L'Énigme des Invalides

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 Sujet du message : Rapport sur Alger
Message Publié : 21 Juil 2014 22:36 
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Rapport rédigé le 28 juillet 1802, à la demande de Decrès par Jean bon Saint-André, commissaire général dans les départements de la rive gauche du Rhin, et ancien consul à Alger.

« Si nous étions en guerre avec les Algériens, quelles mesures seraient à prendre pour les empêcher de nous faire du mal ?
Si la guerre éclatait avec Alger, on n'aurait pas à craindre que ce peuple vînt avec une armée tenter une invasion sur le territoire de la république; mais, suivant l'usage de ces barbares, leurs corsaires se répandraient sur les points de passage de notre commerce du Levant et des colonies pour intercepter nos navires marchands; ils viendraient sur nos côtes et celles d'Italie, de Gênes, d'Espagne et de Corse pour troubler notre cabotage; ils chercheraient à s'insinuer dans nos anses, nos baies ouvertes, nos criques; à descendre sur les points indéfendus de nos côtes, pour y enlever des bestiaux, des denrées, saisir les hommes, les femmes, les enfants, et les emmener en esclavage. Le genre d'attaque détermine celui de la défense et vous le connaissez mieux que moi, citoyen ministre; ils consistent:
1° A donner aux bâtiments marchands des escortes suffisantes pour débouquer le détroit de Gibraltar, ou les garantir pendant leur navigation sur la Méditerranée, dans l'Archipel, sur les côtes d'Asie, d'Afrique et de la Grèce.
2° A faire escorter de même notre cabotage.
3° A établir des croisières sur nos côtes, au détroit de Gibraltar, dans le canal de Malte, au cap Bon, à Kérigo, à Rhodes, etc., etc.
Dans une guerre telle que celle d'Alger, il me semble qu'il faut répandre les frégates sur la Méditerranée, en confier le commandement à des hommes instruits à la fois et audacieux, punir sévèrement ceux qui se laisseraient prendre., parce qu'il est plus humiliant pour un pavillon français de se baisser devant un pavillon barbaresque que devant tout autre; ne pas tolérer de la part des officiers les relâches sans motifs, et les séjours oiseux dans les ports, où l'on n'apprend pas son métier, et où l'on ne le fait pas; être toujours en mouvement, se trouver partout; et comme la guerre algérienne n'a rien qui puisse tenter la cupidité, stimuler les officiers par des récompenses d'honneur, et les équipages par une prime proportionnée aux difficultés et à l'importance de la victoire. Ce n'est pas à un amiral que je dois me permettre d'observer que le service actif des frégates est la véritable école des marins, et qu'une guerre algérienne, dirigée par ses ordres, aurait pour effet nécessaire de former de bons hommes. Voilà pourquoi principalement je pense qu'il serait utile de multiplier les moyens de ce genre, même au-delà des besoins réels.
4° Le service des batteries, et en général celui de toute la côte, devrait être fait avec la plus rigoureuse surveillance. Une seule famille, un seul individu emmené esclave en Alger, est un grand malheur; c'est un de nos concitoyens privé de ses droits les plus précieux. La garde nationale, la troupe de ligne, les canonniers, doivent être en activité perpétuelle; des patrouilles, surtout de nuit, doivent succéder aux patrouilles dans les endroits suspects. Il faut en un mot faire la garde comme contre des voleurs qui cherchent à surprendre.
5° Les îles d'Hyères, celles de Rotoneau. celles de Sainte-Marguerite, le golfe Juan, celui de Fréjus, etc. , méritent une attention plus particulière que tout le reste, et leurs garnisons doivent être renforcées là où il y en a, et établies là où il n'y en a pas. Des chaloupes canonnières doivent être toujours, et autant qu'il est possible, à la voile dans les canaux de ces îles et dans les autres lieux où on peut se cacher aisément.
6° L'île de Monte-Christ est connue pour être un des repaires favoris des corsaires barbaresques. Cette île et tous les petits écueils qui se trouvent entre la côte de Naples et celles de Corse ne sauraient être surveillés avec trop de soin.
7° Enfin les précautions à prendre pour la côte méridionale de France sont en tout temps applicables à la Corse, et il faut observer de plus que le canal de Bonifacio, où je sais par les jactances des Algériens qu'ils y ont relâché plusieurs fois et enlevé des bestiaux et des hommes, est un des points qu'il faut garder. Une station dans ces parages, où le Fort Vieux offre un bon asile, ne serait pas sans utilité, et si les autorités de la Sardaigne , ennemie perpétuelle d'Alger, étaient stimulées à nous seconder, ce passage pourrait être bien fermé.

