L'Énigme des Invalides

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Message Publié : 20 Juin 2015 8:25 
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Joker a écrit :
A noter sur les clichés 3 et 5 deux vues du bois de Paris d'abord vu d'abord des hauteurs de la Belle-Alliance et ensuite de Chapelle-Saint-Lambert.

Pas un seul Prussien en vue ! :diablotin:


ça ne serait pas le cliché 7, plutôt ? Merci pour ces belles vues. Bravo à toute l'équipe !

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"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

Napoléon.


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Message Publié : 20 Juin 2015 11:52 
Citer :
ça ne serait pas le cliché 7, plutôt ?


En effet, mon cher Bruno.
J'ai toujours été mauvais en arithmétique... :13:


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Message Publié : 20 Juin 2015 12:01 
Et merci pour le compliment ! :2:

J'espère faire aussi bien lors de notre prochaine rando consacrée au trajet du IVème corps prussien. :4:

En principe, je devrais disposer de plusieurs journées libres en juillet et en août.
Il suffira de se concerter avec Bernard Coppens et Henri André pour fixer une date qui convienne à tout le monde. :salut:


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Message Publié : 20 Juin 2015 13:18 
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Henri André ou Rigoumont ? :diablotin:

Attention, le procureur du Pont de Sèvres veille... :baton:

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Message Publié : 20 Juin 2015 13:43 
Citer :
Attention, le procureur du Pont de Sèvres veille...


Il faut bien lui donner un peu de grain à moudre, le pauvre, sinon il va s'ennuyer.
C'est un peu comme un âne à qui il faut donner du son pour le faire avancer... :diablotin:


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Message Publié : 12 Sep 2019 13:49 
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Message par Joker » 10 sept. 2019, 19:23

Le récit du Colonel ORDENER commandant le 1er régiment de Cuirassiers permet d’en douter…..

« Le régiment que je commandais et le 7ème cuirassiers où servait mon frère faisaient partie du 4ème corps de cavalerie de Milhaud, division Wathier Saint Alphonse.

Le 16 juin au matin, conformément aux dispositions adoptées par l’Empereur, notre corps faisant réserve, se trouvait placé en seconde ligne, à deux ou trois cent mètres en avant de Fleurus, non loin du village de Saint-Amand.

Longtemps nous restâmes immobiles. Les fausses marches de d’Erlon empêchèrent Napoléon de nous employer à l’heure qu’il avait marquée dans son esprit. Enfin, au moment où le soleil commençait à s’éteindre à l’horizon, nous reçûmes l’ordre de nous ébranler.

Nous partons ensemble, huit régiments de cuirassiers. Nous traversons au trot une partie du champ de bataille, et, tournant le village de Ligny, nous chargeons en masse les débris de l’infanterie prussienne qui sont en un moment culbutés et comblent les ruisseaux de leurs cadavres. Cependant Blücher les reforme en carrés, il se met lui-même à la tête de sa dernière réserve de cavalerie, et se jette en désespéré sur nos escadrons. Ses efforts viennent s’y briser. Rompus et en proie au plus affreux désordre, ses cavaliers cherchent leur salut dans la fuite. Nous les poursuivons le sabre dans les reins. Blücher tombe sous les pieds de nos chevaux. Mais la nuit est déjà sombre, et pour le malheur de la France, il échappe à nos regards.

Jomini et le Maréchal Gérard ont bien décrit le spectacle que présentait la grande charge des cuirassiers Milhaud. La perte de cette division dans la journée de Ligny fut d’environ 200 cavaliers.

Le 17, nous fûmes envoyés en avant pour rallier le corps Ney aux Quatre-Bras. Dès que nous l’eûmes rejoint, nous suivîmes l’ennemi avec ardeur dans sa retraite. Abandonnant le pavé à l’infanterie, nous marchions à droite le long de la route. Au moment où nous atteignîmes la Belle-Alliance, la résistance des Anglais parut plus prononcée. Un mouvement que nous exécutâmes comme si nous nous disposions à charger leur fit démasquer une grande batterie de cinquante pièces de canon. La nuit approchait, l’Empereur donna l’ordre de s’arrêter.

