L'Énigme des Invalides

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Message Publié : 19 Août 2026 22:55 
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j'en reviens au rôle nui, insignifiant, honteux, ridicule, que, grâce à son chef, le treizième corps et la division de Hambourg et ses Danois, ont joué à cette trop mémorable époque. Je sens, au reste, que faire figurer Davout à la place de Napoléon, c'est arriver à l'infini de la médiocrité par l'infini du génie; mais mes souvenirs, par malheur, sont liés à cet homme; c'est d'eux qu'il s'agit, et,lorsque j'ai ébauché le début de cette campagne, je n'ai voulu .qu'une chose, établir qu'il était impossible que ceDavout ne connût pas les plans de l'Empereur et que notamment H n'eût pas jusqu'à l'itinéraire des mouvements d'Oudinot avec lequel il devait s'emparer de Beriin. Or j'avais besoin de ces faits pour soutenir et justifier mes observations et mes jugements, au cours d'une investigation d'autant plus nécessaire qu'il me reste à convaincre même les plus incrédules de l'incapacité militaire d'un des plus mauvais hommes que Napoléon a voulu élever au niveau d'une' inconcevable fortune.

Et je reprends mon récit. Cette digression l'a interrompu au moment où, arrivant de Lübeck à Wandsbek par une marche écrasante, je reçus, par l'intermédiaire du général Delcambre, l'ordre de me rendre dans la
soirée même au camp de Giinde; mais mes troupes, que j'avais précédées, ne pouvaient arriver à Wandsbek qu'à neuf heures du soir, et elles allaient arriver si exténuées qu'il eût~été impossible de faire faire huit
lieues de plus aux hommes et aux chevaux, quelque impéràtif que pût être l'ordre, je me bornai donc, en rendant compte du tout au prince, à envoyer le général Delcambre et 'les deux bataillons du 33' qu'il avait avec
lui à ce camp, où il n'arriva qu'à deux heures du matin et avec des peines inouïes. Quant à moi, ayant autorisé le général Delcambre à prendre connaissance des lettres que le maréchal m'y adresserait, je restai avec mon
artillerie 'et les quatre bataillons du 111' à Wandsbek, d'où je me remis en route seulement le lendemain de grand matin.

Cependant, tandis que, le 16 août, on m'ordonnait ainsi d'aller rejoindre au camp de Glinde le 30. de ligne appartenant à ma première brigade, on ordonnait directement à deux bataillons de ce 30' d'en partir avec le
15' léger, pour faire sous les. ordres du général Pécheux une reconnaissance sur Lauenbùrg; en me prévenant de ce mouvement, on m'ordonnait de me rendre, le 17, avec ma seconde brigade à Bergedorf, afin de sou-
tenir au besoin le général Pécheux; mais, pour appuyer une opération sur Lauenburg, j'étais plus à portée à Glinde qu'à Bergedorf, qui m'obligeait à un nouveau mouvement rétrograde. J'étais ahuri; toutefois ces inex-
plicables mouvements, qui auraient pu être si avantageusement simplifiés, eurent le lendemain leur explication.. Le maréchal parut à Bergedorf et m'ordonna de nouveaux mouvements assez compliqués encore, mais
qui finalement- déterminèrent notre marche sur Lauenburg.

1- Au nombre do ces malheurs se trouvent sans doute l'erreur commise relativement au corps de Ney, la non-arrivée des ordres adressés à Vandamme et l'explosion du pont de l'Elster; mais on peut encore citer les vomissements dont Napoléon fut pris, au moment où il allait consommer en Bohême la défaite de l'armée de Schwarzenberg; l'arrivée du général Benningsen à la tète de 50 000 hommes au moment de la bataille de Leipzig.

Aussi bien aux malheurs et aux fautes, il faut ajouter les défections. Dans la première affaire contre Blücher et après un succès, un régiment de hussards westphaliens passe en entier à l'ennemi et se réunit à lui; dans le combat de Gross-Beeren, 1,500 Saxons se rendent et tournent leurs armes contre nous; de même à Rohrbrùck (Dennewitz), où Ney fut battu, deux divisions saxonnes, celles de Lecocq et de Sabrer, passent-tout entières à l'ennemi et combattent avec lui de même encore à la bataille de Leipzig, sous les yeux de leur roi et malgré tous les efforts du lieutenant général Zesehau, les deux dernières brigades saxonnes qui nous restaient, commandées par les généraux Ryssél et Brause, quittèrent nos rangs et, ayant passé à l'ennemi avec quarante pièces de canon, tournèrent ces pièces contre nous, et le général Zeschau, à qui ne restaient que cinq cents Saxons, continua à se dévouer avec eux. Enfin, à l'attaque de Leipzig, un bataillon badois, gardant la porte de Saint-Pierre, livra cette porte à l'ennemi.

Mais une défection plus odieuse, plus cruelle, cent fois plus fatale encore dans ses effets, était réservée à Napoléon; ce fut celle de Murât, qui, embauché dans son camp d'Ollendorf par le général autrichien comte de Mire, abandonna l'Empereur et, pour prix de tant do bienfaits, alla se réunir à la cause des rois qui avaient juré sa perte; acte digne de sa femme, qui sans doute pleure aujourd'hui sur le châtiment terrible que Murât a reçu et qui effacerait de son sang le souvenir de ces. paroles malheureuses, quand elle osa dire que, du jour où l'Empereur l'avait faite reine, il n'avait plus été son frère.

L'Autriche, au surplus, auteur de cette défection, a décidé dans cette occasion du sort de la Coalition et du monde. C'est elle qui, ayant traîtreusement accepté la médiation, a fait du congrès de Prague un guet-apens et de l'armistice un prétexte, afin d'avoir le temps de mettre, pour la reprise des hostilités, 50,000 hommes en campagne en Italie et 130,000 en Bohême; c'est elle qui a fait violer la capitulation de Dresde c'est elle qui, le 8 octobre, a forcé la Bavière à rompre son alliance avec nous et à nous déclarer la guerre; c'est elle qui, peu après, a entraîné contre nous et le roi de Wurtemberg et le grand-duc de.Bade c'est elle qui, n'ayant plus
rien de sacré que la perfidie et les trahisons, a violé le territoire de la Suisse, comme BIûcher avait violé en 1800 une convention signée par lui et, dans cette seconde campagne de 1813, un territoire neutralisé par l'armistice. Mais la rage des uns, la lâcheté des autres, l'ambition, la haine faisaient forfaire à tous les engagements, à toutes les garanties, à tout ce dont peuvent s'honorer les hommes. Et.qu'ajouter lorsqu'on vit Alexandre 1er, François, jouant les histrions politiques, faire faire des capitulations pour les rompre, des déclarations pour les démentir, des ultimatums pour les annuler avant qu'ils eussent pu recevoir les acceptations ? Ils ne contractaient d'engagement que pour les transgresser.


