L'Énigme des Invalides

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 Sujet du message : Napoléon et l'ordre oblique
Message Publié : 10 Juil 2022 12:00 
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1En 1976, parut aux éditions Copernic dans la collection « Nation Armée », l’ouvrage Écrits militaires, 1772-1790 de Guibert, rassemblant l’Essai général de tactique et le Traité de la force publique, qui n’étaient pas reparus depuis 1804 avec la parution des Œuvres militaires de Guibert. Les militaires plus ou moins initiés aux ouvrages de tactique n’avaient pas oublié Guibert, comme le montra la place que de Gaulle accorda à Guibert dans deux de ses ouvrages majeurs, Le Fil de l’épée et La France et son armée, publiés respectivement en 1932 et 1938. En revanche, le Français ordinaire ne connaissait pas Guibert (mais le connaît-il aujourd’hui ?), à l’exception de passionnés d’histoire militaire, dont le nombre n’est certainement pas à négliger. Il était nécessaire de souligner l’intérêt que le lecteur pourrait avoir pour un tel ouvrage. C’est pourquoi une quatrième de couverture très explicite fut imprimée : « Le comte Jacques de Guibert (1743-1790), officier exemplaire, qui a tiré les leçons de la défaite de Rossbach et prôné une réforme audacieuse de l’Armée française fondée sur une véritable révolution politique. Dans son Essai général de tactique (1772), Guibert prévoit l’avènement des guerres nationales et même des guerres totales. De ces vues prophétiques, il tire des conséquences pratiques dont un général français fera directement son profit : Napoléon Bonaparte. Trente ans à l’avance, il avait annoncé l’effondrement d’Iéna. »

2Afin de souligner les propos tenus, quatre citations furent placées en frontispice, l’une de Napoléon, l’autre de Washington, les deux dernières étant de Voltaire et de Guibert lui-même. Nous ne citerons que les deux premières, car nous les retrouverons par la suite dans notre propos : « L’Essai de tactique est un livre propre à former de grands hommes » (Napoléon) ; « Les œuvres du Colonel de Guibert sont les compagnons de ma gloire » (Washington).

1 Soboul (Albert), Le Premier Empire, Paris, PUF, « Que sais-je ? », [1973] 1980, p. 53.
3L’historiographie récente n’a pas remis en cause ce lien entre le tacticien des Lumières et l’Empereur. En 1973, Albert Soboul évoquait ce lien dans son « Que sais-je ? » consacré au Premier Empire : « Pour la conduite de la guerre, la Révolution avait rompu avec les méthodes classiques que Frédéric II avait portées à leur plus haut point de perfection : elle avait inauguré la guerre de masse. La nouvelle doctrine s’était d’ailleurs affirmée vingt ans auparavant, non sans d’évidentes contradictions : en 1772, le comte de Guibert avait publié son Essai général de tactique et Duteil De l’usage de l’artillerie nouvelle dans la guerre de campagne en 1778. Le jeune Bonaparte s’était nourri de ces théoriciens ; mais c’est à la Révolution qu’il dut de pouvoir porter à la perfection le nouvel art de la guerre. » 1

2 Tulard (Jean), Napoléon, Paris, Hachette, Pluriel, [1977] 1987, p. 195-196.
3 Ce montage, sans véritable valeur historique, a été réalisé par une agence photographique. Nous re (...)
4Jean Tulard n’émit pas en 1977 un avis différent de celui de Soboul dans son fameux Napoléon ou le mythe du Sauveur : « Les idées stratégiques de Napoléon n’étaient pas neuves ; elles venaient tout droit de Guibert et du principe divisionnaire : articulation de l’armée en corps d’armée autonomes formés de deux ou trois divisions d’infanterie, une division de cavalerie, de l’artillerie et des services. » 2 Pour prendre un dernier exemple, citons le très bon ouvrage de vulgarisation de Thierry Lentz, Napoléon : « Mon ambition était grande », publié en 1998. À la page 71, sur la page de présentation du chapitre IV intitulé « Le Dieu de la Guerre (1800-1810) », nous avons droit à une photographie de la trousse de campagne de l’Empereur, mise en valeur par un montage photographique avec deux livres grands ouverts 3. Sur la page droite du livre aux dimensions les plus réduites, nous pouvons lire ce titre : Essai général de tactique. Ce joli montage est en parfaite adéquation avec ce que Thierry Lentz écrit à la page 86, affirmant que « jeune, il avait découvert le fondement de sa stratégie dans les commentaires de Guibert sur les campagnes de Frédéric le Grand ».