Quelles croisières faudrait-il établir?
J'ai parlé des croisières protectrices et défensives. Les croisières offensives ne pourraient guère être établies que sur trois points:
1° Devant le port d'Alger, depuis la pointe Pescao jusqu'au cap Matifou, et quelques lieues au large, suivant le système de ruse propre aux croisières.
2° Devant les rades de Bone et de Bougie, plus particulièrement de la première. 3° Devant Arzou et Oran.
Ces croisières devraient être faites par des divisions de frégates et corvettes. Celle d'Alger devrait être la plus forte et proportionnée à la connaissance qu'on aurait des armements du Dey. Celle-ci pourrait même être appuyée d'un vaisseau de 74, qui devrait être un des meilleurs voiliers de l'armée.

Quelles mesures seraient à prendre pour leur nuire , et quelles opérations faudrait-il exécuter pour leur faire le plus de mal possible par les seuls moyens maritimes?
Tout le monde se souvient, surtout à Alger, du fameux bombardement opéré par l'un de nos plus braves amiraux, le célèbre Duquesne. Mais quand Duquesne bombarda cette ville, les fortifications de la Marine n'étaient pas dans l'état où elles sont aujourd'hui, les Algériens ne connaissaient pas l'usage des chaloupes canonnières, avec lesquelles ils se sont familiarisés au point de les manœuvrer avec justesse. Cependant les Espagnols, dans leur dernière expédition, ont aussi bombardé Alger; et si Barcello, suivant la tradition, n'avait pas été desservi à Carthagène par les mauvaises munitions qu'on lui avait données tout exprès, dit-on, pour le faire échouer; s'il n'y avait pas eu de mésintelligence entre les généraux de terre et de mer, écueil ordinaire et le plus redoutable de toutes les opérations combinées des deux services, on assure que l'humiliation des Barbaresque saurait été complète. Un bombardement présente donc plus de difficulté qu'au temps de Duquesne; mais il n'est pas impossible, et c'est au général qui a vaincu partout que la solution de cette question est dévolue de droit. Qui le résoudrait comme lui, et qui connaîtrait comme lui les moyens de faire réussir une pareille opération ?
A un bombardement près, je ne vois pas quel mal on pourrait faire à Alger par les seuls moyens maritimes. Tout se réduirait à paralyser la course, à prendre un petit nombre de bâtiments de commerce, dont je parlerai dans la suite, et la guerre serait purement défensive.

Si, en cas de guerre avec Alger, on se décidait à employer une armée de terre contre cette régence, comment devrait-elle être composée ? quelle devrait être sa force?
Cette question est la plus embarrassante pour moi, parce qu'elle suppose des connaissances militaires que je n'ai pas. Je ne puis qu'exprimer une opinion, et le devoir d'obéir m'obtiendra sans doute un peu d'indulgence.
Si on se décidait à employer une armée de terre contre Alger, je crois qu'on devrait avoir en vue de frapper un coup rapide comme la pensée, et de terminer la guerre en huit jours. Ce motif, dont la nature du climat, l'espèce d'ennemis qu'on aurait à combattre, la nécessité de ne pas laisser à leur ignorant amour-propre l'ombre même d'un prétexte de douter de notre supériorité; l'importance de séparer par une défaite décisive les Maures des Turcs; la difficulté de se procurer aisément, quand on n'est pas le plus fort dans ce pays-là, les objets nécessaires au maintien d'une armée ; la facilité de les obtenir tous quand on peut parler en maître ; ce motif, dis-je, dont tout concourt à démontrer la justesse, obligerait à porter l'armée à un nombre plus considérable qu'on n'en emploierait contre une puissance d'Europe avec laquelle on aurait les mêmes rapports de force et de position que la Régence. Je pourrais exagérer pourtant, mais je pense qu'une armée de 30 000 hommes serait nécessaire.
Elle devrait être composée d'une quantité proportionnée de troupes légères à pied et à cheval plus fortes que dans les armées ordinaires. Le premier consul a vu en Egypte quelle est la tactique des Arabes. La cavalerie algérienne est tout arabe ou maure, ce qui est la même chose. S'élancer au grand galop et sans ordre en abandonnant la bride à son cheval, tirer un coup de fusil à son ennemi, fuir pour recharger son arme, et revenir à la charge, telle est leur manière. L'infanterie est turque et arabe; elle se bat comme les Turcs.
L'artillerie légère serait extrêmement redoutable pour eux. En général, ils sont mauvais canonniers, et ne concevraient pas comment on peut poursuivre un ennemi à coups de canons traînés par des chevaux au grand trot. Mais encore une fois, le premier consul réunit sur ce point le coup d'oeil du génie aux leçons de l'expérience.