J'arrivai devant cette place le 19. L'ennemi l'avait couverte de redoutes et l'occupait avec dix-huit cents hommes et dix pièces de canon.- L'attaque fut de suite résolue; les redoutes faisant face à la route de la rive droite de l'Etbe que nous suivions, le maréchal ordonna aux deux premiers bataillons du 30' de les enlever, et cet ordre fut exécuté avec la vigueur et l'assurance des plus vieilles troupes. Aux cris de Vive l'Empereur le pas de charge et la baïonnette nous livrèrent en peu d'instants les redoutés, la place, toute l'artillerie de l'ennemi et quatre cents prisonniers, dont trois cents blessés, soit une.perte de cinq cents hommes, y compris.cent morts, alors que, grâce à la rapidité de l'attaque, !a nôtre ne fut que de deux morts et de sept blessés. Jusque-là le résultat était assez beau, bien qu'il eût dû l'être davantage; en effet, le corps chargé de la défense de Lauenburg se trouvait dans un triangle formé par l'Elbe, la Stecknitz et nous; il n'était pas de force à se faire jour à travers nos colonnes, et il n'avait pour se retirer ni bateaux, ni pont sur l'Elbe, mais un seul pont sur la Stecknitz. Il eût donc fallu arriver à ce pont en même temps qu'aux redoutes, et deux bataillons eussent suffi pour fermer toute retraite aux treize cents hommes, tandis que, ]e pont resté libre, ils se sauvèrent; quand je reçus l'ordre de les poursuivre, ils avaient une demi-heure d'avance, et je ne pus les joindre, )e maréchal n'ayant pas découvert que cinq cents hommes de cavalerie m'étaient indispensables. Et ce fut tout. Cette première action, qui aurait pu être mieux conduite, ne fut en tout cas point suivie; a peine était-elle terminée, les disséminements et les incertitudes recommencèrent. Jamais chef n'a disloqué des divisions, des régiments avec plus de bizarrerie. Tripoter des troupes était sa manie, sa passion, et cela grâce à l'état d'indigestion où sa tète était sans. cesse, On ne savait même pas avec lui ce que l'on commandait ~ou ce que l'on ne commandait pas. Il avait, à la suite du quartier généra], un général de division, Pécheux, homme sans instruction et sans manières, mais vigoureux, brave, actif, que la guerre avait formé pour la guerre, auquel à tous moments i) confiait des missions et donnait le commandement de quelques bataillons pris dans la division Vichery ou dans la mienne; et non seulement il morcelait les divisions, mais encore il détachait des généraux de brigade de manière à les rendre indépendants; c'est ainsi que je n'avais pas vu le général Gengoult, depuis que décidément il faisait partie de ma division, ni aperçu un homme du 61° de ligne.

Mais je reviens à notre marche. Je l'ai dit, nous ne marchions pas pour guerroyer contre les faibles troupes laissées dans le Mecklembourg uniquement en vue de nous amuser; nous marchions (et ce fait nous était
connu) pour nous réunir au maréchal Oudinot, chargé de battre l'armée de Bernadotte et de s'emparer de Berlin; or, ce maréchal, devant s'avancer par la gauche del'Elbe, je ne restais accessible qu'à une seule.incertitude,
savoir si, par Boizenburg et continuant notre marche en avant, nous nous porterions sur Dômitz pour menacer les derrières de l'armée de Bernadotte, et le forcer à se diviser, ou bien si nous passerions l'Elbe, soit pour effectuer au delà de Magdebourg notre jonction avant que le maréchal Oudinot eût été forcé à une bataille; soit pour contraindre Bernadotte à former contre nous un gros détachement avant de faire agir toutes ses forces
contre Oudinot; suppositions d'autant plus fondées que Bernadotte n'avait devant lui que les quatrième, septième et douzième corps d'armée, et commandait à 100,000 hommes." Il faut d'ailleurs observer qu'opérant avec 27,000 Français et 12,000 Danois, nous n'avions pas un faux mouvement à faire, pas un jour à perdre, et qu'il devait nous sembler urgent de mettre de telles forces aux prises avec la Coalition-sur les points décisifs où elle se trouvait si supérieure; or, le 20 au soir, après avoir été rejoint par celles de mes troupes disséminées la veille, je marchai sur Boizenburg, que pendant ]a nuit j'avais fait reconnaître et que l'ennemi avait évacué en se retirant dans la direction de Wittenburg. J'ai dit que, de Boizenburg, étant donné le but avéré de notre marche, il m'avait semblé impossible.de ne pas poursuivre au plus tôt notre route vers Berlin en marchant sur Dômitz, ou de ne pas franchir l'Elbe pour aller rejoindre Oudinot à Magdebourg, je'fus donc stupéfié lorsque je reçus l'ordre de me détourner de l'une ou l'autre de ces deux directions pour me lancer tout à l'oppose à la remorque de l'ennemi que je poussai devant moi jusqu'à Zahrensdorf. J'avais pu croire d'abord que ce mouvement avait eu pour but d'éloigner l'ennemi, et je m'étais attendu à rétrograder pour reprendre la marche au secours d'Oudinot, lorsque, avant le jour et sans nouvelles encore du général Gengoult et du 61', je reçus l'ordre de continuer notre marche en sens contraire, c'est-à-dire de me diriger sur Goldenhow' en passant par Mastow. Le maréchal, monté à cheval en même temps que moi, prit la tête de mon avant-garde, et certes, sans la présence de Son Excellence, je me serais procuré dix guides plutôt qu'un, de même que selon mon habitude j'aurais marché avec mon avant-garde et de pas en pas vérifié ma direction; mais, le maréchal tenant, la tête de l'avant-garde,j e m'étais contenté de me tenir à la tête de ma colonne, et, sachant Son Excellence au dernier point minutieuse et sujette aux précautions, je me contentai de, faire marcher a sa suite ma division, estimant que la présence du chef était une sorte de substitution à ses ordres. Cependant il arriva que, marchant en tête même des éclaireurs, ne faisant aucune halte et essoufflant les troupes par la peine qu'elles avaient à le suivre, le maréchal s'oublia sur la belle route de Wittenburg et ne prit pas le chemin de traverse conduisant à Mastow. Ce fut seulement après avoir dépassé de trois à quatre cents pas cet embranchement qu'il fut informé par un paysan de son erreur. Il revint donc sur ses pas, mais furieux, et s'en prit à moi qui aurais dû, disait-il, ne tenir compte que des ordres reçus et veiller à leur exécution. Je lui répondis que, puisqu'il marchait en tête, je ne me serais pas cru permis de douter de sa direction, qui me semblait un ordre plus impératif que ceux précédemment reçus. La scène fut assez vive; ce fut la seconde et dernière que j'èus avec lui. Le motif qui l'avait provoquée ne valait pas tant de bruit, l'erreur du maréchal ayant occasionné quelques instants de retard seulement.