4 Bonaparte (Napoléon), Œuvres littéraires et écrits militaires, Paris, Tchou, [1967] 2001, I, p. 28 (...)
5 Las Cases (Emmanuel de), Le Mémorial de Sainte-Hélène, Paris, Flammarion, Les Grands Mémoires, 195 (...)
5Un tel rapport entre Frédéric II, Guibert et Napoléon est difficile à remettre en question, puisqu’une œuvre aussi capitale dans la légende napoléonienne que Le Mémorial de Sainte-Hélène ne contredit pas du tout ces assertions, loin de là. Le problème est qu’il n’est pas aisé de récolter des propos intéressants de la part de l’Empereur sur Guibert, tant dans Le Mémorial que dans d’autres écrits plus personnels. Ces commentaires relativement communs ne laissent pas transparaître l’opinion napoléonienne. Ainsi, dans ses écrits de jeunesse, Napoléon n’évoqua l’Essai général de tactique que dans les notes qu’il prit à la lecture d’un pamphlet intitulé L’Espion anglais. Cette mention ne tient qu’en une seule phrase : « En [17]72, il fit paraître son Traité de tactique qui causa le plus grand bruit à cause de sa préface qui était fort hardie, ce qui l’obligea à voyager. » 4 Le Mémorial de Sainte-Hélène n’offre pas quelque chose de plus volumineux, mais le rapport entre Napoléon et Guibert y est plus évident. Pour la journée du 10 novembre 1816, Las Cases décrivit les lectures de Napoléon des derniers jours : « Depuis quelques jours, l’Empereur, dans ses lectures, s’occupe de guerre, de fortifications, d’artillerie, etc. Il a parcouru Vauban, le Dictionnaire de Gassendi, quelques campagnes de la Révolution, et la Tactique de Guibert, qui l’attache fort. »5

6Las Cases établit dans ce passage une relation très particulière entre l’Empereur et l’Essai général de tactique. Seulement, à la date du 10 novembre 1816, le général Bertrand, dans ses Cahiers de Sainte-Hélène, ne fit aucunement mention de Guibert, ne signalant uniquement que certains propos tenus par l’Empereur à la lecture des journaux de la campagne de 1792. Sachant que Bertrand ne vivait pas à Longwood, mais à Hut’s Gate, contrairement à Las Cases, il se pouvait qu’il arrivât plus tard et manquât une partie de la conversation.

6 « Il s’est remis sur son canapé, et a pris les Mémoires de Noailles ; il en a lu tout haut quelque (...)
7 « Berwick était un bon général, mais de second ordre. Il est difficile de décider la question du s (...)
8 Dans sa biographie de Catinat, Emmanuel de Broglie affirma que cette critique sévère eut un certai (...)
7On pourrait se contenter de cette justification, s’il ne s’agissait pas du seul paradoxe. Las Cases n’était pas porté sur les questions militaires, si bien qu’il ne mit que des éléments attendus, hormis quelques passages occultés par accident – sur Berwick notamment pour la journée du 29 octobre 1816 6, mais nous pouvons avoir une idée de ce qui fut dit grâce au journal de Bertrand, à la date du 10 janvier 1821 7 – et quelques surprises, comme cette critique vive de Catinat le 28 août 1816, rompant avec des écrits de jeunesse comme la Lettre à Buttafuoco de 1791 qui comparait, dans la plus pure tradition des Lumières, Catinat aux hommes de l’Antiquité 8.

9 Quand la traduction du texte était clairement erronée, nous avons utilisé le manuscrit conservé au (...)
8Le rapport entre le « modèle militaire prussien » véhiculé notamment par Guibert en France et l’Empereur peut paraître très différent de l’image que l’on en a traditionnellement, si nous jetons un œil sur Les Cahiers de Sainte-Hélène du général Bertrand. Ces Cahiers n’eurent pas la même audience que Le Mémorial car ils furent publiés tardivement, entre 1949 et 1959. Leur forme est radicalement différente. Alors que Las Cases produisit un texte très enjolivé, lissé, poli, et parfois manipulé, Bertrand écrivit des notes pour lui-même, dans un style sténographique relativement illisible, ce qui explique pourquoi une partie de ce témoignage exceptionnel nous a encore à ce jour échappé. En dépit des erreurs de lecture et d’interprétation contenus dans la version publiée par Paul Fleuriot de Langle 9, il est évident que l’Empereur apparaît sous un autre jour, plus proche du proscrit amer dépeint par le général Gourgaud dans son Journal de Sainte-Hélène – paru également trop tard et jamais en intégralité – que du héros martyr décrit par Las Cases. Le témoignage de Bertrand peut être considéré parmi les plus sincères écrits des exilés de Sainte-Hélène, car brut, sans dissimulations, terriblement cru, voire cruel, mais si véridique.

