L'Énigme des Invalides

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Message Publié : 01 Oct 2016 21:44 
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Thierry LENTZ et Jacques MACÉ, La mort de Napoléon. Mythes, légendes et mystères, Perrin, 2009, 226 p.

L’ouvrage de Thierry Lentz et Jacques Macé comporte trois parties. La première se présente sous la forme d’un résumé des connaissances concernant la mort de Napoléon. La seconde aborde la question de l’empoisonnement de Napoléon et la troisième celle de la substitution de son corps après sa mort.

Des trois parties, la première est sans doute la plus intéressante. Même si elle n’apporte guère d’informations vraiment nouvelles sur les dernières années de Napoléon à Sainte-Hélène, elle propose néanmoins en quatre-vingts pages une synthèse claire et concise sur les lieux, les acteurs, la santé de Napoléon, les circonstances de son décès et le retour des Cendres en 1840. On pourra toutefois regretter le choix fait par les auteurs d’alléger les annotations et les références, ce qui paraîtrait justifié pour un ouvrage de pure vulgarisation, mais qui semble plus critiquable pour un livre destiné à rappeler les « plus élémentaires principes de la méthode historique ». Ce défaut apparaît d’ailleurs de manière assez frappante dans le chapitre 3 de cette première partie intitulé « Cipriani, l’autre mort de Sainte-Hélène » où la seule note infrapaginale ne renvoie pas à une source ou à un travail historique, mais au film Monsieur N., qui est certes de bonne facture, mais reste néanmoins une fiction. Or s’il est bien un personnage sur lequel il aurait été utile d’apporter dans le cadre de cet ouvrage un maximum de lumière tout en indiquant la provenance exacte des renseignements fournis, c’est bien Cipriani, car les quelques bribes d’informations dont on dispose sur lui créent plus de mystère autour de sa personne qu’elles n’apportent d’éclaircissements.

En ce qui concerne l’intoxication de Napoléon à l’arsenic abordée dans la seconde partie du livre, on comprend dès l’introduction sous quel angle elle sera traitée : il s’agit uniquement de savoir si Napoléon a été ou non victime d’un empoisonnement criminel. Cette question ayant déjà fait l’objet de nombreuses publications, les informations nouvelles que l’on peut trouver dans cette partie sont donc rares voire inexistantes. L'approche qui consiste à retracer l'historique des travaux des « empoisonnistes » accompagné d'une brève présentation des auteurs offre néanmoins un exposé alerte qui se lit sans ennui. Malheureusement le texte reste bien souvent trop superficiel, préférant l'ironie condescendante et les jeux de mots faciles à une analyse approfondie des écrits pour mettre en lumière les faiblesses de la thèse de l'empoisonnement. Cela a pour résultat que les auteurs passent trop rapidement sur un des arguments les plus solides pour douter de la réalité d'un empoisonnement criminel, à savoir la présence d'arsenic dans des cheveux de Napoléon coupés en 1805. Ils ne prennent pas la peine de s'interroger si, comme cela a été mis en lumière par le Dr Kintz pour les cheveux de la période hélénienne, la présence de cet arsenic dans les cheveux est le résultat d’une ingestion de la substance toxique ou, au contraire, d’une contamination extérieure. Ils n'approfondissent pas davantage pour savoir si l'explication fournie par Sten Forshufvud, à savoir que Napoléon aurait fait dès cette époque l'objet d'une tentative d'empoisonnement, est ou non plausible en vérifiant, par exemple, si, à cette époque, Napoléon aurait eu des problèmes de santé qui pourraient s'expliquer par une intoxication à l'arsenic.
De la même façon, ils ne s'intéressent pas vraiment à l'intoxication de Napoléon à l'arsenic à Sainte-Hélène alors qu'ils n'en contestent pas la réalité. Ils rejettent notamment l'affirmation de Sten Forshufvud et de Ben Weider selon laquelle Napoléon aurait présenté « trente et un symptômes d'intoxication arsenicale chronique » en arguant de la banalité de ces symptômes et de l'absence de quatre symptômes essentiels. En même temps, ils ne contestent pas les conclusions du Dr Kintz qui, suite à l'analyse des cheveux, confirment une exposition chronique de Napoléon à l'arsenic.
Bref, à force de vouloir prouver que « l'empoisonnement n'est pas démontré », Thierry Lentz et Jacques Macé n’essaient pas d’apporter d’éclaircissements au fait que Napoléon aurait, à différentes périodes de sa vie, ingéré de l'arsenic à des doses supérieures à la normale. Malheureusement, dans les études napoléoniennes, la polémique a parfois trop tendance à prendre le pas sur l'Histoire.