Comment et où devrait-elle débarquer ?
Le lieu où débarquèrent les Espagnols, au fond de la rade d'Alger, dans la partie orientale, et à plus de deux bonnes lieues de distance de la ville, n'était peut-être pas très mal choisi ; mais les Espagnols auraient dû se hâter de marcher en avant, de culbuter l'ennemi, et de s'emparer des hauteurs pour se porter rapidement sur ses derrières au fort l'Empereur, et de s'en rendre maîtres. Mais il paraît qu'ils temporisèrent, qu'ils voulurent se porter en droiture par la plaine sur la ville, ce qui, s'ils avaient pu effectuer leur projet, leur laissait le désavantage de l'attaquer par la partie basse, et d'être toujours dominés par l'ennemi. Ils négligèrent de se porter avec impétuosité sur la première batterie voisine du lieu de leur débarquement, ce qui leur aurait fourni sur-le-champ le moyen de prendre en flanc toute la ligne de retranchements en terre défendus par les Algériens. Enfin le débarquement se fit mal et avec lenteur; il fallut retourner à bord des vaisseaux chercher ce qui manquait, et dans le nombre des bâtiments préposés à favoriser le débarquement, il n'y eut que deux galères de Malte qui firent leur devoir, et qui sauvèrent les débris de l'armée quand elle fut forcée de se rembarquer. En évitant toutes ces fautes, que des Français ne commettent sûrement pas, on pourrait avec succès débarquer dans le même lieu.
Il est un autre point de débarquement que je n’ai jamais vu par moi-même, mais que j'ai entendu beaucoup vanter par des personnes instruites. Celui-ci est à l'ouest d'Alger, à la distance de six ou huit lieues, près du cap de Caxine et de la petite ville ou du bourg de Sarcel, dans une anse ou baie dont je regrette d'autant plus d'avoir oublié le nom que je n'ai pas de carte pour suppléer au défaut de ma mémoire. De ce lieu à Alger, la route ne passe pas pour être très difficile, et il faudrait avoir également ici l'attention de s'emparer des hauteurs, et de venir par les derrières aboutir au château de l'Empereur.

Quelle conduite devrait-on tenir pour s'emparer d'Alger?
Ce que je viens de dire répond en partie à cette question. Pour compléter ma réponse, je pense que si, après avoir compulsé sur la carte les deux points que je viens d'indiquer, ils étaient jugés convenables l'un et l'autre, il faudrait débarquer sur tous les deux, épouvanter l'ennemi en se montrant partout , diviser ses forces, et dans le temps que l'armée de terre avancerait par les deux routes vers un point commun , occuper la ville par le feu d'une escadre. Les Maures ne marchent guère volontiers au combat quand ils n'ont pas des Turcs avec eux. Mais les Turcs, qui ne sont pas nombreux, obligés de faire face partout, s'attacheront probablement de préférence à la défense de la place, et les deux corps d'armée qui marcheraient contre nous en seraient plus facilement battus et dispersés.
Je ne dois pas oublier qu'on pourrait peut-être, par des moyens diplomatiques, opérer une diversion heureuse du côté de Tunis. Il est connu aux relations extérieures que les deys d'Alger affectent une supériorité de rang et de pouvoir sur les beys de Tunis. Ils leur parlent en maîtres, ils en exigent un tribut annuel connu sous le nom de présent; ils entretiennent chez eux un wishil ou agent qui exerce une police réelle; les beys ou capitaines algériens s'approprient à la mer les prises faites par les corsaires tunisiens; ils disposent de tout arbitrairement dans le port de Tunis. Le bey souffre très impatiemment cette domination, et il voudrait s'en affranchir, mais il ne le peut pas. Peu après mon arrivée à Alger, un envoyé extraordinaire de la république, le citoyen Herculaès, fît déclarer la guerre au roi de Tunis sous le plus frivole prétexte. Le dey donna ordre au bey de Constantine d'avancer avec une armée sur le territoire tunisien. Il fallait traverser des montagnes, et la saison était rigoureuse. L'expédition ne réussit point. Cependant le bey de Tunis s'humilia et demanda grâce. Ces outrages restent gravés au fond de son cœur, et sa dépendance l'irrite. En le flattant de l'espoir de l'en délivrer, et lui montrant une flotte et une armée prêtes à prendre sa querelle, il ne serait pas impossible de l'engager à marcher sur Constantine. Et d'ôter au dey le secours des troupes de ce gouvernement. Il est nécessaire de remarquer que les débarquements sur la côte de Barbarie ne peuvent pas se faire en tout temps, les trois mois de messidor, fructidor et thermidor [mi juin-mi septembre] sont les seuls mois favorables dans l'année. En toute autre saison, la houle du nord, qui bat avec plus ou moins de violence sur la plage, rend les débarquements plus ou moins pénibles quand ils ne sont pas dangereux, et les rembarquements seraient bien plus dangereux encore s'ils étaient forcés. C'est une vérité connue des marins qui fréquentent cette côte. »

_________________
"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

Napoléon.


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