10 Fleuriot de Langle ne donna pas plus de précisions quant à la datation.
9Les Cahiers de Sainte-Hélène surprennent dans le domaine militaire. Tandis que Las Cases ne fit référence qu’une seule fois à Guibert – rappelons qu’il partit dès le mois de décembre 1816 –, Bertrand mentionna au moins cinq fois le nom de Guibert, la première fois le 23 octobre 1817, la seconde le 30 janvier 1818, la troisième à la fin du mois d’août 1818 10, la quatrième le 10 novembre 1818 et la cinquième en 1820, à une date indéterminée. À travers ces extraits, nous voyons un rejet catégorique de l’Essai général de tactique, loin de toutes les idées développées depuis près de deux siècles.

11 Fleuriot de Langle commit une erreur de lecture en datant l’extrait en question du 23 octobre. Le (...)
12 Bertrand (Henri-Gatien), op.cit., I, p. 289.
13 Ibid., p. 289-290.
10Le 24 octobre 1817 11, la première référence à Guibert dans le texte de Bertrand nous fait entrer dans le vif du sujet : « On parle des discussions sur la tactique de Guibert et de Meunier Delaplace. »12 Fleuriot de Langle commit ici une erreur grossière en insérant une note sur « Meunier Delaplace », sans évoquer une seule de ses œuvres militaires, et pour cause ; Jean-Baptiste Meusnier de La Place (1754-1793), officier du génie, est connu pour ses écrits sur l’aérostation dans la décennie 1780, et non pour un quelconque débat tactique avec Guibert. Le manuscrit donne les noms en abrégé : « Guib. » et une abréviation qui a été lue comme étant « Meun. D. », mais qui semble être « Mesn. D. ». Il ne fait pas de doute que Napoléon parlait de la confrontation entre Guibert et Mesnil-Durand. Alors que dans la version imprimée du journal de Bertrand, Guibert apparaît plutôt comme un sujet qui aurait fort bien pu en être un autre, le manuscrit, trop abrégé et difficilement lisible, accorde plus d’importance à cette discussion. Les propos de l’Empereur, tels qu’ils ont été retranscrits par Fleuriot de Langle, présentent des réflexions sur l’infanterie, mais aussi sur l’attaque en ligne ou en colonne, un des principaux points de discorde entre Guibert et Mesnil-Durand : « Les voltigeurs sont excellents. Opposer les grands hommes aux petits est une idée neuve qui m’appartient. (…) Les idées ne sont pas fixées aujourd’hui sur la manière d’attaquer. Un général ne sait jamais s’il doit attaquer en ligne ou en colonne. S’il attaque en ligne, il est faible contre une attaque de cavalerie qui le prend en flanc. Devant les Russes, par exemple, qui emploient à merveille leur cavalerie, cela est très dangereux. Si vous attaquez en colonne, vous n’avez pas de feux. À Waterloo, la Garde n’a pas eu le temps de se déployer, n’a pas fait de feux, ce qui a occasionné la déroute. » 13

11Explicitement, l’apport de Guibert à l’art militaire est remis en cause. En affirmant que « Les idées ne sont pas fixées aujourd’hui sur la manière d’attaquer », qu’« un général ne sait jamais s’il doit attaquer en ligne ou en colonne », Napoléon soulignait que Guibert n’apportait aucune solution au débat entre la ligne et la colonne. En évoquant Waterloo, grande obsession de l’exilé de Sainte-Hélène, ce dernier donnait un cas pratique reléguant les écrits de Guibert à la simple théorie, susceptible de ne pas être en adéquation avec la réalité. Napoléon revendiquait, de fait, une œuvre militaire pratique, à l’opposé de Guibert, ce qui lui permit de s’ériger en modèle militaire plus important. Ce sont des décisions, des faits concrets qui firent de l’Empereur un exemple militaire plus probant.