Notre direction une fois rectifiée, nous entrâmes dans une forêt, et bientôt nous arrivâmes à un ruisseau trop fangeux pour être passé au gué ; il s'y trouvait un pont de bois, auquel l'ennemi venait de mettre le feu.. Sans le 30°, nous étions arrêtés' sur ce point pour la journée entière; mais ce corps, toujours digne de ce qu'il avait été aux armées de Nàples et de Rome, et pour lequel chaque occasion de se signaler était une occasion de
gloire, se porta rapidement à la droite et à ia gauche de ce pont; puis, pendant que son feu en éloignait l'ennemi, trois de ses compagnies s'élancèrent à travers les flammes, parvinrent à 'passer le pont et, maîtresses de la rive opposée,'débusquèrent quelques 'escadrons de cavalerie ennemie et même les poursuivirent avec une indicible ardeur. Grâce à ce trait d'audace, que personne" n'avait ordonné ni eu le temps d'ordonner, le feu put être éteint et notre mouvement continuer.

Le chemin que nous eûmes à suivre était sinueux et très sablonneux; la marche devint pénible; l'artillerie, et surtout la batterie de réserve, formée de pièces de douze, n'avança plus qu'avec une indicible lenteur, et,
'comme le maréchal allait toujours au pas de son cheval, la colonne occupa bientôt le- double de l'espace qu'elle aurait dû occuper. Ces extensions de colonne m'ont toujours agacé. Non seulement elles favorisent )a débandade et l'indiscipline, mais elles risquent de mettre les troupes à la merci d'un coup de main de l'ennemi. Je me suisappliqué toute ma vie à les éviter, et, pendant cette marche, j'en souffrais d'autant plus que nous étions en présence de l'ennemi, engagés dans des bois que nous ne connaissions pas et qui n'avaient été reconnus et n'auraient pu l'être par personne. Ces bois de sapins n'offraient de véritable, obstacle à aucune troupe; nous pouvions à chaque instant être assaillis par un corps que rien ne nous aurait annoncé, si ce n'est les éclaireurs que j'avais jetés sur mes flancs, mais que je n'avais pu porter qu'à une faible distance. Maintenant si un désastre, une perte notable ou seulement- une échauf-fourée en avait résulté, c'est sur la division Thiébault, c'est-à-dire sur son général, que le blâme en serait retombé; et pourtant j'avais beau en jurer avec le général Delcambre, était-il possible d'aller dire au maréchal Vous marchez comme un fou '? Plus cela était vrai, plus on eût été mal venu de l'observer. Cependant, les taillis s'éclaircissant tout à coup et de manière à en faire prévoir les limites, je pris le galop dans le but de hasarder la demande d'une halte; au moment où, à l'issue de' la forêt, j'abordai le maréchal, une soixantaine de cavaliers ennemis apparurent, couronnant un coteau boisé qui nous faisait face à quatre cents toises, et par la façon dont ils caracolaient ces soixante cavaliers semblaient indiquer qu'ils étaient soutenus. Je l'ai dit, à l'exception des officiers'et sous-officiers, nos troupes étaient composées de conscrits faisant la guerre depuis trois jours; l'infanterie était faiblement instruite, l'artillerie l'était moins encore, et la cavalerie n'avait de cette arme que le nom. Par ta faute du maréchal, la colonne se prolongeait sur un espace absurde et menaçant, qui doublait le temps nécessaire pour qu'elle pût se déployer; enfin nous débouchions sur une petite plaine, en face d'un coteau où nous apercevions en position des bataillons et des batteries ennemis. Dans cette situation, la première nécessité qui s'imposait, c'était d'éviter tout ce qui pouvait ébranler des troupes aussi neuves; puis il fallait arrêter la tête de la colonne, faire serrer l'infanterie et l'artillerie, déployer au besoin le 30' de ligne par bataillons en masse; et cela pendant que la cavalerie, marchant à travers bois parallèlement au reste de la colonne et flanquée par l'infanterie légère, se serait portée à la lisière de la forêt, de manière que les troupes de toutes armes débouchassent simultanément et régulièrement. L'occupation de la forêt était pour nous un avantage; elle nous rendait très faciles ces préliminaires, simples mesures de précaution, si simples même qu'on est presque honteux de se croireobligé de les signaler.

Tandis que les troupes eussent ainsi débouché en bon ordre, on aurait eu tout le temps d'examiner s'il convenait mieux d'attaquer le corps qui nous faisait face sur le coteau, ou bien si, ne cherchant qu'à résister, on
se bornerait à un combat sans résultat (1).

1- Par suite de sa manie des disséminations, le maréchal, qui avait laissé tout mon 61' régiment en arrière, espacé sur sa droite la division Vichery, sur sa gauche la division Loison et la brigade du général Lallemand, laissé les Danois à la gauche de Loison, le maréchal n'avait pàs en ce moment avec lui 8,800 hommes dont il pût disposer, sur près de 40,000; il n'osa donc se commettre avec le corps ennemi, qu'il poursuivait cependant et dont il aurait dû savoir la faiblesse. Il prit donc le second des deux partis il le réalisa d'ailleurs aussi mal qu'il aurait réalisé )e premier s'il avait montré dans cette circonstance la moindre possession de lui-même et de son métier.

Le premier des deux partis était évidemment le meilleur. A notre gauche, en arrivant dans la plaine, nous avions un vaste enclos ceint de murs et s'appuyant par un de ses côtés à la forêt; à notre droite, un petit bois formant bouquet en sentinelle avancée dans la plaine. Jeter quelques tirailleurs dans l'enclos, s'emparer du bouquet, l'occuper fortement, en faire le pivot des premiers mouvements et, sous la protection de l'artillerie dont on l'aurait hérissé et flanqué, marcher à l'ennemi en se portant sur l'une de ses ailes, tel était le plan' facile à exécuter, plan qui consistait, je le répète, à profiter de l'abri de là forêt pour masser les troupes, puis à attaquer en utilisant les incidents favorables du terrain. Eh bien, que fit le maréchal ? Il faut avoir éprouvé, partagé l'étonnement, le dépit de tous les témoins, pour oser dire qu'à la vue des soixante cavaliers caracolant,
le maréchal, au lieu de s'adresser à moi qui venais d'arriver auprès de lui et de me donner ses ordres, ou même de discuter ce qu'il y avait à faire, se mit à courir et à crier en homme hors de lui: « Voiià l'ennemi Où est l'infanterie? Où est la cavalerie? Où sont les pièces ? Et tous les aides de camp de partir ventre à terre pour faire avancer les troupes à toutes jambes. il y avait de quoi ébranler, démoraliser de vieilles troupes, et si un officier de quelque grade et rang qu'il pût être avait rien fait de comparable, le maréchal, et cent fois avec raison, l'eût destitué sur place. Mais ce qui fut digne: de ce début, c'est qu'à mesure que, tout haletant, un
bataillon débouchait du bois, il était immédiatement fractionné, et que; sans urgence, une compagnie était jetée dans le bouquet de bois, une autre dans l'enclos, une envoyée en tirailleurs, d'où il arriva qu'à l'exception du 111', dont trois bataillons restèrent entiers, les sept autres présents se trouvèrent -par compagnies, mêlés comme un jeu de cartes; les hommes restés en arrière ne surent où retrouver leurs compagnies; pendant l'action ils devinrent ce qu'ils voulurent, et, presque toutes nos forces se trouvant en ligne, nous n'eûmes pas.un homme en réserve. Heureusement l'ennemi étaitaussi faible par son nombre que par sa qualité, et il ne
mit en,batterie que quatre pièces qui tirèrent aussi mal que les nôtres. Je n'ai rien vu de plus mou que ce combat.


