L'Énigme des Invalides

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Message Publié : 02 Juin 2020 9:09 
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Inscription : 14 Déc 2002 15:30
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Une analyse très fouillée et solidement argumentée de la part de notre ami Dominique Timmermans.
Analyse à laquelle j'adhère totalement.
C'est pourquoi je ne résiste pas au plaisir de vous la faire partager parce que les légendes ont souvent la vie dure…[JOKER]


L'anniversaire de la mort de Grouchy est l'occasion de vous présenter ici un petit texte que je viens d'écrire : Pourquoi Grouchy n'a pas "marché au canon" le 18 juin 1815.

Les pseudohistoriens du dimanche - en suivant la propagande nationaliste française du XIXe siècle -accusent souvent Grouchy de ne pas avoir "marché au canon".
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles il ne l'a pas fait.

- Tout d'abord, il n'avait aucune raison de le faire. Les ordres de l'Empereur étaient clairs. Grouchy devait poursuivre les Prussiens.
En donnant ses ordres - rappelons que Napoléon ne charge Grouchy de cette poursuite que le 17 à midi, après avoir perdu une bonne douzaine d'heures, temps mis à profit par les Prussiens pour s'éclipser - Napoléon savait bien qu'il allait affronter les troupes de Wellington le 18. Il le faisait en toute connaissance de cause, croyant de plus que celles-ci se repliaient.
Il n'y avait donc aucune raison pour Grouchy de cesser subitement de suivre les ordres donnés.
Imaginons ce qu'auraient été les autres campagnes de l'Empire si, à tout moment, les chefs avaient, d'initiative, subitement décidé de ne pas suivre les ordres de Napoléon !
L'accent mis ultérieurement sur les insistances de Vandamme- qui n'a cessé de saboter les ordres de ses supérieurs au cours de cette campagne (cf. son attitude le 15) - est bien sûr la conséquence de la connaissance l'issue fatale de la campagne. Évidemment, le 18 juin 1815 à 11h35, on ne connaissait pas cette issue.

- Ensuite, même s'il l'avait fait. Il lui aurait été matériellement impossible d'arriver à temps sur le champ de bataille de Mont-Saint-Jean, surtout pas avec un nombre suffisant d'unités pour faire basculer la victoire. Il faut tenir compte des éléments suivants, que la plupart des gens ignorent.
1) Au moment où Grouchy et son état-major entendent les premiers coups de canon de la bataille de Waterloo, personne ne sait à quel point cette bataille sera importante, même décisive. En effet, même Napoléon croit que Wellington va se replier, voire même rembarquer à Ostende ou à Anvers. Il peut donc très bien s'agir d'un combat d'arrière-garde sans grande importance. Évidemment, 200 ans plus tard, nous savons qu'il s'agit d'une bataille décisive !
2) À ce moment-là, si Grouchy veut se rendre sur ce champ de bataille, il doit donner ses ordres. Une fois que ces ordres sont donnés, ils doivent parcourir toute la chaîne hiérarchique de haut en bas pour arriver aux soldats qui doivent se mettre en marche. C'est la durée de transmission des ordres. Ces ordres doivent être clairs, les hommes doivent savoir ce qu'ils doivent faire. Il ne suffit pas de dire : "Il faut aller dans cette direction." Beaucoup de gens croient qu'il suffit d'un claquement de doigts pour que 33.000 hommes se mettent subitement à marcher dans la bonne direction !
3) Ensuite, un ou plusieurs corps d'armée d'infanterie ne se déplacent pas comme un cavalier - ou même un fantassin - seul. Selon les normes de déplacement des troupes de l'époque, que l'on peut retrouver dans les documents du XIXe siècle, un corps d'armée d'infanterie se déplace - dans des conditions très défavorables, ce qui est le cas ici, le terrain est très gras suite aux pluies de la veille et de la nuit - à une vitesse de 1,25 km à l'heure.
N'oublions pas que seuls l'artillerie et le charroi se déplacent sur les routes - dans le cas donné, d'ailleurs uniquement des chemins de terre, il n'y a aucune route pavée sur le trajet que les troupes de Grouchy doivent parcourir - et que l'infanterie marche à côté des chemins, à travers champs. (Notons au passage que la vitesse de déplacement d'un corps de cavalerie dans des conditions très défavorables est de 1,4 km/h. Pour des conditions "seulement" mauvaises, la vitesse de déplacement est de 1,6 km/h pour un corps d'infanterie et de 1,7 km/h pour un corps de cavalerie.)
Je me demande parfois si certaines personnes ne croient pas que Grouchy commandait une unité de parachutistes !
4) À cela, il faut ajouter la durée d'écoulement. Ce n'est pas parce que le premier soldat de la première unité arrive à destination, que tout le corps d'armée est prêt à combattre.
En fonction du chemin, du nombre des troupes et d'autres paramètres, il se peut très bien que - dans certains cas - quand le premier soldat de la première unité arrive à destination, le dernier soldat de la dernière unité ... ne soit pas encore parti !!!! Quand le premier soldat de la première unité arrive, il n'est donc nullement question de commencer à combattre !
5) En arrivant au compte-gouttes à partir de 22h00 -22h30, la seule conséquence aurait été, pour les troupes de Grouchy, d'être emportées dans la débâcle et d'être entraînées dans la déroute. Or, en ne marchant pas au canon, Grouchy a pu ramener toutes ses troupes, tous ses blessés, tous ses emblèmes et tous ses canons (sauf un, pris dans la boue au nord-ouest de Namur). Il a donc préservé une armée en état de combattre, armée qui aurait – éventuellement - si la situation politique avait été différente à Paris, aurait pu servir à une campagne ultérieure. Ceci bien sûr au conditionnel. Maintenant, cela n'est pas considéré comme important, mais uniquement parce qu'on sait ce qui s'est passé. Ce n'était pas le cas à l'époque.
6) Grouchy a donc non seulement fait ce qui lui avait été ordonné, mais il a préservé ses troupes, comme tout bon chef a le devoir de le faire.
7) Le parallèle qui est parfois tiré avec l'arrivée de Desaix à la bataille de Marengo ne tient pas. D'une part, les ordres de Desaix lui permettaient bel et bien de changer son itinéraire, puisqu'il était à la recherche d'un ennemi dont on ne connaissait pas l'emplacement. D'autre part, il était assez près pour pouvoir faire la différence, ce qu'il fit d'ailleurs.