Le 18 juin, la division Milhaud fut placée à 300 mètres en arrière de la ligne que formait le corps d’Erlon à notre extrême droite, depuis le château de Frichermont jusqu’à la ferme de la Haie-Sainte, point occupé par les Anglais.

A peine la bataille est-elle engagée que l’ordre de marche étrange des régiments d’Erlon les livre aux boulets de Wellington et aux sabres des dragons de Ponsonby. Nos fantassins tombent par centaines, et les cavaliers ennemis les sabrent jusque sous la gueule de nos canons qu’ils bouleversent. A cette vue, les 7ème et 12ème cuirassiers se jettent sur les dragons Ponsonby, les balayent en riant, et les détruisent. Puis ils rentrent dans leurs premières positions.

C'est alors que commençait le furieux combat de la Haie-Sainte. Impatient des pertes qu’y éprouvaient nos troupes et du retard que la résistance de l’ennemi sur ce point apportait au mouvement du corps, le Maréchal Ney me donne l’ordre d’enlever une batterie anglaise placée près de la ferme du Mont Saint-Jean, dont le feu faisait le plus grand mal à nos lignes. Je mets sur le champ mon régiment au trot, en colonne, par escadrons à grande distance (le 1er cuirassiers comptait 41 officiers, et 411 soldats NDLR). Le bataillon hanovrien de Lünebourg et le 2ème léger se rencontrent sur notre chemin. Nous leur passons sur le corps, je renverse trois officiers de ma main, leur drapeau reste en notre pouvoir, nous enlevons les 24 pièces qui la composent, je les fais enclouer, et je poursuis la charge qui nous porte jusqu’à la lisière de la forêt de Soignes. Là, je me trouve à dix pas d’un carré, dont une des faces ouvre sur nous un feu meurtrier : mon cheval est tué, je suis atteint d’une balle au cou. Protégé par ma cuirasse, je puis me dégager. Je rejoins mes cavaliers et rentre avec eux dans nos lignes où, après m’être fait rapidement panser, je remonte à cheval et reprends mon commandement.

Dès ce moment (il pouvait être 2 heures et demie), ce fut, je ne pus m’empêcher de le croire, une grande faute de ne pas appuyer ma charge heureuse par toute la cavalerie. LE PLATEAU DU MONT SAINT-JEAN EUT ETE ENLEVE SANS GRANDE PERTE, l’armée anglaise coupée en deux morceaux et fort compromise, parce qu’elle n’aurait pu opérer sa retraite par la route de Bruxelles. AU LIEU D’EPUISER L’INFANTERIE EN EFFORTS STERILES A HOUGOUMONT, point qu’on aurait négligé sans grand risque, on pouvait la diriger sur l’importante position du Mont Saint-Jean où elle nous aurait remplacés et nous aurait permis d’écraser l’ennemi avant l’arrivée des Prussiens. Plus tard, la possession de ce plateau nous coûta une énorme effusion de sang, et il nous fut impossible de nous y maintenir.

Témoin de la façon dont j’avais exécuté les ordres du prince de la Moskowa, le général Milhaud me confia le commandement d’une de ses brigades, composée de mon régiment et de celui que j’avais commandé plus d’une fois dans les campagnes d’Autriche et de Russie, le 7ème cuirassiers.

Il fallait cependant s’emparer à toute force du Mont Saint-Jean, position d’où dépendait le sort de la bataille. Le corps d’Erlon, à moitié détruit et tout désorganisé, en était incapable. Napoléon le comprit. Il passa près de nos rangs, il nous salua de son magique sourire. L’enthousiasme fut général. Nos quatre superbes lignes étaient encore presque toutes fraîches. Elles s’ébranlèrent d’un même mouvement au cri de : « Vive l’Empereur ! ».