Cependant il durait depuis une heure, et personne n'avait encore rien entrepris, lorsque six escadrons chargèrent celles de nos troupes qui, entre l'enclos et le bouquet de bois, formaient une espèce de ligne. Cette `
charge était ridicule, et les escadrons furent repousses comme ils devaient l'être, mais le quatrième bataillon du 111', achevant de révéler ce que nous aurions pu faire; se forma au pas de course en bataillon carré,
poursuivit cette cavalerie, la rejeta sur le coteau, aborda un bataillon ennemi aux cris de Vive l'Empereur le rompit et força de faire un mouvement rétrograde aux pièces qui nous canonnaient. Manœuvre brillante, qui
fit d'autant plus d'honneur à son commandant, le chef de bataillon Lesbrossier, que le maréchal, qui regardait sans voir et commandait sans rien ordonner, n'avait fait parvenir aucun ordre à ce chef 'de bataillon; bien
plus, au lieu de le soutenir par un mouvement en avant, au lieu de s'emparer du coteau et peut-être des pièces de l'ennemi, il se borna à faire rétrograder ce bataillon. Environ trois quarts d'heure plus tard, et pendant que la fusillade continuait sur notre front et que par leur peu de justesse chacun de nos coups de canon me mettait en fureur (1), mille à deux mille cinq cents chevaux tournèrent tout à coup le bouquet de bois et tombèrent sur notre cavalerie qu'ils auraient enfoncée, de même qu'ils seraient arrivés jusqu'au parc de réserve et aux équipages, si sept ou huit compagnies de différents bataillons, placées à la lisière extérieure du bouquet de bois, et un bataillon du 111° appuyant sa droite à la forêt, n'avaient contribué à les arrêter. Quant a nous, nous dépassâmes en fait de prudence tout ce qu'on peut imaginer. Si nous ne fîmes pas un mouvement pour attaquer l'ennemi, nous n'en fîmes pas un pour le suivre, lorsqu'à l'approche de la nuit il se retira. Nous renvoyâmes pas même en reconnaissance un homme sur lecoteau qu'il avait occupé, et nous passâmes la nuit sur le terrain où nous nous étions arrêtés à sa vue. Avouons cependant que, dans l'état de confusion où le maréchal nous avait mis et qu'il ne fit rien pour faire cesser, il était devenu difficile de rien entreprendre ou seulement de faire exécuter une manœuvre; mais convenons aussi qu'il m'était permis d'être indigné de ce désordre inutile, de m'abstenir de tout rôle au milieu de ce gâchis, de craindre tout de l'avenir et de conclure que tout militaire, ayant assisté à cette affaire et qui comprendra le maréchal comme capable de commander désormais des troupes devant l'ennemi, en sera cent fois incapable lui-même.

(1) Pendant tout ce combat je) me tins à la droite de mes six pièces de huit qui étaient en batterie, et, comme je ne voyais pas les boulets frapper aux points de direction que j'avais ordonné, je m'en prenais aux pointeurs et aux officiers. Je dus en venir jusqu'à faire vérifier les pointages par les sergents et par les officiers. Par la suite, et pour parer aux inconvénients de ce manque d'instruction, j'en fis rédiger une par le commandant de l'artillerie de ma division, et, dans les jours de repos, je fis exercer les canonniers soir et matin.


Quoique l'ennemi se fût retiré, il était urgent, en cas de surprise, de débrouiller l'inconcevable. emmêlement que le maréchal avait fait de tous les corps et de reformer ceux-ci; car. on a vu que la dispersion par com-
pagnies était telle, qu'elle ne laissait plus d'intermédiaire entre le général et le capitaine. Toutefois mettre un peu d'ordre dans ce chaos n'était pas chose, facile, surtout à la nuit tombante; mais, avant que personne
prit de repos, je voulais voir tous mes corps reformés; et, pour ne laisser de prétexte à personne, pour que les officiers supérieurs.secondassent les capitaines, le général Deleambre et moi, nous donnâmes l'exemple. J'étais à cheval depuis la pointe du jour; à la nuit, je mis pied à terre, et il était minuit lorsque le désordre fut réparé. Harassé, exténué, je venais de me jeter sur quelques bottes de paille que sous un abri de branchages on m'avait préparées dans le bouquet de bois où .j'avais ordonné' mon bivouac, et j'étais à peine endormi lorsqu'un aide de camp me réveilla pour me dire que le maréchal me demandait. Il y avait un grand quart de
lieue de mon bivouac à celui du maréchal, établi' au centre de l'enclos; la nuit était obscure, le terrain inégal oh ne.pouvait faire ce trajet qu'à pied et on trébuchait à chaque pas; l'aide de camp, qui se croyait certain
de me conduire droit, se trompa, me fit faire le double de chemin, et, lorsque j'arrivai, Son Excellence ronflait comme un tuyau d'orgue fêlé. Ne pouvant supposer qu'un motif sérieux à un tel appel, j'éveillai le général
César de.Laville pour apprendre par .lui ce que le maréchal me voulait. Il n'en savait pas un mot < Eh bien, lui dis-je agacé, réveillez-le. II l'appela, le réappela, le poussa; le remua; enfin, et après quelques-secousses,
le maréchal entr'ouvrit les yeux, et, sur ces mots :.< Voilà le général Thiébault que vous.avez fait appeler. il souleva sa lourde tête et, ayant fini par arriver à son séant, il ouvrit grand les yeux qu'il referma soudain, puis, en me regardant avec un air mourant, balbutia < Où en est l'esprit public des troupes ? L'esprit public ? repris-je; vous voulez dire l'esprit des troupes? » Et. j'allais ajouter que cet esprit était aussi bon que possible, mais déjà, comme une masse, le maréchal était retombé sur sa paille. Le général de Laville, aussi embarrassé de cette farce que j'étais de mauvaise humeur d'avoir été appelé pour l'entendre, m'engagea à me coucher entre le maréchal et lui pour attendre le réveil, et comme seul moyen de finir par savoir ce qu'on me voulait. Je cédai, n'admettant pas encore qu'après tarit de fatigues on m'ait fait venir de si loin, à une heure après minuit, sans motif grave; et pourtant, lorsqu'au jour le maréchal reprit ses sens, ou du moins ce qu'il avait de sens, il se trouva qu'il n'avait rien à me dire du tout, si ce n'est que nous nous remettrions en marche à sept heures du matin, avis pour la transmission duquel le dernier tambour suffisait.