14 Le mois de janvier est très fragmenté dans le manuscrit, si bien que nous n’avons personnellement (...)
15 Bertrand (Henri-Gatien), op.cit., II, p. 47.
12Toutefois, l’avis de Napoléon sur Guibert est encore quelque peu voilé, au vu des notes de Bertrand. La critique de Guibert par Napoléon n’était encore, semble-t-il, qu’au stade embryonnaire, si bien que le 30 janvier 1818 14, l’Empereur donna raison à Guibert, et c’était bien la seule fois. « Un général en chef doit savoir l’artillerie et le génie. Guibert avait raison de soutenir que tout officier général devrait avoir été, un an ou deux, capitaine en second d’artillerie. » 15

13Concession de bonne foi de la part de Napoléon ou suite logique de la phrase recueillie par Las Cases le 10 novembre 1816 ? Napoléon aurait-il donc finalement admiré le tacticien des Lumières, en partie ou totalement ? Pourquoi ne pas songer à une troisième voie ? Pourquoi ne pas envisager qu’en donnant raison à Guibert, Napoléon donnait en fait raison à son propre destin, donc à lui-même ? N’oublions pas que l’arme de Napoléon était l’artillerie, et qu’avant d’être général de brigade, il arriva jusqu’au grade de chef de bataillon dans l’artillerie. À travers Guibert, Napoléon pouvait ici se présenter encore une fois comme le meilleur officier général.

16 Ibid., p. 152.
14Sept mois plus tard, en août 1818, la rupture était entièrement consommée à travers une note laconique de Bertrand :« Conversation sur la Tactique de Guibert – ouvrage vide, mais il avait 24 ans. »16 Le thème de la conversation était encore porté sur le génie, mais aucun détail n’est donné sur Guibert. La critique est lapidaire, sans explications, avec l’âge pour seule circonstance atténuante. Ce livre serait donc une erreur de jeunesse de Guibert, la jeunesse excusant de nombreuses choses, comme les fameux 27 ans du général Bonaparte expliquant l’amour porté à Joséphine… Le thème de l’âge fut repris le 10 novembre 1818 et servit d’introduction à un développement bien plus conséquent :

« L’Empereur dicte une note sur les fortifications de campagne. Il se promène dans le jardin. Il parle de Guibert, le critique et fait une note à ce sujet. (…) L’Empereur dicte une note sur la composition d’un bataillon, d’un régiment, d’une brigade. Discussion sur la Tactique de Guibert (…) Guibert a fait sa Tactique à 24 ans. Barrère dans sa prosopopée de Guibert dit que le général Washington et le général Bonaparte avaient dans leurs poches la Tactique de Guibert et qu’ainsi on lui doit une partie de leur succès. Il se trompe bien !

(…) Guibert écrit bien, mais il a des idées vagues, de l’esprit, rien de positif. On a trop de bagages (écrit-il). Bien. Combien en faut-il ? Il ne le dit pas. Il proscrit les entreprises de fournitures et préfère les fournisseurs régimentaires. Cela peut se soutenir, mais il fallait discuter et ne pas imposer. C’est une question importante. J’ai employé des fournisseurs régimentaires et j’avais un homme excellent en M. Maret. Cependant, je ne suis pas convaincu que c’eût été une bonne chose.

(…) Guibert ne connaît ni l’histoire de Frédéric ni celle de César. Il dit que César, allant en Afrique, n’emporta pas de vivres et que c’est la caractéristique d’un grand homme. Cela n’est propre qu’à donner des idées fausses sur la guerre. Pourquoi ne pas porter des vivres avec soi ?

- "Il aurait perdu du temps, dérangé son mouvement, son opération.

- À la bonne heure.

- Il n’a pu faire autrement.