Je ne sais si l’on rencontre dans l’histoire de l’armée d’autre exemple d’une telle masse s’élançant au combat. Pour moi qui avais pris part aux charges célèbres d’Austerlitz, d’Iéna, d’Eylau, de Friedland, de Wagram, je ne vis jamais pareille mêlée. Nous étions près de 5000. Le maréchal Ney s’était placé à notre tête. Il était 4 heures. Notre choc fut d’abord irrésistible. Malgré une pluie de fer qui s’abat sur nos casques et sur nos cuirasses, malgré un chemin creux (1) au-dessus duquel sont établies les batteries anglaises et dans lequel je roule avec nos premiers rangs (je m’en tire en m’accrochant à la queue du cheval de l’un de mes cuirassiers), nous couronnons la crête des hauteurs, nous passons comme un éclair à travers les canons, et abordant l’infanterie anglaise, nous la rejetons en désordre sur les carrés que forme à la hâte le duc de Welligton. Ces redoutables carrés sont à leur tour assaillis et décimés. POUR SE DONNER UN MOMENT DE REPIT, LE GENERAL ANGLAIS APPELLE A SON AIDE TOUT CE QUI LUI RESTE DE CAVALIERS. MAIS LA BRIGADE HOLLANDAISE QU’IL NOUS OPPOSE EST CULBUTEE, SES DEBRIS S’EN VONT, REPANDANT PARTOUT LA TERREUR. DEJA NOUS APERCEVONS DISTINCTEMENT LES EQUIPAGES ENNEMIS ET LA MASSE DES FUYARDS SE PRECIPITANT PELE-MELE SUR LA ROUTE DE BRUXELLES.

QUELQUES BATAILLONS D’INFANTERIE, ET C’EN EST FAIT DE L’ARMEE ANGLAISE !.

Ney en cherche partout, il en demande à grands cris, mais il n’y en a plus nulle part.

Déjà retentit au loin ce sinistre canon que personne de nous ne comprend encore. Cependant les carrés tiennent toujours. Les feux qui partent de leurs flancs produisent dans nos rangs d’affreux ravages. Il faut absolument se résigner à la retraite, ou triompher dans un effort suprême de la ténacité britannique.

Le prince de la Moscowa fait avancer nos dernières réserves, dragons, carabiniers, grenadiers à cheval rejoignent cuirassiers, lanciers, chasseurs. A Milhaud, à Lefebvre-Desnouettes, se réunissent Kellermann, le vainqueur de Marengo, Guyot, l’ami et le remplaçant de mon père. Ney a maintenant 80 escadrons. Qui racontera ce qu’ils accomplirent ? Les charges se succèdent sans interruption. Nous étions presque maîtres du plateau. Mais l’Anglais au trois-quarts anéanti était comme enraciné au sol. Il fallait lui tuer jusqu’au dernier soldat. Epuisés de fatigue, nos cavaliers s’arrêtent. Exposés sans abri aux coups de l’artillerie et de la mousqueterie, leur rôle suprême se bornait à mourir en gardant la position, unique salut de l’armée.

Le désastre commençait. Ma brigade fit là des pertes énormes. C’est en ce moment que mon malheureux frère, déjà blessé le matin par un dragon Ponsonby, fut mortellement atteint : un boulet, en ricochant, frappa son casque et lui meurtrit le crâne. Il était près de 8 heures du soir.

Nous eûmes encore une lueur d’espérance. Une vive fusillade sort tout à coup de la Haie-Sainte. Ce sont les régiments de d’Erlon qui se raniment à la voix du maréchal Ney. Quelques-uns de nos cavaliers descendent de leurs montures et s’établissent en tirailleurs pour soutenir ce mouvement. Plus loin s’avancent les régiments de la Garde. Le prince de la Moscowa, qui se multiplie, dirige leurs premiers bataillons. L’Empereur lui-même, assure-t-on, commande les autres. Nous allons enfin avoir un peu de cette infanterie qui nous manque depuis si longtemps.