A sept heures du matin, en effet, toutes les troupes se remirent en mouvement; et, sans plus avoir aucune nouvelle de l'ennemi, nous arrivâmes le soir à Wittenburg,où les troupes bivouaquèrent. Le 23, à six heures
du matin, je reçus l'ordre de me mettre à cinq heures en marche, avec les troupes de ma division, pour me rendre,à Schwerin, la .cavalerie devant marcher avec moi, la division Vichery devant suivre mon mouvement.
Un second ordre, que je trouvai à Stralendorf, détermina que le parc d'artillerie, l'artillerie de réserve, l'ambulance, les équipages et les bagages seraient parqués sur la hauteur qui précède la ville et gardés par les deux
bataillons du 33° léger ;-que le 30' désigne serait réparti, savoir un bataillon au château fort, un près la place d'Armes à 50 hommes par maison, un la porte de Lübeck, un à la porte de Weimar~ que le 111' camperait
entre Zippendorf et Krebsforden, et que mon quartier général serait à Schwerin, où celui du maréchal fut demême établi.

Ces dispositions, que j'exécutai ponctuellement, pour ainsi dire machinalement; semblaient annoncer, non pas un simple passage, mais une installation, et certes elles ne contribuaient guère à l'éclaircissement de mes idées. Que pouvait signifier notre présence à Schwerin ? Je l'ai dit et je ne crains pas de le répéter trop souvent, en remontant l'Elbe de Hambourg à Boizenburg, après nous être emparés de Lauenburg, nous nous étions rapprochés du maréchal Oudinot que nous devions soutenir pour arriver à Berlin; jusqu'à Boizenbùrg notre mouvement s'était donc suivi régulièrement, et tous les généraux de l'armée, qui en avaient la confidence, l'avaient compris comme moi. Mais quand de Boizenburg nous eûmes quitté la route du Brandebourg par un à gauche vers la mer Baltique à travers le Mecktembourg, personne de nous ne sut plus expliquer pourquoi nous nous étions mis à tourner le dos à là, seule direction qui aurait pu rendre efficace la coopération de nos 40,000 hommes.

Espérait-on, former une diversion ? Mais le Mecklembourg n'en valait pas la peine de fait, l'ennemi ne nous y opposait que des troupes qu'il n'osait pas encore mettre sérieusement en ligne, et dont la mission 'se bornait à reculer quand nous avancions et à avancer quand nous reculions. Et' c'est à ce chassé-croisé que se trouvaient employés des chefs dignes d'un autre rôle et des troupes qui, malgré leur inexpérience, se montraient admirables et qui, utilisées comme elles pouvaient t'être, auraient sauvé et l'Empereur et la France. Mais, et on ne peut se lasser de le déplorer, Napoléon, qui naguère n'eût pas laissé en arrière cent hommes pour un jour de bataille, après en avoir perdu plus de trois cent mille .dans la campagne de 1812, se priva de plus de deux cent. mille pendant celle.de 1813, et de manière à ne pas en retirer le moindre profit.