Toutes les critiques à l'égard de Grouchy - allant parfois jusqu'à parler de "trahison" par ce que Grouchy était un marquis de l'ancien régime - proviennent de la propagande et des historiens du XIXe siècle, qui ne pouvaient envisager que Napoléon lui-même ait fait des erreurs ce jour-là.
Or, la responsabilité ultime repose toujours chez le chef. C'est d'ailleurs pour cela qu'il est le chef. Tout cela est écrit à partir de la connaissance de l'issue de la bataille.
Or, le 18 juin 1815, à 11h35, on ne savait pas ce qui allait se passer ce jour-là.
C'est évidemment la façon dont il ne faut pas "faire de l'histoire" !


Sans entrer dans les détails, il y a seulement 2 choses à dire :

Napoléon n'a pas donné d'instructions écrites à Grouchy. Le 17 à midi, l'entretien a été très bref. Moins de 10 mn... L'Empereur a ordonné à Grouchy de poursuivre les Prussiens, en le tenant informé constamment de leurs mouvements et de manière à se tenir entre eux et les Anglais. Grouchy devait donc se mettre en mesure de s'interposer -quoi qu'il arrivât- entre Blücher et Wellington. Sa mission était de s'opposer à tout retour offensif des Prussiens.

Ensuite, la vitesse théorique des unités est une chose. La réalité de l'action et du terrain en est une autre. Les troupes sous Davout, la veille d'Austerlitz, n'ont certainement pas respecté les vitesses de déplacement collationnées par le Major Timmermans, pas plus que celles de Ney, le jour de la bataille d'Eylau...

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"Tant que les Français constitueront une Nation, ils se souviendront de mon nom."

Napoléon.


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Message Publié : 03 Juin 2020 7:23 
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Inscription : 17 Août 2016 23:01
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Je ne suis pas un "spécialiste" de Waterloo, mais il m'apparait que vos deux commentaires sont tout à fait pertinents :4:

J'ai également lu l'argumentaire de Dominique Timmermans (mais sur Facebook, car il l'a aussi publié sur ce réseau social, et le Major Belge de réserve est dans ma liste d'amis) et son propos général consiste à réhabiliter Grouchy : le point principal qu'il avance (et qui a d'ailleurs été précédemment avancé par d'autres sur le forum Napoléon1er.net) consiste à dire que quoi qu'il advienne Grouchy serait arrivé vers 22h sur le champ de bataille (soit à la nuit tombée) et donc bien trop tard pour pouvoir secourir efficacement l'Empereur

Au demeurant, l'attitude de Grouchy lors de cette funeste journée du 18 Juin ne doit pas masquer les propres errements de Napoléon, lequel estimait que battre Wellington et coucher le soir à Bruxelles serait "l'affaire d'un déjeuner"


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Message Publié : 03 Juin 2020 8:14 
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Inscription : 14 Déc 2002 15:30
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Bien entendu. D'autant que -d'une manière générale- j'approuve les observations de Bernard Coppens.

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