- Bien. "

Une preuve que cela eût été sage (d’emporter ses vivres), c’est qu’il envoya ensuite chercher des blés en Sicile. Guibert dit que les Romains ne s’occupaient pas des vivres. Il a tort. Ces détails manquent souvent dans l’histoire. Néanmoins, on voit beaucoup d’exemples du contraire. César avait réuni ses vivres à Nevers, qui dépendait du pays d’Autun. Les Autunois se révoltèrent, il fut obligé de revenir protéger les magasins qui contenaient tous ses vivres. Il marche sur les Helvètes. Les Autunois ne lui envoyant pas de vivres, il revint pour cela. Les Helvètes prirent sa retraite pour une fuite et l’attaquèrent. Guibert dit que le soldat doit jeûner. C’est une sottise. Il ne peut jeûner, il doit vivre comme les gens du pays : de pommes de terre, de viande, etc. Il faut qu’il mange. Guibert semble vouloir dire :"donnez-moi une armée à conduire et vous verrez comme je la mène″. Il l’eût probablement mal conduite. Il avait trop d’esprit. Appelé au Conseil, Guibert a envoyé dans les régiments des colonels en second et des majors – ce qui aurait perdu l’artillerie et le génie.

(…) Il y a trop d’esprit dans l’ouvrage de Guibert. Il n’en faut pas tant à la guerre, mais du bon sens. Il faut aller droit son chemin. C’est surtout un métier de bon sens. Guibert dit qu’autrefois on ne savait pas marcher, que la guerre est dans les jambes. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il ne faut pas de positions ? Il dit que l’ordre oblique fut inventé par Frédéric. Cependant, il a existé de tous temps ; qu’on n’a jamais gagné de batailles que par l’ordre oblique. C’est un amas de choses mal digérées. Le bon dit que quand on veut attaquer un point, il faut y porter toutes ses forces, et il n’y a homme si simple, qui ait jamais attaqué que cela ne fût fait. Guibert veut des places par province. Qu’a à faire la province, qui est un district politique avec les places qui sont une chose physique ? Pourquoi faudrait-il une place par province plutôt que par diocèse ou par département ?

17 Ibid., p. 195-198. Une mise en forme différente du texte original a été opérée pour la version imp (...)
(…) Il faut dire nettement ce qu’on veut. J’ai cherché plusieurs choses dans l’ouvrage de Guibert et n’y ai rien vu de positif. »17

15Il s’agit du commentaire le plus détaillé sur Guibert dans les Cahiers de Sainte-Hélène. Nous remarquons que les phrases mises en exergue par Ménard en 1976 sont en réalité apocryphes. Napoléon critiquait Guibert car celui-ci n’était qu’un théoricien, revenant ainsi à une idée déjà émise le 24 octobre 1817. Il dénigrait le tacticien au point d’affirmer que ce dernier, qui se référa plusieurs fois aux Anciens dans ses écrits, ne connaissait pas leur histoire, ni celle de Frédéric II, modèle militaire de Guibert qui décida de venir à Potsdam pour l’admirer.

16La phrase finale sur l’Essai général de tactique lors de la conversation rapportée par Bertrand le 10 novembre 1818 est en parfaite contradiction avec celle du 30 janvier 1818. Changement d’opinion ? Lente mise au point de la diatribe qui poussa Napoléon à faire une concession à Guibert ? Difficile de trancher. Deux éléments peuvent nous surprendre cependant. Le premier est la défense de l’idée d’emporter des vivres avec l’armée. La Grande Armée le fit, mais n’avait-elle pas aussi vécu sur le pays, montrant des carences dans l’approvisionnement ? Le second est le reproche fait à l’idée que la guerre se fait avec les jambes des soldats. Or, quelle est la caractéristique que nous avons retenue pour les guerres de la Révolution et de l’Empire ? La guerre de mouvement, la vitesse des armées françaises. La guerre était faite avec les jambes des soldats de la Grande Armée, ce qui n’empêchait pas la prise de positions. Napoléon pourrait donc en fait apparaître ici comme celui qui transcenda Guibert, aussi bien dans la pensée stratégique que dans la connaissance des Anciens. Les références à la Guerre des Gaules nous rappellent que Napoléon dicta à Sainte-Hélène un Précis des guerres de Jules César.