Venus à Schwerin sans motifs, nous y restâmes sans raison, à l'exception de Loison, qui fit sur Wismar un mouvement qu'il sut rendre lucratif..Deux jours se passèrent à Schwerin -et .ne furent employés qu'à des'
reconnaissances sans résultat; mes troupes, d'après mes ordres, les exécutèrent toutes. Hors la route de Lübeck, occupée par les Danois, celle' de Wismar, couverte par Loison, ces reconnaissances eurent lieu dans toutes les directions et même sur la route de Wittenburg, que nous venions de faire. Leur objet était de .connaître lacomposition, les mouvements et la force des corps qui étaient à notre portée, et d'obtenir quelques: lumières sur la-marche de Bernadotte et d'Oudinot (comme si de Schwerin et de Wismar, nous avions le moyen de nous en occuper, sauf pour notre sûreté). Il y eut de ces reconnaissances qui furent faites par deux bataillons et cinquante hommes de cavalerie, et commandés par le colonel Holtz, du 111, et par le général Delcambre. Quant aux instructions, elles portaient de se retirer devant l'infanterie, de faire face à la cavalerie, mais de ne jamais tirer sur elle à plus de soixante pas'; quant aux distances, elles comportaient de deux à trois lieues; quant aux départs, ils avaient toujours lieu avant le jour; quant à la durée, elle ne dépassait pas celle d'une course plus ou moins longue; les plus fortes reconnaissances parcouraient plusieurs villages, s'arrêtaient à un des plus éloignés, s'y établissaient tout en bivouaquant, comme si elles -devaient y passer plusieurs jours; puis, après avoir secrètement interrogé le plus-d'hommes possible, recueilli mille renseignements sur des routes que nous ne devions jamals,prendre, elles quittaient furtivement ces villages à une heure ou deux heures, du matin et rentraient, aucamp à la pointe du jour. Une de leurs instructions les plus précises était de ramener au maréchal des déserteurs, des prisonniers, des gens trouvés dans les bois ou dans les champs, et surtout des marchands. Or, me trouvant au camp du 111', le 31 août au matin, je vis arriver le maréchal et son escorte." Je vais faire moi-même une reconnaissance me dit-il. D'après ce qu'on m'avait conté de plusieurs reconnaissances faites avec-lui, songeant à ce que pouvait offrir de drôle une reconnaissance faite par un homme qui n'y voyait pas du tout, je fus curieux de voir comment il s'en tirerait; je lui proposai donc de raccompagner, et nous partîmes. Au lieu de suivre une route, nous primes à travers champs, et, laissant Consrade sur notre gauche, nous continuâmes à côtoyer. une forêt qui habituellement était remplie de Cosaques; le maréchal savait ce détail aussi bien que moi, et, quelques buttes se trouvant à notre portée, il est des gens qui y auraient fait attention; quant à nous, qui ne nous occupions pas de si peu.de chose, nous continuâmes à piquer droit devant nous, comme des loups. Nous flmes ainsi deux grandes lieues, au bout desquelles le maréchal aperçut un pauvre marchand forain, cheminant sa cassette sur le dos, et il fondit sur lui. Ces rencontres faisaient ses délices. Il est impossible de rien imaginer de plus minutieux que ses' questions, de plus horrible que ses menaces, de plus cruel que ses mesures. Et en effet, quelque chose que les malheureux
répondissent, ils étaient emmenés, enfermés, et, malgré leurs larmes, leurs prières et leur désespoir, leurs marchandises et eux devenaient ce qu'il plaisait à Dieu. Le soupçon le plus grave était toujours celui auquel le
maréchal s'arrêtait, et, comme chez lui le soupçon équivalait à ta preuve, tous ces pauvres diables étaient dés espions et n'avaient la vie sauvé que par miracle. Il courait à cet égard des récits qui eussent été burlesques
s'ils n'avaient pas été atroces. Pour en revenir au malheureux que nous rencontrâmes, deux cavaliers aussitôt lui ôtèrent sa chargé et le firent comparaître. Pendant ce temps le maréchal avait promené comme distraite-
ment son regard sur tous ceux qui t'accompagnaient, et finissant par moi < La drôle de prise que feraient lés Cosaques, me dit-il; tout juste un officier de chaque grade»; ce qui était vrai depuis le maréchal jusqu'au
sous-lieutenant et même jusqu'à un maréchal des logis et un brigadier commandant son escorte. < Votre Excellence pense bien, lui répondis-je, que la capture ne serait pas compléte; elle est âdmirabtement montée, je
ne le suis pas mal; mais cet avantage ne serait pas partagé par notre suite, Il abandonna, cette plaisanterie assez risquée vu le danger que nous courions, et, me prenant pour truchement, il commença l'interrogatoire.
Aux premières questions, comment s'appelait-il, d'où était~il, quel âge il avait; s'il était marié, s'il avait des enfants; d'où il venait, où il allait, l'homme répondit nettement; mais quand je lui demandai si dans les lieux
de ses passages il avait vu des troùpes, de quelle nation et de quelles armes, qui les commandait, où était le prince royal de Suède, de combien on disait qu'était l'armée de ce prince, si l'on parlait d'une bataille livrée ou reçue, ce qu'on disait du résultat (question à laquelle il n'était certainement que trop en état de répondre), on ne püt plus arracher de lui autre chose que. « Ich wëisse nicht. Ich habe nicht gesehën (je ne sais rien, je n'ai
rien vu). Ah il ne sait rien, il n'a rien vu, reprit le maréchal furieux. Eh bien, dites-lui que, s'il ne sait rien, c'est qu'il ne veut rien savoir, et que, s'il dit n'avoir rien vu, c'est qu'il est payé pour ne pas dire ce qu'il a vu.
Ce n'est pas pour son commerce qu'il rôde autour de Schwërin c'est pour nous espionner, et, comme espion, je vais faire brûler sa pacotille et le faire fusiller. » Cesmenaces n'ayant amené que la répétition des dénégations précédentes < Qu'on attache cet homme à la queue d'un cheval et qu'on l'emmène .s'écria le maréchal, et, ces derniers mots à peine proférés, il mit son cheval au trot et reprit la route de Schwërin. Mais,
pour attacher cet homme qui aurait résisté, il fallait mettre pied à terre, perdre quatre-ou cinq minutes et se résigner à ne pas aller fort vite. Le faire monter en croupe, c'était également ralentir les allures du cheval qui en aurait été chargé, et ces circonstances le firent abandonner, c'est-à-dire le sauvèrent; ca, a ce moment, le maréchal parut s'apercevoir tout à coup que le terrain n'était pas sûr. Après .avoir pris le trot, il ne tarda pas à'l'allonger et, accélérant toujours sa marche, se trouva bientôt à l'allure du galop, puis au grand galop. Jamais escorte n'a serré de plus près celui qu'elle escortait. Les deux généraux, lés six officiers d'état-major,
les quinze sous-officiers et cavaliers, nos trois ordonnances-y comprises, qui se trouvèrent de cette réconnaissance, formaient un seul groupé autour du maréchal mais peu à peu il ne fut plus accompagné que par
moi, et même si mon cheval navarrais, le seul que j'eusse fait venir d'Espagne, céda trois pieds d'avance au sien, ce fut par pure politesse. Quand nous arrivâmes en vue du camp, du 111°, nous allions ventre à terre; nous avions tout l'air d'Être chargés, et cependant ce n'était de notre part qu'une véritable charge. Au reste, nous n'avons jamais compris que nous ayons pu faire impunément cette absurde course, nous avions en effet
dépassé d'une demi-lieue une forêt qui était un repaire de Cosaques, et je ne sais à quoi il a tenu que' nous n'ayons pas eu notre retraite coupée. C'était sur ce même terrain que mon aide de camp, le marquis de
Montmorillon; qui avait suivi une reconnaissance faitè par le colonel du 111è, ayant voulu me rapporter lui-même et sans retard une nouvelle qui lui sembla importante, avait été assailli trois jours auparavant par une
troupe de Cosaques; sa trop faible escorte t'abandonna, son cheval s'abattit; il fut pris et ne dut sa délivrance qu'à l'habileté et l'audace avec lesquelles il profita d'un fourré pour s'échapper. Au surplus, notre bonheur, dans cette reconnaissance, fut une fatalité; et en effet, qu'en serait-il arrivé si le maréchal avait été pris? Un grand malheur, sans doute, pour ceux qui auraient partagé son sort, mais peut-être le salut de la France, ainsi que je I'exp)iquerai(1).

(1) A cette date, le 29 août, je reçus du général Gengouit une lettre dans laquelle il me rendait compte d'une affaire qui, par suite de la ponctualité qu'il avait mise à exécuter un ordre du maréchal, avait coûté au 61'cent quatre-vingts hommes tués ou prisonniers; ma réponse eut pour objet de lui conseiller de rendre à l'avenir son obéissance moins passive et de sauver le fond par la forme. On en était toujours à ne savoir comment faire pour échapper aux balourdises du maréchal, qui avec quatre bataillons exigeait du général Gengoult ce qui avec huit eût été impossible.


Notre paisible et insignifiante occupation de Schwerin se prolongea jusqu'au 2 septembre, et ce fut au milieu de cette inconcevable tranquillité que, vers quatre heures du matin, le marécha! Davout apprit la défaite du maréchal Oudinot à Gross-Beeren. Mais comment cette nouvelle ne lui parvint-elle que dix jours après l'événement, et par qui lui fut-elle donnée ? Est-ce par un espion ? Dans ce cas, sa conduite serait explicable; mais,
après dix jours, neuf et demi si l'on veut, il devait la savoir par le major général; dès-lors est-il admissible qu'en même temps il n'ait pas été informé que le marèchal Ney remplaçait le maréchal Oudinot et allait encore une fois tenter le sort des armes contre Bernadotte, ce qui rendait notre coopération plus nécessaire, plus urgente que jamais ? Il n'y a pas un fait, un événement relatif à cette campagne qui ne heurte et ne bouleverse. Quoi qu'il en soit. et à cinq heures et demie du matin, je reçus l'ordre de me tenir prêt à marcher avec toutes mes troupes; à midi, celui de partir à deux heures et de couvrir la marche de l'armée avec mes troupes de composer mon arrière-garde du 111', de la cavalerie danoise et de quatre pièces de canon, de la faire commander par le général Delcambre, de lui prescrire de ne quitter Schwerin qu'à neuf heures du soir et dans le plus grand silence, de suivre le corps danois qui devait me précéder. Mais qu'on n'imagine pas que ces mouvements aient eu pour but de réparer le temps perdu et d'aller prêter le concours de nos forces au maréchal Ney. Non, nous avions laissé battre le maréchal Oudinot, nous allions laisser battre le maréchal Ney et retourner tout simplement par un autre chemin au point d'où nous étions partis. Reprenant donc la direction de Hambourg, pour me conformer à mes ordres, je me dirigeai par Gadebusch sur Ratzeburg, où le quartier général du maréchal allait être établi; puis, après un changement qui de l'arrière-garde me fit rentrer en ligne, je reçus, en approchant de Ratzeburg, l'ordre d'envoyer dans cette place tout ce qui appartenait au parc de réserve et de revenir par Mölln à Lauenburg, où je retrouvai le général Gengoult et le 61è qui réunirent enfin et pour la première fois toute ma division sous mes ordres; enfin, gardant, et la cavalerie danoise, et mes huit pièces, de six, et la batterie de douze, je pris position sur la droite de la Stecknitz et sur la hauteur de Büchen, à cheval sur là route dé Schwarzenbek, c'est-à-dire non loin de Lauenburg et de Boizenburg, dont nous nous rapprochions sans plus de raisons que nous nous en étions éloignés.