Cette illusion fut courte. Débouchant de la forêt de Soignes (2) les Prussiens apparaissent sur notre flanc. Du Mont Saint-Jean, nous voyons leurs masses s’avancer précédées de 80 bouches à feu. En même temps, Wellington réunit au reste des brigades Vivian et Vandeleur les premiers escadrons de Zeithen. Deux ou trois mille chevaux s’élancent sur notre ligne de retraite. A ce spectacle, le tumulte pénètre dans nos rangs ; le dévouement de nos cavaliers est à bout, le sentiment de la conservation individuelle l’emporte. En vain nous faisons nos derniers efforts pour les retenir. Ils redescendent en désordre les pentes du plateau, tourbillonnent autour des carrés de la Garde et se dispersent sous une pluie de boulets. Entraîné dans la fuite, je ralliai quelques-uns de mes cuirassiers, et suivis avec mon frère les débris de la Garde jusqu’à Genappe et Charleroi. Là se renouvelèrent sous mes yeux les scènes de Wilna. Mais il faut rendre justice à cette héroïque et malheureuse armée. La démoralisation dont elle donna le triste spectacle eut pour cause et pour excuse la lâcheté des Prussiens ».

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Récit du Général Michel ORDENER (1787-1862), colonel commandant les 1er et 7ème cuirassiers lors de la bataille de Waterloo. Son frère Gaston ORDENER (1793-1815), lieutenant au 7ème cuirassiers, mortellement blessé au cours de cette bataille, mourut à Cambrai le 10 juillet suivant.

COMMENTAIRES :

(1) « les exagérations d’un roman célèbre ont fourni à certains critiques l’occasion de révoquer l’existence même ce chemin creux. Le silence, peut-être systématique de M. Thiers a servi de justification à leur incrédulité. Ils n’ont pas pris garde que cet historien a décrit les lieux non pas tels qu’ils étaient en 1815 mais tels qu’ils existent maintenant. Le colonel Charras a été mieux avisé : « le chemin creux d’Ohain à Braine, dit-il, se maintenait au niveau du sol jusqu’à la hauteur de la Haie-Sainte, au-delà il s’enfonçait dans une tranchée profonde de 2 mètres sur une longueur de 600. Depuis, l’escarpement sud a disparu ; on a pris là les terres nécessaires à la construction du monticule où est placé le lion ». Dans sa première charge, à 2 heures, le 1er cuirassiers avait passé le chemin là où il n’était point encaissé, à l’ouest. C’est ce que Ney fit plus tard avec la majeure partie de ses escadrons. Mais la position des autres les poussa au nord-est, et produisit dans leurs rangs la confusion dont la plume du poëte national a tiré de si puissants effets » (Henri LOT, neveu du général Ordener, Chartiste, Archiviste Paléographe, auteur de « Les deux généraux Ordener »).

(2) Le colonel Ordener fait ici une confusion, car, en fait, le 1er corps Prussien de Ziethen débouchait du vieux chemin de Wavre, venant d’Ohain. Cependant, en reprenant la carte de Craan, et en se situant sur le plateau de Mont Saint Jean où se trouvait le 1er cuirassiers, le Bois d'Ohain, en 1815, pouvait être considéré en perspective comme le prolongement de la forêt de Soignes, qui ne fut déboisée entre les deux qu’en 1828-1829. Si l’on rajoute la fumée des canons et des armes à feu, on comprend tout à fait cette confusion.
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Pour conclure, voici l'avis d'Ordener sur la fameuse "grande charge" de Ney. (Henri LOT, neveu du général Ordener, Chartiste, Archiviste Paléographe, auteur de « Les deux généraux Ordener »).

« Nous laissons ici aux personnes compétentes le soin d’examiner l’opinion qu’émet ici le général Ordener. Nous devons toutefois faire observer que la contradiction qu’on pourrait être tenté de relever entre son langage et celui de la plupart des historiens militaires n’est qu’apparente. D’après le colonel du 1er cuirassiers, il fallait exécuter la grande charge de Ney dès 2 heures de l’après-midi ; à 4 heures, il était à la fois trop tard et trop tôt : trop tard parce que la ligne des Anglais, concentrée, ne pouvait plus être percée par le seul effort de la cavalerie, trop tôt parce que Napoléon n’était pas encore décidé à la soutenir avec sa Garde. Ainsi, tardive et prématurée tout ensemble, la seconde attaque du prince de la Moskowa fut essentiellement intempestive. Au jugement du général Ordener, elle aurait dû se faire deux heures plus tôt ou une heure au moins plus tard ».