18 Pour l’année en question, le repérage est plus ardu.
17La dernière allusion à Guibert chez Bertrand date certainement de l’année 1820 18. Elle peut être comparée à une citation du Précis des guerres de Frédéric II, lui aussi dicté à Sainte-Hélène :

19 Ibid., p. 445-446.
« Frédéric est un bon général audacieux. Il a surtout de bonnes troupes, une valeureuse cavalerie. Il n’agit au reste jamais mieux que quand il est au désespoir. Mais ses plans ne sont pas toujours bien conçus. Il n’a pas fait faire de progrès à l’art (de la guerre) comme on l’a dit. Ce n’est pas en vertu d’un nouveau système de guerre, qu’il a vaincu. C’est une charlatanerie d’appeler cela l’ordre oblique, de prétendre qu’on s’avance par échelon ou seulement par une aile sans que l’ennemi puisse vous voir. On voit à 600 toises devant soi et dans toutes les positions. (…) C’est alors le mouvement de Leuthen. C’est très beau. Mais le mouvement de Kolin, lui, est une sottise. On ne peut comparer la sagesse et la folie ; or on a prétendu présenter le mouvement de Kolin comme un chef-d’œuvre. Guibert avec son culte fanatique (pour Frédéric) et sa connaissance de la langue (allemande) en veut faire une merveille. On ne peut abuser d’une manière plus ridicule des gens à qui l’on s’adresse (…). » 19

20 Bibliothèque historique et militaire : dédiée à l'armée et à la garde nationale de France, 1842, V (...)
« Des militaires français, admirateurs de l’ordre oblique, parmi lesquels Guibert, ont poussé l’illusion jusqu’à prétendre que les détachements du duc Ferdinand, à Creveld, et à Wilhemsthal, sur les flancs de l’armée française, étaient des corollaires brillants de l’ordre oblique, au mépris de ce principe :"Ne mettez entre les divers corps de votre ligne de bataille, aucun intervalle par où l’ennemi puisse pénétrer″. Si la violation de ce principe lui a réussi, c’est que le comte de Clermont commandait les Français. »20

21 Bertrand (Henri-Gatien), op.cit., I, p. 216.
18La critique de l’ordre oblique était déjà apparue le 10 novembre 1818. Deux ans après cette date, il ne fit qu’insister sur ce point. En fait, à travers Guibert, ce fut à Frédéric II que l’Empereur s’attaqua. Il conçut cette idée au moins à partir du 13 avril 1817, exprimant la volonté d’écrire le Précis des guerres de Frédéric II, qu’il dicta finalement. Son objectif était explicite : « Ce sera un ouvrage intéressant et instructif, qui diminuera probablement la gloire de Frédéric. » 21 Les extraits contre Guibert soulignent que Napoléon se focalisait sur l’ordre oblique, pour lequel le roi de Prusse avait été loué au XVIIIe siècle. Les considérations sur l’ordre oblique dans les Cahiers de Sainte-Hélène sont une version « brute » du Précis.

22 Bibliothèque…, p. 915.
19Dans le Précis des guerres de Frédéric II, la définition de l’ordre oblique est la suivante : « Les uns disent que toutes les manœuvres que fait une armée, soit la veille, soit le jour d’une bataille, pour renforcer sa ligne sur sa droite, son centre ou sa gauche, soit même pour se porter derrière l’ennemi, appartiennent à l’ordre oblique... (...) D’autres disent que l’ordre oblique est cette manœuvre que le roi faisait exécuter aux parades de Potzdam, par laquelle deux armées étaient d’abord en bataille parallèlement. Celle qui manœuvre se porte sur une des ailes de son adversaire, soit par un système de colonnes serrées, soit par un système de colonnes ouvertes, et se trouve tout d’un coup, sans que le général ennemi s’en soit aperçu, sur une de ses ailes, l’attaque de tous côtés, sans que l’on ait le temps de la secourir. »22Cette double définition, à laquelle Napoléon ne donna pas d’origine, met surtout en évidence le renforcement d’une partie de l’armée. En fait, elle pourrait trouver ses sources dans de nombreux ouvrages de tactique du XVIIIe siècle, l’Essai général de tactique compris. Pourtant, la deuxième partie de la définition donnée par Napoléon, faisant allusion aux parades de Potsdam, semble s’attaquer à Guibert, sachant que ce dernier était le « visiteur de Potsdam » le plus connu de son temps.