Ainsi, dans cette campagne de luttes si terribles et si inégales, au moment où des opérations définitives mettaient en jeu l'existence de Napoléon et de )a France, des troupes, dont l'action aurait pu être décisive, étaient
si absùrdement dirigées qu'il semblait qu'on se fût proposé de jouer avec elles. On leur avait fait faire soixante lieues pour les porter à quinze lieues en avant de leurs premières positions; et, après une attaque dont !é bénéfice fut perdu aux trois quarts, après un combat pitoyable, une marche ridicule, une occupation insignifiante, elles étaient finalement ramenées par la prudence ou la peur au point d'où elles étaient parties, et cela pour rester témoins impassibles des événements qui perdaient leur souverain et ruinaient leur gloire. Et pourtant quel poids ces quarante et quelques mille hommes, y compris là division de Hambourg, n'eussent-ils pas mis dans là balance, et qui oserait nier qu'ils n'eussent efficacement concouru à ramener la victoire sous nos drapeaux ? Mais, dans l'examen de cette grave question, il ne convient pas dé s'en tenir à des phrases et à de simples énoncés d'assertions; il faut les appuyer de faits et de dates, et pour montrer que je ne parle pas à la légère, je vais établir en un coup d'œil rapide; mais point par point, ce que le treizième corps aurait pu faire au lieu de ce qu'il fit, et pour cela je reprends les événements au moment où finissait,l'armistice.

C'était le 16 août à minuit; par conséquent, le 16 à minuit, toutes les forces dont le maréchal Dàvout disposait pouvaient être rassemblées devant Artlenburg et à Lauenburg, s'y trouver en mesure de passer l'Elbe sur deux ponts de bateaux, franchir ce fleuve le 17 au matin et entrer le 21 à Magdebôurg, et peut-être après avoir battu le général Valmode. De là le marécha!, renforcé de dix mille hommes pris sur la garnison de cette
ville, pouvait arriver le 22 à Bernburg,'et le 23 à Dessau; il n'était plus qu'à cinq lieues deWittenberg, où nous avions encore vingt-sept mille hommes. Or, je le demande, qu'eût fait Bernadotte ayant vingt-sept mille
hommes à dos, cinquante-quatre mille sur sa droite et en tête .trois corps d'armée? Se serait-il placé entre Oudinot et Davout ? Ce dernier eût manœuvré sur Halle, où Oudinot se serait également porté par une jonction qui décidait de tout. Eût-ilmarché sur Davoût ? .Celui-ci se serait reployé en disputant toutes les positions, pendant qu'Oudinot aurait talonné Bernadotte. Et vice versa. Eut-il fait contre.nous un faible détachement ? Il aurait été écrasé. En eût-il fait un considérable ? Il se trouvait trop faible partout. Se serait-il reployé derrière l'Elbe ? Nous le suivions par Wittenberg et nous trouvions dans cette place vingt-sept mille hommes disponibles de plus Se fût-il retiré derrière l'Oder ou seulement derrière la Sprée ? Il nous livrait Berlin et forçait Blücher de s'affaiblir, pour le mettre en état de reprendre ou de soutenir l'offensive. Et il ne détruisait pas trois corps d'armée, il ne jouait pas à Leipzig un rôle décisif. Même en admettant le désastre dont Macdonald fut cause et celui dont Vandamme fut victime, Napoléon avait, encore les moyens et le temps de battre Schwarzenberg et même Blücher, l'un ou l'autre, puis de, se réunir contre la plus forte armée ennemie, de rentrer une troisième fois, à Vienne et d'arrêter ou de refouler dans son cours ce torrent qui de ses eaux fangeuses devait salir la France. Enfin, quand même (ce qui pourtant n'est pas admissible) nous-ne serions pas.arrivés assez tôt pour préserver Oudinot, si cruellement battu à Gross-Beeren, nous étions du moins en mesure de renforcer le maréchal Ney.avant qu'il en vint sérieusement aux mains, de remonter te moral de ses troupes, de contenir les Saxons que la défaite d'Oudinot avait préparés à la défection, de prévenir la désobéissance de notre propre cavalerie et de tirer de Bernadotte une brillante revanche.

Mais tout ce qui devait consommer et précipiter notre ruine s'accomplit, et, ce dernier moyen de conjurer la fatalité nous ayant été vainement offert, notre gloire et la France entière ayant été sacrifiées à Hambourg, il
fallait subir sa destinée; et, pendant que Napoléon se débattait dans les angoisses et lés convulsions de ce nouvel accès de son agonie, nous et nos trente-neuf mille hommes, nous reprîmes paisiblement, en enfants
perdus pour notre pays, position de Travemunde à Razeburg et de Razeburg à l'Elbe, en attendant que, rentré à Hambourg, Davout achevât de mériter que non pas les habitants, encore moins les Français, mais les
alliés lui élevassent une statue.



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Message Publié : 20 Août 2026 16:22 
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Contra ; les arguments en défense de Grok !

Non, dans l’ensemble, les critiques acerbes de Thiébault ne sont pas fondées ; elles sont largement biaisées par une incompatibilité de caractère, des rancunes personnelles et un jugement partial, même si certains traits de Davout (sévérité excessive, rigidité) sont réels.

Le tome 5 des Mémoires du général baron Thiébault (publiés en 1895, couvrant 1813-1820) porte surtout sur le siège de Hambourg (1813-1814), où Thiébault sert sous les ordres de Davout comme commandant de division puis chargé des approvisionnements. Il y dresse un portrait très négatif : Davout serait un « mauvais général », violent, grossier, cruel, perdu dans les minuties, exigeant l’impossible, rebutant ses subordonnés, d’une obstination animale et incapable de vision d’ensemble. Thiébault critique notamment la décision de rester enfermé à Hambourg au lieu de rejoindre les armées principales, et multiplie les anecdotes malveillantes.

Ces critiques doivent être lues avec beaucoup de prudence pour plusieurs raisons :

Incompatibilité profonde de tempérament**. Davout était un disciplinaire inflexible, « esclave de la consigne », méticuleux jusqu’à l’excès et très dur avec les généraux (tout en étant paternaliste avec les soldats). Thiébault, plus indépendant d’esprit, aimait interpréter les ordres à sa façon et n’appréciait pas cette rigidité. Leur relation était conflictuelle dès le départ ; Thiébault est souvent décrit comme le critique le plus virulent de Davout.