Donc, clairement, c’est bien Ney qui est mis en cause dans l’échec de la bataille…

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 Sujet du message : La lettre du général Foy
Message Publié : 24 Mars 2021 11:00 
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Cette lettre a été maintes fois citée et mise en avant par Bernard Coppens. Nous croyons devoir la mettre en ligne encore une fois. Elle contient tout le secret de la bataille :

Lettre publiée dans : Girod de l'Ain, Vie militaire du général Foy (1900).

Ham, le 23 juin .

(...) En campagne, il est facile de manoeuvrer les Anglais, de tourner autour d'eux, de les arrêter, de les molester. En bataille, rendus sur le terrain et alignés, il n'y a pas d'ennemis plus redoutables. Leur infanterie est solide au feu, exercée au métier, et tire parfaitement ; leurs officiers sont les plus braves et les plus patriotes de l'Europe. Lord Wellington n'est pas un génie remarquable, c'est même, comme esprit, un homme médiocre; il est général, il sait son métier parfaitement ; il est aimé et estimé de ses troupes ; il ne leur fait pas courir des dangers inutiles, mais il ne les épargne pas dans les moments difficiles. Depuis la journée du 18 juin, sa tête doit se perdre dans les nues. Sommes-nous assez humiliés devant les fiers Anglais? Rule Britannia !

On accable l'Empereur de reproches ; c'est bien naturel, car il est malheureux. Je ne crois pas qu'il les mérite ; il a joué son va-tout, mais il l'a joué contre un tout. L'action du 16 lui avait coûté beaucoup de monde ; quatre ou cinq actions comme celle-là suffisaient pour détruire son armée ; il fallait frapper un grand coup. L'occasion de se battre avec les Anglais corps à corps s'est présentée ; s'il parvenait à détruire leur armée, ou même à avoir sur eux un grand avantage, il pouvait raisonnablement espérer dissoudre la redoutable coalition. Chance semblable ne devait se retrouver nulle part ailleurs.

Dans la nuit du 17 au 18, nous mangions, avec le prince Jérôme, à l'auberge du Roi d'Espagne. Un kellner, très entendu, qui servait à table, dit que lord Wellington avait mangé la veille dans l'auberge, et qu'un de ses aides de camp avait annoncé à table que l'armée anglaise attendrait les Français à l'entrée de la forêt de Soignes et qu'elle y serait jointe par l'armée prussienne, qui s'était dirigée sur Wavre. Ce rapport fut un trait de lumière pour Guilleminot et pour moi. Le 18, au matin, Jérôme étant avec son frère à la ferme du Caillou sur la grande route, lui dit le mot du sommelier de Genappe. L'Empereur répondit : La jonction des Prussiens avec les Anglais est impossible avant deux jours, après une bataille comme celle de Fleurus, et étant suivis, comme ils le sont, par un corps de troupes considérable. S.M. a ajouté : Nous serons trop heureux que les Anglais veuillent tenir. La bataille qui va se donner sauvera la France et sera célèbre dans les annales du monde. Je ferai jouer ma nombreuse artillerie, je ferai charger ma cavalerie pour forcer les ennemis à se montrer et, quand je serai bien sûr du point occupé par les nationaux anglais, je marcherai droit à eux avec ma vieille Garde.

Entre onze heures et midi, l’armée s’est formée avec calme et dans l’ordre indiqué par le Moniteur ; les divisions d’infanterie se rangeaient en bataille sur deux lignes ; l’artillerie prenait position en avant de l’infanterie. Nous avons présenté à l’ennemi plus de deux cents bouches à feu ; il n’en avait pas tant. Son canon était en position avant le nôtre ; on ne voyait à côté que quelques tirailleurs. Suivant l’excellente coutume des Anglais, leurs masses d’infanterie et de cavalerie étaient masquées par le mouvement du terrain ; ils ne les montrent que quand ils veulent les employer. La droite de l'ennemi était au ruisseau, en deçà de Braine-l'Alleud, son centre traversait la grande route vers Mont-Saint-Jean ; je n'ai pas aperçu sa gauche. En voyant une ligne si étendue, j'ai supposé qu'il y avait sur le terrain plus que l'armée de Wellington. Dans le lointain, on apercevait la forêt de Soignes ; il est probable que les Anglais avaient reconnu d'avance une position à la lisière des bois, pour l'occuper dans le cas où il aurait fallu quitter la position principale.

