jamais combattu, la tactique de la contre-pente était encore ignorée et Wellington ne rentrera des Indes que fin août 1805 (et c'est en septembre qu'il croisera Nelson). Que Moore ou le duc d'York ait commandé -comme l'a souligné Douville-, le résultat n'était pas douteux.


Soit. Quoique... la tactique de contre-pente était connu des tacticiens anglais, je pense, car elle fut employée avec succès dans d'autres batailles (e.g. Azincourt, Poitiers). Mais je suis d'accord avec la supposition que Napoléon aurait vaincu et serait bien arrivé à Londres.


Non: c'est Wellington qui généralisa cette tactique pour "actualiser" l'ordre mince, face aux colonnes dévastatrices des Français, précédées d'une nuée de tirailleurs...


Albertuk a écrit :
Citer :
Quant à rétablir ou pas la République anglaise, Napoléon se serait adapté -je pense- à l'état de l'opinion publique. Si une faction importante de la population fut venue la réclamer, il y aurait consenti... De même qu'il aurait pu composer avec les Libéraux en maintenant le trône des Hanovre...

Avec l'approche de Napoléon sur Londres, une bonne partie du pouvoir ainsi que la famille royale aurait évidemment fui, et aurait alors mener une politique de 'reconquista' à partir de bases arrières dans le pays en y ramenant des forces de combat progressivement de leurs colonies. De son côté, Napoléon n'aurait pu disperser ses forces dans le pays, et aurait été complètement coupé de ses bases arrières avec la Navy qui aurait controlé la mer. L'hypothèse de Libéraux au pouvoir avec un Georges sur le trône, sous la protection de Napoléon est vraiment très peu vraisemblable. Napoléon n'aurait trouver que des aventuriers à accepter de renverser la monarchie: c'était d'ailleurs son hypothèse lors de ses conversations de Ste Hélène.


C'est une fable, cette histoire de la Royal Navy tourant sans cesse autour de la Grande Bretagne, sans port ni arsenal pour se refaire. Napoléon aurait vécu sur le pays: il ne s'en serait pas privé; c'est d'ailleurs ce que disait Nelson; et je vois mal les Anglais se muer en Espagnols ou en Russes. De plus, en cas de "jusqu'au boutisme" des Anglais, Napoléon n'aurait pas manqué de recruter des auxiliaires et s'il n'avait pas trouvé suffisemment d'Anglais, des Irlandais voire des Ecossais se seraient enrôlés sous sa bannière...

Albertuk a écrit :
Citer :
Quant à l'unanismisme des Anglais autour de leurs institutions et de leur souverain, je n'y crois pas trop, car en 1797, une grande partie de la navy s'était révoltée et les prolétaires anglais n'étaient pas loyalistes au point de verser la dernière goutte de leur sang pour le gros Georges et l'aristocratie... Sans omettre de rappeler que le prétendant Stuart en 1744 était parvenu jusqu'à Derby avec une poignée de Highlanders !!!


Il ne faut pas confondre des conflits de légitimité au trône ou de rebellions sociales intérieures avec le sursaut patriotique qu'aurait suscité une invasion française sur le sol anglais!


Justement! Ce sursaut aurait-il été aussi fort qu'on veut bien le penser ? On peut en douter... Quelle aurait été la position des Catholiques anglais ? Il y avait bien des minorités qui en auraient profité pour relever la tête: Napoléon devait bien avoir des intelligences avec certains Anglais...


Albertuk a écrit :
Citer :
Sur quelles bases Napoléon aurait pu faire la paix ?


Il n'aurait pas pu faire la paix. Le roi l'aurait refusée, quitte à perdre le contrôle de Londres pour un temps, car il savait que ses moyens lui permettraient de gagner à l'usure. L'exemple frais de la campagne d'Egypte était suffisant à le démontrer. Le fait que l'Angleterre soit une île rend les plans differents de ceux des invasions de l'Autriche et de la Prusse, par exemple. Dans ces derniers cas, Napoléon avaient eu les moyens de maintenir une occupation aussi longtemps qu'il le voulait et donc de forcer les souverains à accepter la paix à ses conditions. Avec l'Angleterre, ceci aurait été impossible sans le contrôle des mers.