Rancunes et ambitions déçues*. Thiébault se considérait plus intelligent et plus capable que plusieurs maréchaux (dont Davout) et regrettait de n’avoir pas reçu le bâton de maréchal. Ses *Mémoires sont réputés pour leur ton acide, leurs jugements sans concession et leurs « petites histoires malicieuses ». Des historiens comme John Gallaher (biographe de Davout) et d’autres notent qu’il réécrit souvent l’histoire pour servir ses ressentiments. Les Mémoires eux-mêmes ont une fiabilité discutée : publiés longtemps après sa mort (1846), ils mélangent notes personnelles et reconstructions, et sont parfois malmenés pour partialité.

Le bilan militaire de Davout à Hambourg*. La décision de tenir la place jusqu’à l’extrême (après l’abdication de Napoléon) est débattue : elle immobilisait un corps important (~30 000 hommes selon certaines estimations de Thiébault) loin des théâtres décisifs. Cependant, Davout obéissait aux ordres, organisa une défense efficace dans des conditions très difficiles (blocus, population hostile), maintint une discipline stricte et laissa son corps en relativement bon état. Les accusations d’atrocités ou de pillages (fonds de la Banque de Hambourg, actes arbitraires) portées contre lui en 1814 furent largement réfutées par son propre *Mémoire au Roi ; même Thiébault reconnut plus tard trois qualités « incontestables » chez Davout : l’intégrité financière, le souci des troupes et (dans une certaine mesure) d’autres mérites. Davout reste le seul maréchal de l’Empire jamais vaincu en bataille rangée, et sa réputation de « maréchal de fer » repose sur des succès majeurs (Auerstedt, Eckmühl, etc.).

Des contemporains et historiens soulignent que Thiébault, homme d’honneur, ne invente probablement pas de faits purement imaginaires, mais que la passion dénature le portrait. Même dans son récit critique, on perçoit chez Davout courage, intégrité et constance. La sévérité du maréchal était réelle et lui valut de nombreux ennemis, mais elle était aussi la source de l’efficacité de ses troupes.

En résumé, les critiques de Thiébault reflètent davantage un choc de personnalités et des frustrations personnelles qu’une évaluation objective. Elles apportent des détails intéressants sur le quotidien du siège, mais l’historiographie moderne (biographies de Davout, études sur Hambourg) les relativise fortement et confirme plutôt les qualités militaires et morales de Davout, malgré ses défauts de caractère.

Oui, sur ce point précis de la campagne d’août 1813, votre observation est largement exacte et constitue l’un des reproches les plus légitimes que l’on puisse formuler à l’encontre de Davout (ou plus exactement du dispositif d’ensemble).

Le plan de Napoléon et le rôle assigné à Davout
Après la rupture de l’armistice de Pleiswitz (17 août 1813), Napoléon ordonne une offensive convergente sur Berlin :
L’effort principal est confié à Oudinot (« Armée de Berlin », environ 60-70 000 hommes des 4e, 7e et 12e corps + cavalerie), partant du sud (région de Luckau/Baruth).
En appui, Girard (environ 9-15 000 hommes depuis Magdeburg) et Davout avec le 13e corps (environ 30-40 000 hommes, dont une division danoise, depuis Hambourg) doivent avancer depuis l’ouest/nord-ouest pour fixer ou menacer les forces de Bernadotte (Armée du Nord) et faciliter la prise de la capitale prussienne.

Davout n’est donc pas chargé de la marche principale sur Berlin, mais d’un rôle secondaire de diversion/appui et de nettoyage du Mecklembourg.

Les mouvements réels de Davout
Dès le 17-18 août, il passe à l’offensive, force la ligne alliée à Lauenbourg et avance victorieusement.
Il atteint la région de Wismar/Schwerin vers le 23-27 août (les sources oscillent légèrement : certaines indiquent le 23, d’autres le 27). L’avance est méthodique et prudente, typique de Davout (souci de ses lignes de communication, de la discipline et de l’organisation logistique).
Il y reste plusieurs jours (jusqu’aux tout premiers jours de septembre).
Apprenant la défaite d’Oudinot à Gross Beeren (23 août), il interrompt tout mouvement offensif plus loin et se replie progressivement derrière la ligne Lübeck-Lauenbourg, puis se retranche définitivement sur Hambourg.

Il n’y a effectivement aucune pointe sérieuse et énergique vers Berlin. La distance restante (Schwerin-Berlin ≈ 180-200 km) était importante, le terrain et les forces ennemies (Wallmoden, Vegesack, etc.) n’étaient pas négligeables, et surtout la coordination avec Oudinot était quasi inexistante (communications très difficiles).

Évaluation
Ce manque d’audace ou de rapidité est critiquable :
Il n’a pas exercé de pression suffisante pour soulager Oudinot ou forcer Bernadotte à disperser ses forces.
Une avance plus hardie aurait peut-être contraint l’Armée du Nord à réagir différemment (même si le succès d’Oudinot restait improbable face à des forces supérieures et mieux commandées sur ce théâtre).
Thiébault (et d’autres) y voient la confirmation du caractère trop prudent, lent et « administratif » de Davout, plus à l’aise dans la défense organisée que dans l’offensive audacieuse indépendante.

Cependant, plusieurs circonstances atténuent la responsabilité personnelle de Davout :
Ses ordres étaient secondaires et conditionnels (appuyer après ou en coordination avec Oudinot).
Il n’avait pas de vision claire de la situation générale (les nouvelles arrivaient avec retard).
Ses troupes étaient en partie des recrues et il devait protéger Hambourg et ses communications.
Une fois Oudinot battu, poursuivre seul vers Berlin aurait été risqué et isolé.

En résumé, sur cet épisode précis, la critique de lenteur et d’absence d’initiative offensive vers Berlin est fondée. Elle s’inscrit dans le tableau plus large d’un maréchal brillant en bataille rangée et en organisation, mais parfois trop rigide et peu entreprenant lorsqu’il opère de façon semi-indépendante loin de Napoléon. Cela n’efface pas ses qualités générales, mais explique une partie des griefs de subordonnés comme Thiébault.

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Message Publié : 20 Août 2026 22:24 
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Inscription : 14 Déc 2002 16:30
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Il apparaît, à la réflexion, que Davout n'a pas compris son rôle ou n'a pas voulu risquer son corps d'armée dans une aventure. Il est évident que sa station à Schwerin n'a servi à rien et n'a soulagé aucunement Oudinot. Il pouvait être rendu à Domitz dès le 21 août, voire le 20 et marcher hardiment sur Berlin. Walmoden n'était pas en position de l'inquiéter et dans ce cas, il est probable que Bernadotte aurait détaché 20 000 hommes de ses gros pour prendre Davout de front, alors que Walmoden l'aurait pris de flanc. C'était une occasion de se procurer un succès, car 45 000 hommes ne pouvaient causer un échec flagrant contre Davout. Sauf à considérer que ce dernier bénéficiait d'une réputation usurpée, comme l'avança Thiébault...

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