L'Empereur s'est placé d'abord sur un pic peu élevé derrière la Belle-Alliance ; je l'ai vu, avec ma lunette, se promener de long en large, revêtu de sa redingote grise, et s'accouder souvent sur la petite table qui porte sa carte. Après la charge de la cavalerie française, il s'est porté à la Haye-Sainte ; à la fin du jour, il a chargé avec sa Garde. Je m'attendais qu'il parcourrait les lignes pour enflammer les soldats. Le soir, quand j'ai vu la vieille Garde charger sur la grande route, et qu'on m'a dit que l'Empereur était à la tête, j'ai cru qu'il voulait mourir. Le sort l'a épargné. Affreuse destinée de celui qui était naguères le maître du monde !

La bataille a commencé par l'attaque du bois de Hougoumont. La division Jérôme l'a emporté d'emblée, mais elle n'a pu avoir les maisons qui sont au delà. Pendant toute la journée, on n'a pas cessé de les attaquer ; l'ennemi s'y est maintenu et nous a fait éprouver des pertes considérables, à Jérôme et à moi qui le soutenais. Ma division a opéré à la lisière Est des haies d'Hougoumont ; elle a eu de l'avant et de l'arrière, et n'a quitté le champ de bataille qu'après que le centre a été enfoncé. Je fournissais de temps à autre des bataillons dans le bois, pour appuyer ou remplacer ceux de Jérôme. Bachelu était à ma droite et un peu en avant de moi. La garde impériale à pied et à cheval était formée sur la grande route. Nous avions derrière nous le corps de cavalerie de Kellermann et, à notre gauche extrême, la division de cavalerie légère de Piré, qui tiraillait sur la route de Bruxelles à Namur. La forme du terrain me masquait le dispositif de la droite.

L'affaire du bois de Hougoumont a attiré sur notre gauche l'attention et le feu de l'ennemi. C'était évidemment l'attaque secondaire ; elle a duré seule, sans se ralentir, près de deux heures. Ensuite, la droite a attaqué le hameau de Mont-Saint-Jean. Je n'ai pas vu son mouvement en avant, ni l'échec qu'elle a éprouvé. Sur notre ligne, l'artillerie n'a pas cessé de faire un feu très vif. Les canonniers de la Garde impériale sont les plus braves soldats de l'armée. La grande consommation de munitions, faite au commencement de l'action, a été cause qu'on en a manqué à la fin.

A trois heures après-midi, la cavalerie placée au centre a marché à l'ennemi. Nos corps de cavalerie de droite et de gauche ont couru pour rejoindre et secourir leurs camarades. En peu de minutes, les plateaux entre Hougoumont et les routes de Charleroi et de Nivelle ont été couverts, inondés par la procella equestris. Il y avait là la cavalerie de la Garde impériale, les carabiniers, les cuirassiers, tout ce que la France possède de meilleur. Notre cavalerie a joint la cavalerie anglaise et l'a enfoncée. Trente à quarante pièces de canon ont été momentanément en notre pouvoir. Alors, pour la première fois, j'ai aperçu les carrés anglais gravissant les revers des plateaux. J'ignore si notre cavalerie en a sabré quelques-uns ; elle est revenue à la charge, à plusieurs reprises ; il y a eu des mêlées d'une heure. Je n'ai rien vu de semblable dans ma vie. Des escadrons ont percé l'armée anglaise par son centre et sont venus se reformer derrière ma division, après avoir fait le tour du bois de Hougoumont.