Non, je suis moins sûr que vous de l'intransigeance Hanovrienne: c'est la city qui était intransigeante, encore plus que les aristocrates... Jetés en dehors de leurs "home" et de leur cottage, je pense que ces messieurs auraient été plus réalistes. L'Angleterre est plus riante que les sables désertiques de l'Egypte. Encore une fois, je vois mal les Anglais pratiquer la politique de la terre brûlée! Londres prise, l'Angleterre aurait traité: c'était la conviction de Thiers...

La Royal Navy n'était plus d'aucun secours pour un combat terrestre: je pense que les Anglais auraient été tellement surpris qu'ils n'auraient pas incendié le pays au sud de la Tamise; et ceci permettait à Napoléon de se pourvoir en nourriture, bétail, cheveux et de puiser dans les arsenaux anglais... Encore fallait-il proposer une paix équitable: Napoléon se serait contenté des clauses énumérées plus haut; avec une forte indemnité de guerre!


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Message Publié : 12 Jan 2010 15:45 
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Napoléon s'exprime ainsi, face à O'Meara :

« Si j’avais réussi mon débarquement, a-t-il dit, je ne doute guère de la réussite de mes desseins. Trois mille bateaux, portant chacun vingt hommes et un cheval, avec de l’artillerie en proportion étaient prêts. Lorsque votre flotte aurait été attirée sur un autre point, comme je vous l’ai expliqué, je serais resté maître du détroit. Sans cela, je n’aurais pas fait la tentative. En quatre jours, j’aurais été à Londres. Dans un pays comme l’Angleterre, qui abonde en plaines, la défense est très difficile. Je ne doute pas que vos troupes n’eussent fait leur devoir ; mais si vous aviez perdu une seule bataille, la capitale était en mon pouvoir. Vous n’auriez pu réunir des forces suffisantes pour me battre en bataille rangée. Vos idées de brûler, de détruire les villes et la capitale même, sont très spécieuses comme arguments, mais elles sont impraticables dans le fait. Vous auriez livré et perdu la bataille. « Il est vrai, eussiez-vous dit, nous avons été battus, mais nous n’avons pas perdu l’honneur. Nous devons tâcher maintenant de tirer le meilleur parti possible de notre désastre. Il faut poser des conditions. » Je vous aurais offert une constitution de votre choix, en vous disant : « Assemblez à Londres les députés du peuple pour former une constitution. » J’aurais appelé Burdett et d’autres chefs populaires, pour en organiser une selon les vœux du peuple ; j’aurais déclaré le Roi déchu du trône ; j’aurais supprimé la noblesse, proclamé la liberté, l’abolition des privilèges, et l’égalité.
Pensez-vous que pour conserver la Maison de… sur le…, vos riches citoyens, marchands et autres habitants de Londres eussent consenti à sacrifier leur fortune, leurs maisons, leurs familles et leurs plus chers intérêts, surtout quand je leur aurais fait comprendre que je venais que pour les débarrasser de… et leur donner la liberté ? Non, cela est contraire à l’histoire et à la nature humaine. Vous êtes trop riches ; vos principaux habitants ont trop à perdre par la résistance et votre canaille trop à gagner à un changement. S’ils supposaient que je voulais faire de l’Angleterre une province de France, alors, sans doute, l’esprit national aurait fait des merveilles. Mais j’aurais créé une république selon vos propres vœux ; j’aurais exigé une contribution modérée, seulement suffisante pour payer les troupes, et peut-être pas même cela.
[…]
Si vous étiez, a-t-il poursuivi, une nation de demi-sauvages, de montagnards pauvres et barbares, ou de bergers féroces, comme les Scythes ; alors vous eussiez pu en effet détruire votre capitale et désoler vos contrées pour arrêter le progrès d’un ennemi ; ou bien si vous étiez aussi pauvres, aussi peu civilisés, aussi ignorants que les Espagnols, peut-être auriez-vous pu détruire quelques-unes de vos villes et de vos habitations ; mais vous êtres trop riches et trop égoïstes. Où trouver parmi vous quelqu’un qui eût dit : « Je veux détruire ma maison, abandonner ma propriété au pillage, ma femme et mes filles au viol, et mes fils à la mort ! Et pourquoi ? Pour assurer le Roi sur le trône, Lord Bathurst et l’archevêque de Cantorbéry dans leurs emplois de vingt mille livres sterling par an. Je veux faire tous ces sacrifices pour résister à un homme qui propose des conditions, qui offre de nous donner une constitution conforme aux vœux de la nation. »
Non, non ; ce serait plus qu’on ne peut attendre de l’homme. Pitt, lui-même le savait bien, et un des moyens qu’il prît pour former une coalition contre moi fut d’assurer qu’une descente en Angleterre était possible ; qu’en cas de réussite, le royaume serait conquis en un an ; qu’alors tout le continent serait à ma merci et à ma disposition ; que l’Angleterre, une fois tombée, tout était perdu. C’est ce que m’a dit depuis le roi de Prusse.
[…]
Les Anglais après une bataille, voyant que nous ne venions ni pour piller, ni pour les massacrer ; que les habitants n’essuyaient aucun tort, aucune molestation, de notre part ; que l’on ne violait ni leurs femmes ni leurs filles (car je n’aurais pas permis qu’il fût fait le moindre outrage ; une mort immédiate aurait été le châtiment de quiconque eût tenté de s’en rendre coupable), auraient été convaincus que ni le pillage, ni le massacre ne nous avaient amenés ; mais que nous ne venions uniquement pour… Si en effet la guerre s’était faite comme autrefois, lorsque immolait les prisonniers mâles ou qu’on les réduisait en esclavage et que les femmes devenaient les concubines des vainqueurs ; c’est alors que la conquête de la nation eût été impossible. Mais non : vous nous eussiez vus avancer et molester la population aussi peu que vos propres soldats. Nous aurions tout fait pour concilier les esprits et établir l’harmonie. »