23 Guibert (Jacques de), Écrits militaires, 1772-1790, Paris, Copernic, « Nation Armée », 1976, p. 18 (...)
24 Bonaparte (Napoléon), op.cit., I, p. 215.
20Le problème est que certaines réflexions de Napoléon sur Guibert ne sont pas justes, et notamment à propos des idées de Guibert sur l’ordre oblique. Napoléon dit que Guibert attribua entièrement à Frédéric la paternité de cet ordre, mais le tacticien français, ne dit-il pas dans son Essai général de tactique que « cet ordre [était] si fameux chez les Anciens, mais (…) aucun de leurs tacticiens ne nous a fait connaître le mécanisme intérieur. Le roi de Prusse est le premier moderne qui l’a exécuté par principes, et qui l’a adapté à la tactique actuelle » 23 ? Il semble que Napoléon se méfia toujours de cette idée d’ordre oblique, si bien que dans ses annotations d’un ouvrage sur Frédéric II, aucune allusion ne fut faite à l’oblique. Le général Colin écrivit en 1901 que cela était dû à la mémoire prodigieuse de Napoléon qui assimilait facilement toute conception stratégique 24, mais on pourrait se demander si ce n’était pas le caractère commun à toutes les guerres qui poussa Napoléon à ne rien prendre en note concernant la stratégie frédéricienne. Cependant, cela n’explique pas tant de sévérité envers Frédéric et Guibert. Il faudrait alors se poser la question des raisons de ces critiques, et se demander même s’il n’y avait pas des raisons un peu plus profondes, mais tout cela ne peut être considéré que comme des hypothèses.

21L’Empereur savait qu’il devait construire sa légende, un mythe napoléonien pour la France vaincue, victime des Ultras et contrainte à l’oubli de 25 ans de gloire militaire. On aura remarqué que Napoléon fit peu de commentaires sur les erreurs stratégiques commises, prétextant généralement des causes physiques – sa crise de vomissements peu de temps avant Leipzig –, naturelles – les inondations avant la mêmebataille ou le fameux terrain détrempé de Waterloo –, ou des trahisons de lieutenants. Ces considérations sur ses propres échecs s’opposent totalement aux commentaires faits sur Turenne ou sur Frédéric, qui apparaissent plus incisifs dans les Cahiers de Sainte-Hélène. La remise en question par Napoléon de ces« modèles militaires » avait pour but de s’ériger lui-même en un plus grand « modèle militaire », mais en avait-il besoin ? La lecture des prises de notes de Bertrand nous donne un sentiment mitigé devant certains mélanges de considérations militaires pas toujours précises – Bertrand laissa beaucoup de blancs à la place de noms de places assiégées – et d’affirmations parfois de mauvaise foi.

25 Stendhal n’écrivit-il pas en 1818 dans une ébauche intitulée Vie de Napoléon, que celui-ci était « (...)
22La critique contre Guibert dépassait complètement le cadre de l’ordre oblique et de l’influence prussienne. Napoléon voulait se démarquer de la pensée militaire des Lumières. Afin de saisir l’opportunité d’incarner un « modèle militaire » dépassant tous ceux qui l’avaient précédé, Napoléon devait se mettre pleinement en valeur et abaisser ceux susceptibles de paraître – même en partie – aussi grands que lui. Il passa ainsi beaucoup de temps à la fin de sa vie à parler de César, le plus grand conquérant de l’histoire de l’Occident jusqu’à l’épopée napoléonienne 25 ; Turenne, le plus grand modèle militaire français ; et Guibert, considéré comme le plus grand penseur militaire des Lumières avec Folard, méprisé par l’Empereur à Sainte-Hélène. Un seul grand homme devait s’imposer à la France, qui fut supérieure à Rome pendant un quart de siècle : Napoléon.

26 Bertrand (Henri-Gatien), op.cit., III, p. 162-163.
23Cependant, ces réflexions sévères ne furent pas connues du public, le Mémorial de Sainte-Hélène ayant rappelé le souvenir de la gloire impériale et imposé l’idée d’un attachement de Napoléon à l’Essai général de tactique. De plus, Napoléon se reprocha tant de sévérité envers les grands hommes de guerre qui le précédèrent. Le 25 avril 1821, dix jours avant sa mort, et un jour après avoir terminé son testament, il évoqua une dernière fois à Bertrand ses dictées militaires de Sainte-Hélène, exprimant alors certains regrets : « Les (…) ouvrages sur César, Turenne et Frédéric sont moins importants. (…) [les commentaires sur] César, Turenne et Frédéric sont peu de chose. »26

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"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

Napoléon.