Alors que la cavalerie française faisait cette longue et terrible charge, le feu de notre artillerie était déjà moins nourri et notre infanterie ne fit aucun mouvement. Quand la cavalerie fut rentrée et que l'artillerie anglaise, qui avait cessé de tirer pendant une demi-heure, eut recommencé son feu, on donna ordre aux divisions Bachelu et Foy de gravir le plateau, droit aux carrés qui s'y étaient avancés pendant la charge de cavalerie et qui ne s'étaient pas repliés. L'attaque fut formée en colonne par échelons de régiment, Bachelu formant les échelons les plus avancés. Je tenais par ma gauche à la haie ; j'avais sur mon front un bataillon en tirailleurs. Près de joindre les Anglais, nous avons reçu un feu très vif de mitraille et de mousqueterie. C'était une grêle de mort. Les carrés ennemis avaient le premier rang genoux en terre et présentaient une haie de baïonnettes. Les colonnes de la 1re division ont pris la fuite les premières : leur mouvement a entraîné celui de mes colonnes. En ce moment, j'ai été blessé ; le haut de mon humérus droit a été traversé par une balle venant de haut en bas ; l'os n'a pas été touché. Après avoir reçu le coup, je croyais n'avoir qu'une contusion ; je suis resté sur le champ de bataille. Tout le monde fuyait ; j'ai rallié les débris de ma division dans le ravin adjacent au bois de Hougoumont. Nous n'avons pas été suivis ; même notre cavalerie a continué à tenir les plateaux ; celle de l'ennemi n'osait plus bouger.

Le feu de l'ennemi était si vif et si dru qu'il atteignait nos soldats jusque dans les ravins. Le bois d'Hougoumont nous était funeste. Vers sept heures du soir, on a entendu une grande canonnade du côté de Planchenoit ; c'était les Prussiens qui débouchaient sur notre droite et en arrière. Notre canon placé sur la grande route répondait à leurs attaques. Il fallait ou se retirer sans attendre leur arrivée, ou tenter un dernier effort contre les Anglais. La Garde impériale a marché ; elle a été repoussée. L'armée ennemie a pris l'offensive par la grande route. En peu d'instants, notre magnifique armée n'était plus qu'une masse informe de fuyards. On a dételé les canons, coupé les traits des chevaux. Tout le matériel de l'armée, équipages et artillerie, a été perdu. Il n'y a plus eu de drapeaux ; chacun a fui pour son compte vers la Sambre. Les ennemis ont chargé notre gauche assez faiblement, à hauteur de la Maison du Roi. Ils ont poursuivi la grande colonne du centre, où était l'Empereur, jusqu'à Genappe. Il faisait clair de lune ; les ennemis se sont arrêtés vers minuit ; nous, nous avons continué à fuir. Deux jours plus tard, nous n'avions pas encore de points de ralliement. Deux mille chevaux, qui auraient passé la Sambre, n'auraient pas permis à un seul d'entre nous de s'échapper ; l'armée anglo-prussienne n'a pas fait de mouvement le 19. Était-elle occupée à réparer ses immenses pertes ? Craignait-elle d'avoir affaire à l'armée fraîche du maréchal de Grouchy ?

Aucune catastrophe de l'histoire ne peut être comparée à la bataille de Mont-Saint-Jean. C'est le dernier jour de notre gloire ; c'est le tombeau de l'Empereur et des Français. Malgré l'affreux résultat, je ne peux blâmer Napoléon. L'occasion était unique pour avoir à combattre les Anglais seuls. Il fallait les attaquer de front, car si on eut voulu les manœuvrer, on donnait aux Prussiens le temps d'arriver. L'armée a été disposée d'après cette manière de voir ; on voulait que tout le monde combattît. Tout a été engagé, jusqu'au dernier peloton. C'est une action de désespérés. Ordre parallèle, emploi absolu de tous les moyens. L'Empereur aurait pu ne pas faire sa dernière attaque du soir et se retirer avec quelques trophées et sans avoir perdu un canon. Mais alors il fallait repasser la Sambre, avec 25 ou 30 000 hommes de moins qu'on n'avait en la passant. Comment engager la lutte avec les Russes, les Autrichiens et le reste des coalisés, après s'être retiré avec perte devant les seuls Anglais ? Quel que soit le résultat de la bataille de Mont-Saint-Jean, il vaut mieux pour l'humanité, si notre cause devait périr, qu'elle ait été perdue en un seul coup que par des actions de guerre souvent répétées.

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