"Napoleon in exile", by O'Meara.

Las Cases (Mémorial de Sainte-Hélène) a également recueilli les réflexions de l'Empereur sur le sujet :

"Jamais l'oligarchie anglaise ne courut de plus grand péril.
Je m'étais ménagé la possibilité du débarquement ; je possédais la meilleure armée qui fut jamais, celle d'Austerlitz, c'est tout dire. Quatre jours m'eussent suffi pour me trouver dans Londres; je n'y serais point entré en conquérant, mais en libérateur ; j'aurais renouvelé Guillaume III, mais avec plus de générosité et de désintéressement. La discipline de mon armée eût été parfaite, elle se fût conduite dans Londres comme si elle eût été encore dans Paris ; point de sacrifices, pas même de contributions exigées des Anglais ; nous ne leur eussions pas présenté des vainqueurs, mais des frères qui venaient les rendre à la liberté, à leurs droits. Je leur eusse dit de s'assembler, de travailler eux-mêmes à leur régénération, qu'ils étaient nos aînés en fait de législation politique ; que nous ne voulions y être pour rien, autrement que pour jouir de leur bonheur et de leur prospérité, et j'eusse été strictement de bonne foi. Aussi, quelques mois ne se seraient pas écoulés, que ces deux nations, si violemment ennemies, n'eussent plus composé que des peuples identifiés désormais par leurs principes, leurs maximes, leurs intérêts.
[…]
On croyait, a-t-il dit, que mon invasion n'était qu'une vaine menace; parce qu'on ne voyait aucun moyen raisonnable de la tenter ; mais je m'y étais pris de loin, j'opérais sans être aperçu ; j'avais dispersé tous nos vaisseaux : les Anglais étaient obligés de courir après sur les divers points du globe : les nôtres pourtant n'avaient d'autre but que de revenir, à l'improviste, et tout à la fois, se réunir en masse sur nos côtes. Je devais avoir 70 ou 80 vaisseaux Français ou Espagnols dans la Manche : j'avais calculé que j'en demeurerais maître pendant deux mois ; j'avais 3 ou 4 mille petits bâtiments qui n'attendaient que le signal ; mes cent mille hommes faisaient chaque jour la manœuvre de l'embarquement et du débarquement, comme tout autre temps de leur exercice ; ils étaient pleins d'ardeur et de bonne volonté ; l'entreprise était très populaire parmi les Français, et nous étions appelés par les vœux d'une grande partie des Anglais. Mon débarquement opéré, je ne devais calculer que sur une seule bataille rangée ; l'issue n'en pouvait être douteuse, et la victoire nous plaçait dans Londres ; car le local du pays n'admettait point de guerre de chicane ; ma conduite morale eût fait le reste. Le peuple Anglais gémissait sous le joug de l'oligarchie ; dès qu'il eût vu son orgueil ménagé, il eut été tout aussitôt à nous ; nous n'eussions plus été pour lui que des alliés venus pour le délivrer. Nous nous présentions avec les mots magiques de liberté et d'égalité, etc."