La troisième et dernière partie du livre aurait dû être la plus riche, la plus novatrice et la plus ravageuse dans la mesure où la théorie de la substitution du corps de Napoléon n'a à ce jour fait l'objet que de peu de publications et ne repose, à la différence de la théorie de l'empoisonnement, sur rien de vraiment concret. Malheureusement, dès le premier chapitre de cette partie, les auteurs commettent une grave confusion en croyant retranscrire fidèlement les théories des « substitutionnistes ». Ils affirment en effet que l'élément majeur sur lequel reposerait la thèse d'une substitution du corps de Napoléon serait que les Anglais auraient malencontreusement ajouté un cercueil au moment de la substitution des corps. Or la théorie des « substitutionnistes » n'est pas celle-là. Pour eux, en effet, il n'y a pas eu d'ouverture des cercueils à Sainte-Hélène pour remplacer le corps de Napoléon par un autre corps, mais bien remplacement du corps et des cercueils de Napoléon, par un autre corps dans d'autres cercueils, dont un en trop. Ce modus operandi peut paraître quelque peu déconcertant si l'on essaie de se mettre dans la peau d'un « voleur » de corps impérial, car on a du mal à comprendre pourquoi se compliquer la vie à ce point, mais pour un auteur qui veut démontrer par tous les moyens la réalité d'une substitution du corps de Napoléon, c'est probablement la seule manière de pouvoir affirmer que la présence d'un cercueil surnuméraire est la preuve d'une substitution. Sans doute est-ce cette bizarrerie du procédé qui aura fait penser à Thierry Lentz et Jacques Macé que les théoriciens de la substitution avaient imaginé une simple substitution des corps. Il est toutefois regrettable de commettre d'entrée de jeu une pareille erreur (même si elle est compréhensible) quand on écrit un livre pour donner des leçons de méthode historique, car la moindre des choses pour pouvoir valablement réfuter une théorie est de s'assurer au préalable qu'on en a pris correctement connaissance, ce qui, dans le cas présent, ne semble pas vraiment être le cas.
Dans la suite de cette partie, Thierry Lentz et Jacques Macé font remarquer que le colonel Dugué Mac Carthy qui avait écrit en 1971 un long article pour réfuter la théorie de Georges Rétif « s'était laissé aller à utiliser les méthodes de ceux qu'il voulait contredire ». Mais eux aussi tombent en partie dans ce piège. Même s'ils font remarquer que les témoignages constituent une « mine d'imprécisions et de contradictions dues à la fragilité de la mémoire humaine ou à l'émotion ressentie », ils s'évertuent néanmoins à essayer de fournir des explications alternatives aux diverses « anomalies » que Georges Rétif et Bruno Roy-Henry à sa suite ont relevées entre les témoignages concernant l'inhumation de 1821 et ceux relatant l'exhumation de 1840 . Il aurait peut-être été plus judicieux d'examiner la pertinence de considérer les divergences entre les témoignages comme des « anomalies » en examinant d'un point de vue critique la documentation disponible et la méthode utilisée pour les exploiter. Il aurait notamment été utile de faire remarquer que, si on dispose d'un « procès-verbal » dressant un tableau assez complet de l'état du corps au moment de l'exhumation en 1840, il n'existe rien de semblable en ce qui concerne l'inhumation. L'état supposé du corps en 1821 tel que le présentent les « substitutionnistes » n’est en fait qu’une reconstitution puisant des détails dans des sources éparpillées rédigées à des dates diverses et souvent contradictoires, mais dont les divergences et les silences ont été ignorés pour ne retenir que ce qui pouvait conforter la thèse de la substitution.
Les conditions de rédaction du « procès-verbal » du docteur Guillard en 1840 auraient mérité aussi d'être examinées, car contrairement à l'idée qu'on se fait d'un procès-verbal, il n'a pas été rédigé au moment de l'ouverture ni même, sur base de notes qui auraient été prises en faisant les observations sur le corps mais de mémoire quelques heures après des observations qui, semble-t-il, n'auraient duré que trois à cinq minutes. Il paraît donc illusoire de croire que de tels témoignages nous fourniraient des « photographies » du corps au moment de l'inhumation et au moment de l'exhumation et qu'il suffirait de les comparer pour voir si les détails coïncident ou divergent. Il n'est pas certain que Thierry Lentz et Jacques Macé, spécialisés dans l'histoire de la période napoléonienne qui reste encore très axée sur une approche événementielle, aient bien conscience de cette limite importante du travail historique.

La conclusion du livre est assez déconcertante. Intitulée « Faut-il ouvrir le tombeau de Napoléon ? », elle commence par expliquer qu’une ouverture du tombeau permettrait de « disposer de téguments diversifiés » utilisables afin « de confirmer ou d'infirmer une présence prononcée de substance toxique » et que « la question de la substitution pourrait, elle, être définitivement résolue ». Ensuite, après avoir répété que tant la théorie de l'empoisonnement que celle de la substitution n'apportaient aucune preuve, les auteurs en viennent à considérer l'ouverture du tombeau, qui apparaissait pourtant dans un premier temps comme un moyen d'investigation scientifique approprié, comme une « profanation injustifiée ».

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Napoléon.


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Message Publié : 02 Oct 2016 15:02 
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Merci pour cette mise au point :salut:

Je ne vois pas l'ouverture de la tombe des Invalides comme une profanation dans la mesure où l'on ne cherche pas à porter préjudice au corps, s'il y en a un. :7:

S'ils préfèrent, on pourrait commencer en faisant un scanner du tombeau... :4:

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Né dans une île pour aller mourir dans une île, aux limites de trois continents ; jeté au milieu des mers où Camoëns sembla le prophétiser en y plaçant le génie des tempêtes

Châteaubriand


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Message Publié : 02 Oct 2016 15:38 
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Inscription : 14 Déc 2002 15:30
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C'est intéressant parce qu'écrit par un universitaire belge qui n'a jamais été favorable à la thèse de la substitution, bien au contraire. Ce texte aurait dû figurer dans une revue napoléonienne, mais l'auteur n'étant pas assez flagorneur envers ses confrères "légalistes", il n'a bénéficié d'aucune "imprimatur".

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Message Publié : 02 Oct 2016 16:03 
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Inscription : 15 Août 2016 22:43
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Localisation : sud-ouest de l'Empire
voilà qui est fort dommageable pour le débat. :louche:

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Châteaubriand


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Message Publié : 02 Oct 2016 17:00 
Staps a toujours excellé à naviguer entre deux eaux, selon le public auquel il est confronté.
C'est sa formation par les Jésuites qui en est sans doute la cause... :rire2:

En tout cas, il est furibard d'avoir été démasqué sur le forum Napoléon 1er. :diablotin:


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