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Message Publié : 10 Juil 2022 12:27 
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L'ordre oblique, vanté par Guibert, et pratiqué par Frédéric II (Rossbach, Leuthen, Kollin, etc) fut considéré à la fin du XVIIIème siècle, comme le nec plus ultra de la manoeuvre. Mais Napoléon le critiqua à Sainte-Hélène et n'y eut pas recours dans les grandes batailles.

Ni à Austerlitz, ni à Iena, ni à Friedland, ni à Wagram, ni à la Moskowa, ni à Dresde, ni à Wachau, encore moins à Waterloo...

Sur les manoeuvres de la campagne d'Italie, c'est moins évident.

Cependant, l'Empereur s'adapte avant tout au terrain et tout son art consiste à concentrer ses forces pour balancer celles de l'ennemi.
Certes, Napoléon ne s'interdit pas pas de manoeuvrer par les ailes, ce que l'on pense se rapporter à l'ordre oblique. Mais on voit que dans les grandes batailles de l'Empire, ce n'est pas ce qui s'est passé !

A Austerlitz, il pousse son adversaire à la faute et justement, à manoeuvrer selon l'ordre oblique, puisque plus du tiers de l'armée austro-russe forme les colonnes de Buxhoevden, destinées à envelopper l'aile droite de Napoléon sous Davout. Pour cela, il est inévitable de dégarnir le plateau de Pratzen, et c'est de cela dont Napoléon profite : il s'empare de la position centrale de l'ennemi et rejette son aile enveloppante qui est ainsi cernée entre son artillerie et les étangs gelés. Lannes, de son côté, sécurise son aile gauche.

A Iena, c'est encore plus simple : il rassemble le gros de ses forces à front renversé, sans que les Prussiens ne décèlent sa présence à temps. Ses effectifs sont supérieurs et la tactique des tirailleurs met en échec les feux de salves des automates prussiens ! L'artillerie fait le reste et la cavalerie achève de mettre en désordre les fuyards...

Friedland est une bataille de rencontre. Napoléon ne croit pas que Benningsen tentera de franchir l'Alle pour l'attaquer dans son flanc, mais il fait suivre l'armée russe pour l'empêcher de gagner Koenigsberg. Le corps de Lannes est détaché en avant à cet effet. Mais l'incroyable se produit : le général russe ne croit avoir affaire qu'à un faible détachement français et décide de franchir la rivière : mais Lannes le bloque puis le ralentit à un contre quatre ! S'éclairer, se déployer prend du temps et Lannes profite de tous les accidents du terrain pour s'opposer aux masses russes. Napoléon -averti à temps- accourt avec le gros de ses forces. Il voit de suite le point faible de l'ennemi : les ponts de Friedland : s'emparer des ponts, c'est gagner la bataille. Ney est lancé comme un bélier sur le centre russe, soutenu voire devancé par les canons de Sénarmont !

Wagram est difficile à analyser à l'aune de l'ordre oblique : le front s'étend sur 20 km, la densité des troupes est donc faible par endroit. Il y a -au départ- une intention de déborder ou de repousser par la droite l'aile gauche autrichienne. Cela ne s'effectue pas, notamment à cause du raté de Bernadotte. L'archiduc Charles tente à son tour une manoeuvre d'aile : mais agir sur les ailes, ce n'est pas l'ordre oblique à proprement parler... Il pousse sur la gauche française par sa droite, mais échoue finalement suite à la réaction de Masséna. Dès-lors, c'est au centre que survient la décision, suite à la mise en place d'une formidable batterie qui met en pièces l'infanterie autrichienne. Il n'y a plus qu'à exploiter, l'archiduc n'ayant plus de réserves pour colmater la brèche qui se dessine...

Le seul adepte de l'ordre oblique, c'est Marmont, qui veut faire aussi bien que son mentor, sinon mieux. En 1812, opposé à Wellington, il met en oeuvre l'ordre oblique et menace de l'envelopper par la gauche anglaise, deux fois de suite (pour éviter les attaques frontales, déjouées par le feu de l'infanterie anglaise). L'Anglais se replie à chaque fois. Mais à la 3ème (Les Arapiles), Wellington fait front et prend Marmont en flagrant délit de marche. De plus, ce dernier, blessé, doit se retirer du combat. L'échec tourne au désastre ! Les troupes de Marmont sont percées par le centre et l'aile droite écrasée !

L'ordre oblique n'est pas à mettre entre toutes les mains...

_________________
"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

Napoléon.


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