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"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

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Message Publié : 12 Jan 2010 21:18 
Je viens en effet de lire ces propos dans le journal de Barry O'Meara intitulé "Napoléon dans l'exil" que j'ai acquis voici peu et qui est actuellement mon livre de chevet.
Il s'y trouve de nombreuses anecdotes intéressantes sur maints sujets et à certains égards, je le considère comme une référence supérieure en qualité au Mémorial.


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Message Publié : 02 Fév 2019 14:17 
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D’autres réflexions dans les annotations que l’Empereur coucha sur le papier à Sainte-Hélène suite à la lecture de l’ouvrage intitulé « Manuscrit venu de Sainte-Hélène » et dont l’auteur était censé être Napoléon lui-même (en vérité, rédigé d’Europe par l’économiste Lullin de Châteauvieux, un ami de Mme de Staël) :

« La descente en Angleterre a toujours été regardée comme possible; et la descente une fois opérée, la prise de Londres était immanquable. Maître de Londres, il se fût élevé un parti très puissant contre l'oligarchie. Est-ce qu'Annibal en passant les Alpes, César en débarquant en Epire ou en Afrique, regardaient en arrière ! Londres n'est située qu'à peu de marches de Calais ; et l'armée anglaise, disséminée pour la défense des côtes, ne se fût pas réunie à temps pour couvrir cette capitale, une fois la descente opérée : sans doute que cette expédition ne pouvait pas être faite avec un corps d'armée, mais elle était certaine avec 160 000 hommes, qui se fussent présentés devant Londres cinq jours après leur débarquement. »

Ce passage pour répliquer aux dires calomnieux dudit Lullin :

« Faute de mieux , je mis en avant un projet de descente en Angleterre. Je n'ai jamais pensé à le réaliser, car il aurait échoué, non que le matériel du débarquement ne fût possible, mais la retraite ne l'était pas. Il n'y a pas un Anglais qui ne se fût armé pour sauver l'honneur de son pays, et l'armée française, laissée sans secours à leur merci, aurait fini par périr ou capituler. J'avais pu faire cet essai en Egypte, mais à Londres, c'était jouer trop gros jeu. Comme la menace ne me coûtait rien, puisque je ne savais que faire de mes troupes, il valait autant les tenir en garnison sur les côtes qu'ailleurs ; ce seul appareil a obligé l'Angleterre à se mettre sur un pied de défense ruineux : c'était autant de gagné. »

D'autres médisants y allèrent de leur rengaine :

Metternich, dont on peut douter de l'objectivité et Bourrienne, attaché à salir son ancien protecteur et ami :

« Au cours d’une des longues conversations que j’eus avec Napoléon pendant le voyage de Cambrai que je fis avec lui au mois de mai 1810, nous vînmes à parler des grands préparatifs qu’il avait faits à Boulogne, de 1803 à 1805. Je lui avouais sans détour que je n’avais pu croire à cette époque que cet armement fût dirigé contre l’Angleterre. « Vous avez eu bien raison, me répliqua Napoléon en souriant. Jamais je n’eusse été assez sot pour entreprendre une descente en Angleterre, le seul cas excepté d’une révolution intérieure dans ce pays. L’armée rassemblée à Boulogne était de tout temps l’armée contre l’Autriche. Je ne pouvais la placer autre part sans exciter de l’ombrage et, devant la former quelque part, elle remplissait à Boulogne le double but de son rassemblement et de jeter de l’inquiétude en Angleterre. Le jour d’une insurrection en Angleterre, j’y faisais passer un détachement de mon armée pour soutenir l’insurrection ; je ne tombais pas moins sur vous, car mes forces étaient échelonnées à cet effet. Aussi, avez-vous vu en 1805 combien Boulogne était près de Vienne ! »
(Metternich, Mémoires)

« Ceux qui croient à une descente sont des niais. Ils ne voient pas la chose sous son véritable aspect. Je puis sans doute débarquer avec 100 000 hommes. On me livrera une grande bataille ; je la gagnerai ; mais je dois compter sur 30 000 hommes tués, blessés ou prisonniers. Si je marche sur Londres, une seconde bataille m’y attend : je la suppose encore heureuse, que faire à Londres avec une armée diminuée des trois quarts, sans espoirs de renforts ? Ce serait une folie. Sans une supériorité acquise de notre marine, il ne faut jamais songer à un pareil projet. La grande réunion de troupes que voyez dans le nord a un autre but. »
(Bourrienne, Mémoires)

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